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Le Paris souterrain dans la littérature


par Céline Knidler
Université Paris IV Sorbonne
Traductions: Original: fr Source:

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b) Quand le souterrain sort de terre.

Les quartiers « souterrains » de Paris :

Ainsi peut-on dire que les dessous de Paris sont souterrains aussi bien au sens physique que moral. La vision de Jules Janin vient achever ce sinistre tableau : « les classes dangereuses sont aussi enfouies sous la société. [...] Ces races nocturnes (...) vivent, si c'est là vivre, couchées sous les fondements de cet incroyable Paris, qui est le centre du monde et la tête de la civilisation : elles sont là comme les ruines vivantes de la barbarie écroulée, comme les derniers représentants du passé de l'humanité à terre ; elles sont là plus ensevelies que les morts, car elles ont sur la tête pour linceul l'oubli des hommes et la malédiction de la ville ». Ces habitants, ces pauvres, ces délinquants, ces misérables semblent tellement plongés dans la boue qu'ils y disparaissent, vivotant dans cet entre-deux dans lequel les a plongés les littérateurs. Ce sont « les petits, les pauvres gens, les malheureux quoi ! On les met dans le bas, où il y a de la boue jusqu'aux genoux, dans les trous, dans l'humidité. »161(*)

Intéressons-nous tout d'abord à la configuration de Paris. La capitale n'est pas un paysage anodin, et Paris est ordonné selon des critères tacites : les quartiers bourgeois sont rectilignes, propres, éclairés, paisibles. Les quartiers populaires sont quant à eux sordides, sombres, tortueux, labyrinthiques, truffés d'impasses, à l'instar des catacombes qui reprennent quasiment le même schéma. On peut ainsi dire que les bas quartiers sont le calque des souterrains, dont il adopte la même typologie, ou du moins dans les années qui précèdent les grands travaux du baron Haussmann sous Napoléon III. Joseph Méry écrit ainsi dans Salons et souterrains de Paris : « En rôdant autour de ce qui reste de cette abbaye qui jadis fut la plus riche et la plus belle de France, Lecerf et Maurice Aubugny remarquèrent dans les rues Palatine, Bourbon-le-Château, etc., etc., des maisons sombres, enfumées, décrépites et qui ressemblaient elles-mêmes à des souterrains.»162(*). Auparavant, on trouve ainsi dans la littérature, les références à ce Paris dédalique. Pour Pierre-Jean Dufief, «  Balzac est l'observateur d'un Paris ancien, intimiste, celui de la Restauration; il évoque les quartiers centraux au plan labyrinthique avec leurs vieilles maisons, leurs rues étroites. »163(*). On peut lire également chez Maxime Ducamp l'évocation du « dédale immense » des rues de Paris dans lesquelles le numérotage des maisons est un « fil d'Ariane à la portée de tous»164(*) où la « population étouffait dans les ruelles putrides, étroites, enchevêtrées où elle était forcément parquée. »165(*) C'est encore chez Louis-Sébastien Mercier, cette interrogation rhétorique : « où trouver en effet plus de routes ténébreuses, plus de chemins tortueux ? Le labyrinthe connu sous le nom de Dédale, l'antre de la Sybille de Cumes où cent portes s'ouvraient et se fermaient au même instant, n'avaient point autant de faux fuyants que Paris. »166(*)

Car non seulement certains quartiers de Paris en surface adoptent la configuration des souterrains, mais la population de ces bas-fonds de la société, comme son nom l'indique, est tout aussi repoussante que la galerie de portraits que nous avons évoquée au premier chapitre. Les écrivains au 19ème, adhèrent en majeure partie à la théorie des milieux. « Ils sont persuadés que l'homme est le produit de son milieu, et que chaque quartier de Paris sécrète des types différents : les vieilles maisons sordides du quartier des halles par exemple, expliquent chez Balzac la parcimonie des usuriers ou des artisans qui y vivent. »167(*). Ceci explique la tendance des habitants déguenillés des quartiers populaires à être réduits à l'état de larves par la plume sans pitié d'Alfred Delvau dans « Les dessous de Paris ». Toute cette humanité, si elle en est encore une, et qui peuple pour l'exemple Les Mystères de Paris d'Eugène Sue, fait partie du domaine souterrain de Paris, mais son domaine souterrain de surface. Car nul besoin de pénétrer dans catacombes pour apercevoir les bas-fonds de Paris. Quand Jean-Pierre Bernard affirme que « ce n'est d'ailleurs pas Paris qui a commis les horreurs de la Commune mais une part bestiale et souterraine de sa population »168(*), il est bien évident que cette dernière n'habite ni les égouts, ni les catacombes. Et ça rampe et ça grouille, et ça lutte pour la survie comme par instinct. Rien ne semble donc élever l'esprit de ces brutes épaisses, tel Jean Taureau, dont la voix même « semblait sortir de dessous terre »169(*), ou ces sorcières comme la brocante dans Salvator.

Ce n'est plus donc un écart mais un fossé qui se creuse entre les basses classes, et celles de la noblesse et de la bourgeoisie ; fossé bien évidemment métaphorisé par cette opposition constante entre le souterrain et le Paris en surface. On se rend ainsi compte rapidement qu'un univers n'a pas sa place chez l'autre, bien que les deux réunis forment un tout : Paris. La réflexion faite par Victor Hugo alors que Jean Valjean fuit les combats de rue pour les égouts est représentative de ce malaise que les protagonistes rencontrent en se retrouvant dans un monde où les repères sont inversés : « quitter cette rue où la mort était partout pour cette espèce de sépulcre où il y avait la vie, ce fut un instant étrange. »170(*).

Il y a en effet, une écriture de la ville. Dans un roman, les auteurs placent intentionnellement leurs situations dans tel ou tel quartier selon le rang social où l'activité qu'ils veulent donner aux personnages.

Comme le fait remarquer Jean-Noël Blanc171(*), le drame provient donc de ces déplacements de milieux : un riche qui va chez un pauvre ou un pauvre qui pénètre chez un riche. Là est l'astuce du roman populaire : faire échouer d'honnêtes bourgeois dans le dédale des souterrains, reflet deux fois plus sordide des quartiers populaires du dessus. Le décalage crée alors le drame, car c'est la pureté du dessus qui est souillée par la boue du dessous.

Il en est de même dans le cas inverse. Un homme de la surface qui vit dans les souterrains est alors un homme corrompu. Le personnage de Jackal, le commissaire de police Des Mohicans de Paris et de Salvator incarne ce type du personnage souterrain, qui va corrompre la police. La sentence de Salvator est d'ailleurs sans appel : « la police est une institution salutaire, exercée par des gens fort gangrenés. [...] c'est une tortueuse et ténébreuse déesse qui ne s'avance que par des voies obscures et souterraines : vers quel but ? Nul ne le sait qu'elle même, quand elle le sait. Elle a tant d'intérêts, cette digne police, qu'on ignore toujours vers quel but elle agit : intérêt politique, intérêt moral, intérêt philosophique, intérêt humoristique. [...] c'est un home diablement fantaisiste que M. Jackal, allez ! »172(*).

On trouve enfin, chez Gaston Leroux, les traces d'une invasion des sous-sols par la surface sous la forme d'une « fête de nuit donnée par les civilisés du dessus de la terre »173(*). Toute la pureté du lieu est atteinte, car « le péché est là ce soir, et les pécheresses aussi, des dames qui ont des bandeaux plats. »174(*). La quiétude du souterrain est alors troublée, et le sanctuaire de la mort, profané. « Tous les cabarets du néant, toutes les scènes artistico-mystico-macabres où l'on vient bafouer la vie et se gausser de la mort, toutes les boîtes de la Butte où les crânes ricanent aux murs, où les squelettes « chahutent » sur les planches, tout le carnaval funéraire de Montmartre est dépassé. »175(*). On rit, on danse, on s'amuse, exactement comme on le fait sur le dessus. L'obscurité des catacombes est troublée par « des chandelles, des chandelles dans les crânes, des girandoles de chandelles clignotantes. »176(*). Avec ces pieds de nez irrévérencieux, l'empire des morts devient alors « l'empire des vivants »177(*), ce qui scandalise le commissaire Milfroid pour qui « le viol nocturne de l'immense fosse par les rires alcooliques des cocottes du quartier et les violoneux d'opéra lui semblait impossible »178(*). Si l'on parle de viol, c'est que la société corrompue du dessus est venue souiller la pureté originelle et naturelle du dessous. Cette idée que c'est le dessus qui vient souiller le dessous se retrouve chez Balzac. « Si l'air des maisons où vivent la plupart des bourgeois est infect, si l'atmosphère des rues crache des miasmes cruels en des arrière-boutiques où l'air se raréfie, sachez qu'outre cette pestilence, les quarante mille maisons de cette grande ville baignent leurs pieds en des immondices que le pouvoir n'a pas encore voulu sérieusement enceindre de murs en béton qui pussent empêcher la plus fétide boue de filtrer à travers le sol, d'y empoisonner les puits [...]. La moitié de Paris couche dans les exhalaisons putrides des cours, des rues et des basses oeuvres. »179(*) L'air qui se raréfie, la pestilence, la boue : les attributs du souterrain sont ici portés à la surface, alors que le puits semble délivrer une eau saine et potable.

Les mondes se mélangent donc, mais jamais entièrement. Et si l'un ne peut vivre sans l'autre, il n'empêche que la confrontation est inévitable : Paris et Paris-souterrain où le « je t'aime moi non plus » mis en exercice.

* 161 Victor Hugo, Les Misérables, (Paris, Librairie Hachette et Cie, 1875), IV, VIII, 6

* 162 Joseph Méry, Salons et souterrains de Paris, (Paris, Michel Lévy frères, 1890.), p. 303

* 163 Pierre-Jean Dufief, Paris dans le roman du XIXème siècle. (Paris, Hatier, 1994)

* 164 Maxime Du Camp, Paris, ses organes, ses fonctions et sa vie dans la seconde moitié du 19ème siècle, (Paris, Hachette et Cie, 1869), vol.6, p. 348

* 165 Maxime Du Camp, Paris, ses organes, ses fonctions et sa vie dans la seconde moitié du 19ème siècle, (Paris, Hachette et Cie, 1869), vol. 6, pp. 333-334

* 166 Louis-Sébastien Mercier, Les Entretiens du Palais-Royal de Paris, (Paris, chez Buisson, 1786), p. 111

* 167 Pierre-Jean Dubief, Paris dans le roman du XIXème siècle. (Paris, Hatier, 1994)

* 168 Bernard, Jean-Pierre, Les deux Paris : les représentations de Paris dans la seconde moitié du 19ème siècle, (Seyssel, Champ Vallon, 2001), p.54

* 169 Alexandre Dumas, Salvator, (Genève, Edito-service, 1973) vol.3 , p.166

* 170 Victor Hugo, Les Misérables, (Paris, Librairie Hachette et Cie, 1875), V,III,1

* 171 Jean-Noël Blanc, Polarville : images de la ville dans le roman policier, (Lyon, Presses universitaires de Lyon, 1991) p.177

* 172 Alexandre Dumas, Salvator, (Genève, Edito-service, 1973) vol.2 p.391

* 173 Gaston Leroux, La Double Vie de Théophraste Longuet (Paris, France loisirs, 1980) p.268

* 174 Ibid., p.270

* 175 Ibid., p.270

* 176 Ibid., p.269

* 177 Ibid., p.269

* 178 Gaston Leroux, La Double Vie de Théophraste Longuet (Paris, France loisirs, 1980)., p.271

* 179 Honoré de Balzac, Histoire des treize : Ferragus, La fille aux yeux d'or, éd. M. Lichté, Paris, Flammarion, 1988, p.209-210.

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