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Amoralité et immoralité chez Aristote et Guyau. Une herméneutique du sujet anéthique


par Hans EMANE
Université Omar Bongo - Maitrise 2009
  

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CONCLUSION

On sait, au reste, que le thème central de la pensée socratique, adopté plus ou moins par les penseurs hellènes postérieurs, consiste en une assimilation du mal et de l'irrationnel : nul ne fait le mal par ignorance, et la première condition de la vertu, est l'usage de la raison. Car pour les Anciens, il arrive rarement que quelqu'un qui reconnaît quelque chose, le tienne du même coup pour faux, alors qu'il arrive que tandis qu'on aime quelque chose, on s'avoue que cet objet ne mérite pas un tel amour :  «  scio meliora proboque, deteriora sequor386(*) ».

Notre travail d'abord, a tenté de démontrer comment le langage courant assimile - à tort - l'amoralité et l'immoralité, par abus de langage. En outre, on estime que la frontière entre les deux notions est souvent ténue, étroite. Or, la distinction est véritablement philosophique sinon herméneutique, plutôt que linguistique. C'est seulement à la suite d'une analyse de l'expérience anéthique ou des symboles de la conscience anéthique (victoire du plaisirs, faiblesse de la volonté, renversement temporaire des préférences, indisponibilité ou absence au moment de l'action de la norme éthique, accidie...etc.) que nous voyons explicitement l'amoralité et l'immoralité, diverger dans des sens singuliers. Aristote et Guyau ont parfaitement compris que l'amoralité et l'immoralité ne peuvent être distinguer par la raison discursive en ce qu'ils sont la manifestation de l'ébranlement du socle métaphysique et morale du sujet. D'où le recours à une autre méthode d'analyse, qui se rapproche de l'herméneutique, d'une herméneutique du sujet anéthique. Le recours à une herméneutique est indispensable afin d'analyser ces deux philosophèmes, ainsi que l'anthropologie qu'ils véhiculent et qu'à notre sens, il faut expliciter et lever. L'autre point de convergence entre Aristote et Guyau, c'est cette insistance sur la définition de l'immoralité comme hiatus entre la pensée et l'action. Le but de notre travail, était de prendre connaissance des mécanismes philosophiques utilisés lorsque les philosophes invoquent en l'homme une conduite, une pensée, une intention, amorales ou immorales.

Qu'est-ce que l'amoralité ? Qu'est-ce que l'immoralité ? Il nous apparait au premier abord, que ce sont en réalité des notions relatives, car elles dépendent des valeurs de chacun. D'un autre côté, l'immoral est relatif au fait de poser un acte qui va à l'encontre de la dignité humaine. Par exemple, les guerres sont des phénomènes barbares et profondément immorales, et la peine de mort est une peine immorale, ou du moins inutile, car elle habitue le peuple au spectacle des supplices, et qu'elle ne répare rien : malheureusement la mort du coupable ou du meurtrier, qui est sensé « soulager » la peine et « venger » le crime, ne rend point la vie de la victime. De ce point de vue, l'immoralité et l'amoralité perdent de leur relativisme car la dignité est commune à tous les êtres humains. L'amoralité et l'immoralité, c'est donc tout ce qui sort de l'authentique nature humaine, compatissante et altruiste, conclut Guyau. Selon Aristote, l'incontinence et l'intempérance vont contre notre nature politique fondée sur l'amitié. En ce sens, on peut dire que ce qui est amoral et immoral au plus haut point, c'est entre autres, l'égoïsme, la méchanceté ou la bêtise humaine. Si l'humain est donc naturellement porté vers autrui selon Guyau et Aristote, l'immoralité et l'amoralité de ses actes ne peuvent suscitées chez lui que remords et désolation. En conséquence, chez un individu doté d'une constitution morale « normale », il y a un sentiment de remord qui naît de l'amoralité et de l'immoralité. Guyau pense que l'individu immoral s'écarte autant du type de l'homme moral que le bossu du type de l'homme physique. De là une honte inévitable quand nous sentons en nous quelque chose d'immoral : de là aussi un désir profond et sincère d'effacer ce que l'on pense être une « monstruosité ». On voit bien l'importance que confère Guyau à « l'idée de normalité dans l'idée de moralité ». Il y a quelque chose de choquant pour la pensée comme pour la sensibilité à être une monstruosité en s'affirmant comme immoral ou amoral, à ne pas se sentir en harmonie avec tous les autres êtres, à ne pas pouvoir se mirer en eux ou les retrouver en soi-même. Dès lors, l'immoral et l'amoral sentent germer en eux quelque chose comme du regret : le regret d'être inférieure à son propre idéal, d'être immoral, anormal, et plus ou moins monstrueux. On ne peut pas sentir quelque imperfection intérieure, affirme Guyau, sans éprouver quelque honte. Mais cette honte est indépendante du sentiment de liberté, et cependant elle est déjà un germe du remords. Je réponds devant ma pensée parce que ma pensée me juge. L'immoralité et l'amoralité en tant qu'elles sont les deux faces d'une même pièce, celle de la monstruosité, produisent en outre un sentiment de solitude absolue et définitive, qui est plus douloureux pour un être essentiellement social ou moral. Parce que la solitude, comme l'égoïsme pure, est « une stérilité morale » et une impuissance sans remède.

A contrario, la moralité peut être prise comme cette épine douloureuse dans le pied mal assuré, qui avance à tâtons. Dans ce cas de figure, l'immoralité est son double négatif. Il arrivera un jour où, cet état de grâce où le pied tracera son chemin sans faillir, sans trembler, sans hésiter, par delà les montagnes, les vallées et les gouffres. Alors seulement, nous le verrons soigner de son épine douloureuse, la morale et son cortège de prescriptions, qui lui rendait la route si terrible et si fatigante. L'immoral, c'est donc la recherche de l'authentique, c'est la tentative de l'individu de se libérer des conditionnements moraux, éducatif...etc. Ce qu'il faut voir en l'immoralité, c'est une « sortie de la caverne ». La science et l'art peuvent sortir des cadres généraux de la morale. De là le mot fameux d'Henri Poincaré, « il ne peut y avoir de morale scientifique et il ne peut y avoir de science immorale ». En ce sens, il devient immoral de rester enfermer ou prisonnier des préjugés, et des lieux communs si bien qu'il devient immoral de rester dans la médiocrité et l'ignorance. C'était l'avis d'Oscar Wilde387(*). La position immoraliste de Guyau et Nietzsche se trouve ici sa justification, puisqu'ils vont tous les deux en croisades contre les préjugés de la morale.

Enfin, sans nier l'existentialité de l'immoralité et de l'amoralité, ne constate t-on pas aujourd'hui une croissance de l'immoralité et de l'amoralité en général, des conflits en particulier ? Quant à l'étalage de l'immoralité et de l'amoralité dans les médias, il ne signifie nullement en effet que `le sens moral soit en voie de disparition', mais que surtout que les médias croient devoir faire de la surenchère pour des raisons de concurrence388(*).

* 386 (Ovide, Métamorphoses, VII, 20-21).

* 387 O. Wilde avait parfaitement raison lorsque qu'il écrivait : « La moralité moderne a réellement consisté à accepter les normes de l'époque, et moi, je considère que pour un homme cultivé, accepter les normes de son temps époque, c'est une immoralité des plus grossières. Notre vie, c'est cela le plus important. D'ailleurs l'individualisme a réellement des but supérieurs » (Oscar Wilde, Le portait de Dorian Gray, Paris, traduction de V. Volkoff Le Livre de Poche, « Classiques de Poche », 2001, p.125). Lorsque Le portrait de Dorian Gray parut en 1890, il fut jugé et considéré comme immoral. Mais Wilde ne cessera de revendiquer l'autonomie de l'oeuvre d'art par rapport aux conventions morales. « Je ne parviens pas à comprendre comment ils peuvent juger Dorian Gray immoral. Ma difficulté fut de garder subordonnée a l'effet artistique et dramatique la morale inhérente à l'histoire et il me semble que cette morale est trop évidente. Il n'existe pas de livres moraux ou immoraux. Le vice et la vertu sont, pour l'artiste des matériaux de son art. Il n'y a que des livres bien écrits ou mal écrits. C'est tout. La vie morale de l'homme forme une partie du sujet sur lequel travaille l'artiste, mais la moralité de l'art consiste en un usage parfait d'un moyen imparfait. L'artiste n'a pas de préférences morales. Chez l'artiste, une préférence morale trahirait un style impardonnablement maniéré. L'art a une vie indépendantes comme la pensée et se développe uniquement selon ses propres lois. L'art n'est pas fatalement réaliste dans une époque de réalisme, ou spiritualiste dans un siècle de foi » ( Ibid., p. 38 et p.125)

   

* 388 Raymond BOUDON, Le Juste et le vrai, op.cit., p. 450.

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