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L'art de la bifurcation : dichotomie, mythomanie et uchronie dans l'oeuvre d'Emmanuel Carrère

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par Mario Touzin
Université du Québec à Montréal - Maîtrise en Etudes Littéraires 2007
  

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INTRODUCTION

Tout écrivain est double à plusieurs sens [...] il possède un double - ou est possédé par lui.

Alain Green1(*)

La bifurcation, chez Emmanuel Carrère2(*), prend les traits d'un univers dans lequel le quotidien bascule et plonge dans un monde d'étrangeté où la frontière entre le réel et le fictionnel semble parfois difficile à définir, où la double vie, ou double réalité, se déploie en vie réelle et vie rêvée, et où la bifurcation fait en sorte que les personnages basculent de l'une à l'autre. Cette bifurcation met en scène les trois structures suivantes : la dichotomie, la mythomanie et l'uchronie.

Par dichotomie, nous entendons une figure qui est celle de l'altérité : l'effet de miroir projetant parfois l'image d'un « je » qui est « autre ». Pour en étudier les formes, nous nous pencherons sur la relation entre Carrère et Jean-Claude Romand, le tueur au centre de L'adversaire, et nous tenterons de comprendre l'obsession de l'auteur pour cet homme qui s'est fait passer pour un médecin pendant plus de dix-huit ans. Avec Romand, c'est comme si Carrère voyait soudain apparaître en chair et en os le personnage d'une fiction dont il aurait pu être l'auteur. Cette proximité va le forcer à entrer « en résonance avec l'homme qui avait fait ça 3(*)». Dès lors, on peut se demander quelle sorte d'« affinité » existe entre le biographe et son « modèle », puisque Carrère s'identifie avec la personne même de Romand. Dans L'adversaire, l'auteur met en jeu son propre rapport ambigu à l'assassin... Cette identification pourrait-elle révéler la tentation d'un transfert, comme si Carrère déléguait à Romand la possibilité de réaliser ses fantasmes d'homme « normal » ? C'est ce que nous essaierons d'analyser en exploitant les formes de la dichotomie.

Dans le Petit Robert, on donne comme définition de la dichotomie : « Divisions et subdivisions binaires (entre deux éléments qu'on sépare nettement et qu'on oppose). Toute opposition binaire d'éléments abstraits complémentaires. Qui se divise par bifurcation4(*) ». La dichotomie est ainsi intrinsèquement liée à la bifurcation. En outre, comme le souligne Alain Fontaine dans son étude sur la dichotomie humaine, « Notre monde ou mieux l'Univers, que nous connaissons, est rempli de dualités 5(*)». Partant de ce principe, notre étude de la bifurcation sera scindée en deux parties, l'une portant sur une structure de personnage qui est celle de la mythomanie, et l'autre portant sur une structure de monde que l'on nomme uchronie. Ces deux parties nous permettront d'articuler notre analyse de L'adversaire.

Dans la nuit du 7 au 8 janvier 1993, la maison du Dr Jean-Claude Romand, située dans un petit village du Jura, est ravagée par les flammes. Dans le sinistre, la femme et les deux petits enfants du médecin perdent la vie, et celui-ci est sauvé de justesse par l'intervention des pompiers. En quelques heures pourtant, on quitte le registre de l'accident tragique pour entrer dans celui de l'inconcevable. Quelques coups de téléphone, et la vérité apparaît : il n'existe pas de Dr Romand à l'OMS, où il est censé exercer en tant que spécialiste des maladies infectieuses. Le Dr Romand n'est même pas médecin. En fait, il n'est rien. Il passe la plupart de ses journées dans la forêt ou sur des aires de stationnement. Ses amis effarés et ses proches apprennent que le bon père de famille, le confident, l'homme bien sous tous les rapports, leur ment depuis 18 ans, depuis ce jour où, ne s'étant pas présenté aux examens de deuxième année de médecine, il a réussi à faire croire à son entourage à sa réussite universitaire, à son emploi à l'OMS. Mais on ne peut mentir indéfiniment et, comme Romand sent que ses proches vont découvrir la supercherie, que ses malversations financières vont être démasquées puisqu'il a détourné des centaines de milliers de francs pour faire vivre sa famille, en prétendant placer l'argent dans des banques suisses, il assassine sa femme, ses enfants et ses parent. C'est un mythomane accompli qui a réussi à créer une étonnante « uchronie réalisée », qui est venue se superposer au quotidien, comme si l'histoire réelle et l'histoire imaginaire fabriquée par Romand s'étaient entremêlées pendant dix-huit ans. C'est à expliquer les liens entre mythomanie et uchronie que ce mémoire est consacré.

De la mythomanie à l'uchronie

Dans la première partie de cette étude, nous aborderons la structure de ce personnage emblématique de l'oeuvre de Carrère : le mythomane. Cette pathologie qu'est la mythomanie fut décrite pour la première fois en 1905 par l'aliéniste Ernest Dupré. Il estimait que, chez l'enfant, le mensonge est nécessaire au développement de la maturité et de la pensée. Ce n'est que si le mensonge persiste à l'âge adulte que se révèle un trouble du comportement. En d'autres mots, la mythomanie devient pathologique si elle perdure au-delà de l'enfance. Selon le psychanalyste Juan David Nasio, « tout mensonge emporte avec lui un désir 6(*)». Celui du mythomane est d'être reconnu pour ce qu'il n'est pas. Comme s'il fallait se peindre sous les traits d'un autre pour s'accorder le droit d'exister... Nous verrons que cette conception de soi décrit bien Jean-Claude Romand, personnage principal de L'adversaire. Et c'est d'ailleurs cette figure du mythomane qui incitera Emmanuel Carrère à s'intéresser à son cas et, éventuellement, à écrire sur son sujet. Jean-Claude Romand s'est fait passer pour un médecin auprès des siens pendant près de 18 ans, cela lui confère le titre de mythomane par excellence.

Dans le premier chapitre, nous allons tenter d'expliquer ce qu'est la mythomanie. Quelle en est l'origine ? Quels sont ses liens avec le mensonge ? Qu'est-ce qui les différencie ? Comment se représente-t-on le mensonge dans la société ? Et quel est le paradoxe du mensonge à soi-même ? Nous verrons également les multiples facettes du mensonge. Par la suite, nous aborderons la question du mensonge chez l'enfant et ses diverses caractéristiques. Et finalement, nous tenterons de répondre à deux questions fondamentales : d'une part, qu'est-ce que la mythomanie ? Et, d'autre part, qu'est-ce qu'un mythomane ?

Dans le deuxième chapitre, nous tenterons de comprendre comment Emmanuel Carrère se sert des mécanismes de la mythomanie dans ses propres oeuvres. Nous chercherons les points de convergence entre les divers personnages mythomanes qu'il met en scène. Nous nous demanderons ce qui pousse ses personnages à mentir ? Quels sont leurs secrets ? Notre analyse se terminera sur le personnage de Jean-Claude Romand dont le narcissisme est pathologique.

Dans un premier temps, nous nous attarderons sur trois oeuvres de Carrère où la présence du mensonge devient l'essence même du récit. Dans La moustache, le simple fait de se raser amène le héros et tous les gens qu'il côtoie à se demander qui ment et qui dit la vérité. Par la suite, dans Hors d'atteinte ?, le personnage de Frédérique, pour cacher une double vie, plonge dans l'univers du mensonge et camoufle une existence qu'elle ne veut en aucun cas dévoiler. Avec La classe de neige, Carrère atteint un autre niveau de perfection : ici, tout est en subtilité et l'auteur lui-même va tirer parti du mensonge (par omission) pour fournir au compte-gouttes les intrigues dans cette histoire terrifiante où les fantasmes, les angoisses, la fabulation et le mensonge jouent un rôle prépondérant.

Dans un deuxième temps, nous allons analyser en profondeur les facettes de la mythomanie dans L'adversaire et chercher à comprendre ce personnage énigmatique mais combien fascinant qu'est Jean-Claude Romand. Nous nous pencherons tout d'abord sur son enfance, alors que chez les Romand, la vérité est vertu, et le mensonge... inéluctable. Nous verrons que la présence du mensonge dans l'enfance de Romand a eu des conséquences majeures sur sa mythomanie. Il sera également question de Jean-Claude Romand en tant qu'imposteur. Nous verrons que la mythomanie dont il souffre va progressivement l'amener à commettre des crimes crapuleux.

Dans le cas Romand, nous verrons comment celui-ci va être confronté au paradoxe du menteur, en jouant sur les oppositions entre vérité et fausseté. S'appuyant sur des données réelles, Romand va consolider la figure du faux médecin.

Nous nous attarderons également à une autre figure liée de très près à la mythomanie : le narcissisme. Les psychiatres qui ont eu à interroger Romand sont unanimes : Jean-Claude Romand est l'exemple typique du narcissique. Mais après les faits, qu'advient-il de Jean-Claude Romand ? Ment-il toujours ? Est-il devenu un élu de Dieu ? À défaut de répondre à ces questions, nous tenterons du moins de les comprendre.

Dans la seconde partie de ce travail, nous allons nous pencher sur l'uchronie en tant que structure de monde. Sachant que le terme est un néologisme du XIXe siècle, fondé sur « utopie » et « chronos », nous avancerons que l'uchronie, c'est l'histoire au conditionnel. Emmanuel Carrère résume assez bien la distinction entre les deux : « Le propos de l'utopie est de modifier ce qui est [et celui] de l'uchronie [...] est de modifier ce qui a été 7(*)».

Chez Carrère, on ne peut faire abstraction de cette thématique tant elle est présente dans son oeuvre. Le « que serait-il arrivé si... » est une de ses grandes préoccupations et l'auteur sait l'exploiter de façon singulière. Emmanuel Carrère semble se plaire à jouer avec ce concept d'uchronie. Cela est particulièrement vrai avec Le Détroit de Behring : Introduction à l'uchronie, paru en 1987. Carrère présente l'uchronie en tant qu'Histoire au conditionnel passé, la décrivant comme forme jamais avenue du monde tel qu'il pourrait être. « Se figurer l'état du monde si tel événement, jugé déterminant, s'était déroulé autrement, est un des exercices les plus naturels et fréquents qu'opère la pensée humaine8(*) », avouera-t-il. Évidemment, l'uchronie ne peut être développée qu'en fonction d'un événement fondateur qui est réinterprété ou littéralement nié. Cet événement est le point de départ d'une divergence, d'une faille dans l'histoire, d'une bifurcation. On cherchera à rendre compte de cette logique singulière dans les oeuvres de Carrère et principalement dans L'adversaire, qui décrit une uchronie réalisée, faisant du « que serait-il arrivé si... » un principe de vie.

Dans le premier chapitre de cette partie, nous verrons en quoi consiste une uchronie, sur quoi se fonde ce concept et quelles sont ses diverses composantes. De plus, nous ferons le point sur ce qu'est une uchronie pure. Finalement, nous allons examiner certaines questions ayant un rapport direct avec une structure du monde uchronique : la définition de « fausse réalité », la place du hasard dans l'uchronie, la temporalité ainsi que les mondes possibles.

Dans le deuxième chapitre, il sera question de l'uchronie dans l'oeuvre d'Emmanuel Carrère. Nous verrons pourquoi Carrère est si fasciné par l'uchronie et comment il l'aborde dans ses oeuvres. Nous allons d'abord nous pencher sur chacune des oeuvres de Carrère présentant une structure du monde uchronique et mettre en évidence certaines notions présentes. Nous montrerons en quoi Carrère se démarque des autres auteurs d'uchronie. Par la suite, nous analyserons en détail l'oeuvre principale de ce corpus : L'adversaire. En quoi l'uchronie, dans L'adversaire, diffère-t-elle de ses actualisations dans les autres oeuvres de Carrère ? Comment expliquer la notion de « fausse réalité » ? Quel rôle particulier joue le « et si... » dans L'adversaire ? En fait, nous verrons comment Carrère en arrive à mettre en scène cette structure du monde uchronique dans un récit factuel, une histoire où la réalité dépasse la fiction, où l'impossible est devenu possible. Dans L'adversaire, il représente l'existence d'un homme qui a fait de sa vie une uchronie et, plutôt que de se dire « et si... », a plutôt fait « comme si... ».

* 1 Alain Green, « Le double double : ceci et cela », in La déliaison, Paris, Les Belles Lettres, 1992, p. 311.

* 2 Emmanuel Carrère est né à Paris le 9 décembre 1957. Il fut d'abord journaliste à Télérama avant de devenir écrivain. Il a d'abord écrit un essai sur le cinéaste Werner Herzog (1982), et un second sur l'uchronie, intitulé Le détroit de Behring : Introduction à l'uchronie (1986). Cet essai a obtenu le Grand Prix de la science-fiction française et le prix Valery Larbaud en 1987. Il est également l'auteur d'une biographie sur le célèbre écrivain de science-fiction, Philip K. Dick, Je suis vivant et vous êtes mort (1993). Il a écrit les romans L'amie du jaguar (1983), Bravoure (prix Passion 1984, prix de la Vocation 1985), La moustache (1986), Hors d'atteinte ? (1988), qui a obtenu le prix Kléber Haedens, La classe de neige (prix Femina 1995), et finalement L'adversaire (2000). De plus, il a écrit des scénarios pour la télévision à partir d'oeuvres de George Simenon, de Pierre Loti et de Louis Hémon, entre autres, et co-écrit le scénario de La classe de neige (1988). Et finalement, le scénario de La moustache (2005), dont il signe la réalisation. Deux films ont été tirés de L'adversaire : L'emploi du temps de Laurent Cantet et L'adversaire de Nicole Garcia qui est une adaptation fidèle du livre de Carrère. On peut dire de lui qu'il est un écrivain atypique puisque la plupart de ses romans développent, de manière très précise et argumentée, à la limite du borgésien, une interrogation angoissante sur l'identité, l'être et le paraître, l'illusion et le sens de la réalité.

* 3 Emmanuel Carrère, L'adversaire, Paris, Coll. Folio, 2000, p. 46.

* 4 Le Petit Robert, Paris, 1987, p. 536.

* 5 Alain Fontaine, La dichotomie humaine, Québec, Bien public Trois-Rivières, 1997, p. 9.

* 6 Juan David Nasio (sous la dir.), Les grands cas de psychose, Paris, Payot, 2000, p. 207.

* 7 Emmanuel Carrère, Le détroit de Behring : Introduction à l'uchronie, Paris, P.O.L., 1986, p. 9.

* 8 Ibid., p. 9.

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