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Les débats autour de la guerre d'Algérie à  travers le journal Le Monde


par Philippe SALSON
Université Michel de Montaigne Bordeaux III - Maà®trise d'Histoire contemporaine 2001
  

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b) La récupération politique de la polémique

Cette récupération politique se produit à deux niveaux : c'est tout d'abord le gouvernement qui entend officialiser la commémoration des morts de la guerre d'Algérie, ensuite, ce sont les groupuscules d'extrême droite qui en profitent pour créeer une atmosphère d'agitation favorable à leurs idées.

Dès 1980, le gouvernement s'exprime sur la question de la commémoration du 19 mars,

183 « Une mise au point de l'U.N.C.-A.F.N. », par F. Porteu de la Morandière, président de l'U.N.C.-A.F.N., 25 mars 1980

184 « Une commémoration qui s'impose », op. cit.

après dix-sept ans de silence sur ce point. Dans un communiqué, que publie Le Monde dans son numéro du 20 mars 1980, le secrétaire d'Etat aux anciens combattants répond à la F.N.A.C.A. en déclarant que le gouvernement ne s'associait pas à la commémoration du 19 mars : le 19 mars reste associé aux accords d'Evian, et il ne veut pas rappeler des événement traumatisants pour une partie de la population. Avec le changement de majorité, le discours se modifie. Jean Laurain, nouveau ministre des anciens combattants, estime en effet, dans Le Monde du 13-14 septembre 1981, que « le 19 mars 1962 est appelé à devenir une date nationale », il s'agit selon lui de « se souvenir autant des victimes civiles que militaires ». Il donne ainsi raison à la F.N.A.C.A. qui considère que c'est un « juste hommage à la mémoire de toutes les victimes du conflit d'Afrique du Nord ». La polémique prend alors une toute autre ampleur : elle devient une affaire politique.

Le 15 et le 16 septembre, Le Monde publie les réactions des responsables d'associations de rapatriés (R.E.C.O.U.R.S. et F.N.R.), de partis politiques (le P.R. et le F.N.) et de fédérations d'anciens combattants (U.N.C.-A.F.N., U.N.A.C.F.C.I., U.F.A.C., U.C.C.T.A.M.). L'hostilité est grande vis-à-vis d'un tel projet, du fait de l'ambiguïté même de la date choisie. La déclaration du ministre est perçue comme une provocation. Le F.N.R. se dit « choqué », le R.E.C.O.U.R.S. juge « inacceptable » une telle mesure, l'U.N.C.-A.F.N. fait part de sa « stupeur », le parti républicain évoque son « indignation », le F.N. parle

d' « insulte » et de « provocation grossière ». L'incompréhension est totale entre les associations d'un côté et la F.N.A.C.A. et le gouvernement de l'autre : aucune volonté de négociation et de compromis n'est affichée. Les associations critiquent dans le choix du 19 mars la date retenue mais le principe de commémoration est largement approuvé, hormis par les partis politiques cités ci-dessus. Ces derniers confondent, ou semblent confondre, en effet commémoration des morts et fête nationale : « les socialistes prennent aujourd'hui la décision de faire du 19 mars une fête nationale » s'indigne Jacques Blanc, secrétaire général du parti républicain. A ce reproche, le ministre répond qu'il ne s'agit pas d'en faire une fête nationale, on ne fête pas une défaite, mais de « commémorer le souvenir civil et militaire des victimes de la guerre d'Algérie, qui était une véritable guerre et non pas seulement une simple opération de maintien de l'ordre ». A l'encontre de l'histoire officielle et en avance de dixhuit ans sur le Parlement, le ministre reconnaît que « les événements d'Algérie » étaient véritablement une guerre, avec tout ce que cela implique au niveau de l'engagement militaire.

Face à l'inquiétude et l'hostilité soulevées par son projet, M. Laurain s'empresse de préciser le 15 septembre que « la date et les modalités de la commémoration destinée à honorer le souvenir des victimes, des militaires et des civils, de la guerre d'Algérie, feront

l'objet d'une très large concertation entre les parties concernées ». Mais cette déclaration n'est pas à même d'apaiser les tensions suscitées. Pour défendre son projet, le ministre n'hésite pas à accorder un entretien à Claude Durieux pour Le Monde. Preuve de l'ampleur prise par le débat, le début de l'entretien est publié à la une et se poursuit à l'intérieur du journal. Le ministre se montre lucide sur les résistances existantes à une telle commémoration :

« Je n'ignore pas que des organisations de rapatriés, certaines du moins, ont manifesté leur désaccord à ce sujet, tandis que certaines autres entretenaient la confusion avec une célébration des accords d'Evian »185

Le nouveau président de la République, François Mitterrand, devant l'importance des

désaccords, récuse, sur un ton « tour à tour autoritaire et impatient »186, lors d'une conférence de presse, le choix du 19 mars comme date-anniversaire de la fin de la guerre d'Algérie. Il prend ainsi de cours son ministre qui avait annoncé l'ouverture d'une table ronde pour le 29 septembre afin de discuter de la date. L'enjeu de cette table ronde est compromis puisque le président s'oppose à une commémoration le 19 mars, donnant ainsi raison aux rapatriés. Le R.E.C.O.U.R.S. fait part de sa satisfaction quant à la « sensibilité avec laquelle François Mitterrand a défini les conditions qui devraient permettre d'honorer la mémoire de tous ceux qui, civils et militaires, sont tombés en Algérie »187. Mitterrand ne peut se permettre de décevoir ses partenaires du R.E.C.O.U.R.S. qui ont fait campagne pour lui, suite aux propositions du candidat socialiste sur l'indemnisation des rapatriés.

Après que l'affaire eut été grossie, - que l'hostilité coalise les rapatriés, des partis de droite et des anciens combattants - le gouvernement souhaite se défaire de cette « épine dans le pied de la majorité », le sujet étant plus polémique qu'il ne l'avait estimé. Il se désengage de toute officialisation de commémoration. Dans une lettre ouverte aux associations et publiée dans l'édition du Monde du 8-9 novembre 1981, M. Mitterrand « laisse à chaque association le choix de la date à laquelle elle souhaite organiser une manifestation ». Ce libéralisme semble satisfaire tout le monde : la F.N.A.C.A. continue ses commémorations du 19 mars et les autres associations choisissent une autre date. C'est donc une reculade du gouvernement qui permet de désamorcer l'affaire. La seule évolution par rapport à la situation ante se limite à ce que « le ministre des anciens combatt ants soit représenté à chacune de ces manifestations » 188.

185 « Un entretien avec M. Jean Laurain » par C. Durieux, 20-2 1 septembre 1981

186 « La conférence de presse du président de la République », 26 septembre 1981

187 idem

188 propos de M. Laurain à l'Assemblée Nationale relevé par Le Monde, 11 novembre 1981

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