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Anthropologie de la violence chez Hegel

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par Mory THIAM
Université Cheikh Anta Diop de Dakar - Maitrise 2008
  

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CHAPITRE II : Le drame de l'histoire universelle et le rôle des grands hommes

L'interprétation du rôle de la violence dans l'évolution de l'histoire de l'humanité s'est faite, pour une grande part, de façon négative, si nous parcourons les textes philosophiques. Pour la plupart des penseurs, le seul rôle qu'elle pourrait y jouer, ce serait la dégradation ou l'avilissement de l'homme. En effet, pour eux, l'exercice de la violence est le signe d'une décadence de la race humaine. Une telle idée est renforcée par la forte conviction que la violence est une catégorie de l'animalité.

C'est d'une vision totalement opposée à celle-ci que Hegel partira dans sa position sur la question de l'évolution de l'humanité. En effet, son objectif, dans les Leçons sur la philosophie de l'histoire, est de montrer le rôle constructif que la violence a joué dans la marche de l'histoire universelle. Pour saisir la pertinence d'une telle orientation, il nous faut, au préalable, cerner l'originalité de la philosophie hégélienne de l'histoire. Celle-ci se manifeste dans deux thèses fondamentales : la première est que, pour Hegel, il n'ya qu'une seule histoire c'est celle de l'humanité toutes entière qu'il appelle histoire universelle. Ce qui justifie la nécessité d'une telle unité c'est que l'histoire de l'humanité toute entière est guidée par la raison universelle, par conséquent l'histoire d'un peuple donnée n'est qu'une scène de cette histoire universelle.

Il affirme à ce propos que « le point de vue général de l'histoire philosophique n'est pas abstraitement général, mais concret et éminemment actuel parce qu'il est l'Esprit qui demeure éternellement auprès de lui-même et ignore le passé. Semblable à Mercure le conducteur des âmes, l'Idée est en vérité ce qui mène les peuples et le monde, et c'est l'Esprit, sa volonté raisonnable et nécessaire, qui a guidé et continue de guider les évènements du monde. Apprendre à connaître l'Esprit dans son rôle de guide : tel est le but que nous proposons ici »85. Il ressort de cette affirmation de Hegel que tout le sens de sa philosophie de l'histoire réside dans le déploiement de l'Esprit Universel, dans ce que ce dernier porte en lui comme objectif, comme caractéristique et comme artifice.

85G. W. F. Hegel, La raison dans l'histoire, trad. Kostas Papaioannou, Paris : 10/18, 2006, p. 39.

La détermination de la place de la violence dans la marche de l'histoire chez Hegel nécessite donc la compréhension de son rôle dans l'affirmation de l'esprit universel. Mais ce rôle, à son tour, ne peut être bien saisi que lorsqu'il est mis en rapport avec l'idée (qui constitue la deuxième thèse qui fait l'originalité de la philosophie de l'histoire de Hegel) que l'histoire a une fin.

Le concept de << fin >> est à comprendre dans sa double acception : d'abord dans le sens de la terminaison, de l'apothéose ; et c'est là le sens de sa fameuse thèse de la fin de l'histoire. Ensuite, dans le sens de la finalité, d'un objectif, d'un but à atteindre. Notre préoccupation n'est pas de traiter de la question de la fin de l'histoire au sens d'une apothéose, mais bien du but que s'est fixé l'Esprit Universel et des moyens qu'il met en oeuvre pour l'atteindre. L'importance des moyens que l'esprit universel va utiliser dépendra de la valeur du but qu'il se sera fixé.

Considérons d'abord le but de l'histoire universelle : pour Hegel, << l'histoire universelle n'est pas autre chose que l'évolution du principe de liberté ».86 En d'autres termes, l'objectif de l'histoire, c'est de réaliser la liberté de toute l'humanité. Cet objectif apparaît, chez Hegel, comme quelque chose de fondamentale car la liberté est loin d'être une contingence dans l'existence humaine, elle la condition même de l'affirmation de notre humanité. Par conséquent, il est possible de dire que l'histoire n'est pas autre chose que le processus d'affirmation de notre humanité.

On comprend alors pourquoi Hegel nie l'historicité de la nature car toute idée de liberté est à exclure du fonctionnement de celle ci. La conséquence qui en découle nécessairement, c'est que si le sujet humain n'est pas libre, son humanité n'est pas effective, elle n'est que supposée. Il rejoint du coup Jean Jacques Rousseau qui pense que << renoncer à sa liberté c'est renoncer à sa qualité d'homme, aux droits de l'humanité et même à ses devoirs >>87. L'accession à la liberté apparaît donc ainsi comme ce vers quoi tend l'humanité tout entière pour être conforme à son concept.

86 G. W. F. Hegel, Leçons sur la philosophie de l'histoire, Trad. J. Gibelin, Paris : Vrin, 1970, p. 346.

87 J. J. Rousseau, Le contrat social, extraits, Paris, Larousse, 1995, p. 22.

Mais, il convient de souligner la différence de perspective entre Rousseau et Hegel, sur la problématique de la liberté. Il est vrai que tous les deux reconnaissent que la liberté est au fondement de notre humanité, mais chez Rousseau l'accession à la liberté est une affaire de sujet individuel, alors que chez Hegel il n'y a de liberté que lorsque celle-ci est reconnue universellement. Mais cela n'empêche pas pour autant la convergence de vue sur un autre aspect aussi fondamental : c'est l'idée que la liberté, malgré son caractère fondamental, n'est pas toujours effective dans l'histoire.

Il est vrai qu'on pourrait être tenté de croire qu'à cause du caractère fondamental de la liberté dans l'affirmation de notre humanité, celle-ci serait une donnée immédiate. Mais en réalité, l'histoire de l'humanité a montré que la liberté est loin d'être une chose acquise d'avance. C'est d'ailleurs ce qui apparaît dans le découpage que Hegel fait de l'histoire universelle. En effet, dans ses Leçons sur la philosophie de l'histoire, Hegel présente l'histoire universelle en quatre étapes : le monde oriental, le monde romain, le monde grec et le monde germanique. Il assigne à chacune de ces civilisations une mission de l'histoire universelle qu'il se charge de remplir avant de passer le flambeau à une autre. Il affirme d'ailleurs que << dans l'histoire, un peuple ne peut dominer qu'une seule fois parce que, dans le processus de l'Esprit un peuple ne peut se charger que d`une seule mission »88.

La pertinence de ce découpage se fonde sur le rythme d'évolution du concept de liberté. Dans la mesure où le but de l'histoire ce n'est rien d'autre que la réalisation du principe de liberté, l'histoire de l'humanité ne peut connaître une évolution que dans la mesure où la liberté de tous s'acquiert de plus en plus. C'est d'ailleurs pourquoi Hegel considère que le premier stade de l'histoire est incarné par le peuple dont l'organisation politique n'accorde la reconnaissance de la liberté qu'à une très faible minorité, ou pire, qu'à une seule personne : le souverain, et c'est le cas pour la Chine.

Hegel dit, en effet, qu'en Chine << le centre autour duquel tout tourne et vers lequel tout revient, c'est l'empereur ; c'est de lui que dépend donc le bien du pays et du peuple »89. Il est

88 G. W. F. Hegel, La raison dans l'histoire, trad. Kostas Papaioannou, Paris : 10/18, 2006, pp. 211-212.

89 G. W. F. Hegel, Leçons sur la philosophie de l'histoire, Trad. J. Gibelin, Paris : Vrin, 1970, p. 100.

donc manifeste qu'en Chine, la liberté n'est nullement effective car, pour Hegel, là où une seule personne est libre il n'y a pas de liberté même pour celui qui se croit libre.

Pour donner les raisons d'une telle absence de liberté, Hegel nous dit qu'elle est fondée sur le fait que << l'empereur parle avec majesté et une bonté, une délicatesse paternelle au peuple qui cependant n'a vis-à-vis de soi-même qu'un sentiment personnel de la pire sorte, et ne pense être né que pour trainer le char de la puissance de la majesté impériale >>90.

Ce qui rend difficile l'expression de la liberté de tous, c'est que, ceux dont la liberté est niée, et du même coup l'humanité aussi, ne prennent pas conscience de la situation de décadence dans laquelle ils se trouvent. C'est là la preuve que la liberté est un principe mais qui n'est pas toujours effectif dans toute l'histoire de l'humanité. C'est d'ailleurs, ce qui apparaît dans cette fameuse affirmation de Rousseau : << l'homme est né libre mais partout il est dans les fers, tel se croit maître des autres qui ne se laisse pas d'être plus esclave qu'eux >>91. L'effectivité de la liberté nécessite d'abord la prise de conscience de son caractère fondamental, laquelle prise de conscience doit nécessairement avoir lieu, chez Hegel, parce que l'Esprit Universel doit nécessairement atteindre son but.

Mais il faut dire que cette prise de conscience sonne comme une menace dans l'oreille du souverain qui aimerait bien continuer à garder tous les privilèges que lui accorde l'oppression, et tentera forcément de les défendre. La conséquence est que la liberté universelle ne s'obtient pas gratuitement : c'est au bout d'un combat entre celui dont la liberté est niée et celui qui la nie, qu'elle sera effectivement reconnue. Autrement dit, la violence devient une nécessité absolue dans l'histoire universelle puisque c'est par ce seul biais que l'objectif de l'Esprit sera atteint.

Par conséquent l'histoire universelle n'est pas un hôtel mais plutôt un autel pour l'Esprit. C'est ce que nous pouvons lire dans ce passage de La raison dans l'histoire de Hegel : << l'histoire nous apparaît comme l'autel oil ont été sacrifiés le bonheur des peuples, la sagesse des Etats et la vertu des individus >>92. Il apparaît clairement ici que le mouvement de l'histoire s'effectue, selon Hegel, sur la base d'une logique de rupture et de conflit. En effet,

90G. W. F. Hegel, Op. Cit., p. 107.

91 J. J. Rousseau, Le contrat social, extraits, Paris, Larousse, 1995, p. 22.

92 G. W. F. Hegel, Leçons sur la philosophie de l'histoire, Trad. J. Gibelin, Paris : Vrin, 1970, p. 103.

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dans les Leçons sur la philosophie de l'histoire, il présente un mouvement de l'histoire de l'humanité qui est loin d'être linéaire mais plutôt sinusoïdale, c'est-à-dire faite d'apogées et de déclins.

Cette présentation du cours de l'histoire par Hegel trouve sa justification dans l'idée que la liberté qui en est la fin ultime ne peut se réaliser que sous la forme d'une communauté universelle. Ainsi, à chaque moment de l'histoire, un peuple incarne un niveau d'évolution de cette quête de liberté qui ne peut être effective que comme catégorie commune à tout un peuple. Et donc il apparaît clairement que l'Esprit Universel confie tous ses desseins et ses intentions à un peuple qui est le mieux à même de présider à la destinée de l'humanité toute entière. C'est ce qui fait dire à Jaques d'Hondt qu' « à chaque époque, un peuple plus valeureux guide jusqu'à la prochaine étape le cortège des nations »93. Dans la mesure où tout passage d'un niveau d'évolution à un autre implique une rupture, un divorce d'avec ce qu'a été, le cours de l'histoire passe nécessairement par la rupture d'avec le peuple qui a incarné le stade précédent, laquelle rupture est synonyme d'anéantissement.

Par conséquent le passage vers un stade supérieur incarné par un autre peuple s'effectue forcément par le massacre du peuple qui a incarné le stade précédent. C'est d'ailleurs un tel massacre que décrit Hegel dans le passage du monde romain au monde grec, en disant : « Des révoltes des généraux des empereurs reversées par eux et par les intrigues des courtisans, l'assassinat ou l'emprisonnement des empereurs par leurs propres épouses, et leurs propres fils, les femmes s'adonnant à toute les débauches et à toutes les infamies, tels sont les spectacles que l'histoire fait passer ici devant nos yeux, jusqu'à ce qu'enfin l'édifice caduc de l'empire romain d'orient fut abattu par l'énergie des turcs vers le milieu du XV ème siècle (1453) »94.

La manière dont s'est effectué ce passage ne relève pas de la simple contingence puisque c'est là que réside la loi d'évolution de l'histoire. Mais il faut entendre cette dernière au sens d'une nécessité qui est dictée par l'Esprit Universelle lui-même. La principale conséquence qu'il en tire est que l'histoire de l'humanité est un long chemin de croix, un drame permanent que le

93 D'Hondt, J. Hegel philosophe de l'histoire vivante, Paris, PUF, 1966, p 350.

94G. W. F. Hegel, Leçons sur la philosophie de l'histoire, Trad. J. Gibelin, Paris : Vrin, 1970, p. 262.

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sujet historique, l'homme, doit vivre s'il veut en réaliser le but ultime qu'est l'accession à la liberté.

Il serait peut être pertinent d'objecter à Hegel que l'histoire de l'humanité n'est pas seulement le récit des guerres et des massacres perpétrés par les hommes. En réalité, Hegel lui-même en est conscient, mais cela n'empêche pas qu'il fasse de la violence la condition d'évolution de l'histoire. S'il s'accroche tant à cette idée, c'est qu'il considère que << l'histoire n'est pas le lieu de la félicité. Les périodes de bonheur y sont ses pages blanches »95. En d'autres termes, Hegel ne nie pas l'existence de périodes de jouissance dans l'histoire de l'humanité, mais il considère que durant cette période, l'humanité n'évolue pas dans sa quête de liberté. L'humanité ne produit rien tant qu'elle reste dans une situation de quiétude et de simple jouissance. La preuve est que tous les grands bouleversements de l'humanité sont intervenus après des périodes de conflit.

Et il faut dire que si nous observons bien le cours de l'histoire de l'humanité, il est impossible de nier l'importance de la violence dans le progrès. Et plus encore, pour Hegel, c'est la source même du progrès. On comprend dès lors toute la fascination que Hegel à éprouvée lors de la révolution française de 1789. Il est donc évident que, si l'humanité aspire au progrès, elle doit chercher à réaliser de grands bouleversements parce que c'est ainsi qu'elle peut facilement l'atteindre.

Et il en découle que, du moment où l'homme ne se distingue de l'animal que par sa capacité à s'inscrire dans une démarche de progrès, la définition même de l'homme exige la prise en compte du rôle de la violence dans toutes ses oeuvres, puisque c'est par elle qu'elle va se faire. Georges Sorel mentionnera à ce sujet que << la légende du juif errant est le symbole des plus hautes aspirations de l'humanité, condamnée à toujours marcher sans connaître le repos »96.

Si donc le progrès de l'humanité exclut toute idée de quiétude et de paresse, ses véritables
acteurs seront ceux qui se seront le plus investis pour la cause de l'humanité. C'est justement
là que réside, selon Hegel, la différence entre les hommes, c'est-à-dire dans l'acceptation de

95 G. W. F. Hegel, La raison dans l'histoire, trad. Kostas Papaioannou, Paris : 10/18, 2006, p. 116.

96 G. Sorel, réflexions sur la violence, Paris, Marcel Rivière, 1950, p. 24.

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la souffrance et du combat comme catégorie essentiel de la vie. Et c'est à ceux qui auront accepté d'exercer ou de subir la violence, pour défendre une cause à portée universelle, qu'il accordera un traitement spécial dans son système. Ce sont ceux qu'il nomme « les grands hommes » qui peuvent transformer le cours de l'histoire.

Mais, pour pouvoir transformer le cours de l'histoire, il faut, pour Hegel, être capable d'incarner l'unité d'un groupe d'individus. En d'autres termes, le premier critère qu'un être humain doit remplir pour atteindre le statut de << grand homme », c'est de pouvoir faire l'unanimité autour de sa propre personne. Nous avons vu précédemment que l'Esprit Universel confiait ses missions à des peuples, mais ces peuples eux mêmes chargent à des hommes qui doivent les diriger de remplir la mission que l'Esprit leur avait confiée. Tout se passe comme si en confiant à un peuple une mission, l'Esprit Universel visait en fait les hommes qui le dirigent. Et c'est donc fort légitimement que Hegel accorde le titre de grand

homme en premier lieu, aux leaders qui ont su guider la destinée de leur peuple. << C'est ainsique [nous dit-il] tous les Etats on été fondés par le pouvoir éminent de grands hommes, non

par la force physique, car plusieurs individus sont plus forts qu'un seul. Mais le grand homme a quelque chose dans ses traits que les autres peuvent appeler leur maître »97.

Ce qui fait donc un grand homme ce n'est non pas une utilisation aveugle de la violence comme moyen d'expression, mais plutôt la capacité d'incarner une mission de l'Esprit Absolu à travers ce qu'il a de plus grand à réaliser. Le grand homme est alors, pour Hegel, un agent que l'Esprit Absolu utilise pour réaliser ses desseins. Mais, en réalité cette situation d'agent de l'Esprit Absolu, le grand homme n'en a pas conscience. Lorsqu'il agit, il croit donc agir pour son propre compte, mais en fait, il réalise toujours une idée de l'Esprit qui le dépasse en tant qu'individualité.

Tout se passe comme si le grand homme se trompait lui-même, ou plutôt, s'il se faisait avoir par l'Esprit Absolu, qui lui confie une mission qu'il ne peut par lui-même réaliser. Ce n'est

97G. W. F. Hegel, La philosophie de l'esprit de la realphilosophie, Trad. Guy Planty-Bonjour, paris, PUF, 1982, p. 107.

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que lorsque le but que l'Esprit Universel s'était fixé se réalise, qu'il apparaît au grand jour comme étant en réalité la main invisible derrière tous les actes des grands hommes. C'est pourquoi Jaques d'Hondt affirme que « les acteurs de l'histoire sacrifient leur individualité et déposent dans l'évènement ce qu'ils ont d'universel »98. Le sacrifice dont il est question ici ne découle pas de la volonté du sujet de servir l'Universel, le grand homme pense agir pou son propre compte. Il ne sait donc pas qu'au cours de l'histoire, l'Esprit Universel est une taupe.

Il découle de tout ceci que les grands hommes ne sont pas conscients de la valeur historique de la violence qu'ils sont en train d'exercer sur les autres. C'est par exemple, une telle cécité devant le sens des évènements qui atteint Oedipe qui en tuant son père ne se rendait pas compte qu'il accomplissait son destin. C'est pourquoi Hegel affirme à propos de ce récit que << l'effectivité garde donc cachée en elle l'autre coté, celui qui est étranger au savoir, et elle ne se montre pas à la conscience telle qu'elle est en soi et pour soi. -Au fils il ne montre pas son père dans son offenseur qui tue- elle ne montre pas la mère dans la reine qu'il prend pour femme. Guettant la conscience de soi éthique se tient donc une puissance ténébreuse qui fait irruption quand l'opération a lieu »99.

Mais OEdipe étant un personnage mythique, un autre exemple (d'un personnage historique) nous semble plus pertinent : il s'agit de l'assassinat de César. En effet, quand Romulus assassine César, il croit atteindre un objectif personnel, en réalité, ce qu'il ne sait pas c'est qu'il vient de réaliser une des exigences de l'Esprit Absolu, à savoir le passage de la Monarchie à la République. Il a donc réalisé sans le savoir une idée qui le dépasse c'est-à-dire la République.

C'est un tel procédé que Hegel nomme la ruse de la raison qu'il définissait en ces termes : << on peut appeler ruse de la raison le fait qu'elle laisse agir à sa place les passions, en sorte que c'est seulement le moyen par lequel elle parvient à l'existence qui éprouve des pertes et subit des dommages »100. Mais le fait que la raison universelle utilise les passions des grands hommes pour se réaliser, n'enlève en rien le mérite de ces derniers. En effet, il est vrai qu'ils

98 D'Hondt, J. Hegel philosophe de l'histoire vivante, Paris, PUF, 1966, p 404.

99 G. W. F. Hegel, Phénoménologie de l'esprit, T. 2, trad. Jean Hyppolite, Paris, Aubier, 1941, p. 36. 100G. W. F. Hegel, La raison dans l'histoire, trad. Kostas Papaioannou, Paris : 10/18, 2006, p. 129.

ne sont pas conscients de la valeur historique de leurs actes, mais ils sont conscients du fait qu'ils doivent affronter la violence pour atteindre les buts qu'ils se sont fixés ; et ils n'ont pas reculé devant les difficultés.

Autrement dit, ils ont, à l'image du maître dans la lutte pour la reconnaissance, préféré la mort plutôt que de ne pas réaliser le principe de liberté pour leur peuple. Hegel dira à propos de ces grands hommes qu' « ils n'ont pas voulu trouver le bonheur, mais atteindre leur but, et ce but, ils l'on atteint par un labeur pénible. [...] Ce n'est pas le bonheur qu'ils ont choisi, mais la peine, le combat et le travail pour leur but. [...] Les grands ne furent grands que parce qu'ils ont été malheureux »101.

On comprend dès lors toute l'admiration que Hegel a pour les grandes figures de l'histoire, comme Jules César ou Napoléon à propos duquel il disait « j'ai vu l'Esprit du monde à cheval ». Il est alors manifeste que tout dans l'action du grand homme relève de l'exercice de la violence. Et cela apparaît nettement lorsqu'il s'agit des héros qui ont incarné l'esprit de leur peuple autant dans la politique intérieure que dans la politique extérieure. Hegel tente ainsi de justifier la tyrannie comme étant une pratique nécessaire à la stabilisation du corps politique. Il établit donc une distinction entre le despotisme et la tyrannie. Les deux formes d'organisation politique ont ceci de commun qu'elles s'expriment par une violence exercée par le souverain sur son peuple. Mais alors que, dans le despotisme, la violence est injuste et superflue, dans la tyrannie, la violence est nécessaire et justifié.

C'est pourquoi il affirme à propos de cette forme de violence que « ce pouvoir n'est pas le despotisme mais la tyrannie, pure domination épouvantable, mais elle est nécessaire et juste dans la mesure oil elle constitue et conserve l'Etat en tant qu'il est cet individu effectif »102. Il apparaît nettement ici que Hegel ne justifie pas n'importe quelle forme de violence dans l'exercice du pouvoir politique. Il ne cautionne l'utilisation de la violence par le tyran que lorsque celle-ci est nécessaire ; c'est-à-dire lorsqu'elle permet de conserver l'unité politique et d'obliger tout le monde à se conformer au but commun qui est la défense de l'Etat. Il est

101 G. W. F. Hegel, Op. Cit., p. 124.

102G. W. F. Hegel, La philosophie de l'esprit de la realphilosophie, Trad. Guy Planty-Bonjour, paris, PUF, 1982, p. 107.

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alors évident que ce n'est pas n'importe quelle forme de violence qui élève l'homme à l'universel.

Même s'il est vrai, comme nous l'avons montré précédemment, que la violence est au fondement de l'affirmation de notre humanité, il n'en demeure pas moins vrai que, chez Hegel, seule la violence constructive peut faire la grandeur d'un homme. Et cette violence constructive est celle qui est au service de l'acquisition de la liberté et qui joue ainsi un rôle positif dans l'histoire. Par conséquent, tout exercice de la violence qui ne viserait que la simple destruction serait malsain. C'est d'ailleurs la raison pour laquelle il fustige les comportements des despotes orientaux. Décrivant la situation qui prévaut en orient, il dira : «le suicide, comme oeuvre de vengeance, l'exposition des enfants comme fait ordinaire et journalier, voilà ce qui montre le peu de considération que l'on a pour soi même et pour l'homme »103.

Il ne s'agit donc guère ici d'une tyrannie au service de la cause de l'humanité, ce qu'on pourrait appeler autrement une tyrannie de l'universel ; mais plutôt d'un despotisme qui n'a pas pour autre but que de renforcer les pouvoirs du seul souverain. C'est donc une forme de gouvernement où la liberté du souverain est la seule finalité et il ne laisse aucune place à l'expression de la liberté universelle. Ainsi, toutes ses actions tendent à bafouer la dignité humaine. Et cette forme d'oppression, Hegel la considère comme superflue et dangereuse, même pour le despote. On comprend alors pourquoi il considère que « Eut-il été sage il abandonnerait lui-même sa tyrannie dès qu'elle est superflue. Mais sa divinité est seulement la divinité de l'animal, l'aveugle nécessité qui justement mérite d'être détesté comme le mal »104.

Le despote a donc tout intérêt à se faire un tyran c'est-à-dire à faire une bonne utilisation de la violence, car c'est le seul moyen d'incarner une des missions de l'Esprit Universel et de participer à la réalisation de ses plus grands desseins. Ce mépris que Hegel éprouve contre la violence dont la simple destruction est la finalité apparaît également dans la critique qu'il fait du fanatisme qui constitue l'une des formes d'expression de la violence les plus répandues dans le monde contemporain.

103 G. W. F. Hegel, Leçons sur la philosophie de l'histoire, Trad. J. Gibelin, Paris, Vrin, 1970, pp. 107-108.

104 G. W. F. Hegel, La philosophie de l'esprit de la realphilosophie, Trad. Guy Planty-Bonjour, paris, PUF, 1982, p. 107.

Le fanatisme est une attitude religieuse consistant à penser que ce en quoi on croit est la seule vérité et par conséquent la seule chose qui mérite qu'on y croit. En conséquence, le fanatique tend à rejeter toute autre forme de croyance religieuse comme erronée et absurde. Il y a donc à la base du fanatisme une tentative de négation de l'autre, laquelle négation, du fait du désir de reconnaissance de chaque individualité, fait nécessairement naître le conflit.

C'est pourquoi Hegel nous dit que « le fanatisme ne consiste essentiellement qu'à se comporter à l'égard du concret en dévastateur et en destructeur »105.

On pourrait penser que la violence qui naît du fanatisme met aux prises des adeptes de différentes religions. Mais le cours des évènements contemporains nous renseigne que la forme de fanatisme la plus répandue aujourd'hui est celle qui oppose des adeptes d'une même religion. Cela paraît évidemment étonnant, mais il faut dire qu'une telle situation s'explique par le fait qu'à l'intérieur d'une religion, on peut retrouver plusieurs branches ayant chacune leur interprétation du message religieux. Nous retrouvons une telle situation surtout chez les deux religions révélées les plus répandues actuellement à savoir le christianisme, avec les actes de violences qui opposent catholiques et protestants, et l'Islam avec les nombreux attentats en Afghanistan ou en Irak commis par des shiites sur les sunnites et vice versa.

Mais en réalité ce qui pose problème dans le fanatisme c'est non pas la pluralité des interprétations, mais l'incapacité pour les adeptes à exprimer l'universel dans la pluralité ; en un mot l'absence de tolérance. Et une telle utilisation de la violence au service d'une mauvaise cause fait que le rêve de la plupart des philosophes et humanistes est celui d'une humanité qui exclut toute utilisation de la violence de ses actions. Un tel rêve, Hegel l'analyse sans complaisance.

105 G. W. F. Hegel, Leçons sur la philosophie de l'histoire, Trad. J. Gibelin, Paris, Vrin, 1970, p. 276.

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"Il faudrait pour le bonheur des états que les philosophes fussent roi ou que les rois fussent philosophes"   Platon