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Approche socio-anthropologique des institutions d'intégration des personnes àĘgées¬†: le cas de l'êbeb chez les Odjukru (côte d?ivoire)

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par Fato Patrice KACOU
Université Félix Houphouet Boigny de Cocody-Abidjan - Thèse Unique de Doctorat en Sociologie 2013
  

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1.3-Champ de référence théorique

Du point de vue disciplinaire, l'étude s'inscrit dans la perspective de la socio-anthropologie du vieillissement et de la vieillesse à laquelle elle emprunte ses concepts et ses théories. Elles servent de socle pour affirmer les hypothèses et orienter le regard.

Pourquoi l'option de la socio-anthropologie du vieillissement et de la vieillesse ? Quelles sont les théories spécifiques à l'étude ?

Le vieillissement, du point de vue sémantique, traduit un processus qui s'observe à quatre niveaux. La dégénérescence des fonctions physiologiques et cognitives, l'accumulation des expériences et la recomposition du statut social. Quant à la vieillesse, elle exprime un état. Et comme telle, elle entraîne la rupture avec certaines activités sociales, l'adaptation sociale en termes de conduites sociales et de rapports avec son environnement. La réalisation de ces phases permet de maintenir le lien avec son environnement social.

L'option pour la socio-anthropologie se justifie par la nature de l'objet, l'êbeb en tant qu'institution socioculturelle Odjukru d'intégration du grand âge, qui peut inspirer les politiques formelles ivoiriennes de gestion des retraités d'autant plus que ces dernières sont à modèles exogènes. Or, la socio-anthropologie est cette science qui pose comme fondamental le principe de l'irréductibilité du fait social. Autrement dit, pour la socio-anthropologie, les mécanismes de gestion des retraités doivent impérativement se construire à partir des institutions socioculturelles endogènes. Elle en fait même le gage de la réussite des politiques de prévoyance sociale.

L'orientation de l'étude dans la socio-anthropologie du vieillissement et de la vieillesse offre également de recourir aux théories et concepts propres à cette discipline particulière qui expliquent de façon générale les rapports des personnes âgées avec leurs milieux et rendent compte de la perception qu'elles ont d'elles-mêmes. Avant d'exposer ces théories, il est capital de savoir qu'elles sont des appendices du fonctionnalisme. C'est-à-dire des théories du vieillissement et de la vieillesse à forte consonance fonctionnaliste.

C'est dans ce sens que les premières théories du vieillissement se sont penchées sur les conditions d'adaptation sociale à l'état de vieillesse. Comment l'individu en sénescence peut-il se réorganiser pour s'adapter à la société en vue de sa participation à la vie sociale au risque d'être relégué ou oublié socialement? C'est en répondant à cette question existentielle, qui pose le problème du rôle des personnes âgées, que les théories d'alors ont toutes été influencées par le fonctionnalisme très en vogue dans les années 1950. Parmi elles, on note la théorie du désengagement développée par Cumming et Henry.

Selon Cumming et Henry136(*), «le vieillissement normal -vieillissement réussi- est caractérisé par une diminution des interactions entre l'individu vieillissant et le réseau social auquel il appartient.». En d'autres termes, les individus du fait de l'âge se désinvestissent des rôles sociaux et dans le même temps la société leur retire les rôles qu'elle leur a confiés. Comment cette théorie pense-t-elle l'après retrait ?

Pour les partisans de la théorie du désengagement, les personnes en se désinvestissant de la société, des individus et des objets de leur environnement, développent le sentiment de préoccupation de soi nécessaire à leur bien-être. Car nous dit cette théorie: « l'individu vieillissant, prenant conscience du déclin de ses capacités, grâce à ce processus de désengagement, va pouvoir accéder à une certaine tranquillité propice à la préparation de sa disparition. Pour sa part, la société, en promouvant le désengagement, va permettre le renouvellement des générations. ». La finalité ici est l'isolement social, la désocialisation de l'être vieillissant dans l'optique d'une fin de vie imminente qui ne doit en rien perturber l'équilibre social ou le fonctionnement normal de la société.

Aussi, pour les tenants de cette théorie, le désengagement est-il inéluctable, étant donné que la personne âgée consciente de son déclin, à un moment donné, ne désire plus vivre longtemps.

Or, les études en sociologie démontrent que la solitude et l'exclusion sociale ont entraîné la mort des hommes faute d'identité sociale. En ce sens, J. Andrian137(*) a montré que : « c'est dans les régions du Sud-Ouest de la France, où la cohésion familiale entre génération est restée la plus forte, que les taux de suicides sont les plus faibles.». Avant lui, E. Durkheim (2007) a affirmé que plus les individus étaient désintégrés socialement plus on enregistrait des cas de suicide.

Ciceron (2003)138(*) balaie du revers de la main l'alibi de la mort imminente et brusque des personnes âgées, évoqué pour les mettre à la retraite. Car, la mort est toujours survenue à tout âge et aucun âge n'a été à l'abri des accidents mortels. C'est ce qu'il soutient quand il affirme que: «...qui est assez bête, si jeune soit-il, pour être certain de vivre jusqu'au soir ? ... la mort est commune à tous les âges.».

Contre eux, A. R. Hochschild (1975)139(*) émet des critiques en trois points. Pour elle, cette théorie a tort de se focaliser sur l'activité et le travail, car chaque société a une idéologie qui sous-tend ses valeurs. On peut avoir des activités réduites en avançant en âge ce qui n'est en rien un désengagement. Aussi, la théorie du désengagement lui paraît-il globale et mécanique. Il faut la débarrasser de son caractère universaliste, car soutient-elle, il y a des variations dans le processus de retrait selon les individus et la perception intérieure que les individus ont de leur vieillissement diffère souvent des regards extérieurs. Pour A. R. Hochschild (1975) donc, ce n'est pas l'âge des individus qu'il faut étudier mais plutôt la conjonction de facteurs qui sont associés à l'individu. Il s'agit entre autres facteurs de la santé ou du veuvage.

La théorie du désengagement, au delà des critiques, peut permettre de saisir la reconversion des rôles chez les personnes âgées Odjukru, voir les fonctions sociales qu'elles abandonnent et les nouvelles qu'elles exercent relativement à leur position sociale.

En opposition à la théorie du désengagement, R.J. Havighurst et M. Albrecht140(*) ont initié la théorie de l'activité. Cette théorie, à la différence de celle du désengagement, centre l'intégration sociale des personnes âgées comme l'énergie vitale, vecteur de bien-être. En effet, elle a pour postulat: « qu'il existe un lien significatif chez les personnes âgées entre les investissements sociaux ou relationnels et leur niveau de satisfaction devant la vie.». Autrement dit, pour la théorie de l'activité, l'adaptation à la vieillesse implique deux choses.

La première consiste pour la personne âgée à se maintenir active. C'est moins la quantité des rôles et des activités qui est importante que les interactions qu'engendrent les activités. Elle conseille donc de développer des activités informelles entre amis, de conserver les anciens rôles ou de confier aux personnes âgées des rôles nouveaux valorisant. Le tout doit permettre à la personne âgée de rester dans le système social par le mécanisme d'adaptation à son état lié à l'âge. Elle a un but et une identité sociale qui la sort de l'anomie. C'est dans cette optique que le Plan d'Action International sur le Vieillissement141(*) a préconisé que les personnes âgées exercent des activités en participant à la gestion de micro-entreprises et de coopératives, à la transmission des valeurs culturelles dans les jardins d'enfants, les écoles et les universités et à la fourniture de services consultatifs et jouent le rôle de médiateurs et de conseillers dans le règlement de conflit.

La deuxième consiste à maintenir son réseau social ou à le renforcer ou encore à le remplacer en cas de disparition ou d'éloignement d'êtres aimés. Ce qui permet d'éviter l'isolement, en se sentant utile et solidaire des divers éléments du tout. Car comme le dit R. Lefrançois (2004)142(*): « le maintien de la vie à l'âge avancé, ne dépend pas du taux de cholestérol ou du bagage génétique, mais de dispositions psychosociales, tels un mariage stable, et le recours à des stratégies d'adaptations efficaces pour gérer les crises ou les périodes de stress, de même que la pratique régulière mais modérée d'activités physiques. S'ajoute le sentiment d'amitié et la transmission à la génération suivante. ».

L'étude s'inscrit également dans cette théorie de l'activité pour faire ressortir les variables sociales et la dimension humaine comme éléments structurants de l'êbeb. L-V. Thomas143(*)en comparant les sociétés traditionnelles et modernes a montré que dans les sociétés traditionnelles le suicide était évité pour trois raisons principales :

- la première est que les vieillards étaient utiles et exerçaient des travaux spéciaux,

- la deuxième est que les vieillards étaient insérés dans la famille et le lignage,

- et la troisième est que les vieillards étaient traités de sages.

En revanche, dans les sociétés modernes, ils sont inutiles socialement, rejetés et infantilisés.

Ces deux théories explicatives du vieillissement même si elles s'opposent, ont un dénominateur commun, celui de faire de l'individu un être passif et agi par les structures sociales eu égard à l'état de vieillesse (holisme).

Pourtant, les sociétés africaines évoluent dans leur ensemble dans un contexte multiculturel, où les rapports du milieu social avec les personnes âgées ne sont pas de facto structurés par la conscience collective d'origine. Chaque individu a son histoire personnelle et sa constitution biologique.

D'où le recours à l'approche structuralisme constructiviste de P. Bourdieu (1987)144(*). Elle considère d'une part que dans le système social, il y a des structures objectives qui sont indépendantes de la conscience et de la volonté des agents. Ces structures les font agir, elles ont une prééminence sur les individus. Dans la sociologie durkheimienne, on parle d'une conscience collective coercitive. Ici, les membres de la société reproduisent l'ordre social établi. Ils ont une même identité sociale en ce sens qu'ils ont les mêmes habitus acquis lors du processus de socialisation. C'est une disposition morale pareille qui conduit toutes les composantes du système social -famille, éducation, politique, religion, économie, santé...- à converger vers un but commun: donner les outils à l'homme par le mécanisme de la socialisation pour assurer son développement et son intégration au groupe.

Cependant, les acteurs sociaux ont la possibilité d'interprétation et disposent d'une marge d'autonomie pour orienter leurs conduites, pour construire et élaborer des stratégies en vue d'atteindre leur but. Ici, ce sont les individus qui façonnent les institutions sociales et qui agissent sur celles existantes selon qu'elles ne correspondent plus à leur besoin. P. Bourdieu (1987)145(*) révolutionne ainsi, le structuralisme classique qui met l'individu entre des parenthèses pour concilier les théories déterministes et actionnistes. A ce propos A. Quetelet146(*) affirme que: « Notre asservissement à la société est moins le fait d'une conquête que d'une connivence. Parfois, il est vrai, nous sommes contraints à la soumission, mais bien plus souvent nous sommes pris au piège de notre propre nature sociale. Les murs de notre prison existaient, certes, avant que nous ne montions en scène, mais nous ne cessons de les reconstruire nous-mêmes. Nous coopérons activement à notre propre captivité. ». En d'autres termes, il y a une interaction entre les structures sociales et l'individu de sorte que l'individu ne subisse pas impuissant les exigences prescrites par la société, mais contribue lui-même en tant qu'acteur à construire la société (les institutions) en imposant ses choix.

La sociologie française, à travers S. Clément et M. Druhle147(*), a fait intervenir le concept de déprise, inspiré du constructivisme.

La déprise évoque l'idée d'une réunion de la continuité et de la rupture. Ainsi, les individus au cours du vieillissement se distancient de la société pour se réorganiser en vue d'une autre activité ou réaménagent leurs activités et leurs modes de vie. Il y a donc, une baisse des activités initiales pour une reconversion qui tient compte des capacités physiques et psychiques de l'individu. Il peut s'agir de l'individu qui, sentant ses forces diminuées avec l'avance en âge, décide de mener une seule activité culturale au lieu de plusieurs ou choisit de réduire la parcelle de terre cultivable.

De cette façon, le concept de déprise apprend à la théorie du désengagement qu'il est possible pour les personnes âgées de garder les activités et les contacts qui leur sont chers. De plus, l'abandon des rôles sociaux quand il a lieu n'est pas le fait absolument de la résignation, mais dans le concept de déprise, c'est une stratégie d'économie des forces, un travail de sélection qui évite la fatigue et préserve les ressources physiques.

Cette théorie est utile pour comprendre d'une part l'évolution de l'êbeb en tant qu'institution traditionnelle qui cohabite avec les institutions formelles et des acteurs qui réfèrent leurs conduites à plusieurs cultures et d'autre part les reconversions de rôles.

L'abondance de paradigmes pour le seul champ de la socio-anthropologie du vieillissement et de la vieillesse est la preuve de la complexité et du caractère pluridimensionnel du phénomène du vieillissement. Aucune des théories dans l'état actuel des choses ne supplante l'autre du point de vue heuristique. Et aucune ne permet à elle seule d'expliquer les comportements des personnes âgées. Elles sont en réalité prises séparément, des explications partielles.

Dans le champ du vieillissement et de la vieillesse, la question du grand âge suscite une problématique centrale, celle de l'intégration sociale, de la participation sociale ou de l'adaptation sociale des personnes âgées. Car, la participation sociale est compromise par le déclin physique, la maladie, l'indigence économique et l'environnement social et institutionnel. C'est pourquoi, dans cette étude, bien que l'accent soit mis sur les facteurs d'intégration des personnes ainées dans la société Odjukru à travers l'êbeb, on fait ressortir ceux susceptibles de conduire à l'isolement relationnel.

En effet, on pense que les représentations sociales de la vieillesse conditionnent les comportements à l'égard des personnes âgées et peuvent constituer ou non des freins à l'intégration des personnes aînées au sein de leur famille ou de leur communauté.

* 136Olivier De Ladoucette, op. cit., p. 108.

* 137Olivier De Ladoucette, op. cit., p. 163.

* 138Cicéron, la vieillesse, traduction française de Vincent Ravasse, Août 2003. www.thelatinlibrary.com

* 139A. R. Hochschild, «Disengagement theory: a critique and proposal», American Journal review, n° 40, 1975.

* 140Olivier De Ladoucette, op. cit., p. 107.

* 141ONU, Deuxième Assemblée Mondiale sur le Vieillissement, Madrid, du 8-12 Avril 2002.

* 142Richard Lefrançois, Les nouvelles frontières de l'âge, Québec, Presse Universitaire de Montréal, 2004, p. 107.

* 143Louis-Vincent Thomas, in Olivier De Ladoucette, op. cit.

* 144Pierre Bourdieu, Choses dites, Paris, les Editions de Minuit, collection «Le sens commun», 1987.

* 145Pierre Bourdieu, ibidem.

* 146Adolphe Quetelet in Michel De Coster, Introduction à la sociologie, Bruxelle, De Boeck Université, 1994, p. 83.

* 147Vincent Caradec, Sociologie de la vieillesse et du vieillissement, Paris, Armand Colin, 2006, p. 90.

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