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L'Union européenne et Chypre: autopsie d'un succès inachevé


par Meriem JAMMALI
Université Paris IV Sorbonne - Master Enjeux, conflits, systèmes internatinaux à l'époque moderne et contemporaine 2006
  

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3. Vers l'indépendance

Afin de mettre fin aux hostilités frappant l'île, les Etats-Unis obligent la Grande-Bretagne, la Grèce et la Turquie à se réunir autour de la table des négociations. Ces négociations tripartites ont été couronnées par la signature en février 1959 des accords de Zurich et de Londres39(*), qui stipulent la création d'une République indépendante de Chypre, tout en préservant les intérêts des communautés grecque et turque, et laissent à la Grande-Bretagne la jouissance de ses deux bases militaires. De même, il a été décidé que la République de Chypre devienne membre du Commonwealth40(*). Ainsi, l'objectif stratégique de la Grande-Bretagne visant à sécuriser le flanc sud-est de l'OTAN a-t-il été atteint mais au prix d'une internationalisation de l'île et de sa partition en 1959. Un équilibre fragile est alors établi. La constitution chypriote en reflète la complexité41(*). Elle est plutôt une sorte d'accord boiteux entre les différents acteurs impliqués dans ce différend. De plus, chacun autour de la table de négociation savait que la crise chypriote était planifiée, organisée et gérée par les Britanniques. La constitution a eu pour effet d'entériner la partition du pays en deux ethnies. Elle présente des similitudes avec le système bosniaque de 199542(*). Cependant, il importe de signaler que la constitution chypriote ne définit pas de partition territoriale, celle de Bosnie le fait. Une telle configuration institutionnelle porte en elle même tous les risques de paralysie sinon la partition de l'île. La suite des évènements qui ont secoué l'île va la mettre en lumière. Ainsi les Britanniques ont-ils divisé Nicosie en deux zones distinctes et instauré un couvre-feu dans la majorité grecque. La partition territoriale s'est faite graduellement avec le repli des Chypriotes turcs dans des enclaves après les troubles intercommunautaires de 1963-1964.

4. L'invasion turque : Chypre le martyr

Dès le lendemain de la proclamation de l'indépendance et de la création de la République de Chypre en 1960, la coexistence entre les deux communautés est devenue difficile. Chypre est entrée dans une spirale infernale qu'elle aura le plus grand mal à dominer43(*). Engluée par un différend intercommunautaire sous l'égide de personnalités intransigeantes des deux côtés, Chypre suscite l'intervention de la communauté internationale. A ce stade, nous ne pouvons pas parler de nation chypriote à part entière, dans la mesure où le sentiment d'appartenance à la communauté grecque ou turque est uniquement fondé sur la religion. Ainsi, à titre d'exemple, les programmes d'enseignement sont importés d'Athènes et d'Ankara. Pour les nationalistes grecs, l'indépendance est un moyen pour préparer l'Enosis ; en contrepartie les Turcs cherchent à turquifier la population Chypriote turque. En avril 1963 après les tensions intercommunautaires, les casques bleus de l'ONU débarquent dans l'île pour rester jusqu'à aujourd'hui malgré l'entrée de Chypre dans l'UE.

De plus, le président chypriote, Makarios44(*), voulait procéder à une révision de la constitution afin de réduire les prérogatives de la minorité turque. Mécontente, la Turquie projette d'intervenir en 1964, mais elle se heurta à l'opposition des Etats-Unis qui parviennent à trouver un compromis entre la Turquie et la Grèce45(*). Les négociations intercommunautaires reprirent entre 1968 et 1974.

En 1974, Makarios demanda en vain à la Grèce de rappeler les officiers grecs opérant à Chypre. Cependant, les colonels grecs d'Athènes, alliés des Américains, fomentent, le 15 juillet 1974, un coup d'Etat en vue d'accomplir l'Enosis et d'éliminer le président Makarios, fervent du mouvement des non-alignés, proche du bloc soviétique bien que foncièrement anti-communiste46(*). En effet, dès son élection en 1959, Makarios a engagé une politique internationale de neutralité, pour accroître sa marge de manoeuvre et afin de gagner la sympathie des pays luttant contre le colonialisme. L'EOKA redevient active dans l'île et les affrontements entre communautés reprennent. « Pour se protéger de l'ingérence de la Grèce et de la pression de la Turquie, Makarios emboîta le pas aux dirigeants égyptien et libyen, Gamal Abdel Nasser et Muammar Khadafi, en s'alliant avec les éléments extrémistes des pays non-alignés. Par ailleurs, et surtout après la prise de pouvoir de la junte militaire à Athènes en 1967, Makarios rechercha de plus en plus l'appui des communistes chypriotes contre les machinations du continent. »47(*). A vrai dire, l'intervention des colonels grecs répond à un double objectif : mettre fin au non-alignement de l'île et à son penchant vers l'URSS, ce qui aurait pu constituer un danger pour les bases stratégiques de l'OTAN, et réaliser l'Enosis avec la Grèce. Makarios était ainsi devenu la bête noire des Américains hostiles à l'instauration d'un « Cuba méditerranéen » et qui voulaient à tout prix le chasser du pouvoir. D'ailleurs Henry Kissinger ne cachait pas son antipathie vis-à-vis de ce dernier. Il le décrit comme « encombrant » : «  Nous n'avons jamais cru une minute qu'il était le « Castro de Chypre »48(*) et, à vrai dire, si l'on nous en avait laissé le choix, il n'y aurait pas eu de coup d'Etat, et nous aurions coexisté avec lui sans problème. Ce n'était pas une question de coexistence ; nous ne le jugions pas spécialement antiaméricain. Son grand défaut, s'il en a un, est que ses talents sont trop grands pour les limites de son île et qu'il pouvait de ce fait être tenté de jouer sur un registre déstabilisant - non pour nous, mais pour les autres parties intéressées à la question de Chypre ».49(*)

Les évènements s'accélèrent toutefois lorsque l'armée turque riposte immédiatement. Le débarquement des militaires turcs en été 1974 a provoqué la fuite des putschistes, la chute de la junte militaire en Grèce et le retour de Makarios de l'exil. La Turquie occupe de ce fait la partie nord de l'île (soit 38% du territoire) et expulsent vers le sud environ 200 000 Grecs. Les Chypriotes turcs vivant au sud se réfugient en zone nord. Les massacres continuent jusqu'au cessez-le-feu du 16 août 1974. L'occupation turque s'est poursuivie jusqu'à aujourd'hui. C'est une question géostratégique cruciale pour la Turquie. Le rattachement de l'île à la Grèce priverait la Turquie de l'accès à la Méditerranée et l'encerclement des côtes anatoliennes par un chapelet d'îles toutes grecques.

L'invasion turque a été condamnée par la société internationale50(*). Les différentes résolutions de l'ONU ont invité la Turquie au retour des réfugiés et à respecter la charte des droits de l'Homme. Consciente de son poids géostratégique et comptant sur son alliance avec les Etats-Unis, la Turquie a toujours ignoré les résolutions de l'ONU.

* 39 Voir annexe accords de Londres et de Zurich.

* 40 Guide de l'Europe : 2000/ 2001,élargissement de l'Union européenne, p. 319

* 41 Voir Annexe ( la constitution chypriote).

* 42 Avec les accords de Dayton de 1995, la république de Bosnie-Herzégovine est divisée en deux entités politiques distinctes : la Fédération de la Bosnie-herzégovine qui regroupe les Croates et les Bosniaques musulmans et d'autre part la Republica Srpska (République serbe de Bosnie) constituée par les Serbes orthodoxes.

* 43 PONS (F), «A qui profitera l'élargissement ? , in Politique internationale, n° 98, hiver 2002, passim.

* 44 Makarios : Evêque de Kition en 1948, il milite pour le rattachement de Chypre à la Grèce (Enosis). Il est élu en 1950 archevêque et ethnarque (chef suprême) de l'île, et il n'a jamais cessé dès lors de réclamer pour celle-ci le droit de l'autodétermination. Déporté par les Britanniques aux îles Seychelles, il regagne Chypre au moment de l'indépendance et devient président de la République en 1959. Il ne réussit pas à éviter les crises graves entre Grecs et Turcs. En 1974, il est renversé à la suite d'un coup d'Etat de la grade nationale commanditée par le régime des colonels qui gouvernent la Grèce. Il revient au pouvoir au bout de quelques mois, mais entre-temps, les Turcs ont occupé près de la moitié du territoire chypriote et l'ethnarque ne pouvait plus exercer son autorité que sur la partie qui était restée entre les mains des Grecs.

* 45 KISSINGER (H), Loc.cit., passim.

* 46 Ibid., p. 175.

* 47 Ibid. passim.

* 48 Cette comparaison avec Fidel Castro fait allusion à la politique pro-soviétique du régime castriste depuis les années 60.

* 49 KISSINGER (H), Loc. cit., p. 175.

* 50 Voir Annexe : la Résolution du Conseil de sécurité de l'ONU relative à l'invasion turque.

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