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Savoirs et savoir- faire locaux face aux politiques agraires: diagnostic d'un système agraire dans un village Khamou ou du Nord Laos

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par Pierre- Yves Heurtier
Université Aix-Marseille 1 - Master 2 anthropologie sociale et culturelle 2006
  

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2.3.2. Les conséquences de la loi d'allocation des terres :

De façon directe ou indirecte, la réforme foncière a donc eu pour première conséquence d'accroître la pression foncière dans presque tous les villages, à la fois pour les terres cultivables, les lieux de pêche ou les lieux de cueillette.

Des tensions apparaissent donc fréquemment entre les immigrants venus à l'appel des autorités s'installer dans leur nouveau village et les premiers occupants de celui-ci. Le cas de Bouamphanh en est une illustration. Des désaccords sont perceptibles lors des choix des dates et des lieux des travaux agricoles. La représentation des Lao, Khamou et autres différents groupes ethniques, considère les groupes ethniques pauvres (Akha...) comme n'ayant pas beaucoup de considération pour l'environnement. Eux mêmes tenteraient à l'inverse de faire respecter des espaces protégés.

Certains Khamou du village de Bouamphanh disent de leurs voisins qu'ils sont des kroun ki du, des personnes qui n'en font qu'à leur tête et défrichent où cela les tentent. Ils ne prennent pas en considération les raisons de ces défrichements illégaux. Les villageois qui défrichent les espaces protégés près des cours d'eaux naturels sont des familles dans le besoin. Elles n'ont bien souvent d'autres choix que de ne pas respecter les lois.

De plus, ces familles ont eu pour habitude de puiser l'eau en amont, près de leur foyer. Elles ne se servent pas de l'eau de « La petite rivière » en aval comme s'en servent les villageois de Bouamphanh. L'érosion dans la rivière et le débit faible ne les touchent pas.

Le souci d'un débit d'eau réduit après défrichage des bassins versants, a débuté récemment il y a seulement deux ans. Avant, il ne semblait pas créer autant de tensions entre responsables agroforestiers et villageois et entre villageois.

Une autre source de tension est la surexploitation des terres par certains exploitants après l'annonce d'une fin imminente de l'abattis-brûlis en 2010. Les villageois tentent de maximiser leurs essarts pour ce que le chef du village et son voisin Monsieur Paeng considèrent comme la fin de leurs pratiques agricoles.

Des tensions apparaissent aussi entre villages voisins en raison de l'introduction d'une nouvelle conception de la frontière. Là où existaient des zones gérées par plusieurs villages à la fois ne subsistent plus désormais que des espaces administratifs83 séparés les uns des autres. Avec l'appropriation exclusive apparaît plus fréquemment des querelles relatives aux droits de pêches, cueillette et chasse. Des experts84 pensent que si des terres de gestion pluri-villageoises

82 Suppression des sacrifices animaux, réduction du pouvoir des chamanes, nouvelles planifications territoriales, nouveaux aménagements touristiques, routiers...

83 khèt phok khong ban

84 O. Evrard 2004.

étaient légalisées, cela permettrait de diminuer sensiblement le nombre de querelles frontalières.

Contrairement aux objectifs poursuivis, l'immatriculation foncière ne semble donc pas avoir réduit le nombre de disputes foncières. Par contre le temps nécessaire pour résoudre ces disputes est plus court et le type de disputes évolue : les disputes relatives aux limites de parcelles ou de finage sont de moins en moins fréquente mais sont remplacées par des disputes ou des tensions relatives soit à l'héritage (43 % des disputes concernent le partage de l'héritage familial) soit à des pollutions liées à des usages particuliers de parcelles voisines.

Dans la grande majorité des cas, les disputes sont réglées au village.

Une autre conséquence liée à la précédente est la réticence des villageois à participer à l'allocation foncière lorsque ceux-ci ne sont pas encore concernés par l'allocation des terres. Ils se rendent compte des difficultés rencontrées par leurs voisins et jugent ainsi leur système coutumier plus flexible et plus juste.

Les populations allogènes originaires des villages d'altitude et les familles pauvres originaires des villages d'arrivée sont les plus désavantagées par l'allocation foncière. D'abord la mise en oeuvre de la réforme se fait postérieurement aux zones urbaines dans lesquelles l'adjudication est systématique et concentrée sur les terrain bâties, contrairement à l'adjudication sporadique concentrés en zones rurales, sur les terrains cultivables où les paysans doivent financer la procédure. Les zones périurbaines où sont installées les populations issues des minorités ethniques ne peuvent être concernées par le projet d'immatriculation foncière, les terrains appartenant souvent à l'Etat85. L'immatriculation foncière rapide des terres agricoles par l'adjudication sporadique en zones périurbaines prendrait le risque d'accroître la spéculation foncière et d'accélérer le rythme de l'urbanisation86.

Ensuite, les villages d'altitude qui n'ont pas encore eu l'occasion de sécuriser leurs droits fonciers n'ont pu, bien souvent, garantir leurs droits coutumiers d'occuper leurs parcelles, aucun document n'ayant été rédigé par le chef du village87. Les villageois affirmaient faire entièrement confiance à leur chef pour enregistrer la transaction et servir de témoin et le droit coutumier n'avait jamais reconnu à un individu le droit d'aliéner une terre, même si il dispose d'un droit individualisé d'usage. La formation des chefs aux nouvelles procédures d'allocation foncière apparaît donc évidente.

Les procédures d'allocations foncière avantagent donc les familles originaires des villages d'immigration. Seules 37 % des maisons enquêtées sont installées depuis trente ans et 25 % d'entre elles occupent leur parcelle depuis moins de 10 ans.

L'occupation des parcelles, et essentiellement des plus fertiles, est plus souvent accréditée aux
familles installées depuis longtemps et ne laissent plus de rizières inondées ou irriguées
accessibles aux nouveaux arrivants. Seules les parcelles éloignées des foyers et peu fertiles

85 MoF 2003 : 49 et 83.

86 L'immatriculation transforme la terre en garantie bancaire et lorsque le populations ont peu d'expérience de ce type de procédure, ou bien lorsqu'elles ont besoin d'argent, elles peuvent être amenées à vendre leur terre sans saisir pleinement les implications de cet acte. Elles risquent alors de se retrouver dans une situation plus difficile que par le passé, d'où l'importance de la vulgarisation mise en place avant l'immatriculation foncière.

87 85 % des parcelles avaient fait l'objet de transactions non enregistrées et il y avait une moyenne de 2 transactions non enregistrées par parcelles.

leurs sont accordées.

La réforme foncière a aussi porté préjudice aux relations entre les sexes, comme se fut le cas pour une autre « cause nationale » que fut (au passé officiellement) l'éradication de l'opium. La réforme de l'allocation foncière établie majoritairement les titres au nom du chef de famille et la diffusion des nouvelles technologies favorise également les hommes. L'allocation foncière profite donc à la perpétuation et le renforcement d'inégalités entre les sexes très présentes dans l'organisation sociale coutumière des minorités ethniques.

La perpétuation des systèmes sociaux coutumiers favorables aux hommes a aussi été stimulé par l'autre cause nationale qu'est l'éradication de l'opium et qui est lié entièrement à la disponibilité des terres pour des cultures « propres », commercialisables sur les marchés internationaux et qui font désormais partie des finages disponibles pour l'allocation foncière.

Selon les villageois, le temps de travail occupé à cultiver l'opium s'est reporter désormais sur les autres activités de productions et de loisirs (fumer, se rendre visite, boire...)

Les femmes qui étaient le plus souvent chargées de s'occuper des cultures d'opium n'ont par contre pas gagné de temps libres. Elles travaillent toujours autant, mais à d'autres activités que les hommes ne partagent pas avec elles si ils sont mariés (lessives, vaisselles, tissage, couture, collectes des pousses de bambous et des légumes-feuilles...). Elles travaillent plus de temps que les hommes et ont moins de loisirs qu'eux.

Selon les villageois interrogés, l'opium aurait été totalement éradiqué du village de Bouamphanh cette année. Cette plante qui était auparavant très cultivée dans les villages d'origines et qui permettait de sécuriser financièrement les périodes de difficultés alimentaires aurait désormais disparue. Un taux de forte dépendance (40 à 50 opiomanes avant 2006) aurait été constaté au village et des médecins Lao de Muang Khoua accompagnés d'équipes américaines seraient venues apporter des aides aux opiomanes88.

Malgré la réticence à discuter de ce sujet encore sensible, une critique modeste, en comparaison des pertes économiques familiales, a émergé des entretiens sur ce sujet. L'éradication fut appliquée vigoureusement trop vite ce qui ne laissa pas le temps aux familles de trouver des alternatives afin d'acheter tout ce que l'argent de l'opium permettait d'acheter (vêtements, machettes, réserves d'argent pour les périodes de difficultés alimentaires...).

Enfin, une autre conséquence de la manière forte laotienne d'éradiquer « officiellement » l'abattis-brûlis, est de changer les termes de références pour désigner « essarts de maïs ». Il semble que ces changements de termes soient motivés par le besoin pressant du gouvernement à éradiquer officiellement l'agriculture d'abattis brûlis comme ce fut le cas de l'exploitation de l'opium. Les bailleurs de fonds de l'aide internationale attendent des résultats de la part du gouvernement afin de poursuivre l'aide financière. Changer les termes cachent la réalité d'une agriculture d'abattis brûlis en progression dans les districts des provinces du Nord.

L'origine du terme souan et de son utilisation officielle sont litigieuses. souan qui signifie
« essart-jardin » a remplacé le terme hay qui signifiait « essart de riz ». Il faut voir dans ce

88 Destructions rapides des cultures et apports de produits de substitutions...

changement de vocabulaire, la volonté du gouvernement laotien de sédentariser l'agriculture d'abattis-brûlis.

Le terme hay a très longtemps servi pour décrire l'essart de riz pluvial exploité une seule année puis mis en friche 10 à 15 ans. En utilisant le terme souan on perd en même temps la notion de friche longue et l'unique année d'exploitation pour un maximum d'exploitation en souan de 3 années reconductibles, ainsi que la culture de riz pluvial pour celle du maïs.

Aussi, la technique d'essartage n'a pas réellement changée puisqu'il faut toujours défricher, brûler, débarder, semer et sarcler avant de récolter sur une parcelle inexploitée.

Les réelles changements n'ont pas apportés les bénéfices escomptés pour la richesse forestière. Une exploitation continue d'un cultivar à l'espèce unique n'est pas plus bénéfique pour la fertilité des sols que ne l'était le hay qui laissait les terres se reposer et associait plusieurs espèces de riz, de légumes, d'épices permettant aux sols de redevenir fertiles.

Les seuls avantages gagnés par le souan sont de faire croire aux financeurs mondiaux, à l'éradication de l'abattis-brûlis sous sa forme la plus connue, le hay, ainsi que de développer une production nationale de maïs et de la commercer avec le Viêt-Nam , la Chine, la Thaïlande et le reste du monde.

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"Nous devons apprendre à vivre ensemble comme des frères sinon nous allons mourir tous ensemble comme des idiots"   Martin Luther King