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L'édition de manga : acteurs, enjeux, difficultés

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par Adeline Fontaine
Université Paris VII Denis Diderot - Maîtrise de Lettres Modernes 2005
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1. INTRODUCTION

Un mémoire d'une étudiante en Lettres modernes peut-il aborder une problématique sur la bande dessinée et plus particulièrement sur les manga ? On s'attendrait de prime abord à un sujet plus universitaire sur la littérature française, mais les histoires en images sont considérées depuis leur émergence au 19ème siècle comme une forme de littérature, une «littérature en estampes», suivant Rodolphe Töpffer, inventeur du genre en Europe. Nous avons préféré tenter d'aborder un thème neuf, en constante évolution.

Certes, mais pourquoi le manga ? Tout simplement parce que la bande dessinée est un art à part entière mais que la production asiatique peine à être reconnue comme tel.

Les manga ont la particularité d'être liés, pour les jeunes entre vingt et trente ans, à l'enfance. Bercés par la diffusion à la télévision des dessins animés japonais tels que «Goldorak», «Albator», «Sailor Moon» ou encore «Dragon Ball», cette génération a enfin pu connaître le dénouement des aventures de ses héros préférés.

Peu à peu, avec le développement des éditeurs publiant du manga, sont apparus des titres destinés à un public plus âgé, une multiplicité de genres, de thèmes et d'une originalité de scénarii, ces derniers étant, dans le traitement, totalement différents de la production franco-belge. Le manga a également amené quelques uns de ses lecteurs à s'intéresser au Japon et de fait s'enrichir au contact d'une culture empreinte de tradition et de modernité.

Avant de poursuivre plus avant notre développement, il nous semble nécessaire de définir les deux termes qui seront les plus employés au cours du présent mémoire.

« Bande dessinée - terme technique. Bande dessinée (ou plus simplement B.D. ou BD) : l'expression fait aujourd'hui partie du langage courant. Elle désigne ce que d'aucuns appellent la figuration narrative, cette forme hybride mêlant le texte et l'image. ... Par ailleurs, il est intéressant de constater que chaque pays s'est efforcé de trouver un terme spécifique à cette forme unique d'expression artistique : la bande dessinée devient l'historieta en Espagne, la banda desenhada au Portugal, les comics aux Etats-Unis et dans les pays anglophones, les manga au Japon, le fumetto (les fumetti) en Italie... »1(*)

« Manga - terme technique : ce mot désigne la bande dessinée au Japon. On peut employer ce mot au pluriel, les manga signifiant alors les créations particulières ou les fascicules publiant ces dernières, ou bien au singulier, le manga s'interprétant comme un tout indifférencié (la bande dessinée). A signaler que les substantifs japonais ne se référant pas à un genre, on peut aussi bien parler de la manga que du manga ; après avoir employé le masculin, il arrive parfois qu'on l'utilise au féminin. ... Après plusieurs essais sans lendemain ..., le (ou la) manga fait une entrée en force sur le marché francophone à partir de la fin des années 1980 et s'impose dès lors comme une composante à part entière du marché de la bande dessinée, comme l'un de ses éléments les plus dynamiques aussi. »2(*)

Notre propos n'étant pas une étude approfondie des différents genres de bandes dessinées, nous nous bornerons au distinguo entre manga et oeuvres franco-belges. Néanmoins, dans la mesure où ces dernières ont une longue tradition en France, nous avons également choisi d'y faire référence sous l'appellation de bande dessinée traditionnelle, ceci afin d'éviter les répétitions.

Cette approche de l'édition du manga en France prend place dans une actualité toujours plus conséquente.

En effet, les chiffres parlent d'eux-mêmes. Le marché du manga prend de plus en plus d'ampleur dans l'Hexagone. De cinq ou six éditeurs en 1994, il existe désormais plus de vingt-cinq maisons d'édition produisant du manga en France. Mieux ! Le marché de la bande dessinée n'a jamais été plus prolifique qu'en 2004, neuvième année de croissance consécutive. Ce secteur totalise un chiffre d'affaires de 240 millions d'euros soit près de 30 millions d'albums vendus par an. 3.070 livres appartenant à ce secteur éditorial ont été publiés en 2004 parmi lesquels 2.120 nouveautés. La bande dessinée asiatique a également connu une forte croissance : 754 titres3(*) soit 35,56% de la production totale (contre 30,11% en 2003)4(*). Elle est la bande dessinée la plus traduite en France ! Au regard de ce succès, on ne peut donc plus actuellement s'en prendre impunément au manga sans prendre à parti tout un nouveau pan du lectorat français.

De plus, trois tendances majeures semblent s'affirmer dans le secteur éditorial manga en 2004, au regard des catalogues des différentes maisons :

-la valorisation du patrimoine nippon avec la publication des auteurs «classiques» japonais (Osamu TEZUKA, Jiro TANIGUCHI, Taiyo MATSUMOTO*(*)...) avec notamment la création des labels «Sakka» (Casterman) et «Made in Japan» (Kana) qui privilégient une politique d'auteurs ;

-le développement des séries destinées à un public féminin : les titres sont plus variés et s'adressant à un lectorat plus âgé. Les éditions Asuka et Delcourt proposent ainsi un panel de la production féminine nippone ;

-l'apparition de séries pour adultes chez presque tous les éditeurs.

Si, au regard des records de production de bandes dessinées en 2004, la France est une grande nation de la littérature en images qui a de la curiosité à l'égard des autres productions du monde, elle sait également se protéger des créations étrangères.

Depuis la loi de 1949 sur la protection des mineurs, visant à limiter l'importation de comics américains sur le territoire, une autre bande dessinée tente de prendre pied en France. Le manga a ainsi connu une étrange destinée. Issue d'une autre culture, véhiculant d'autres valeurs, mal compris, parfois mal édité, soutenu par la télévision puis sacrifié sur l'autel de la morale, le manga est aujourd'hui porté en triomphe par ceux qui jadis le décriaient.

Il n'y a ainsi pas si longtemps, on pouvait encore lire des attaques virulentes contre le manga auquel on reprochait « des histoires si simplistes et violentes, des personnages si peu attachants », de la « brutalité gratuite »5(*) et ce surtout à cause de la confusion qui règne encore entre la bande dessinée nippone (manga) et le dessin animé japonais (anime).

Actuellement, on publie pléthore d'articles dithyrambiques sur le sujet : dans les quotidiens nationaux (Libération, Le Parisien) ; dans les magazines d'actualité (L'Express, Le Point), dans Télérama qui, il y a encore de cela un ou deux ans, regrettait l'invasion des «japoniaiseries», et même dans les mensuels littéraires (Lire, Topo).

Cependant, la presse occulte encore tout un pan de la production japonaise grand public pour ne traiter que du manga destiné aux adultes.

Preuve que la multiplication des éditeurs - spécialisés ou non - de manga ont su se diversifier et proposer du manga plus «intelligent» ou réponse à un phénomène de mode qui entraînera dans la faillite tous ceux qui ont tenté de se lancer dans l'«aventure manga» ? Comment les éditeurs ont pu choisir de miser sur une bande dessinée foncièrement si différente ?

Au regard du bilan dressé par Gilles Ratier6(*), le succès du manga en France n'est plus à démontrer. Plusieurs facteurs sont à l'origine de sa réussite : le prix, un lectorat diversifié, de nouvelles valeurs.

Les amateurs de bandes dessinées franco-belges le savent : un album coûte cher et ne contient que relativement peu de pages. Avec l'arrivée du manga, une nouvelle brèche a été ouverte, suivant un principe simple : offrir un texte plus abondant pour un prix moins élevé. Ainsi, un album traditionnel de 48 pages couleurs coûtera en moyenne entre 8 et 14€ tandis qu'un manga d'environ 200 pages noir et blanc sera facturé entre 5 et 8€.

De plus, le manga attire un lectorat plus diversifié que la production franco-belge. Les deux sexes, quel que soit leur âge, trouveront dans la bande dessinée nippone un éventail de titres particulièrement diversifié : shonen* pour les jeunes garçons, shojo* pour les jeunes filles, seinen* pour les adultes et josei* (ou ladies*) pour les jeunes femmes.

Enfin, selon Sébastien Agogué des éditions Tonkam, l'hégémonie culturelle américaine commence à disparaître en France. Si certains se tournent vers le manga, c'est également parce qu'il ne se résume pas à un combat manichéen, mais qu'il propose des valeurs sociales privilégiant le bien-être de la communauté.

Même si certaines préoccupations dont traite le manga sont proches de celles du lectorat français, c'est également l'expérience de la différence. Comment de si nombreux éditeurs ont pu prendre le risque d'en publier, à l'heure où cela n'était encore qu'un genre inexistant sur le territoire français ? Pour répondre à cette interrogation, nous nous sommes appuyés sur diverses sources.

Nous avons tout d'abord compulsé les ouvrages de référence sur la bande dessinée et sur le manga, particulièrement difficiles à se procurer pour ces derniers.

Nous avons également consulté la presse généraliste et la presse spécialisée qui s'est développée dans des proportions impressionnantes avec la multiplication des sorties de manga.

Nous avons mené des entretiens avec quelques lecteurs de manga et des professionnels de différentes maisons d'édition. De même, nous nous sommes consacrés à l'étude des catalogues de ces dernières. Ceci afin de définir un peu plus nettement la ou les politique(s) éditoriale(s) de chacune d'elles et de savoir en quoi leur existence est légitime : se bornent-elles à s'imiter les unes les autres ou tentent-elles de se démarquer en proposant chacune une approche différente du manga ?

Nous avons régulièrement mis à jour nos connaissances grâce aux sites des éditeurs, à des sites sur l'actualité des manga qui nous ont permis de suivre au jour le jour les rumeurs de parutions (fondées ou infondées) - qu'il nous a fallu vérifier - sur les différents éditeurs concernés et nous avons également visionné un reportage réalisé par Hervé-Martin Delpierre et diffusé sur France 5 à l'occasion du 32ème festival de la bande dessinée d'Angoulême.

Enfin, nous nous sommes basés sur les catalogues des éditeurs qui sont en constante évolution et qu'il faut donc suivre de près. Pour des raisons de date, nous nous sommes arrêtés à leur planning de parution jusqu'à juin voire septembre 2005 pour certains.

L'édition du manga en France étant déjà un sujet très vaste, nous avons occulté certains points ou nous les avons résumés assez schématiquement.

Ainsi, s'il existe certes vingt-cinq maisons d'édition qui ont un catalogue proposant des manga, toutes n'ont pas une politique éditoriale claire ou leur production n'est pas réellement conséquente pour faire l'objet d'un développement.

Nous avons ainsi fait le choix de sélectionner six éditeurs illustrant, de par leur politique éditoriale, une partie du paysage de l'édition de manga en France.

Nous n'aborderons pas non plus l'émergence de la bande dessinée coréenne (manhwa) en France malgré la diversité des titres proposés du fait qu'elle est encore récente dans notre pays et que sa pérennité n'est pas encore assurée. De plus, le manhwa répond à une réalité éditoriale différente de celle du manga qui serait trop longue à développer dans le cadre du présent mémoire.

Nous nous sommes donc contentés de développer l'étude de l'édition du manga en France tout en dressant un bref portrait de ce secteur au Japon à titre de comparaison.

Il nous a également semblé nécessaire d'aborder rapidement les caractéristiques de l'objet qu'est le manga, dans le fond et dans la forme, afin de ne pas occulter que l'édition d'un livre n'a pas qu'un aspect purement intellectuel mais également matériel.

Après un bref aperçu sur le manga, son histoire et ses caractéristiques intrinsèques, nous aborderons la situation éditoriale française dans une présentation raisonnée des maisons d'édition concernées qui ont chacune contribué (et contribuent toujours), de différentes façons, à faire du manga une bande dessinée populaire en France, et ont, dans un certain sens, oeuvré à son succès auprès d'un pan du grand public souvent hostile ou réticent à son encontre.

La bande dessinée étant avant tout au Japon un produit de presse, nous aborderons la question de la prépublication à l'échelle hexagonale à travers différents projets de différents éditeurs tout en prenant comme point de comparaison la production japonaise.

Mais le manga est avant tout un livre, nécessitant un travail de fabrication, d'infographie et de mise en page ; et un livre étranger de surcroît qui demande non seulement d'être traduit mais aussi adapté car issu d'une culture, d'un mode de vie et d'une écriture très éloignés des nôtres.

Pour illustrer cela, nous proposerons une étude de cas permettant de comparer l'édition originale et les versions françaises d'un manga (dans le cas de la série choisie qui a bénéficiée de multiples rééditions).

1.1. Conventions

1) Nous utiliserons le genre masculin, genre utilisé par le plus grand nombre de locuteurs en France, pour désigner le manga.

2) Nous n'accorderons pas le nom «manga» au pluriel ni les autres termes issus du japonais, du fait qu'il s'agit d'un emprunt à une langue étrangère.

3) Le nom des auteurs japonais sera écrit comme suit : le prénom en minuscules suivi du patronyme en majuscules.

4) Au Japon, certains voyelles sont accentuées (signalées par un accent circonflexe en français) pour allonger les voyelles en question. Les voyelles longues n'existant pas en français, nous avons choisi de ne pas faire figurer de tels accents pour ne pas surcharger le texte.

5) Les annexes seront regroupées dans un cahier séparé pour une consultation plus aisée.

6) Les mots suivis d'un astérisque (*) sont définis dans le lexique que vous trouverez dans le cahier séparé consacré aux annexes.

* 1 Patrick Gaumer, Larousse de la BD, Larousse (édition 2005), pp. 46 et 47

* 2 Ibid., p. 516

* 3 Pour comparaison, au Japon, le catalogue des manga disponibles en librairies est de 70.000 titres environ soit un marché de la bande dessinée qui représente plus de quatre milliards et demi d'euros (Source : Newsweek Japon, numéro du 18 juin 2003).

* 4 Source des chiffres : Gilles Ratier, secrétaire général de l'ACBD (Association des Critiques et journalistes de Bande Dessinée), « 2004, l'année de la concentration », bilan disponible sur le site Internet suivant : www.bodoi.com.

* * J'aborderai ces différents auteurs dans la partie sur les éditeurs.

* 5 Pascal Lardellier, « Ce que nous disent les manga... », Le Monde diplomatique, décembre 1996.

* 6 Gilles Ratier, secrétaire général de l'ACBD (Association des Critiques et journalistes de Bande Dessinée), « 2004, l'année de la concentration ».

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