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Usage des symboles dans Syngué Sabour Pierre de Patience d'Atiq Rahimi

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par Nadia Fatima Zohra SATAL épouse CHERGUI
Université Abdelhamid Benbadis Mostaganem - Algérie - Magistère, option sciences des textes littéraires 2011
  

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2-2-2- SOCIOGRAMME DE LA GUERRE

La guerre est un élément constitutif primordial dans la vie, en Afghanistan, comme dans le roman ; si le pays n'a jamais connu la paix et qu'il se soit éternellement confondu dans les périples de la guerre, le roman aussi, ne manque pas de montrer l'ampleur de l'ancrage de la guerre dans la vie des personnages.

? La symbolique des personnages

En effet, c'est la guerre qui, point par point, tissera les trames de vie des personnages, leurs existences semblent définitivement s'entrecroiser avec la guerre.

À force d'en pâtir, la guerre devient banale, ordinaire même ; les cadavres, les explosions, les tirs, vont faire partie intégrante de la scène de vie quotidienne des personnages, de telle façon que ces derniers ne soient plus perturbés par les tumultes de la guerre, « la femme », les enfants semblent être habitués à ces horreurs :

 Loin, quelque part dans la ville, l'explosion d'une bombe. Violente, elle détruit peut-être quelques maisons, quelques rêves. On riposte. Les répliquent lacèrent le silence pesant de midi, font vibrer les vitres, mais ne réveillent pas les enfants. Elles immobilisent pour un instant - juste deux grains de chapelet (17).

Familiarisée avec les violences de la guerre, « la femme » s'en soucie peu, nous apprendrons que : « Rien ne la détourne de son récit, pas même les coups de feu qui sont tirés non loin de la maison », explique le narrateur (107).

La mort devient futile, les séquences la décrivant sont furtives, ce sont des passages sommaires et rapides qui, racontent par leur brièveté l'amoindrissement et l'indifférence avec lesquels, l'on conçoit la mort : « Au dehors, quelque part, pas très loin, quelqu'un tire une balle. Un autre, plus proche, riposte. Le premier tire une deuxième balle. L'autre ne répond plus » (28).

Les marchands de la mort laissent des cadavres partout, nombreux sont-ils, à tel point qu'on n'arrive à tous les enterrer, ce sont les chiens qui s'en occupent :

 Cette nuit, on ne tire pas.

Sous la lumière fade et froide de la lune, les chiens errants aboient dans tous les coins de la ville. Jusqu'à l'aurore.

Ils ont faim.

Ce soir il n'y a pas de cadavres, raconte le narrateur (142).

Abandonnés, gisant dans les rues, c'est la pluie qui nettoiera les corps déchirés des morts :

Le matin.

Il pleut.

Il pleut sur la ville et ses ruines.

Il pleut sur les corps et leurs plaies. (78).

Et même quand les tirs cessent, et que les marchands de la mort prennent une trêve, la guerre se fait toujours sentir, enracinée, omniprésente, elle ne peut que se perpétuer : « Les armes dorment. Mais la fumée et l'odeur de la poudre prolongent leurs souffles » (63).

« La femme » encaissera conséquemment les malheurs de la guerre, et en purgera une lourde peine ; elle se mariera avec un combattant depuis toujours absent, elle le côtoiera encore plus absent et pire indifférent, indolent et insensible à son égard, et enfin, elle achèvera sa vie auprès de ce combattant devenu apathique :

« La femme » au sens d'épouse ne le sera effectivement que pendant trois ans au bout de dix ans de mariage (pendant les sept autres années, le mari était parti combattre pour différentes causes). De ce mariage, elle ne retient que des souvenirs d'absence, de contraintes, de solitude et de haine. D'abord, avant-même de se marier, elle en connaitra l'humiliation et l'oubli. Le mari ne lui était pas destiné au départ, mais à sa soeur cadette, ce n'est qu'une fois cette dernière lui étant refusée qu'on propose l'autre (l'héroïne). Les propos de la belle-mère traduisent l'indifférence avec laquelle « la femme » se voit traitée, elle se rappelle : « Ta mère qui venait chez nous pour demander la main de ma soeur cadette(...) Et ta mère a simplement répondu : Bon, ce n'est pas grave, ça sera elle alors ! » (68).

Une fois demandée en mariage, commence, pour « la femme » le long périple de l'absence :

C'est à l'absence qu'elle sera mariée, puisque le mari est attaché au front, pour se consoler, elle se dira qu'elle se marie à un héros toujours absent, mais ce héros ne sera présent ni aux fiançailles, ni même au mariage. C'est à un héros-absent que sa vie sera liée, un héros qu'elle devra attendre, trois ans durant, dans un lit conjugal vide, elle se remémore :

Pour nous tous, tu n'étais qu'un nom, le Héros ! Et, comme tous les héros, absent ! C'était beau pour une fille de dix-sept ans de se fiancer avec un héros...Bref, ils ont célébré nos fiançailles sans le fiancé ! Ta mère prétendait : C'est bon, la victoire est proche ! Bientôt ce sera la fin de la guerre, la libération, et le retour de mon fils ! Presque un an après, ta mère est revenue. La victoire était encore loin. Alors, elle a dit : C'est périlleux de laisser une jeune fiancée aussi longtemps chez ses parents ! Je devais donc me marier malgré ton absence. Lors de la cérémonie, tu étais présent par ta photo et par ce foutu kanjar que l'on a mis à mon côté, à ta place. Et j'au dû encore t'attendre trois ans. Trois ans (69).

Même de retour, « la femme » se heurte à l'absence et à l'indifférence du mari, le sort de celle-ci est étroitement lié à la guerre puisqu'en fin de compte, elle n'aura été qu'un butin, une offrande au combattant, au héros, elle lui revenait de droit pour le mérite d'être parti combattre au nom de dieu.

« ...Le jour où tu es rentré, le jour où je t'ai vu pour la première fois...Tu t'es assis à côté de moi. Comme si nous nous connaissions...comme si tu me revoyais juste après une brève absence ou comme si j'étais une banale récompense pour ta victoire ! » (71).

Ou encore, elle se retrouve avec un homme qui préfère volontiers son arme à sa femme, indifférent aux trois ans qui l'auront séparé d'elle, lors de leur première rencontre, il demeure désintéressé, absent comme toujours : « Je te regardais, mais toi, tu avais les yeux rivés je ne sais où ...Et toi, l'air absent, arrogant, tu étais ailleurs », disait « la femme » (71).

Et là voilà séparée encore de cet homme, rappelé encore une fois au front, six mois après être revenu : « Et tu as repris les armes. Tu es reparti pour cette guerre fratricide, absurde ! Tu es devenu prétentieux, arrogant, violent ! » (81-82).

Son arrogance, son indifférence envers « la femme » étaient sans doute dues à son éternel statut de combattant, il ne connaissait point la vie que par les armes, toute l'existence de cet « homme », se confond avec la guerre, une guerre qui n'en finit pas et à laquelle, il participera aux différents épisodes.

Elle ajoute : « ...Elle est bien vraie, la parole des sages : Il ne faut jamais compter sur celui qui connait le plaisir des armes !... Les armes deviennent tout pour vous...Vous les hommes ! quand vous avez des armes, vous oubliez vos femmes. » (71-72).

Pris, par l'engrenage de la guerre, le mari ou « l'homme» en est aussi victime, il a été toute sa vie combattant, d'abord, il combattait contre les soviétiques pour libérer son pays, ensuite, c'est contre ses compatriotes qu'il va combattre mais, pour le pouvoir, pour gagner de l'argent et pour s'enrichir ; les alliés d'antan vont devenir ennemis et s'entretuer pour leurs intérêts. C'est le propre de la guerre civile à laquelle se livreront des milliers d'Afghans dès le renversement du gouvernement communiste en 1992, ainsi, chaque camp se réclamait le droit de s'approprier du territoire et à faire son apanage les ressources du pays95(*).

La femme raconte :

«Ton père (...) Il était fier de toi quand tu te battais pour la liberté. Il m'en parlait. C'est après la libération qu'il a commencé à te haïr, toi, mais aussi tes frères, lorsque vous ne vous battiez que pour le pouvoir. »(70).

À cause de la guerre, cet homme se verra privé de faire part à sa vie. Il sera marié à son insu à une femme qu'il n'a jamais vue et qu'il ne verra que trois ans après.

C'est une balle encore qui le laissera semi-mort, inerte, apathique, sourd, muet, sale, humilié, « l'homme » est un martyr de la guerre, dans la mesure où, c'est à l'impuissance qu'elle le condamne. Cette balle, l'obligera à assister au viol de sa femme, ensuite, à la débauche de celle-ci, sans même pouvoir dire un mot.

Si ce ne sont les symboles qui racontent la guerre dans le roman, ce sont, les non-dits qui en prennent le relai, adoptant le même stratagème d'implicite, Rahimi marient symboles et non-dits pour révéler la condition féminine, la domination masculine, la charge de la religion et l'atrocité de la guerre.

* 95 Dombrowsky, Patrick, « Le cas de l'Afghanistan », in Pascallon, Pierre (sous la direction de), Les zones grises dans le monde d'aujourd'hui, le non-droit gangrène-t-il la planète ?. Paris : L'Harmattan, 2006, p. 233.

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