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Un champ scientifique à l'épreuve de la Seconde guerre mondiale les revues de géographie françaises de 1936 à 1945

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par Laurent Beauguitte
Université Paris 7 - Master 1 2007
  

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2.3. Urbanisation et industrialisation à outrance ?

« Le développement des villes domine tous les phénomènes démographiques de notre époque »,

Léon Aufrère, 1936, p.465.

« C'est autour d'une ville que se cristallise aujourd'hui toute région »,

Georges Chabot, 1941, La Bourgogne, p.213

La méthode retenue a une nouvelle fois été exclusivement qualitative : j'ai relevé les termes utilisés pour évoquer les villes et les industries. Il est certes plus aisé de constituer une classe d'articles « géographie urbaine et industrielle » qu'une classe d'articles « géographie rurale ». Pourtant, là encore, j'ai abandonné ma tentative de quantification. La définition des critères d'inclusion permet de prouver, au choix, que la place de cette branche diminue, qu'elle augmente ou encore qu'elle reste stable durant la période. Il suffit d'inclure ou non les chroniques et les notes, d'exclure ou non les articles liés à l'approvisionnement ou aux transports. Un alignement de citations me paraît donc intellectuellement plus honnête, malgré l'aspect peu convaincant de la démarche.

La légende d'une géographie urbaine dont la montée serait « perceptible à partir de 1955 » (Claval, Sanguin, 1996, p.9) a été clairement réfutée par Marie-Claire Robic qui note un tel regain dans les années 30 (Robic, 2003, p.117-122). Les géographes des années 1930 et 1940 s'intéressent aux villes, à leurs aires d'influence, à la façon dont elles polarisent l'espace régional. Et lorsqu'un auteur néglige l'étude des villes dans un ouvrage ou une thèse, les chroniqueurs le regrettent systématiquement. Ainsi, chroniquant un ouvrage sur la Méditerranée, Albert Demangeon écrit « personne ne se consolera de ne pas trouver, dans cet excellent livre, un chapitre sur les villes » (Demangeon, 1937, p.308). Maurice Pardé, chroniquant un ouvrage sur la géographie des montagnes, s'étonne : « des faits capitaux comme l'activité industrielle, ou les voies de communication, sont passés sous silence [...] Enfin l'auteur paraît oublier qu'il existe dans les montagnes des villes » (Pardé, 1938, p.630). Et lorsque André Allix publie un compte rendu globalement élogieux de la thèse de Lucien Gachon, il « s'étonne du silence fait sur les rapports avec Paris, Lyon, voire même Clermont-ferrand à 35 km » (Allix, 1943a, p.101).

Si les géographes soulignent fortement l'archaïsme de l'habitat rural traditionnel, ils insistent de façon identique sur les dangers de la ville ancienne. Dans les articles, l'opposition est systématique entre les miasmes des quartiers centraux et le caractère hygiénique des quartiers périphériques récents. Les quartiers centraux de Limoges sont « malsains », les rues y sont « encombrées d'immondices et d'eaux stagnantes », certains endroits étant décrits comme des « foyers d'épidémie » (Perrier, 1938, p.369-372). Le centre de Toulouse est marqué par « l'étroitesse des cours, l'absence de soleil, voire de lumière, aux étages inférieurs », les appartements y sont humides et manquent de confort, « bon nombre de ces vieilles maisons sont des taudis » (Coppolani, 1942, p.30). Le développement de Marseille pose de « redoutables problèmes d'hygiène et de logement, de circulation » (Pierrein, 1939, p.332). Les transformations des vieux centres villes sont systématiquement décrites de façon positive, excepté chez Jean Coppolani qui maugrée à longueur de pages sur presque tous les aspects architecturaux en usage depuis la fin du XVIIIe siècle.

Quant au développement des cités ouvrières, il fait l'objet de descriptions élogieuses : « maisons ouvrières modernes, propres et saines, accompagnées d'un petit jardin » (Coppolani, 1942, p.52), « constructions coquettes [qui apportent] un cachet de propreté et d'aisance » (Pradalié, 1936, p.56) « partout s'étendent ces faubourgs neufs, plein de jeunesse et de gaîté, avec leurs maisons coquettes et confortables dans les jardins fleuris » (Soulas, 1938, p.323). Cette dernière citation est de l'auteur le plus urbanophile de l'époque, avec Léon Aufrère. Jean Soulas conclut un article de 1939 de la façon suivante : « car chaque jour voit un peu plus la mer des maisons envahir le paysage au détriment du champ et de la forêt. L'heure du retour à la terre n'est pas encore venue » (Soulas, 1939, p.471).

Les seuls exemples trouvés d'un discours anti-urbain l'ont été dans deux articles d'Albert Demangeon. Dans un compte rendu d'ouvrage, il résume les conclusions de l'auteur et écrit :

« l'urbanisation démesurée, due à l'industrialisation, a compromis l'équilibre social en beaucoup de pays d'Europe : dislocation de la famille, déracinement d'une masse de ruraux, affaiblissement des habitudes propriétaires et individualistes des paysans. N'est-il pas à souhaiter, demande Mr H. Decugis, que, par réaction contre les excès de la grande industrie et de l'agglomération urbaine, on cherche à consolider ou à reconstituer les sociétés rurales ? » (Demangeon, 1938a, p.61).

Le fait de s'abriter derrière la question de l'auteur cache mal la pensée d'Albert Demangeon qui signale quelques mois plus tard qu'avant la guerre, l'Allemagne était un pays « purement industriel » donc « économiquement déséquilibré » et que depuis 1933, les dirigeants allemands ont pris une « remarquable série de mesures pour restaurer l'agriculture » (Demangeon, 1938b, p.119). Mais le développement des villes l'inquiète surtout parce qu'il ne s'accompagne pas d'une modernisation suffisante des campagnes, et notamment des campagnes françaises.

En ce qui concerne le regard porté sur l'industrie, il est unanimement élogieux. Les adjectifs et les formules employés illustrent ce phénomène : « gigantesques hangars », « usine monumentale », « armée de grues » (Cottier, 1936, p.248) ; « ruche industrielle », « essor inouï [des industries] », « industrie trépidante » (Arbos, 1943, p.266-267) ; « « grandes usines [...] belles réalisations [...] ces usines sont parmi les plus considérables de France » (Faucher et al., 1941, p.108). La houille blanche est particulièrement mise en valeur : « magnifique lac artificiel », « ensemble impressionnant d'usines », « aménagement hydro-électrique remarquable » (Faucher, 1940, p.74-75). Citons enfin Raoul Blanchard, à propos d'une ville canadienne : « les vrais monuments ici, ce sont les usines, bâties pour la plupart avec soin, souvent agréables à voir avec leurs pelouses [...] [elles] dressent leurs formes amples et éclatantes jusqu'au milieu des quartiers les plus pauvres » (Blanchard, 1936, p.178). Si les bâtiments et les réalisations matérielles sont l'objet de commentaires élogieux, c'est le cas également pour les effets de l'industrie sur la région environnante. « Là où l'industrie prospère, elle retient les hommes [...] elle attire les étrangers » (Jorré, 1938, p.129). « L'industrie nouvelle retient la population [...], introduit des habitudes d'hygiène et même de confort dans une région qui les ignorait [...] L'industrie électrique transforme jusqu'au paysage et parfois l'embellit » (Taillefer, 1939, p.257-258). Quant au retour à des formes plus traditionnelles, le sujet n'est abordé que de façon exceptionnelle, sans doute parce qu'il n'est pas plus crédible que le retour à la terre. Rappelons que dès 1920, Albert Demangeon écrivait : « Il est difficile d'admettre que la restauration des petites industries puisse avoir une grande portée économique. On peut regretter leur déclin qui a été une cause puissante d'exode rural [...] L'avenir est à la production mécanique, à l'américaine ; il faut produire en masse, par séries » (Demangeon, 1975, p.301-302). Presque vingt ans plus tard, le ton est sans appel : « plus chimérique encore est l'espoir d'un retour à l'industrie familiale et artisanale » (Veyret-Verner, 1939, p.645).

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