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La relation inflation-chômage en zone CEMACpar Jean-Baptiste IDAGA Université Omar Bongo - Master 2024 |
RésuméEn utilisant une double approche économétrique, à savoir : un modele linéaire dynamique ARDL-MG et un modele non-linéaire à seuil PTR, ce papier explore la relation entre l'inflation et le chomage dans les pays de la Communauté Economique et Monétaire d'Afrique Centrale (CEMAC) sur la période 1994-2022. Les résultats révèlent, d'une part, l'existence d'une relation inverse entre l'inflation et le chomage uniquement à court-terme, lorsqu'on considère l'hétérogénéité structurelle des pays. En d'autre part, la présence de non linéarité dans la relation inflation-chomage, uniquement dans trois pays de l'échantillon, mais aussi l'existence d'un seuil positif et significatif de 4,80%. Ce seuil est considéré de critique car, à ce niveau élevé d'inflation, il n'y a pas de réduction du chomage. Ces résultats impliquent que la pratique des politiques communes n'est pas optimale, ils suggèrent ainsi que les dirigeants de la CEMAC doivent tenir compte des disparités structurelles des pays s'ils veulent mettre en place des mesures communautaires efficaces. De plus, ces résultats invitent chacun des dirigeants à repenser le tissu économique de leurs pays, en augmentant les structures économiques pouvant soutenir durablement la croissance et créer des emplois durables. Mots clés : Inflation, chomage, CEMAC, ARDL, MG, PTR.
AbstractUsing a dual econometric approach, namely: a dynamic linear ARDL-MG model and a nonlinear PTR threshold model, this paper explores the relationship between inflation and unemployment in the countries of the Central African Economic and Monetary Community (CEMAC) over the period 1994-2022. The results reveal, on the one hand, the existence of an inverse relationship between inflation and unemployment only in the short term, when considering the structural heterogeneity of the countries. On the other hand, the presence of non-linearity in the inflation-unemployment relationship, only in three countries in the sample, but also the existence of a positive and significant threshold of 4.80%. This threshold is considered critical because, at this high level of inflation, there is no reduction in unemployment. These results imply that the practice of common policies is not optimal, they thus suggest that CEMAC leaders must take into account the structural disparities of the countries if they want to put in place effective community measures. In addition, these results invite each of the leaders to rethink the economic fabric of their countries, by increasing the economic structures that can sustainably support growth and create sustainable jobs. Keywords: Inflation, unemployment, CEMAC, ARDL, MG, PTR.
INTRODUCTION GENERALE.La persistance1(*) des phénomènes d'inflation et de chômage dans la majorité des économies du monde devient de plus en plus l'une des principales préoccupations des dirigeants de ce siècle. Cette situation de persistance trouve des éléments explicatifs dans les facteurs non seulement antérieurs2(*) mais également actuels, à l'instar de la récente crise sanitaire de Covid-19, les politiques économiques pratiquées et, la montée des tensions géopolitiques. En premier lieu, nous évoquons le choc sismique de la pandémie de Covid-19 qui s'est abattu en 2020, provoquant une perturbation généralisée des chaînes d'approvisionnements mondiales, suivi d'un ralentissement de la production à qui s'associe une montée du chomage dans de nombreuses économies du monde3(*). En second lieu, en réaction à la détresse économique engendrée par la pandémie, plusieurs Banques Centrales ont adopté des politiques économiques accommodantes4(*), conduisant à une augmentation de la masse monétaire à l'échelle mondiale, alimentant ainsi les tensions inflationnistes déjà présentes. Parallèlement, le conflit géopolitique en cours entre la Russie et l'Ukraine, survenu en 2022, n'a juste contribué qu'à amplifier l'inflation déjà en hausse5(*). Au regard de la conjoncture qui s'est abattue sur l'économie mondiale, il nous est convenu de réactualiser le débat de la courbe de Phillips, en particulier, pour le cas des pays de la CEMAC. L'inflation vient du mot latin « inflare », qui signifie « enfler », « gonfler », désignant une hausse durable et continue du niveau général des prix de biens et services dans une économie au cours d'une période donnée. De ce fait, lorsque le prix d'un seul bien ou de quelques biens augmente, il n'y a pas forcément d'inflation car, les prix de tous les autres biens peuvent ne pas bouger, voire diminuer. L'inflation se manifeste, par ailleurs, par une diminution du pouvoir d'achat de la monnaie, ce qui signifie que les consommateurs doivent payer plus pour obtenir les mêmes quantités de biens et services qu'auparavant ; ce qui conduit au phénomène de « vie chère ». Cette derniere est mesurée à l'aide d'indicateurs tels que l'indice des prix à la consommation (IPC), qui suit l'évolution des prix d'un panier de biens et de services représentatif de la consommation courante des ménages. L'IPC est souvent utilisé pour calculer le taux d'inflation, qui représente la variation en pourcentage des prix par rapport à une période de référence. Au niveau de la CEMAC, l'inflation est mesurée par le taux d'accroissement de l'Indice Harmonisé des Prix à la Consommation (IHPC), d'indice de base 100 (période de référence, 2019). Cette harmonisation vise à minimiser le biais du calcul du taux d'inflation au niveau communautaire, qui pourrait directement provenir des IPC nationaux. Selon la définition adoptée en 1982 par le BIT, le chômage renvoie à une situation sur le marché du travail caractérisée par l'absence d'emploi, la recherche active d'emploi et la disponibilité pour occuper un emploi. Ainsi, sont considérées au chômage (ou chômeurs) au sens du BIT, les personnes en âge de travailler (conventionnellement 15 ans ou plus) qui sont « sans travail », « à la recherche d'un travail » et « disponibles pour travailler ». (Blanchard O. et D. Cohen, 2004). Une définition opérationnelle du chômage consiste ainsi à considérer comme chômeurs tous les individus qui sont inscrits au sein de l'organe en charge de les recenser, sauf que cette définition présente certaines limites : (a) tous les chômeurs ne sont pas inscrits, (b) certains travailleurs au noir sont inscrits et (c) les systèmes de prise en charge des chômeurs diffèrent d'un pays à l'autre, ce qui rend délicates les comparaisons internationales. Toutefois, pour ce qui est des économies de la CEMAC, nous avons également ajouté la définition selon laquelle le chômage résulte d'une inadéquation entre formations et emplois. Le chômage se mesure par le taux de chomage qui désigne le rapport en pourcentage du nombre de chômeurs sur la population active totale. Cet indicateur est d'une grande importance car il revêt une dimension à la fois sociale et économique. D'un point de vue économique, le chômage peut être considéré comme une sous-utilisation de la main-d'oeuvre disponible. Cependant, du point de vue social, la montée du chômage est génératrice de la pauvreté, de tensions raciales et de crise sécuritaire à l'origine des importants coûts sociaux et humains (Asseraf-Godrie, 1994 ; Elbaum, 1996 ; Jaradat, 2013 ; Moïse, 2015). Dès lors, il s'impose la nécessité de créer des emplois car elle constitue l'un des piliers majeurs de la consolidation de la paix et de la reconstruction d'un pays (Pana, 2002). La relation inflation-chomage, quant à elle, suggère une certaine possibilité accordée aux décideurs publics d'opérer un choix cohérent entre la réduction du chomage en élevant le niveau d'inflation ou inversement : c'est la courbe de Phillips. Cette étude du lien existant entre l'inflation et le chômage a été au coeur d'une littérature abondante et controversée, mettant en opposition plusieurs économistes des différentes écoles de pensées entre autres : les keynésiens et les libéraux6(*). Les premiers défendent l'idée de l'existence d'une relation « inverse » entre l'inflation et le chômage. En effet, confortés par les données empiriques accumulées jusque dans les années soixante, de nombreux économistes keynésiens vont croire à l'existence d'un compromis « Trade-off » entre l'inflation et le chômage et ce, même à long-terme. Selon ces derniers, une accélération de l'inflation semblerait être le prix à payer pour réduire le taux de chômage (politique de relance), tandis que la désinflation entraînerait une remontée du taux de chômage (politique de rigueur). Les seconds, contrairement aux premiers, se penchent plutôt sur l'absence d'une relation inverse. En effet, en introduisant l'hypothèse des « anticipations » et la dynamique temporelle de l'économie, ces auteurs libéraux vont démontrer qu'il n'existe aucune relation inverse à court terme sauf, quand les agents économiques sont trompés par les autorités monétaires ou quand ils commettent des erreurs d'anticipations des variations des effets des politiques économiques. A long terme, les agents ne sont plus victimes des tromperies et des erreurs d'anticipations, dans cette situation toutes politiques de relance économique se solderaient en un échec. L'arbitrage n'est plus possible entre les variables, la relation devient ainsi « verticale ». C'est le point de vue défendu par les auteurs du courant monétariste et de la nouvelle économie classique (NEC). Toutefois, ces deux (2) écoles de pensées sont en accord sur la nécessité de lutter contre ces phénomènes car, la stabilisation d'une économie passe par le contrôle de ces variables. Sa réussite témoigne de l'efficacité des politiques appliquées (Kaldor, 1960 ; Okun, 1972). La situation des économies de la CEMAC fournit un cadre propice d'analyse à notre sujet. En effet, bien que les pays de la CEMAC présentent un certain nombre de similitude concernant les caractéristiques de leurs économies à savoir : une économie de rente, vulnérable face aux variations du marché extérieur ainsi qu'une insuffisance des structures pouvant pérenniser la croissance économique ; ces pays présentent, cependant, un certain nombre des disparités structurelles qui sont d'ordres démographique, économique et géographique. Ces disparités et problemes structurels auxquels sont sujets les pays de la CEMAC ne leur ont pas épargné des conséquences des précédents chocs, ils ont, au contraire, contribué à accroitre les couts socio-économiques dans les pays. Parmi les couts subits, nous citons entre autres le ralentissement de l'activité productive7(*) associé à une élévation du niveau de chômage et, à un accroissement du niveau d'inflation, le positionnant au-dessus de sa cible de 3%. Il est à noter, toutefois, que les conséquences de ces multiples chocs n'ont pas été vécues de façon homogène dans tous les six pays de la zone. En effet, pour certaines économies de la zone le cout de ces chocs a été plus prononcé sur chômage que l'inflation, tandis que pour d'autres l'effet a été inverse8(*). C'est au regard des disparités structurelles présentes dans cette zone que nos regards se sont portés sur ce champ d'étude, suscitant par la même occasion notre curiosité sur l'efficacité de la pratique des politiques économiques communes dans la zone. Par ailleurs, l'adoption de la politique économique basée sur le ciblage de l'inflation a augmenté la nécessité de mieux comprendre la nature de la relation entre l'inflation et le chômage en zone CEMAC, du fait que l'estimation de la courbe de Phillips est considérée comme un outil pertinent dans la mise en place de cette politique (Tanka et al, 2022). Ainsi, à la lumière de ce qui précède, nous nous interrogeons sur le(s) type(s) de relation que pourrait entretenir l'inflation et le chômage dans les économies de la CEMAC ? Cette étude se fixe, comme objectif principal, d'examiner la nature de la relation inflationchomage afin de présenter aux dirigeants de la CEMAC les possibilités qu'ils ont de lutter contre la montée de ces fléaux par le moyen d'une politique conjoncturelle efficace. En prenant appui sur les critiques libérales adressées à la courbe de Phillips, en particulier celles formulées par le courant monétariste, nous posons les hypothèses de recherche suivantes : Hypothèse 1 : Il existe une relation inverse entre l'inflation et le chômage compatible avec la courbe de Phillips « augmentée », en zone CEMAC. Hypothèse 2 : En CEMAC, la relation inflation-chomage est non linéaire et présente des effets de seuil. Notre travail est structuré comme suit : revue de littérature (Chapitre I), cadre méthodologique de la recherche (Chapitre II) et, estimation des modèles et résultats (Chapitre III).
* 1 La persistance de l'inflation désigne le fait qu'une inflation forte (respectivement faible) observée sur une période est plus susceptible d'être suivie d'une inflation également forte (respectivement faible) à la période suivante. * 2 La crise économique de 1970, l'hyperinflation des années 1990, crise financière de 2008, etc. * 3 L'année 2020 est marquée par une récession économique mondiale soit une baisse de 4,9% en 2020 contre une hausse de 2,9% en 2019 (projections de croissance du FMI). Cette récession n'a pas épargné les économies africaines, elle a entrainé une réduction du taux de croissance réel du PIB du continent de 4,8% en 2021 à 3,8% en 2022 (rapport de la BAD). * 4 La politique économique accommodante est un ensemble de mesures prises par une institution, en contradiction avec les objectifs qui lui sont assignés. * 5 La flambée des prix des produits alimentaires et énergétiques qui s'est succédé en 2022 a entrainé une inflation mondiale d'environ 8,7%, son plus haut niveau (FMI). En 2022, elle s'est située à 5,6% au niveau CEMAC, audessus de la norme communautaire de 3% (Note sur l'inflation des pays de la CEMAC 2023). * 6 Keynésiens : adjectif qui désigne ceux qui, d'une façon ou d'une autre, se réclament de la pensée de Keynes. Comme Keynes, ils défendent l'intervention des pouvoirs publics dans l'économie. On appelle aussi keynésien les théoriciens qui gardent pour l'essentiel le cadre d'analyse Néo-Classique tout en insistant sur les imperfections qui empêchent la réalisation de l'équilibre au sens walrasien. Libéraux : adjectif qui désigne toutes les écoles de pensées qui s'opposent à l'intervention de l'Etat dans l'économie et qui sont favorables au libre jeu du marché pour le rétablissement de l'équilibre. * 7 Dans la zone CEMAC, l'activité économique a reculé, sous l'effet conjugué de la crise sanitaire et ses répercussions sur le secteur productif et la volatilité des cours des matières premières exportées par l'ensemble des pays de la zone. En effet, elle a été de -2,9% en 2020, contre +2,0% en 2019. * 8 Nous dénombrons des niveaux élevés de chômage durant cette période dans certaines économies de la zone : au Gabon 28,8% ; 6,1% au Cameroun ; 22,2% au Congo ; 9,1% en Guinée Eq ; 6,5% en RCA et 1,5% au Tchad (sources : BM et BAD 2021). Sur la même période l'inflation était de 6,3% pour le Cameroun ; 5,6% pour la RCA ; 5,6% pour le Tchad ; 3,0% pour le Congo ; 4,9% pour la Guinée Eq et 4,2% pour le Gabon (source : Note sur l'inflation des pays membre de la CEMAC). |
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