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L'enseignement de l'histoire en Bolivie

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par Julian Saint-Martin
Université Paris 7 Paris Diderot - Master 2018
  

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1

Université Paris 7 Paris Diderot

U.F.R. Géographie, Histoire, Économie et Sociétés
Master Histoire et Civilisations Comparées, Histoire des Mondes.

L'enseignement de l'histoire dans la Bolivie d'Evo Morales.

Jaquette d'un DVD pédagogique produit par l'enseignant aymara Fidel Rodriguez, 2012. (Photo Saint-Martin)

Présenté par Julian Saint-Martin

Sous la direction d'Aurélia Michel

Et la sous-direction de Sophie Lewandowski

Années universitaires 2016/2018

2

Remerciements :

Je tiens avant tout à remercier Aurélia Michel, qui m'a accordé beaucoup de son temps pour m'accompagner et m'aider dans mon travail mais surtout qui m'a toujours encouragé et soutenu dans mes projets. Je la remercie également pour son humanité et sa bienveillance qui ont rendu ces années très agréables et motivantes.

Je remercie aussi Sophie Lewandowski, qui m'a beaucoup aidé lors de mon terrain à La Paz, d'un point de vue professionnel aussi bien que d'un point de vue humain. Cela ne fait aucun doute que mon expérience et mon travail en Bolivie aurait été bien moins appréciable sans les contacts, les informations et la formation méthodologique qu'elle m'a donné et sans sa présence. Je la remercie d'avoir été là pour me permettre de réaliser ce terrain et ce travail avec confiance.

Je remercie toutes les formidables personnes qui m'ont aidé, qui m'ont accueilli, qui m'ont fait découvrir et mieux comprendre ce merveilleux pays qu'est la Bolivie. Parmi ces nombreuses personnes, je remercie particulièrement Elise Gadea, dont sa compagnie me fut particulièrement précieuse et agréable. Je remercie également Piedades Parada, Ruth, Rolland et Naderlina qui m'ont accueilli avec une grande gentillesse et dont il me fut fort douloureux de me séparer.

Je remercie également ma famille, qui m'a toujours soutenue dans tous mes projets et qui m'a permis de me rendre en Bolivie. Je la remercie d'être constamment là pour moi et pour mon épanouissement. Je remercie en particulier mes parents et mes frères qui m'ont accompagné virtuellement et même physiquement durant mon séjour en Bolivie et tout au long de mon travail.

Je remercie Félicien Gayraud, pour sa présence et ses conseils avisés. Je le remercie bien plus encore pour son humour et sa bonne humeur.

Je remercie aussi tous mes amis proches, qui me permettent d'avancer dans la vie et de prendre les bonnes décisions. Je remercie en particulier Charlotte Raison et Florian Le Marrec pour leur intérêt pour mon sujet.

Je remercie ma chère Noémie, qui a supporté bien des désagréments durant la réalisation de ce travail, qui m'a même parfois relue et souvent écouté. Elle a toujours était là pour me motiver quand cela était nécessaire. Une fois encore, ce travail n'aurait pas put aboutir sans cette personne. Merci.

3

Sommaire :

Remerciements 2

Sommaire : 3

Introduction 4

PARTIE 1 : L'évolution de l'enseignement de l'histoire en Bolivie, des transformations constamment

dictées par la question indigène. 22
Chapitre I : Le développement de la discipline historique au service du projet nationaliste du MNR :

la création d'une identité bolivienne unique de 1955 à 1971. 24
Chapitre II : De 1971 à 1994 : Une éducation antirévolutionnaire et l'essor des revendications

culturelles indianistes 28
Chapitre III : De 1994 à 2010, la loi 1565, le début de l'éducation interculturelle et bilingue dans

un contexte d'effort pour le développement. 32

Chapitre IV : A partir de 2005, l'histoire pour revaloriser le caractère indigène de la Bolivie. 42

PARTIE 2 : L'enseignement de l'histoire à Santa Cruz de la Sierra, l'application de la réforme de 2010

dans un foyer de régionalisme et d'opposition politique et culturelle. 66

Chapitre I : Santa Cruz, capitale de l'Orient et des projets autonomistes. 66

Chapitre II : L'application de la loi 070 : un contenu andin et indigène dans la capitale de l'Orient.

77

PARTIE 3 : L'enseignement de l'histoire dans le Bajo Isoso. 91

Chapitre I : L'autonomie indigène originaire paysanne de Charagua, l'autonomie guarani en

Bolivie. 91

Chapitre II- L'enseignement de l'histoire dans un territoire enclavé, le Bajo Isoso. 98

Chapitre III- Le programme régionalisée dans le contexte indigène : une intégration ou une

exclusion ? 113

Conclusion 124

Bibliographie 129

Table des illustrations 140

Table des matières. 141

Introduction :

L'enseignement de l'histoire dans la Bolivie d'Evo Morales de 2006 à

2017.

« Ce que disait Tupac Katari, nous sommes en train de l'accomplir maintenant non seulement nous sommes socialement, culturellement des millions et des millions, mais en plus les dernières élections du 12 octobre de cette année démontrent que nous sommes aussi des millions d'un point de vue électoral...1 » Cette phrase fut prononcée par le président bolivien Evo Morales lors de la commémoration de la 233ème année de l'exécution de Tupac Katari, le meneur d'une grande révolte indigène 2 contre la couronne espagnole en 1781 3 qui avait proclamé au nom des indigènes révoltés :« Nous reviendrons et nous serons des millions. » De cette manière, Evo Morales, d'origine Aymaras, se positionne comme l'héritier de Tupac Katari qui aurait permis l'accomplissement de cette prophétie. Evo Morales est le premier président indigène de l'histoire de Bolivie. Il s'appuie fortement sur les symboles historiques indigènes, plus particulièrement aymaras, comme ses investitures célébrées à Tiwanaku, le plus grand centre archéologique de la Bolivie andine4. Il souhaite revaloriser ces symboles après des siècles de colonisations. L'histoire occupe donc une place importante dans son projet politique de revalorisation des cultures, identités et connaissances indigènes. Par cette commémoration, il célèbre ainsi la prise de pouvoir des indigènes et leur reconsidération en Bolivie, amorcées au début du XXIème siècle. En effet, les années 2000 sont marquées par de nombreuses vagues de manifestations et de conflits civils contre les gouvernements néolibéraux en place depuis 1982. Ainsi, suite à la guerre de l'eau en 2000 et celle du gaz en 2003, le président Gonzalo Sanchez de Lozada finit par s'enfuir aux États-Unis. Juan Evo Morales Ayma, qui était alors un syndicaliste cocalero5 mène ces luttes à la tête de son parti le MAS-IPSP6 depuis 2002. Il accède à la présidence le 19 décembre 2005 et met alors en place un « proceso de cambio7 afin de changer la société bolivienne et les mentalités, notamment pour ce qui est de la considération des indigènes. Pour la première fois, les indigènes semblent représentés et accèdent en plus grand nombre aux hautes sphères du pouvoir en Bolivie, il s'agit d'un moment très fort symboliquement dans l'histoire des indigènes boliviens. Evo Morales propose une nouvelle constitution qui est acceptée par referendum, ce qui lui permet d'instaurer l'État plurinational de Bolivie le 7 février 2009, dans lequel les droits et valeurs

1 MORALES Evo, 14 novembre 2014, Perlas, Bolivie : « Lo que dijo Tûpac Katari estamos cumpliendo no solamente ahora somos socialmente, culturalmente millones y millones, sino las ûltimas elecciones del 12 de octubre de este arlo demuestran que electoralmente también somos millones, por tanto lo que dijo Tûpac Katari, ahora somos millones »,

2 Il existe deux mots pour qualifier les indigènes : «indigena » ce qui signifie indigène et « indio » qui se traduit
par indien. Le premier est le terme le plus utilisé en Bolivie pour qualifier ces populations, il désigne les personnes originaires du pays en question, ici la Bolivie, en opposition avec les blancs ou autres ethnies qui sont venus d'autres continents et leurs descendants. En français, le terme indien renvoie à l'appartenance à un groupe ethnique. Le terme indigène a acquis une portée politique dans les courants indianistes des années 1970, lorsque plusieurs peuples originaires employèrent ce terme pour qualifier l'ensemble des originaires afin de promouvoir leurs droits. Cependant, le terme indien est un terme colonial imposé par les occidentaux, du fait de l'erreur de Christophe Colomb qui pensait arriver en Inde. Ce mot est péjoratif voire raciste. Pour cette raison, au risque de perdre en justesse de l'analyse, le terme indigène sera systématiquement employé dans ce travail.

3 MINISTERIO DE CULTURAS Y DE TURISMO, VICEMINISTERIO DE LA DESCONOLISACION, Morales dice que se cumplió legado de Tûpac Katari: somos millones, 2014 in : http://descolonizacion.gob.bo/index.php/517-morales-dice-que-se-cumplio-legado-de-tupac-katari-somos-millones

4 CANESSA, Andrew, « Les paradoxes des politiques multiculturelles en Bolivie : entre inclusion et exclusion » Problèmes d'Amérique latine. 2014.

5 Un cocalero est un cultivateur de coca, la plante sacrée des indigènes andins.

6 Movomiento al Socialisme - Instrumento Político por la Soberanía de los Pueblos : Mouvement vers le Socialisme Instrument politique pour la Souveraineté des Peuples.

7 Processus de transformations.

4

5

des indigènes sont inscrits. Cet État est dit « plurinational » car il est formé de plusieurs nations qui revendiquent leurs spécificités. Il souhaite « décoloniser » le pays : la décolonisation de la Bolivie vise à briser la hiérarchisation ethnique de la société bolivienne mise en place par la colonisation. Il veut aussi rendre sa souveraineté au peuple bolivien en luttant contre les mesures néolibérales et en nationalisant l'exploitation des ressources naturelles du pays8.

La restructuration profonde de la Bolivie pour le gouvernement d'Evo Morales essaye d'instaurer un fonctionnement viable face au plus grand défi de ce pays : la diversité culturelle, ethnique, politique et économique.

Qu'est-ce qu'être Bolivien ?

Dans l'imaginaire collectif, la Bolivie est souvent perçue comme un pays andin, montagneux et terre de la civilisation Inca. Pourtant, l'Altiplano, la région des plateaux montagneux et berceau de la culture andine, ne correspond qu'à une petite portion du territoire bolivien. En effet, la Bolivie se découpe en trois ensembles géographiques : l'Altiplano, les Vallées et enfin les Plaines : l'Orient. Ces trois ensembles regroupent des environnements, des climats et des cultures très différents. L'Altiplano est un plateau à une altitude moyenne de 3300 mètres qui présente donc une grande aridité et une sobre vie végétale et animale. Les villes de La Paz, Potosi et Oruro sont les principaux centres urbains de cette région9.

Les Vallées correspondent à la zone entre l'Altiplano et l'Orient ; cette région est moins élevée puisqu'elle se situe à 2000 mètres d'altitude de moyenne. Le climat y est donc plus chaud et la nature plus luxuriante. Cette petite zone regroupe les villes de Cochabamba, Sucre et Tarija10. Ces deux premières zones regroupent les cultures indigènes andines dont les Aymaras et les Quechuas en sont grandement majoritaires. Enfin, l'Orient est la zone la plus vaste, elle couvre plus de 650 000 km2, soit presque 60% du territoire bolivien11. L'Orient correspond aux plaines, les « tierras bajas 12». Cette zone présente des températures chaudes et des paysages différents entre la forêt amazonienne et les plaines du Chaco. La nature est ici très luxuriante, et la diversité ethnique est la plus grande des trois zones. En effet, les Guaranis et les Chiquitanos sont les plus nombreux dans le sud, mais il existe une multitude de peuples diversifiés en Amazonie13. On trouve dans cet immense territoire les villes de Trinidad et de Santa Cruz de la Sierra14. Selon les chiffres du recensement de 2012 de l'Institut National de Statistique, en ne comptabilisant que les départements de Santa Cruz, du Béni et du Pando, la population de l'Orient s'élève à 3 186 716 habitants, soit 32% de la population nationale15. Plus encore, Santa Cruz est depuis 2016, le département le plus peuplé du pays avec plus de 3 millions d'habitants16.

La ville de Santa Cruz de la Sierra, véritable capitale économique du pays, se pose comme capitale de l'Orient. L'industrialisation, l'agriculture de masse et l'exploitation des riches ressources d'hydrocarbures font de la région de Santa Cruz le moteur économique du pays. De ce fait, Santa Cruz de la Sierra ne cesse de croître grâce à l'immigration interne de Boliviens en quête de travail

8 SUAREZ Hugo José et BAJOIT Daniel, Bolivie / La Révolution Démocratique, Charleroi, Couleur Livres, 2009.

9 ROLLAND Denis, Pour comprendre la Bolivie d'Evo Morales, Paris, Harmattan, 2007.

10 Ibid.

11 INSTITUTO NACIONAL DE ESTADÍSTICA, CENSO NACIONAL DE POBLACIÓN Y VIVIENDA 2012, Estado Plurinacional de Bolivia, 2013.

12 Les « Terres basses » en opposition au monde montagneux de l'altiplano.

13 ERCO VILCA Juan Carlos, Las formas de propiedad y su registro : las tierras indigenas y recursos naturales, AECID, Bolivia, 2008.

14 ROLLAND Denis, Pour comprendre la Bolivie d'Evo Morales, Paris, Harmattan, 2007.

15 INSTITUTO NACIONAL DE ESTADÍSTICA, CENSO NACIONAL DE POBLACIÓN Y VIVIENDA 2012 , Estado Plurinacional de Bolivia, 2013.

16 INSTITUTO NACIONAL DE ESTADÍSTICA, Santa Cruz concentra la mayor población de Bolivia, Sant Cruz, 2016.

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rémunérateur17 . Les cultures départementales occupent une place très importante pour certains Boliviens, de telle manière qu'à l'identité nationale s'opposent souvent des identités départementales. Il y a une superposition entre une identité nationale, une identité régionale et une identité départementale. En Orient par exemple, la culture régionale « camba18 » correspond à l'identité métisse des orientaux, elle s'est construite en opposition avec la culture « colla19», une expression seulement employée par les habitants de l'Orient pour qualifier péjorativement, les andins qui peuplent les deux autres régions. Ainsi, la nationalité bolivienne recouvre des personnes qui s'auto-identifient très différemment les unes des autres.

Pourquoi cette forte composante territoriale, géographique et économique de la Bolivie et plus généralement, la diversité environnementale, climatique et culturelle est-elle cachée par la représentation d'un pays montagneux et andin ? D'une part, parce que la majorité de la population est bel et bien andine, les deux ethnies majoritaires démographiquement étant les Aymaras et les Quechuas. D'autre part, car le centre intellectuel et politique a toujours été à La Paz ou à Sucre, mais jamais en Orient. Plus encore, l'Orient est souvent méprisé dans les discours des andins, présenté comme le foyer de racistes et d'oligarques blancs qui glorifient la colonisation. A cela s'ajoute le fait que la connaissance de l'Orient ne s'est fait que très tardivement et suite à un long processus historique. L'histoire de l'Orient et de la ville de Santa Cruz de la Sierra est l'histoire de régions défavorisées au profit des régions du pouvoir20. De plus, l'Orient regroupe les terres cultivables à l'échelle industrielle et les plus grandes réserves d'hydrocarbures. Ils aspirent à une meilleure coopération avec les firmes multinationales pour optimiser leurs exploitations, à l'inverse du monde andin. De ce fait, les orientations politiques et économiques divergent aussi grandement entre ces deux ensembles. Le rapport avec le centre politique et les projets économiques différents ont créé de fortes revendications d'autonomies, dont Santa Cruz de la Sierra en est la première actrice, notamment après son fulgurant essor économique dans les années 1950. Ainsi, le 4 mai 2008, les États de la demi-lune21, le Pando, le Béni, Tarija et à leur tête Santa-Cruz, organisent un référendum pour l'autonomie de ces régions face au gouvernement d'Evo Morales auquel ils sont en totale rupture. Dans ces départements, de véritables massacres et discriminations se déroulèrent envers les indigènes andins. Evo Morales déclare alors l'État de siège et réprime avec force l'Orient et tout particulièrement en 2009, emprisonnant ou forçant à l'exil les dirigeants autonomistes22. Face à l'échec de ses tentatives de sécession, l'Orient essaye de trouver une place dans le nouvel état plurinational d'Evo Morales tout en essayant de préserver ses cultures et ses identités, qu'elles soient cambas ou indigènes. Ses événements sont très révélateurs de l'importance de la reconnaissance des différentes cultures qui composent la Bolivie pour la stabilité et l'unité du pays. Comment l'Orient essaye-t-il de revendiquer son existence et son importance dans la Bolivie ? Comment le gouvernement bolivien lutte-t-il contre le danger séparatiste de l'Orient ?

Cette diversité, la différence de considération et de représentation révèlent qu'être bolivien recouvre des réalités très différentes, autant d'un point de vue économique, culturel que politique. Les Boliviens se définissent par leur identité nationale certes, mais aussi par leur identité départementale. A cette dernière s'ajoute parfois une identité ethnique ou du moins une identité rurale ou urbaine.

17 FISBACH Erich, La Bolivie, ou l'histoire chaotique d'un pays en quête de son histoire, Paris, Editions du Temps, 2001.

18 Camba signifie « ami » en langue guarani, ce terme désigne la culture et l'identité métisse de l'Orient.

19 Un Colla est un mot quechua désignant un habitant de la partie Bolivienne de l'ancien empire Incas, le Collasuyo.

20 PENA HASBUN Paula, La construcción de la identidad cruceña. Le Monde diplomatique. Número 13, 2003.

21 La demi-lune était le nom donnée à l'alliance des départements souhaitant faire sécession : Pando, Beni, Tarija et Santa Cruz.

22 BOULANGER Philippe, «Le Comité Pro Santa Cruz. Genèse et déclin de l'autonomisme institutionnel en Bolivie», Evo Morales ou le malentendu bolivien, Editions Nuvis, 2017.

Illustration 1: Carte des trois aires géographiques de la Bolivie.

La zone en gris correspond à l'Altiplano, celle en beige aux vallées et celle en vert aux terres basses, l'étoile représente Saimapata, la limite de l'extension de l'empire Inca à l'ouest. [21] (Ezilon, Large physical map of Bolivia with major cities, 2009)

7

23 Ezilon, Large physical map of Bolivia with major cities, 2009 in :

http://www.mapsland.com/south-america/bolivia/large-physical-map-of-bolivia-with-major-cities

8

Qu'est-ce qu'être indigène ?

Lors de la colonisation, la Bolivie, comme bon nombre de ses voisins, a subi la mise en place d'un fonctionnement dual de sa société. Les indigènes, largement majoritaires, travaillaient en tant que main d'oeuvre de base dans les champs et les mines, dans le monde rural donc. Les blancs, qui exploitaient les premiers, se sont concentrés dans les centres urbains. Même les grands propriétaires terriens d'haciendas avaient de forts liens avec la ville. Le cas des métis étaient un peu moins évident puisque ces derniers oscillaient entre le statut d'exploitant et celui d'exploité. Cette situation a perduré après la colonisation. De tel sorte que lorsque le MNR24 fait sa révolution en 1952, le terme « indio » est remplacé par celui de « campesino », c'est-à-dire paysan. L'association de l'indigène au monde rural, qui existait déjà, n'en fut que renforcé. Cependant, au XXème siècle, l'exode rural provoqué par l'industrialisation du pays a bouleversé cette situation. En effet, la population bolivienne rurale est passée de 73% en 1950 à 58,7% en 1976 puis pour devenir minoritaire en 1992 avec 42,5 %25. Le dernier recensement national de 2012 révèle que 32,7 % de la population est rurale contre 67,3% d'urbains26, et la situation a probablement encore évolué aujourd'hui. Ainsi, une grande partie de la population rurale indigène s'est installée en ville au cours du vingtième siècle. L'indigène n'est plus seulement le rural dès lors.

Ces migrations internes ont provoqué une évolution des méthodes de recensement du pourcentage de la population indigène en Bolivie depuis le premier recensement national en 1831. En effet, les recensements de 1976 et de 1992 identifiaient la population indigène aux personnes pratiquant au moins une langue indigène. Ainsi, la part de la population considérée comme indigène, selon ces sondages, s'élevait à 46,1% en 1976 et 45,2% en 199227. Cependant, ces chiffres posent problèmes puisque l'identité ne passe pas uniquement par la langue. Dans les mentalités, l'association de l'indigène au paysan continue de s'appliquer, même pour ceux qui ont migré en ville28. Lors du recensement de 2001 en revanche, la question de l'auto-identification ethnique est posée aux Boliviens, ceux-ci se reconnaissent à 62% comme indigènes29 . Pour ce qui est des résultats du recensement de 2012, ils sont controversés. En effet, l'identité métisse ne figurait pas parmi les choix de réponses possibles, cette action « indigénisante » du MAS fut vivement critiquée par les opposants de tout le pays et particulièrement par ceux de Santa Cruz qui prônent leur culture « camba » métisse30. Les résultats sont donc difficilement exploitables, mais ils révèlent tout de même une baisse de 21% de la population se revendiquant indigène. Selon Luis Enrique Lopez, un sociolinguiste et éducateur péruvien spécialisé dans l'Éducation Interculturelle et Bilingue, le début des années 2000 se démarque par une amélioration des relations interethniques et une amélioration de la considération des indigènes dans le pays, comme le démontre la présence de 42 députés se revendiquant indigènes sur 157 au parlement en 200231. La chute du nombre de personnes s'auto-identifiant comme indigène ne signifie pas forcément une déconsidération des indigènes et donc une dégradation des rapports interethniques mais il interroge sur les résultats d'une valorisation des cultures indigènes de la part du gouvernement et sur la définition de l'identité indigène. Cependant, d'autres phénomènes expliquent cette évolution, notamment l'exode rural.

En effet, l'identité indigène reste majoritairement présente dans le monde rural. Ainsi, l'arrivée des

24 Le Mouvement Nationaliste Révolutionnaire (Movimiento Nacionalista Revolucionario) est un parti populiste qui fut au pouvoir de 1952 à 1964.

25 Instituto Nacional de Estadisticaa, Distribucion de la poblacion empadronada por area, censos de 1950, 1976, 1992, 2001 y 2012.

26 Ibid.

27 INE, Censo Nacional de Población y Vivienda 1992, Resultados Finales, La Paz, 1993.

28 CASEN Cécile, « Le katarisme bolivien : émergence d'une contestation indienne de l'ordre social », Critique internationale, 2012.

29 INE, Censo Nacional de Población y Vivienda 2012, Resultados Finales, La Paz, 2013.

30 Gustavo Pinto Mosqueira, Paula Peña.

31 ENRIQUE LOPEZ Luis, De resquicios a boquerenes, La educacion intercultural bilingue en Bolivia, Plural editores, La Paz, 2005.

9

indigènes en ville s'accompagne souvent d'un renoncement progressif à la culture indigène. L'exode rural pose donc un réel problème pour la survivance des cultures indigènes en Bolivie. Cela est d'autant plus vrai à Santa Cruz, où les cultures indigènes sont particulièrement dévalorisées face à la culture métisse « camba ». Ainsi, le recensement de 2001 révèle que la population urbaine du département de La Paz se revendiquant indigène constitue 70% de la population paceña. Dans la campagne du département de La Paz, cette proportion de personnes s'auto-identifiant comme indigène s'élève à 92%. Cependant, dans le département de Santa Cruz, seulement 34% des urbains et 48% des ruraux cruceños se considèrent comme indigènes32. Enfin, au-delà de l'association de l'indigène au paysan effectuée par la plupart des urbains, ils associent aussi l'indigène au pauvre. Au début des années 2000, la population rurale vit à 80% dans une situation de pauvreté et à 60% d'extrême pauvreté33. Ces données sont révélatrices des différentes considérations des indigènes dans la société selon les départements boliviens.

Quoiqu'il en soit, les indigènes représentent une part très importante de la population bolivienne, sans doute l'une des proportions les plus élevées de tous les pays d'Amérique du Sud. La question du traitement et de l'intégration des indigènes dans la société est donc d'une importance primordiale. L'identité indigène est un concept flou et relatif. Pour certain, l'identité indigène est rattachée au fait de parler une langue indigène, pour d'autre, il s'agit des codes vestimentaires, de l'alimentation et des pratiques religieuses. D'autres penseront qu'il s'agit d'un mode de vie ou avant tout de caractéristiques physiques. Il s'agit surtout d'une auto-identification et d'une identité de groupe portée par une ethnie mais surtout par des valeurs et par des moeurs.

Lorsqu'on parle des « indigènes de Bolivie », il faut bien comprendre que cela regroupe une multitude de peuples très différents. En effet, la Bolivie présente sur son territoire une quarantaine d'ethnies qui ne partagent pas la même culture, les mêmes croyances, les mêmes moeurs ni la même histoire. De plus, au sein d'une même ethnie, il n'est pas rare de trouver des différences entre les communautés. Certains peuples comme les Aymaras, les Quechuas ou les Moxenos possèdent une histoire impériale et urbaine tandis que d'autres peuples comme les Cayubaba ou les Tonalla vivent de manière nomade dans la forêt. Ces différences sont d'ailleurs parfois la cause d'une hiérarchisation des sociétés indigènes entres elles. Ainsi, les Aymaras et les Quechuas s'estiment souvent supérieurs aux peuples des terres basses qu'ils considèrent parfois de « sauvages ». Il ne faut donc pas imaginer un peuple indigène, mais bien une multitude de peuples différents sur le plan culturel aussi bien que phénotypique. Ainsi, l'usage du terme indigène est commode mais parfois réducteur pour parler d'une si grande variété d'identités.

La question de la place et de la considération des indigènes en Bolivie occupe une place très importante dans les politiques des gouvernements boliviens. La fin du XIXème siècle et le XXème siècle ont présenté de nombreux exemples de politiques indigénistes, c'est à dire des politiques de non indigènes qui visent à intégrer les indigènes dans la société et qui prennent en compte leurs spécificités. La fin du XXème siècle et surtout la présidence d'Evo Morales voient les premiers exemples d'application de politiques indianistes, c'est à dire des politiques pensées par et pour des indigènes. Si les politiques indigénistes sont parfois accusées de paternalisme, les politiques indianistes sont parfois porteuses de projets racistes et essentialistes34.

Le statut d'indigène a acquis une portée très politique avec les présidences d'Evo Morales. Le président lui-même en est un très bon exemple, son origine Aymara est souvent l'objet de controverses. L'origine indigène est parfois proclamée afin de pouvoir bénéficier des avantages et des politiques de revalorisation en cours de la part d'individus se réclamant métis auparavant. Face à la difficulté de définir « l'indigénéité », le gouvernement d'Evo Morales crée cette identité en opposition aux gouvernements des descendants européens35. Néanmoins, la poursuite des marches et manifestations

32 INE, Censo Nacional de Población y Vivienda 1992, Resultados Finales, La Paz, 1993.

33 Insituto Nacional de Estadicas, Mapa de pobreza- censo 2001, 2004.

34 CHONCHOL, M. Jacques, and Marie-Chantal BARRE. «Indigénisme Et Indianisme En Amérique Latine.» Cahiers Du Monde Hispanique Et Luso-Brésilien, no. 37, 1981.

35 CANESSA, Andrew. « Les paradoxes des politiques multiculturelles en Bolivie: entre inclusion et exclusion. »

10

indigènes envers le gouvernement d'Evo qui se revendique indigène révèle la nature complexe de la question indigène en Bolivie36.

Bien que la représentation des indigènes ne reste pas moins dépréciative au début du XXIème siècle par les élites urbaines, elle a grandement évolué ces dernières années. Certes l'indigène est imaginé comme un paysan analphabète, peu qualifié et souvent pauvre. Même lorsqu'il vient vivre en ville, il reste discriminé mais il est de plus en plus présent dans les médias et les sphères politiques. A la fin du XXème siècle par exemple, le racisme étant courant et assumé envers les indigènes en ville, à la place Murillo à La Paz, là où siège le gouvernement : l'accès était interdit aux indigènes en tenue traditionnelle37. Désormais, ils siègent au parlement aux côtés des élites urbaines hispanisés. Plus encore, les représentants du gouvernement sont souvent indigènes, il y a une véritable volonté de représenter un nouveau gouvernement, même dans le personnel38. Cependant, le racisme, bien qu'il soit désormais puni par la loi, reste présent dans les mentalités. Il règne encore une méconnaissance et un mépris certain entre les indigènes et le reste de la population et plus généralement entre les ruraux et les urbains.

Les projets d'autonomisation de l'État Plurinational de Bolivie.

C'est face à cette multitude d'identités tant diversifiées qu'Evo Morales essaye d'apporter une structure politique et territoriale permettant de répondre à toutes ces demandes de reconnaissances identitaires tout en évitant une fragmentation du pays.

Ainsi, afin d'essayer de répondre aux demandes d'autonomie de la part des départements, l'État plurinational met en place 9 départements autonomes39. Les départements du Béni, du Pando, de Santa Cruz, de Tarija, d'Oruro, de La Paz, de Potosi, de Cochabamba et de Chuquisaca. Ces départements sont divisés en provinces qui sont elles-mêmes divisées en municipalités. Chaque département est dirigé par un gouverneur et bénéficie d'une assemblée départementale autonome. Cette institution qui siège dans la capitale du département, est censée posséder des pouvoirs « de délibération, de contrôle et de législation sur le territoire de ses compétences et par un organe exécutif40. ». La mise en place de ces autonomies départementales s'insère dans une politique de décentralisation inscrite dans la constitution politique de l'État de 2009. De cette manière, l'Etat plurinational est supposé reconnaître les identités et les spécificités départementales en leur accordant un statut autonome et certains droits.

Les indigènes dans la Bolivie d'Evo Morales.

D'autre part, la question des indigènes occupe une place centrale dans les politiques d'Evo Morales. En effet, celui-ci est présenté comme un indigène Aymara, il se présente surtout comme le défenseur des droits indigènes et de leur considération en Bolivie. Quel que soit le domaine de ces actions, aussi bien la justice comme l'écologie, il base la légitimité de son action sur le respect des peuples indigènes.

Problèmes d'Amérique latine. 2014.

36 CANESSA, Andrew. « Les paradoxes des politiques multiculturelles en Bolivie: entre inclusion et exclusion. » Problèmes d'Amérique latine. 2014.

37 Entretien avec Carolina Loureiro, Directrice de Santillana à La Paz. Jeudi 16 mars 2017, La Paz.

38 Entretien avec Salustiano Ayma M. directeur du secteur primaire du ministère de l'éducation, 29 mars 2017, La Paz.

39 SUAREZ Hugo José et BAJOIT Daniel, Bolivie / La Révolution Démocratique, Charleroi, Couleur Livres, 2009.

40 MORALES Evo, Constitución Política del Estado, El Alto, 2009 : « ... facultad deliberativa, fiscalizadora y legislativa departamental en el ámbito de sus competencias y por un órgano ejecutivo. »

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Illustration 2 : Carte de la répartition des Indigènes sur le territoire bolivien

Les zones géographiques des 36 Nations et Peuples Indigènes Originaires Paysans reconnus par l'État (MERCO VILCA Juan Carlos, Las formas de propiedad y su registro : las tierras indigenas y recursos naturales, AECID, Bolivia, 2008.).

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Désormais, les droits des communautés indigènes sont assurés par la constitution politique de l'État de 2009 qui développe un ensemble de droits des Nations et Peuples Indigènes Originaires Paysans (NyPIOC). Les NyPIOC sont définis en ces termes dans la constitution de 2009 : « Est nation et un peuple indigène originaire paysan toute la collectivité humaine qui partage une identité culturelle, une langue, une tradition historique, des institutions, une territorialité et une vision du monde, dont l'existence est antérieure à l'invasion coloniale espagnole. 41» Le terme « originario » est un concept important que déploie le gouvernement du MAS afin de valoriser les cultures préexistantes à la colonisation, basant leur droit et leur statut particulier sur leur légitimité historique en tant que premiers habitants. Les NyPIOC correspondent donc aux 36 ethnies reconnues par l'État, qui sont disséminées à travers le pays.

L'État plurinational se donne comme responsabilité de préserver et de développer les cultures existantes du pays. Pour ce faire, en plus de ces statuts de NyPIOC, l'État met en place des Autonomies Indigènes Originaires Paysannes (AIOC42) en 2010.

Les AIOC sont définies dans l'article 290 de la CPE. Les AIOC sont des NyPIOC disposant d'une souveraineté sur un territoire donné. Ce dernier est constitué sur les territoires ancestraux des NyPIOC. La gouvernance de l'AIOC est à la charge des indigènes concernés selon leurs principes et moeurs tout en respectant la constitution et la loi43. Il s'agit donc d'un district où les populations indigènes qui l'occupent s'autogouvernent. La législation Bolivienne permet aux gouvernements autonomes indigènes de décréter des lois et de dicter des politiques sur son territoire. Les compétences des AIOC sont instituées dans l'article 304 de la CPE. Parmi ces compétences, il y a la gestion du développement économique, social, politique, des ressources naturelles, des terres et des infrastructures. Plus encore, l'AIOC exerce sa propre justice selon les principes du NyPIOC en accord avec la loi et la constitution. Ici, les AIOC détiennent de nombreux droits et compétences.

Les AIOC sont parmi les plus grands symboles du dévouement d'Evo Morales à la décolonisation du pays, il redonne la terre volée par les colonisateurs aux indigènes originaires. Ces structures sont censées encourager la formation d'organisations indigènes proposant un modèle alternatif à l'organisation politique occidentale. Le 6 décembre 2009, un référendum pour acquérir l'AIOC fut organisé pour 12 communautés sur 18 qui l'avaient demandé. Seule la municipalité de Curahuara de Carangas, d'Oruro, a voté « NO », les 11 autres communautés sont entrées dans le processus de transformation en AIOC. En juin 2018, seulement 3 AIOC sont effectifs : l'autonomie guaranie de Charagua à Santa Cruz, l'autonomie quechua de Raqaypampa à Cochabamba, et l'autonomie des Uru Chipaya qui porte leur nom, à Oruro44.

La loi Avelinano Sinani-Elizardo Perez : une nouvelle éducation pour un nouvel Etat.

Avec le projet de décentralisation et d'autonomisation à la fois des départements et à la fois des indigènes, la question de l'identité devient un enjeu d'autant plus important afin d'éviter une fragmentation du pays. L'éducation et en particulier l'enseignement de l'histoire ont des rôles très importants à jouer dans ce but. De ce fait, cette refonte de la structure de l'État bolivien s'accompagne et s'appuie sur une réforme de l'éducation. La loi numéro 070, qui est nommée loi Avelino Sinani - Elizardo Perez (ASEP) est publiée le 20 décembre 2010. Cette réforme a pour vocation de « décoloniser » le pays et de revaloriser les cultures et connaissances indigènes. Elle met en place une

41 MORALES Evo, Constitución Política del Estado, El Alto, 2009, articulo 30 :« Es nación y pueblo indígena originario campesino toda la colectividad humana que comparta identidad cultural, idioma, tradición histórica, instituciones, territorialidad y cosmovisión, cuya existencia es anterior a la invasión colonial española. »

42 Autonomia Indigena Originaria Campesina

43 MORALES Evo, Constitución Política del Estado, El Alto, 2009

44 TOCKMAN Jason, La Construccion de Autonomia Indigena en Bolivia, 2017.

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éducation interculturelle, intraculturelle et bilingue. L'éducation interculturelle consiste diffuser la connaissance des moeurs et coutumes des autres peuples qui composent la Bolivie. L'aspect intraculturel en revanche, doit permettre aux enfants de tirer des connaissances des autres cultures du pays des leçons qu'ils pourraient appliquer dans leur vie courante, il s'agit d'une conception où l'élève fait partie d'un tout et dans laquelle il apprend toutes les cultures indigènes comme une part de son histoire et de son identité45. Enfin, le bilinguisme est présenté comme essentiel pour « décoloniser » l'école en permettant aux enfants indigènes d'apprendre dans leur langue maternelle et par leurs propres mots et concepts mais aussi afin d'apprendre aux enfants hispanophones à parler une langue indigène. Un aspect très important dans cette réforme éducative est la mise en place d'un programme régionalisé. En plus du contenu du tronc commun enseigné dans tout le pays, les enfants devraient recevoir un enseignement sur leur histoire locale.

Les enjeux de l'éducation en Bolivie

En Bolivie, l'importance de la mission éducatrice de l'état est instaurée par la première constitution de 1825 : « L'éducation est la plus haute fonction de l'État [...] elle devra favoriser la culture du peuple, la liberté de l'enseignement est garantie par l'État.46 ». Ces principes font de l'éducation le ciment de la république. Cette importance donnée à l'éducation, que l'on retrouve dans toutes les premières constitutions sud-américaines, est établie par le héros des guerres de libérations du début du XIXème siècle, celui qui affirmait : « Les nations progressent vers leur grandeur aussi vite que progresse leur éducation47. », Simon Bolivar.

L'éducation scolaire est un outil étatique puissant. Elle permet tout aussi bien de maintenir les clivages sociaux en assurant le monopole des connaissances à une élite privilégiée que d'encadrer le plus grand nombre dans une éducation de masse visant à soutenir l'État. Théoriquement, il peut s'agir aussi d'un moyen d'émancipation collectif vers plus d'égalité sociale. Or l'observation de la situation éducative révèle une autre réalité.

En effet, depuis le milieu du XXème siècle, la Bolivie a connu un développement rapide de la scolarisation. Cependant, cette progression de l'éducation n'a pas profité à tous les groupes de la société bolivienne. Les femmes, les classes populaires et les ruraux n'en ont pas bénéficié de la même manière que les autres boliviens. De ce fait, le développement de l'éducation contribue à accroître l'écart entre populations rurales et urbaines et entre les hommes et les femmes. Les espaces ruraux n'en sont que plus marginalisés et ce processus freine l'intégration des populations indigènes dans le reste du pays. De la même manière, la différence de qualité de l'éducation selon les types d'écoles provoque une différenciation de niveau entre les élèves d'origines sociales aisées et les autres.

L'éducation est donc révélatrice des inégalités d'investissement et de moyens à la fois entre les départements, avec le cas de Santa Cruz par exemple, et à la fois entre le monde urbain et le monde rural. Ces différences sont souvent dictées par le contexte économique et matériel. Théoriquement, l'éducation a pour rôle de doter tous les citoyens boliviens de connaissances communes afin qu'il y ait une égalité des chances dans le monde du travail.

L'éducation des populations indigènes semble être la plus difficile. La loi ASEP est directement conçue pour l'éducation indigène. Ce qui pose d'ailleurs des problèmes d'incompatibilité

45 Définition donnée par Elias Caurey, sociologue guarani, le 17 mars 2017, La Paz.

46 MARTINEZ Françoise, `«Pour une nation blanche? métisse? Ou pluriethnique et multiculturelle ? Les trois grandes réformes éducatives du XXe siècle», in Rolland Denis, Chassin Joëlle, Pour Comprendre La Bolivie d'Evo Morales, Paris, Harmattan, 2007.

47 GELFENSTEIN Sergio, El pensamiento y la obra del Libertador en materia de Educación, La Habana, 2009.

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dans le milieu urbain. Comment se passe l'éducation en milieu rural, dans les communautés indigènes « originaires », ceux qui étaient installés avant la colonisation ? Quels sont les conséquences des nouvelles connexions entre les mondes urbains et ruraux sur les cultures indigènes ? Comment l'éducation indigène de la loi ASEP s'applique-t-elle en milieu indigène ? Favorise-t-elle l'intégration ou exclut-elle les Nations et Peuples Indigènes Originaires Paysans (NyPIOC48) ?

La Bolivie est un pays qui dépend grandement de ses productions et exportations de matières premières, telles que le soja, le pétrole, l'étain, dernièrement le lithium et dans un autre registre, la coca et ses dérivés49. L'exploitation de ces matières premières s'appuie donc sur la coopération avec les populations rurales et leur capacité à exploiter ces ressources. De plus, le nouvel Etat Plurinational d'Evo Morales initie de nouveaux statuts pour les communautés indigènes qui leur permettent de gérer leurs propres ressources. L'éducation est donc importante pour l'exploitation de ces ressources et la connaissance de ses droits. Plus encore, les communautés rurales indigènes ont appris l'histoire nationale homogénéisante et blanche depuis la colonisation. L'école de Warisata et la loi 1565 ont marqué les débuts d'un apprentissage de la composante indigène de l'histoire Bolivienne. Désormais, l'enjeu du MAS avec sa loi 070 est de revaloriser les cultures indigènes et de « décoloniser » le pays. Pour cela, l'éducation de l'histoire et de la culture s'adapte au contexte. Evo Morales déploie de grands efforts dans le monde rural afin de garder un de ses principaux foyers électoraux que constituent les indigènes ruraux. La reconnaissance et l'apprentissage de l'histoire et de la culture locale est une réponse aux travaux et demandes des acteurs indigènes.

Ainsi, l'éducation en milieu rural revêt une importance capitale et intimement liée à des enjeux économiques et politiques. Il s'agit à la fois de garantir l'accès et l'exploitation des ressources premières du pays, mais aussi de dynamiser des régions enclavées et non productives. D'un autre côté, l'enseignement de l'histoire et de la culture locale permet de déployer une politique qui s'affiche comme favorable aux indigènes afin de garantir le soutien de ces derniers au président.

Les enjeux de l'enseignement de l'histoire.

L'histoire à l'école est le fruit d'une construction nationale, présentant une identité collective à l'élève qui peut ainsi se considérer comme membre de la nation car il partage la même histoire que ces concitoyens. Cependant, les relations avec les minorités, qu'elles soient ethniques, religieuses ou politiques, sont souvent conflictuelles. L'élève qui ne se reconnaît pas forcément dans l'histoire nationale du fait de sa propre histoire différente, est confronté au rejet des autres, ce qui renforce sa perte identitaire. L'orientation et le contenu de cet enseignement peuvent avoir des conséquences sur l'attitude et le développement des enfants. Ainsi, un enseignement hiérarchisant les sociétés pourrait développer la xénophobie et le racisme tandis qu'une présentation égalitaire des cultures, orienterait les enfants vers des principes de bonne entente et de respect mutuel. Ainsi l'enseignement de l'histoire peut être émancipateur dans la manière d'aborder les rapports historiques entre les pays et les minorités. Cet enseignement est un des facteurs clé de la construction de la considération de l'enfant envers ces compatriotes d'autres groupes ethniques, religieux ou politiques et envers les étrangers. L'enseignement de l'histoire des minorités d'un pays permet ainsi d'éviter des cas d'élèves en recherche d'identité et permet aux élèves de mieux se connaître entre eux et donc de mieux cohabiter50. Ainsi l'histoire enseignée dépend du contexte, des attentes et objectifs du gouvernement. L'enseignement de l'histoire sert à unir le peuple et légitimer le pouvoir, la construction de son identité collective et s'appuie parfois sur une cause commune qui permet d'effacer les différences dans la

48 « Naciones y Pueblos Indigenas Originarios Campesinos »

49 OEC: Observatorio de Economía y Complejidad, What does Bolivia export? 2014 in: https://atlas.media.mit.edu/es/visualize/tree_map/hs92/export/bol/all/show/2014/

50 KNIBIEHLER Yvonne. « Les finalités de l'enseignement de l'histoire-géographie dans le deuxième degré. » In: Revue française de pédagogie, volume 38, 1977.

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coopération pour la nation. Cela fut ainsi le cas lors de la première Guerre Mondiale, où l'histoire enseignée et les références historiques étaient des moteurs de l'union sacrée et de la haine envers l'ennemi de la France51. Ces périodes de conflits ou de crises provoquent des surexploitations de concepts historiques qui formatent les représentations du peuple sur lui-même et sur les autres. Pour le cas Bolivien, la perte de la mer est l'élément nationaliste par excellence, dont tous les gouvernements, quels que furent leur orientation politique ou leur nature, ont exploité le potentiel de mobilisation et d'unification. Le gouvernement actuel n'en est pas exempt, puisque des représentants chiliens ont même dû se rendre au tribunal pour négocier avec la Bolivie, ce qui représente déjà une victoire symbolique pour le gouvernement d'Evo Morales aux yeux du peuple, ce qui renforce le soutien de ce dernier à Evo52.

En effet, comme il a été montré pour les rapports avec et entre les minorités, le contenu joue un rôle primordial dans la construction de l'identité nationale et de l'identité de l'élève. Il ne s'agit pas uniquement de la manière d'appréhender certains événements, il s'agit de choisir ce qu'il faut faire apprendre et ce que l'on n'étudie pas. Un élève qui a appris uniquement l'histoire de son pays n'aura pas la même conception du monde qu'un autre qui aurait appris une histoire plus mondiale sur tous les continents. Dans de nombreux pays, à l'identité nationale s'ajoute l'identité continentale, qui se superpose malheureusement parfois à une identité ethnique, l'élève étudie donc une histoire continentale. Les sujets abordés et omis en classe d'histoire sont donc le résultat d'une réflexion sur la construction de l'enfant. La méthode enfin, est tout aussi importante dans la construction de l'élève. L'histoire peut être enseignée comme une science exacte et dans un but nationaliste de dévouement à la nation. Ou bien elle peut être un sujet de réflexion critique afin de développer le jugement de l'enfant53 . Il existe une multitude de méthodes d'apprentissage qui correspondent là aussi à des objectifs différents. Bien que le contenu et la méthode varient d'un enseignant à un autre, ces éléments révèlent donc des logiques nationales qui rendent compte d'un contexte politique et culturel.

L'enseignement de l'histoire ne dépend pas uniquement des directives gouvernementales, il va de pair avec les revendications de reconnaissances culturelles. Ceci est d'autant plus vrai dans un pays où l'histoire de la plus grande majorité a été bafouée durant des siècles, comme cela est le cas en Bolivie.

Les enjeux de l'enseignement de l'histoire en Bolivie

Dans le cas de l'Amérique du Sud et tout particulièrement pour la Bolivie qui présente une si grande population indigène, l'éducation de l'histoire des peuples indigènes et de la colonisation sont des choix très importants et délicats. Du fait de l'énorme diversité présentée précédemment, mais aussi des revendications politiques, identitaires et culturelles, l'enseignement de l'histoire en Bolivie a une fonction très politique. Il est à la fois au centre des revendications des autonomistes et nations autonomes et à la fois au coeur des politiques nationales du gouvernement central.

L'enseignement de l'histoire est particulièrement important pour créer une identité commune. La Bolivie étant un pays créé sur plusieurs territoires préexistants, l'histoire bolivienne est une complexe superposition d'histoires locales très différentes les unes des autres54 . Certains peuples comme les Uru Chipaya par exemple furent colonisés dès le Xème siècle par les Aymaras, les Incas puis Espagnols tandis que d'autres comme les Guaranis, ne furent colonisés que par la république

51 JAN Jansen, « Une autre « Union Sacrée » ? Commémorer la Grande Guerre dans l'Algérie colonisée (19181939) », Revue d'histoire moderne & contemporaine, 2014 .

52 BOULANGER Philippe, La revendication maritime de la Bolivie envers le Chili, Quelles perspectives pour l'Etat plurinational de Bolivie ? Paris 13, 2018.

53 KNIBIEHLER Yvonne. « Les finalités de l'enseignement de l'histoire-géographie dans le deuxième degré. » In: Revue française de pédagogie, volume 38, 1977.

54 MARTINEZ, Françoise. « «Vivre ensemble. Le rôle de l'école libérale dans la construction d'une citoyenneté du XXe siècle», Dossier «Citoyenneté et nationalité en Bolivie à l'aube du XXIème siècle», Lazos n°7, 2005.

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bolivienne à la fin du XIX ème siècle. De ce fait, chaque région se sont construits différemment et possèdent leurs propres histoires, leurs références, leurs symboles et leurs héros. L'enseignement de l'histoire cherche donc à créer un lien entre ces citoyens si différents en les rattachant à une histoire nationale commune. Face aux inégalités entre les départements et les groupes sociaux et ethniques, la mission de l'enseignement de l'histoire semble être double pour la viabilité de l'instauration de l'État Plurinational d'Evo Morales. Cet enseignement doit à la fois transmettre la connaissance de l'environnement de l'enfant tout en créant une identité commune à tous les Boliviens et à la fois développer la connaissance des autres cultures, notamment entre les ruraux et les urbains. L'enseignement de l'histoire doit donc transmettre l'histoire locale du programme régionalisé, qu'elle soit départementale ou ethnique, mais elle doit aussi diffuser l'histoire nationale établie dans le programme de base.

Une autre fonction de l'enseignement de l'histoire est la bonne entente entre pays sud-américains. Ainsi, la convention de Bello Andres, instaure la fonction de l'enseignement de l'Histoire en tant qu'assureur de bonne entente entre les pays sud-américains dans une quête pacificatrice et identitaire55. Ceci est un réel défi en cette fin du XXème siècle et début du XXIème siècle, où le ressentiment envers le Chili influence encore la politique et l'économie et où la déconsidération totale des Péruviens se voit dans la culture commune56.

L'enseignement de l'histoire de la loi 070 souhaite revaloriser les indigènes en leur donnant plus de place dans l'histoire apprise à l'école. Le but de cet enseignement est d'améliorer les rapports entre les ethnies, entre les urbains et les ruraux et de redonner un caractère indigène à la Bolivie. L'histoire est beaucoup utilisée par le MAS, certains parlent même d'une réécriture « indigénisante » de l'histoire de la Bolivie. Le développement de ces histoires locales répond à de nombreuses demandes de reconnaissance de la part de minorités. Ces mesures s'insèrent dans le processus de décolonisation. L'observation des statistiques sur l'éducation et de l'évolution de celle-ci révèle que les grandes évolutions de l'éducation ont souvent été inspirées par des réflexions sur l'intégration des populations indigènes. « Réfléchir aux grandes réformes éducatives de l'histoire moderne de la Bolivie, c'est faire apparaître les enjeux politiques, les débats intellectuels et tensions sociales qui se sont joués à chaque étape historique57 .» Françoise Martinez confirme finement que les choix en matière d'éducation sont révélateurs des évolutions des projets politiques de chaque périodes clés de l'histoire Bolivienne. Les trois plus grandes réformes du XXème et du XXIème siècle, le code de l'éducation de 1955 du MNR, la loi 1565 de 1994 et la loi 070 de 2010 ont toutes été pensées à partir d'un projet et d'une considération différentes vis à vis des indigènes en Bolivie.

Il s'agit de la question fondamentale qui reste au centre de tous les débats sur l'éducation. Comment éduquer les populations indigènes ? Dans quel but ? Afin de les intégrer, de les exclure ou de les former ? Et a quelles conditions ? Et surtout quelle place leur donner dans l'histoire et donc dans la société contemporaine de Bolivie ? L'éducation, et particulièrement l'enseignement de l'histoire, sont au centre d'enjeux pour le traitement des populations indigènes et pour les définir dans la société bolivienne.

Cependant qu'en est-il pour la diffusion d'une histoire de Santa Cruz, d'une histoire camba dans les écoles de l'Orient ? Cela ne constitue-il pas un risque d'entretenir la flamme sécessionniste ? De la même manière, l'apprentissage d'une histoire indigène locale dans un contexte éducatif médiocre, ne freinerait-il pas l'intégration de ces populations isolées du reste du pays ? L'enjeu de

55 CAJIAS DE LA VEGA Fernando, La enseñanza de la historia: Bolivia. Convenio Andrés Bello, 1999.

56 BRUSLE Laetitia Perrier. « La Bolivie, sa mer perdue et la construction nationale ». Annales de géographie, no 689, 2013 et témoignages récurrents, observations personnelles.

57 MARTINEZ, Françoise `«Pour Une Nation Blanche? Métisse? Ou Pluriethnique et Multiculturelle ? Les Trois Grandes Réformes Éducatives Du XXe Siècle», in Rolland Denis, Chassin Joëlle (Eds.), Pour Comprendre La Bolivie d'Evo Morales, Paris: Harmattan, 2007.

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l'enseignement de l'histoire est donc de trouver le juste équilibre entre l'enseignement régionalisé et l'enseignement national afin d'être cohérent avec un État plurinational qui regroupe des citoyens ayant leurs spécificités mais partageant des valeurs et des références communes.

L'éducation durant ces dernières 60 années visait avant tout à créer une nouvelle société en transformant les mentalités. C'est particulièrement le cas du projet porté par la loi ASEP. Evo Morales souhaite changer les mentalités vis à vis des indigènes. L'enseignement de l'Histoire est un outil qui s'adapte pour répondre aux problèmes propres à chaque période et chaque lieu. Il constitue à la fois un moyen de reconnaissance et un outil de contrôle étatique

Les paradoxes d'Evo Morales, les limites de la décolonisation.

Evo Morales apparaît alors comme un personnage ambigu, à la fois adoré et à la fois détesté. Bien qu'il veuille s'assurer le soutien des indigènes, il reste avant tout un ancien cocalero58. Tout en prétendant promouvoir les droits de Pachamama, la terre mère, en l'instaurant dans la constitution, et en revendiquant un aspect écologique de légitimité indigène, il mène une politique extractive et d'urbanisation.

Ainsi, le MAS ne se prive pas parfois de ne pas respecter les droits indigènes qu'il a établis ou qui existaient déjà. C'est ce qu'a révélé la crise du TIPNIS. En 2011, le gouvernement d'Evo Morales met en place un projet d'autoroute pour développer l'exploitation de la coca. Or cette autoroute devait traverser le Territoire indigène et parc national Isiboro-Sécure (TIPNIS) institué en 1990. Les 600 indigènes d'Amazonie qui marchaient sur La Paz pour contester cette atteinte à la territorialité indigène, furent entravés par les cocaleros puis réprimés violemment par la police. Face au ralliement de la Centrale Ouvrière Bolivienne aux manifestants et à l'ampleur de la contestation, le MAS finit par annuler ce projet. Cette crise a démontré les contradictions de ce gouvernement, tiraillé entre respect des droits indigènes et de l'environnement et entre la volonté de développer économiquement le pays59 . Cet événement fut la cause des premières défections de la part d'indigènes envers le président Morales. Son gouvernement montre aussi des contradictions troublantes sur le thème de l'éducation. En effet, malgré l'importance de l'éducation donnée dans les discours et décrets gouvernementaux, le financement des écoles et le salaire des enseignants restent très limités, de telle manière que ces derniers doivent parfois avoir plusieurs emplois pour subvenir à leurs besoins et les élèves doivent payer leur équipement scolaire, comme les photocopies60. De plus, ses politiques ont parfois l'effet inverse de celui escompté ou du moins annoncé. Les NyPIOC par exemple, sont rattachées à un territoire établi comme ancestral. Ces territoires sont régis par une juridiction particulière puisque le territoire est attribué collectivement. De ce fait, les indigènes sont encouragés à rester sur leur territoire rural pour bénéficier des nouveaux avantages à leur égard. Ce nouveau statut qui se veut valorisant, rend les termes « indigenas et « campesinos indissociables. Ce faisant, il réaffirme que la vraie culture indigène réside dans le monde rural. Ainsi, à travers les NyPIOC, l'association des termes indigènes et paysans perdure. De manière plus générale, la valorisation et les traitements de faveurs comme l'exemption d'impôt ou l'investissement dans les communautés indigènes rurales font croître le racisme et le rejet de la part d'une part de la population.

Il présente son action comme « décolonisatrice » mais dans les faits, il déploie un réseau de clientélisme et impose la culture Aymara sur les autres. Enfin, il se positionne en tant que défenseur du peuple tout en portant parfois atteinte aux droits des hommes en réduisant l'âge légal des enfants ou en se représentant aux élections présidentielles plus de deux fois par exemple. Ce dernier point est

58 Les cocaleros sont les cultivateurs de coca, la feuille sacrée des andins, qui sert aussi à la fabrication de la cocaïne.

59 LAVAUD, Jean-Pierre. « La Bolivie d'Evo Morales: continuités et ruptures. » Problèmes d'Amérique latine. 5 octobre 2012. N° 85.

60 Mira Kohl, `La Historia Y La Educación: El Fomento de Una Identidad Nacional', Independent Study Project (ISP) Collection, 2009.

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au centre de nombreuses controverses et illustre l'évolution d'Evo Morales. En effet, celui-ci développe un culte de la personnalité. Cela s'observe notamment avec la publication de son autobiographie : Mi vida. De Orinoca al Palacio Quemado61 publié en 2014. Ou encore avec l'ouverture d'un musée à sa gloire dans son village de naissance, Orinoca en 2017, « le musée de la révolution démocratique ». Mais aussi avec la réputation de travailler une vingtaine d'heures par jours ou l'information qu'il joue souvent au football et intègre même un club de première division pour la saison 2014-2015. Au-delà de cette construction, il souhaite rester au pouvoir et se représenter pour un quatrième mandat. Malgré la victoire du NO à 60% au référendum du 21 février 2016 proposant de supprimer l'article de la constitution qui limite le nombre de mandat, le juge du tribunal constitutionnel politique l'a supprimé en arguant que le président était trop bénéfique pour la transformation de la nation pour ne pas pouvoir se représenter62. Après 12 ans de présidence, Evo Morales souhaite donc conserver le pouvoir jusqu'en 2025, ce qui interroge sur l'évolution de la forme de son pouvoir.

Face à cette situation complexe, on peut se demander comment l'enseignement de l'histoire en Bolivie est-il révélateur des contradictions de la révolution d'Evo Morales et de l'établissement de l'État plurinational en Bolivie ?

L'enseignement « décolonisateur » de l'histoire instauré par la loi indianiste ASEP a-t-elle pour simple vocation de promouvoir les histoires régionales et indigènes et de valoriser la place des indigènes dans l'histoire et la société bolivienne ? L'enseignement de l'histoire est-il un outil de décentralisation ou à l'inverse un moyen de contrôler les nouveaux territoires autonomes ?

Pour m'aider dans ce travail et accumuler suffisamment d'informations, j'ai séjourné durant environ quatre mois en Bolivie. En effet, je suis resté 45 jours, de 18 février au 05 avril 2017 dans la capitale administrative de Bolivie, La Paz. En ce lieu, j'ai concentré mon travail sur l'étude des sources étatiques, archivistiques et universitaires ainsi que sur les manuels scolaires. D'autre part je me suis efforcé de rencontrer des membres du gouvernement, d'organisations non gouvernementales et gouvernementales et des intellectuels travaillant sur le thème éducatif.

Je me suis ensuite rendu dans la ville de Santa Cruz de la Sierra durant un mois du 05 avril au 05 mai. Mon travail dans ce lieu fut à la fois de rencontrer des intellectuels de l'Orient et de consulter leur production et les manuels scolaires locaux, mais aussi de me rendre dans les écoles, privées, publiques et religieuses, afin d'observer la transmission de l'histoire et de la culture en milieu urbain et afin de mener des entretiens et des questionnaires aux enfants et aux professeurs.

Enfin, du 05 mai au 27 mai, j'ai cherché à compiler des informations sur l'évolution de l'éducation de l'histoire et de la culture en milieu rural et indigène, dans le Bajo Isoso, une région de l'autonomie indigène originaire et paysanne de Charagua. Dans la ville de Charagua et dans les communautés guaranis de Rancho Viejo et Rancho Nuevo, mon travail était avant tout basé sur des entretiens et questionnaires avec le corps enseignant, les enfants et parents ainsi qu'avec les autorités de l'autonomie indigène.

61 MORALES AYMA Evo, Mi vida. De Orinoca al Palacio Quemado, Iván Canelas Alurralde, 2014

62 AUDUBERT Victor, « Le Tribunal constitutionnel plurinational et le référendum du 21

février 2016 : constitutionnalité contre légitimité ? », Quelles perspectives pour l'État plurinational de Bolivie ? Journée des Bolivianistes 2018.

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État de l'art

Depuis les indépendances au début du XIXème siècle, l'éducation revêt une grande importance en Amérique latine. Cependant, les enjeux de l'éducation évoluent durant les histoires républicaines. En effet, de nombreux pays sud-américains, tels que la Colombie, le Paraguay et la Bolivie, partagent une succession de politiques éducatives, parfois diachroniquement, qui révèlent des mouvements continentaux plus que nationaux.

Pour ce qui est de l'histoire de l'éducation en Bolivie, elle se structure en plusieurs grands mouvements. Les alternances entre politiques d'assimilations, d'intégrations et de multiculturalismes tout au long du XXème siècle, sont ainsi longuement présentées par les travaux de Françoise Martinez, spécialiste du monde hispanique et de l'enseignement en Bolivie au XXème siècle. À Françoise Martinez s'ajoutent les ouvrages de la famille Cajias de la Vega. En premier lieu, la spécialiste de l'éducation Beatriz Cajias de la Vega, mais aussi son frère historien Fernando Cajias de la Vega et enfin sa soeur historienne et ancienne ministre de l'éducation Magdalena Cajias de la Vega. Ces auteurs offrent un ensemble intéressant sur l'histoire de l'éducation en Bolivie.

L'éducation en Bolivie est le sujet de nombreux travaux étrangers comme boliviens. La réforme de 1994 s'est accompagnée de nombreuses publications d'études et d'observations sur l'Éducation Interculturelle et Bilingue. Luis Enrique Lopez est un des auteurs de ce corpus le plus important. La mise en application de l'éducation « décolonisatrice » du MAS est aussi l'objet de nombreux travaux.

Au sujet de l'enseignement de l'histoire en Bolivie, le nombre d'auteurs est réduit, Fernando et Magdalena Cajias de la Vega ont écrit quelques articles. Les principaux ouvrages traitant de la question viennent de la directrice de la chaire d'histoire de La Paz, Maria Luisa Soux et de sa nièce, l'historienne Marianelar WAYAR. Leur ouvrage le plus pertinent étant Diversidad cultural, interculturalidad y integracion en programas y textos escolares de ciencias sociales, Il existe aussi une recherche ethnographique réalisée et publiée en 2009 par l'américaine Mira Kohl, La Historia y la Educación: El Fomento de una Identidad Nacional, qui permet de se rendre compte de l'important écart existant entre l'enseignement théorique et la réalité dans les classes. Enfin, une partie non négligeable de cette histoire de l'éducation et de l'enseignement de l'histoire vient du pouvoir, ou de partisans de celui-ci. Ces dernières sources sont donc à relativiser selon le gouvernement auquel elles se rattachent.

La documentation sur l'Orient est bien plus réduite, d'autant plus sur l'histoire de l'Orient. L'Orient est longtemps resté méconnu des intellectuels boliviens qui se concentrent à La Paz. Et bien malheureusement, le nombre de chercheurs boliviens comme étrangers, qui travaillent sur l'Orient reste très peu élevé. Les travaux d'intellectuels crucenos tels que Paula Peña Hasbun, directrice du musée d'histoire et de Gustavo Pinto, philosophe et historien, furent parmi les principales sources.

Pour ce qui est de l'étude des Guaranis, les travaux les plus importants sur la thématique de l'enseignement et de l'histoire sont principalement présentés par l'anthropologue française Isabelle Combes et par le sociologue guarani Elias Caurey.

Plus qu'une simple question de transmission de savoirs, les enjeux de l'éducation sont multiples dans un pays comme la Bolivie, qui possède un paysage ethnique des plus atypiques et un État, qui se dit plurinational, reconnaissant ainsi 36 nations et langues.

De ce fait, dans tous les pays d'Amérique latine, mais tout particulièrement dans celui-ci, les réflexions sur l'enseignement sont directement liées à un autre champ d'étude, l'indigénisme. L'Amérique du Sud constitue une terre de divers exemples de multiculturalisme et de

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plurinationalisme, sujets au centre de nombreux ouvrages philosophiques et politiques. L'élection d'Evo Morales et la fondation de son État plurinational n'est possible que grâce à ces mouvements et courants de pensées. Comme il a été dit, ce président veut mettre en place une école pour apprendre à bien vivre ensemble, une école décolonisatrice et affirmant le caractère indigène de la nation. Le gouvernement, l'éducation et en particulier l'enseignement de l'histoire sont donc au centre de vifs débats sur la question du multiculturalisme. La question du multiculturalisme a soulevé de nombreuses études et permet de proposer des modèles de politiques pour un monde qui connaît une accélération du brassage ethnique. Ce sujet met en confrontation les opposants au multiculturalisme, arguant que les droits des minorités, et donc de la citoyenneté diversifiée, ne sont pas compatibles avec les droits individuels, tandis que les défenseurs du multiculturalisme avancent que les droits des minorités assurent l'égalité et la liberté à tous, agrandissant même l'aspect démocratique du pays. Les démocraties libérales de l'ancien continent présentent avant tout des problèmes de «polyethnie63», selon le terme de Will Kymlicka, c'est-à-dire, de minorités formées par la migration. En revanche, les pays d'Amérique du Sud (et dans une autre mesure, du Nord), présentent un autre centre d'intérêt dans les débats sur le multiculturalisme : l'indigénisme.

Dans le cas Bolivien, ce conflit idéologique se concentre dans l'opposition entre le gouvernement du MAS, parti du président Evo Morales et avec les anciens sécessionnistes de l'orient. En effet, le premier, produit des revendications traditionalistes des cocaleros, défend un multiculturalisme qui reconnaît les droits particuliers et traditionnels. Les seconds quant à eux, sont constitués des provinces de l'Orient sous la direction de Santa Cruz. Ceux-ci arguent que ces politiques multiculturelles affaiblissent la nation et crée plusieurs formes de citoyenneté. Plus encore, l'école souhaitée par Evo Morales, institutionnalisée par la loi Avelino Sinani - Elizardo Perez, cherche à rompre avec l'étranger et revaloriser les cultures indigènes. Ce point aussi constitue un élément de rejet pour Santa Cruz qui tire ses revenus de l'exploitation des hydrocarbures et donc qui est plutôt favorable aux multinationales étrangères et aux méthodes de modernisation occidentales. Ainsi, les réceptions et historiographies sur l'enseignement de l'histoire depuis le retour à la démocratie sont influencées par les opinions politiques des auteurs.

La manière d'étudier l'Amérique latine est aussi source de débats. En effet, en 2000 paraît la Cambridge History of natives peoples, imposant ensemble de travaux de prestigieux chercheurs américains. Suite à cela des historiens et anthropologues français, Serge Gruzinski et Carmen Bernandont ont publié en 2003, dans la revue des annales, de vives critiques à l'égard de ce travail, initiant ainsi un débat qui révèle à la fois des oppositions idéologiques et méthodologiques des chercheurs français et américains. Idéologique d'une part, car la tradition française d'une république à la citoyenneté unifiée constitue le principal foyer de critique du multiculturalisme, à l'inverse des américains dont le système de souveraineté est basé sur les communautés. Opposition méthodologique d'autre part, d'une école française plus axée sur l'analyse sociale qui reproche à l'école américaine de marginaliser les indigènes et de ne pas voir l'aspect social en niant la construction historique sur le long terme et par interaction et réaction avec la colonisation.

Ce débat relève l'un des plus grands défis de l'étude d'une question ayant un rapport aux indigènes, il s'agit de prendre en considération les spécificités de ces peuples sans pour autant ne pas voir les autres facteurs sociaux, et sans les marginaliser.

63 KYMLICKA Will, La citoyenneté multiculturelle, une théorie libérale du droit des minorités, Paris, Éditions de la Découverte, 2001.

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Le travail se structure en trois étapes. Dans un premier temps, il est important de comprendre l'évolution de l'enseignement de l'histoire en Bolivie, surtout à partir de la révolution indigéniste du MNR en 1952. Afin de bien comprendre que la « révolution » éducative d'Evo Morales n'est pas autant en rupture qu'elle le prétend, il faut prendre en compte le développement de la discipline historique et de son enseignement au service de l'état, toujours autour de la question indigène. Il s'agit surtout de connaître le contenu et les fondements des projets éducatifs portés par les réformes éducatives des différents gouvernements.

Ensuite, l'étude du cas de Santa Cruz de la Sierra révèle que l'enseignement est un enjeu crucial de contrôle politique, notamment pour une région dissidente. Il existe donc un grand écart entre l'enseignement de l'histoire présenté dans la loi ASEP et celle appliquée à Santa Cruz de la Sierra, notamment sur le plan de la régionalisation du contenu. L'enseignement de l'histoire est plus que jamais le terrain de lutte entre un gouvernement centralisateur et des intellectuels de l'Orient autonomistes ou fédéralistes.

Enfin, l'étude de l'AIOC guarani de Charagua permet de découvrir l'application de l'enseignement de l'histoire dans les communautés indigènes rurales. Le cas guarani démontre que l'éducation de la loi 070 est avant tout pensée pour les indigènes, mais cette éducation qui vise à contrôler ces populations, présente pour ces dernières des dangers d'exclusions et paradoxalement, d'acculturation.

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