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Les débats autour de la guerre d'Algérie à  travers le journal Le Monde


par Philippe SALSON
Université Michel de Montaigne Bordeaux III - Maà®trise d'Histoire contemporaine 2001
  

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d) Le Monde partisan d'une commémoration du 19 mars ?

C'est en effet la question que l'on peut se poser après avoir constaté que la F.N.A.C.A. a droit à un traitement de faveur dans le quotidien. La parole est en effet plus fréquemment donnée aux dirigeants de la F.N.A.C.A. qu'à n'importe quel autre dirigeant d'association. Bien plus, Le Monde semble uniquement envisager le 19 mars comme la date du cessez-lefeu. Bruno Frappat dans la chronique « Au jour le jour » revient ainsi sur la polémique autour de la commémoration : « Le 19 mars 1962 : la France abolit la guerre en Algérie »191. Cette version de l'histoire est assez contestable puisque la guerre civile en Algérie devient plus violente après le 19 mars avec les attentats de l'O.A.S., les massacres d'Européens et l'exode. Mais elle est révélatrice d'un point de vue métropolitain : l'armée française cesse les combats et les appelés vont rentrer chez eux, bref c'est un grand soulagement.

Le Monde profite en outre du vingtième anniversaire des accords d'Evian pour commémorer l'événement diplomatique. Le quotidien charge M. Louis Terrenoire192 de relater en trois épisodes, publiés du 16 au 18 mars 1982, les conditions dans lesquelles se sont

189 « La célébration du 19 mars 1962 », 16 septembre 1981

190 « L'anniversaire de la fin de la guerre d'Algérie », 20 mars 1982

191 « Au jour le jour : Oubli » par B. Frappat, 20-21 septembre 1981

192 Louis Terrenoire est ancien résistant, il devient ministre du général de Gaulle en 1961, en 1982, il est président d'honneur de l'Association de solidarité franco-arabe.

effectuées les négociations. Son témoignage présente la politique gaullienne, comme une politique guidée, depuis toujours, par l'idée d'indépendance. Son apport historique est contestable. Certains faits, dérangeants pour la mémoire du général de Gaulle, sont passés sous silence. Ainsi, quand il évoque la manifestation du 17 octobre qui s'est soldée par la mort de plusieurs centaines d'Algériens, il fait l'impasse sur la terrible répression :

« Le 17 octobre, trente mille travailleurs algériens ont manifesté dans les rues de Paris. Le président de la République me la commente en ces termes : « C'est la preuve que j 'ai raison, lorsque je parle de désengagement » »193

Ce cynisme à propos du massacre est d'autant plus surprenant qu'il évoque quelques

lignes plus loin les « exactions policières » sans véritablement faire le lien avec la manifestation du 17 octobre. A contraire, il est question d'un mystérieux 26 octobre.

Le point sur lequel, le témoignage de M. Terrenoire est d'un certain intérêt historique, se rapporte aux dialogues échangés au cours des conseils de ministres. Cependant, il ne faut pas oublier qu'il s'agit d'une reconstruction, a postériori, des discussions. Michel Debré, lors du conseil de ministres extraordinaire réuni le lendemain de la signature des accords, fait ainsi preuve d'une grande clairvoyance : « Nous touchons à la fin d'une épreuve douloureuse. Malraux a parlé de victoire, mais il s'agit plutôt d'une victoire sur nous-mêmes »194. Cette phrase décrit parfaitement bien ce qu'il peut ressentir. En effet, premier ministre d'un gouvernement qui accorde l'indépendance à l'Algérie, il fut, auparavant, un partisan de l'intégration. Il a côtoyé les milieux « Algérie française » et il est même suspecté d'être impliqué dans l'attentat qui a visé le général Salan le 16 janvier 1957, celui-ci, alors classé à gauche, était alors soupçonné d'être favorable à l'indépendance195.

Dans le numéro du 19 mars 1982, le quotidien consacre sa rubrique « Idées » aux accords d'Evian et à ses répercussions, vingt ans après. Parmi les intervenants, on retrouve les principaux groupes d'acteurs du conflit. Edmond Jouhaud, pour les anciens généraux activistes, exprime le sentiment de deuil lié à ces accords. Jacques Roseau, président du R.E.C.O.U.R.S. et représentant les rapatriés, tente de démontrer que ces accords sont une duperie. Alain de Sérigny, ancien directeur de L 'Echo d'Alger, s'interroge sur la loi

193 18 mars 82

194 16 mars 1982

195 Debré est clairement accusé par le général Salan dans ses Mémoires, « Fin d'un Empire », tome 3, Presses de la Cité, Paris, 1972. Accusations qui sont reprises dans l'Histoire de la guerre d'Algérie de B. Droz et E. Lever, op. cit. L'attentat a fait une victime : le commandant Rodier, chef de cabinet de Salan. L'enquête s'est arrêtée au seuil des complicités politiques.

d'indemnisation. Le romancier Gabriel Matzneff, ancien appelé pendant la guerre d'Algérie, accuse les pieds-noirs, par leur refus de compromis, d'avoir été à l'origine de l'indépendance et Wladyslas Marek, président de la F.N.A.C.A., justifie la commémoration du 19 mars.

Ce morcellement des mémoires et des opinions est d'autant mieux rendu que les opinions sont exprimées de manière séparée, sans qu'il y ait débat entre les personnalités citées ci-dessus. Jouhaud et Roseau ont d'ailleurs un discours assez semblable : il s'agit d'une dénonciation des accords d'Evian. Roseau va même juqu'à comparer Montoire et Evian : « On ne comprendra jamais comment le gouvernement français a pu être conduit à un tel comportement [la négociation], comme si nos armées étaient défaites et «Montoire» inévitable ! ». Une comparaison du même ordre apparaît dans la tribune de Jouhaud : il accuse les troupes qui ont tiré sur la foule, rue d'Isly, d'être des nazis ; « les nazis n'avaient plus le privilège d'Oradour ». La comparaison, censée être supérieure à toute argumentation, avec les pratiques nazies est donc passée du camp des miltants contre la torture à celui des nostalgiques. Jouhaud conteste alors la portée symbolique du 19 mars en rappelant la tragédie de le rue d'Isly, cependant, il se fait fort d'oublier la probable responsabilité de l'O.A.S., dont il était un des dirigeants, dans la fusillade (cf. p.20). Toujours, à propos de l'O.A.S., si elle n'est jamais mentionnée par le général Jouhaud, Roseau refuse de voir en elle l'unique responsable de l'exode : « D'aucuns voudraient faire endosser à la seule O.A.S. l'issue tragique de cette affaire d'Algérie. Ce serait méconnaître la réalité historique. »

Matzneff est emblématique, quant à lui, de la méfiance voire de l'hostilité qui existait entre les appelés et les pieds-noirs. Les pieds-noirs sont caricaturés en colons prêchant l'ouverture et l'intégration pour mieux réduire en esclavage la population musulmane :

« Notre jeune soldat n'oublie pas cette mère de famille, de la bonne bourgeoisie algéroise, qui, un dimanche matin où ils se rendaient en voiture à l'église de Sidi-Ferruch, désignant un groupe assez compact d'Arabes avait dit d'une voix claire : « On a inventé des insecticides contre les moustiques. Eh bien, on devrait aussi inventer une poudre contre ces gens-là ». »

Le romancier se veut le témoin du racisme très présent en Algérie entre les différentes

communautés. Il fait, sûrement à juste titre, de ce clivage indépassable entre Européens et Musulmans la raison essentielle de cette guerre. Il veut rendre compte d'une certaine mentalité plus qu'il ne fait part d'une quelconque rancoeur. Cet état d'esprit de la majorité de la population pied-noir est finalement souvent oublié dans les analyses que fait Le Monde sur la guerre d'Algérie. On s'intéresse davantage aux événements ou à la torture considérée comme le trait marquant de la guerre. Or, ce qui a joué un rôle de première importance est ce racisme profond et spécifique. Il ne s'agit pas d'un racisme intellectualisé et scientifique ; mais davantage une pratique sociale ordinaire. Jean Cohen le définit de la sorte : « Les

sentiments à l'égard de l'Arabe étaient, nous l'avons dit, le mépris et plus profondément encore l'indifférence, celle qu'on a pour les objets »196. C'est cette indifférence qui explique l'échec de toutes les tentatives réformatrices et l'utilisation de « moyens spéciaux » pour mettre un terme au conflit. D'ailleurs, on ne s'émeut véritablement de la torture que lorsqu'un Européen en est victime : Alleg, Audin et plus tard les activistes de l'O.A.S.

Le discours de la modération se retrouve finalement sous la plume du dirigeant de la F.N.A.C.A. qui, pour justifier la commémoration du 19 mars, en appelle à l'apaisement :

« Il serait temps, à ce sujet, que l'esprit de tolérance l'emportât enfin sur les passions partisanes. L'issue de la guerre d'Algérie a suscité, ici, un immense soulagement, là, une profonde amertume. »

Après avoir demandé une officialisation des célébrations du 19 mars, la F.N.A.C.A.

demande, désormais, aux rapatriés de reconnaître la valeur que revêt cette date aux yeux des anciens combattants. Elle ne cherche plus à imposer son point de vue sur la signification du 19 mars.

Le travail de mémoire effectué par Le Monde, à l'occasion de cet anniversaire n'est pas négligeable : il fait du 19 mars la date de la fin de la guerre, d'où une telle commémoration. Le journal joue alors son rôle de tribune en récoltant les opinions diverses des acteurs et victimes du conflit. Derrière la partialité des témoignages, se devinent les drames qu'a occasionnés la guerre. La mise en relation des différents témoignages permet, en outre, de relativiser les propos dans ce qu'ils ont d'excessif. Cette radicalité affichée est bien le signe d'un traumatisme encore présent. Cependant, se dessine au fil des déclarations une vérité plus ambiguë et complexe que celle dont est porteur chaque groupe : l'O.A.S. n'est pas la seule responsable de l'exode, le cessez-le-feu est accueilli avec un grand soulagement par la plupart des Français, la mentalité ségrégationniste, très présente en Algérie, est responsable de bien des drames... Le Monde aborde donc la guerre d'Algérie sans véritable dogmatisme et avec une ouverture d'esprit propice à la mise en place d'un débat public apaisé. On peut toutefois deviner un a priori favorable à la F.N.A.C.A. et aux accords d'Evian.

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