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Les débats autour de la guerre d'Algérie à  travers le journal Le Monde


par Philippe SALSON
Université Michel de Montaigne Bordeaux III - Maà®trise d'Histoire contemporaine 2001
  

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CONCLUSION :

La fin de cette année 1982, avec les longues discussions sur l'amnistie, donne l'impression qu'une période est close. En quelque sorte, « la boucle est bouclée », le processus de pardon et de réconciliation est finalisé : la loi de 1982 fait écho et complète celle de 1968. S'agit-il alors d'un simple retour au point de départ - l'affirmation d'une volonté politique de réconciliation - comme si rien ne s'était passé entre 1968 et 1982 ? En fait, nous avons essayé de montrer que les débats sur l'amnistie restent mineurs par rapport à l'étape fondamentale de la maturation des problématiques autour de la guerre d'Algérie qui s'étend de 1968 à 1982.

Cette maturation est très progressive et, loin d'être continue, subit des soubresauts souvent interprétés comme symptômes d'un grand traumatisme. Les premières années, 1968- 1972, peuvent ainsi être caractérisées comme celles de la confusion. Cet espèce de trouble de l'opinion sur la guerre d'Algérie est essentiellement produit et entretenu par la profusion de témoignages publiés, en particulier de la part des anciens activistes et des généraux. Il ne faut pas pour autant sous-estimer le poids des commémorations militantes et vindicatives. Cette « cohue de souvenirs » fait apparaître la pesanteur de l'émotion, de la rancoeur et du traumatisme qui entrave l'éclosion d'un débat serein. C'est pourquoi, la réalité historique devient l'objet d'une déformation afin de légitimer tel combat ou telle opinion, d'où le mythe gaullien par exemple. La partialité des mémoires, l'autocensure des souvenirs induisent alors un affrontement frontal, parfois violent - à propos de La Bataille d'Alger en particulier - entre les différentes conceptions du conflit. L'heure n'est pas au débat démocratique où chacun est écouté. Il s'agit davantage d'une polémique qui prend souvent l'allure d'une cacophonie généralisée.

Pourtant ce besoin de parler, même si le message n'est pas toujours bien entendu par delà le flot de souvenirs émus, n'est-il pas déjà une première thérapie pour une génération malade de son « Algérie perdue » ? Aussi passe-t-on progressivement du monologue du témoignage au dialogue du débat avec la question de la torture. De la confession de Massu s'est opéré un glissement de cette question, après des échanges vifs, dans l'arène publique : elle se constitue alors comme le thème fondamental du débat sur la guerre d'Algérie. La

mémoire collective sur le conflit se structure lentement autour de ce sujet de la même manière que la Shoah est devenue, dans les mentalités, la caractéristique majeure de la seconde guerre mondiale.

Ne peut-on alors voir un paradoxe saisissant entre ce besoin de parler et la politique gouvernementale d'oubli qui s'exprime à l'occasion de la loi d'amnistie ? Cette amnistie vise à rejeter « les événements d'Algérie » dans l'ombre, entravant ainsi le travail de mémoire en train de s'accomplir. En outre, en ne distinguant pas la voie de « l'honneur de celle de la honte », selon l'expression de Pierre Vidal-Naquet, elle laisse la voie libre aux tentatives de légitimation des combats passés, quels qui fussent. Le travail de mémoire qu'incite une telle loi, est donc lacunaire puisqu'il manque une véritable distanciation par rapport aux faits et la définition de valeurs à partir desquelles doit se forger une telle mémoire. Ce paradoxe est révélateur d'un décalage entre l'opinion telle qu'on l'aperçoit dans Le Monde et la sphère politique : leurs impératifs sont diamétralement opposés.

L'étape 1973-1979 constitue-t-elle alors une rupture avec la période précédente, rupture marquée par un silence après la confusion de confessions ? La continuité se retrouve en fait dans la progression du travail de mémoire : une maturation des thématiques majeures du débat a en effet lieu. Cela est particulièrement visible dans les analyses des chroniqueurs du Monde qui sont beaucoup plus distanciées. Ce silence apparent ne peut se résumer à un simple tabou de la guerre d'Algérie.

La différence avec la période précédente se situe davantage dans l'objectivité et l'apaisement avec lesquels sont abordées les grandes questions du conflit. La discipline historique est alors utilisée comme support à la formation d'une mémoire collective. Autre originalité de cette phase du débat, c'est l'élargissement du champ de la discussion et du témoignage avec la prise en compte d'autres acteurs et victimes de la guerre mais aussi avec une réflexion sur les répercussions actuelles du conflit et la difficile intégration des rapatriés et harkis. S'établit ainsi un véritable pont entre le passé et le présent qui rend le travail de mémoire encore plus pertinent : c'est la société française dans son ensemble qui doit se sentir concernée par la guerre d'Algérie.

Assise-t-on alors, de 1980 à 1982, à un retour à la case départ avec un bouillonnement polémique qui n'est pas sans faire penser à l'état de confusion de la première période ? En effet, le déchaînement des passions de ces années peut laisser penser que les mentalités sont encore marquées par l'émotion et la rancoeur

En fait, les soubresauts de cette période sont dus à la politisation du débat et c'est là que réside la différence fondamentale avec les années 1968-1972. La récupération politique des

problématiques de la guerre d' Algérie est le meilleur indicateur de la banalisation de ces thèmes. En outre, ces soubresauts sont aussi le fait d'une agitation entretenue par des groupuscules extrémistes. Cette fébrilité sur la guerre d'Algérie est également liée à l'élection présidentielle qui suscite tensions et controverses, l'enjeu étant de conquérir l'électorat de l'adversaire. La polémique se limite au domaine politique avec les heurts et les malheurs qui en découlent.

Au sein de l'opinion, de la société civile, émerge en effet un nouveau désir de mémoire créé par une certaine idée du modèle républicain. En 1982, la réconciliation nationale est en effet close avec la loi d'amnistie finalement adoptée. S'exprime alors fortement, en particulier au sein des générations qui n'ont pas été impliquées dans la guerre d'Algérie, un sentiment de justice réunissant dans un même idéal les droits de l'homme et un esprit républicain critique envers ceux qui contestent la légitimité démocratique. Ce sentiment de justice débouche sur une recherche de responsabilités, comme cela est revendiqué pour les exactions de la police parisienne ou le putsch des généraux. C'est finalement selon cet axe directeur que se forge la mémoire collective sur la guerre.

L'évolution du débat s'est donc effectué vers une prise de conscience de la pertinence, voire de l'aspect crucial, d'une telle réflexion sur la guerre d'Algérie : dès lors, les thématiques du débat ont des répercussions non négligeables sur la conception de la République, les traumatismes de la société française ou la fragilité d'un régime démocratique. Les oppositions frontales entre les mémoires particulières semblent s'atténuer et peu à peu se dessine une mémoire collective pacifiée mais néanmoins paradoxale : elle allie le souci d'unité nationale - avec une réévaluation de l'opinion métropolitaine sur les pieds-noirs - et celui de la justice - avec l'éternelle question de la responsabilité politique et militaire dans les exactions commises. C'est la dialectique entre les impératifs de réconciliaton et de justice qui caractérise le mieux la période. La prédominance de la nécessité de la réconciliation, sous de Gaulle, laisse progressivement la place à la prédominance du sentiment de justice exprimé par la nouvelle génération, les députés socialistes ou les chroniqueurs du Monde à mesure que s'accroît le décalage entre les mentalités et la pratique gouvernementale. Les discours évoluent alors sensiblement : du devoir de silence, voire d'oubli, on passe à celui de mémoire et de responsabilité.

Ce bilan sur les mentalités mérite tout de même d'être nuancé. Cet aperçu de la situation de l'opinion française correspond à l'image qu'en donne Le Monde. Or, Le Monde

est un organe de presse avec son équipe rédactionnelle, son lectorat et leur engagement respectif. Nous avons montré que le quotidien est le porteur de la morale « responsabiliste » qui marque, en fin de période, sa prééminence sur la logique du silence : c'est avec prudence que la rédaction se fait le défenseur d'un tel travail de mémoire. L'implication du journal dans le débat, malgré quelques maladresses ou quelques facilités, va généralement de pair avec un regard distancié et un travail d'objectivation sur « les événements ». Par conséquent, cet engagement signifie que Le Monde n'est pas un simple miroir de l'opinion puisqu'il tend aussi à la façonner. En outre la composition de son lectorat a des répercussions sur l'image qui est renvoyée de cette opinion publique : elle correspond en fait à celle d'une certaine élite sociale et culturelle, un « happy few » peut-être plus exigeant au niveau du devoir de mémoire.

Dès lors, le miroir déformant qu'est le quotidien, rend plus visible, en exagérant leur importance, les lentes évolutions des mentalités vers un souci plus grand de justice. D'autre part, ce statut d'arbitre du débat et de guide de l'opinion auquel prétend Le Monde avec sa recherche d'exhaustivité et sa préoccupation pour l'analyse, rappelle le vieil idéal romantique de l'écrivain-prophète. Le quotidien est ainsi pétri d'idéaux du XIXèmesiècle dont le positivisme avec la foi dans la victoire de la Raison, est le plus notable.

Le Monde reste, aujourd'hui encore, fidèle à sa fonction de guide et de meneur du débat, comme l'attestent les derniers rebondissements sur la guerre d'Algérie. Le travail de mémoire entrepris avec une volonté de mettre en lumière les différentes responsabilités triomphe avec les affaires Louisette Ighilahriz et Aussaresses dont Le Monde est, à chaque fois, à l'origine. Dans ces affaires, les analyses et les témoignages n'apportent rien de nouveau, au niveau de la connaissance « des événements ». Bien plus, il y a une exagération dans tous les médias, et en particulier dans le Monde, à la fois de la valeur symbolique de ces affaires et de l'ampleur du traumatisme dans les mentalités. Toutefois, ces polémiques sont révélatrices de la large prédominance du sentiment de justice dans la mémoire de la guerre : les droits de l'homme sont devenus la valeur de référence à partir de laquelle on établit la distinction entre victimes et coupables. Par conséquent, certaines figures, certains exemples sont érigés en symbole, en modèle à la manière de Maurice Audin « martyr » de la torture. D'autre part, on assiste à un retour à une certaine « judiciarisation » des affaires, malgré les lois d'amnistie : des actions pour apologie de crimes et crime contre l'humanité ont été lancées contre Paul Aussaresses.

Plus qu'une composante du débat, le sentiment de justice incite ainsi au devoir de mémoire. C'est parce qu'il existe des victimes pour qui la justice n'a pas été rendue, Louisette

Ighilahriz par exemple, que le devoir de mémoire apparaît comme nécessaire. Jacques Derrida se fait le porte-parole de cette exigence morale collective : « Nous aurions, me semble-t-il «contre l'oubli», un premier devoir : pensons d'abord aux victimes, rendons-leur la voix qu'elles ont perdue »272. Cette justice est alors considérée comme subversive, la recherche de responsabilités s'étend jusqu'au fonctionnement de l'Etat - les accusations envers les dirigeants de la IVème République se font ainsi plus virulentes. Selon Jacques Derrida, une mémoire collective doit être érigée contre toutes les exactions et contre l'oubli qu'essaie de générer l'Etat. Cette évolution du rôle dévolu à la mémoire collective est alors la clé pour comprendre les débats actuels sur la guerre d'Algérie.

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