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Usage des symboles dans Syngué Sabour Pierre de Patience d'Atiq Rahimi

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par Nadia Fatima Zohra SATAL épouse CHERGUI
Université Abdelhamid Benbadis Mostaganem - Algérie - Magistère, option sciences des textes littéraires 2011
  

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1-2-L'INTENTIO AUCTORIS

Si nous considérons le symbole comme véhiculant un message, il est inévitable de souligner qu'il entend un émetteur et un récepteur, quand ce symbole est une partie intégrante d'un roman ; l émetteur et le récepteur ne sont autres que l'auteur du roman (par conséquent celui du symbole) et le lecteur qui devient par la nature du roman, déchiffreur du symbole et l'auteur de ses potentielles interprétations. Ceci dit, le symbole, dans tout son cheminement, est conditionné par deux facteurs : Lors de son élaboration ou de sa production, le symbole dépend uniquement de celui qui en fait l'oeuvre c'est-à-dire la personne qui le crée, tandis que lorsqu'il passe à la phase d'interprétation, il dépendra de celui qui le reçoit et qui en fait l'expérience ; le lecteur.

Le Gradus offre une définition qui s'avère des plus globalisantes : « Une interprétation symbolique dépend entièrement de son auteur, qui est le lecteur, alors que le symbole comme procédé dépend de l'auteur du texte et demande à être perçu par le lecteur.»110(*) Tout compte fait, un symbole a pour départ originel son auteur, son intention, son désir de vouloir dire quelque chose.

Est-elle perceptible ? Quelles sont les indices d'une intention d'auteur ? Quelle a été l'intention d'Atiq Rahimi en écrivant Syngué sabour Pierre de patience ?

Les indices de l'intention de l'auteur ne sont pas toujours d'ordre intra textuel mais peuvent parvenir de l'extra textuel ou de tout ce qui entoure le texte.

Deux nous paraissent les plus pertinentes, elles se trouvent toutes deux en incipit, et ont bien l'air d'annoncer d'ores et déjà, les thèmes déterminants du roman :

D'abord, c'est cette dédicace que fait Rahimi à N.A où, il met carrément l'accent sur le sujet :

Ce récit, écrit à la mémoire de N.A.

-poétesse afghane sauvagement assassinée

par son mari-, est dédié à M.D.

Cette consécration suppose d'emblée que le récit aura affaire à une femme tuée, sinon martyrisée. Étant placé au début du roman, l'incipit balise déjà la lecture ; dès les premières pages du roman, l'allusion se fait facilement sentir, il n'est pas de doute que le personnage que nous découvrons dans le récit ressemblerait bien à N.A, si ne serait-ce elle-même ?

Ensuite, placée séparément, une phrase inscrite seule en milieu de page : « Quelques part en Afghanistan ou ailleurs » (11), semble au préalable susciter l'interrogation : ailleurs, où ? Cette phrase ne situe pas le récit dans son cadre géographique seulement, mais plus, elle suggère que les faits pourraient se passer ailleurs. L'auteur suppose du lecteur d'établir une liaison entre le ailleurs et le ou ? La réponse à cette question ne pourrait-être conquise qu'une fois la lecture achevée et les thèmes s'y rapportant relevés. Ainsi, les thèmes récurrents étant la guerre, la religion et la femme, le lecteur en déduira en fonction de ce qu'il aura jugé comme thème prépondérant, que ce ailleurs, signifie partout ailleurs en pays en guerre (pareil à l'Afghanistan), ou encore, partout ailleurs en terre d'Islam, ou même partout ailleurs où vivent les femmes. Cette insinuation atteste de la volonté de l'auteur de faire intervenir le lecteur en le sommant à fouiner dans le texte afin de remédier au suspens provoqué par cette phrase.

Ces indices étant reconnus, pourquoi sont-ils justement introduits, quel objectif vise l'auteur ? Si son intention était d'insinuer, comment s'en est-il pris pour le faire ? Pour quelle(s) raison(s) ?

Le pourquoi et le comment de cette interrogation se trouvent au coeur-même du symbole : Les différentes définitions du symbole, les multiples caractéristiques qui en font l'essence et le décorticage des symboles employés et des thèmes auxquels ils se rapportent dans le roman, représentent autant de pierres d'assise nous permettant d'aboutir à une synthèse qui répondrait quelque peu à notre questionnement.

Ø Premièrement, parce qu'ils rendent possible de communiquer l'incommunicable, et qu'ils expriment ce qui ne peut-être exprimé, les symboles ont joué le rôle de messager dans le roman, un messager du défendu à l'expression et de l'intraduisible.

Ø Deuxièmement, leur caractère confus et ambigu les laisse prétendre plusieurs significations et leur donne par conséquent une exubérance sémantique beaucoup plus importante.

En nous référant aux deux indices relevés plus haut, nous pouvons admettre qu'elles s'inscrivent dans l'articulation de deux visées intentionnelles bien précises.

D'abord, l'auteur a souhaité arborer des thèmes inhérents à la société afghane mais qui restent sensiblement épineux et dont l'abord demeure litigieux (la religion, la femme..., etc.). Ce sont les symboles qui lui donnèrent l'opportunité de le faire sans avoir à rendre de compte : Le fait que le symbole suggère d'éventuelles interprétations rend son action complètement implicite et indirecte, son emploi permet à l'auteur de se dégager de toute responsabilité de transgression vis-à-vis de l'ordre pudique ou religieux  puisqu'en dernier ressort, l'auteur n'aura fait que suggérer et qu'il revient au lecteur de glaner l'une des interprétations qui lui paraitrait le plus appropriée. Il devient clair que le symbole est bien plus qu'un emploi esthétique mais qu'il constitue une véritable stratégie prise par l'auteur ; une stratégie ayant pour but d'effleurer un sujet sans en être discrédité (l'auteur).

Cet avantage qu'offre l'implicite du symbole est clairement perçu quand Ducrot avance que : « Le problème de l'implicite,[...] est de savoir comment on peut dire quelque chose sans accepter pour autant la responsabilité de l'avoir dit, ce qui revient à bénéficier de l'efficacité de la parole et de l'innocence du silence .» 111(*)

Rahimi se sera jusqu'au moindre détail exploiter la vertu d'implicite du symbole, cet implicite qui, selon Ducrot constitue un réel stratagème d'immunisation, telle une carapace, l'auteur peut s'en servir dans la proportion où : « [...] Il peut arriver que l'on veuille bénéficier à la fois de l'espèce de complicité inhérente au dire, et rejeter en même temps les risques attachés à l'explication. D'une part, on veut que l'auditeur sache qu'on a voulu lui faire savoir quelque chose, et, d'autre part, on tient, malgré tout, à pouvoir nier cette intention. »112(*)

Atiq Rahimi a prôné l'implicite du symbole dans le but de s'en servir pour parler des tabous, pour décrire et écrire ce qu'il ne pouvait exposer surtout dans une langue maternelle et sans être dérangé par les alternatives doxiques de son pays ; aborder l'interdit n'était possible que si une forme particulière d'expression prenait le relai avantageant un caractère mystérieux et caché qui permettait de s'y voiler, d'autant plus que c'est une langue hôte qui en recueillait les propos. À la faveur du caractère indirect et implicite du symbole, l'auteur est parvenu à suggérer sans pour autant déclarer des réalités, ainsi, il se serait permis d'exhumer des vérités dont la divulgation aurait ébranlé l'ordre établi. L'implicite du symbole aura constitué un bouclier pour l'auteur, dans la mesure où ce dernier aura abordé des thèmes interdits tels que l'oppression due à un islamisme radical, les contraintes de la religion, l'autorité masculine, le désir féminin, autant de thèmes introduits par la simple insinuation symbolique. En fournissant aux lecteurs des symboles-indices, Rahimi parvient à stimuler leurs pensées à l'égard d'une réelle méditation sur ces thèmes.

Insinuer des sujets tabous n'est-il pas propre aux symboles ? Les tabous ne font-ils pas partie de ce que Durand qualifie de Plus du tout présentable113(*)quand il définit l'imagination symbolique ? Les tabous ne sont-ils pas toutes ces réalités dont il serait interdit de parler et qui, par conséquent se voient bannies du langage ?

Dans son étude des tabous de la société française, Florence Samson définit les tabous comme étant des « Interdictions absolues individuelles et sociales, [...] Il y a des choses qu'on ne dit pas en public, et d'autres qu'on ne fait pas. Comprenant un respect mêlé de crainte et de pudeur 114(*) ». Ces interdictions absolues au dire ne se soumettraient-elles pas davantage si elles bénéficiaient de la faveur de l'implicite de la suggestion ? La crainte et la pudeur ne sont-elles pas les contraintes sociales desquelles, il aurait mieux valu être épargné ? Il s'avère que oui ! Notre roman en est une preuve puisque nous aurons assisté tout au long du récit, à de réelles insurrections contre une religion étouffante, contre des hommes dominateurs et violents. Nous aurons découvert comment le silence écrase toute tentative de rébellion, nous aurons suivi également tout le développement de la quête de liberté qu'entreprit l'héroïne et tous les lourds secrets que pouvaient cachés une femme, ainsi, nous aurons approcher des thèmes quasiment bannis du discours social afghan, sans pour autant n'en avoir concrètement et explicitement perçu la manifestation. Certes, il était question de souffrance féminine, de dépendance extrême de la femme, d'un terrible haut-le-coeur de la religion, mais, ce ne fut que la suggestion des symboles s'y appropriant qui en avait constitué l'émissaire.

Ensuite, c'est l'effet de foisonnement sémantique que visait l'auteur, étant donné qu'un symbole est destiné à appeler systématiquement des significations plus profondes l'une que l'autre, ce qui revient à suivre un itinéraire montant de sens évoqués.

De cette lecture parsemée de symboles, nous115(*) ressortons fortement marquée puisqu' il fallut passer outre leur opacité constituant une sorte de voile du sens et que nous devions nous vautrer dans une réelle méditation relative à leur compréhension. Leurs significations étant soigneusement dissimulées, nous ont contrainte à nous consacrer grandement à établir un lien entre le sens littéral qu'ils communiquaient et le sens caché qu'ils prétendaient.

Dans la même visée que portait l'homme ancien au symbole qui, selon Adrian Frutiger « [...] avait un pouvoir évocateur beaucoup plus grand qu'une image ordinaire, et qu'un secret codé dans un signe non figuratif offrait plus de prise à la méditation116(*) », l'auteur a préféré suggérer plutôt que de déclarer, insinuer mais pas montrer. La plume symbolique qu'utilisa Rahimi peut-être considérée comme moyen incitatif à la réflexion, les symboles soufflent la signification mais ne la crient pas, ce qui solliciterait le lecteur à mettre en oeuvre une grande acuité lors de sa lecture en vue de parvenir à une interprétation pertinente.

Enfin, notre propos se voit traduit dans ce que Carlyle dira autour du symbole : « Dans un symbole, il y a dissimulation et révélation : et c'est pourquoi, à travers l'action conjointe du silence et du discours, ressort une double signification117(*) C'est cette double signification, résultant de l'effort fourni par le lecteur durant l'acte herméneutique visant à associer le concret à l'absent (le symbolisant au symbolisés) que voudrait exhorter l'auteur à travers l'usage des symboles.

* 110 Dupriez, Bernard. Gradus : Les procédés littéraires, coll. « 10/18 », 1984, p. 437.

* 111 Ducrot, Oswald. Dire et ne pas dire : principes de sémantique linguistique. Paris : Savoir-Hermann, 1980, p. 12.

* 112 Ibid. p. 15.

* 113 Durand, Gilbert, op.cit. pp. 10-12.  

* 114 Samson, Florence. Tabous et interdits, gangrènes de notre société. Paris : L'Harmattan, 2009, p. 13.

* 115 Nous nous positionnons en qualité de lecteur ayant subi les conséquences du renforcement symbolique.

* 116 Frutiger, Adrian. L'homme et ses signes, Ed : Atelier Perrousseaux. Trad. Danielle Perret, 2000, p. 209.

* 117 Cité par Mircéala Symington dans Ecrire le tableau : L'approche poétique de la critique d'art à l'époque symboliste. Bruxelles : P.I.E.- Peter Lang, 2007, p. 210.

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