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Roman: "Voix étranglées "

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par Jean- Baptiste NTUENDEM
Université de Dschang - Master 2 2011
  

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Jean Baptiste NTUENDEM

VOIX ETRANGLEES

ROMAN

Chers lecteurs ceci n'est qu'un univers linguistique où n'évoluent que des « personae », c'est-à-dire des masques, des êtres de papier, bref, c'est un roman.

DEDICACE

A mes amis

F André NCHOUSSEKEU

F Charles DOH

F Ebenezer NOUBISSIE

F NYAM,

Dont les souvenirs restent toujours gravés dans ma mémoire.CHAPITRE I

J

our de Venus, vingt-neuvième du mois de Junon de l'an 199...

Heure vespérale.

Quartier dit ``dangereux'', cellule 2.

Caveau sombre des criminels politiques, sous-sol des gens d'armes,

Dix enjambées de long, une de large,

Toiture : béton hermétiquement dosé. Plafond : énormes toiles d'araignées noires.

Deux antichambres : serrures, cadenas, verrous.

Sol de béton rugueux.

Régiment d'indésirables noirs de crasse et à la destinée incertaine.

Matelas : quelques feuilles de vieux journaux.

Odeurs de souris pourries, odeurs de merde, odeurs d'urines,

de plaies ouvertes, de cigarettes et de tabac brut... odeurs

à faire sauter les poumons !!!

Larges cuvettes de merde en crue !

Embouchures de sang, fleuves d'urines, torrents de larmes et de sueur chaude.

Lacs de vomissures, flaques de sperme et de crachats...

Aubades et festins de moustiques, concerts de mouches,

Sifflements de Musaraignes, défilés de blattes, ripaille de souris...

Dans ce beau décor : ronflements des dormeurs,

chuchotements d'insomniaques, interrompus par moment

des quintes de toux à déchirer le larynx...

Puis, soudain, une détonation :

Wouais ! Wouais ! Wouais ! Aïeee, Seigneur !

C'était un cri de Menkaazeh', brusquement arraché

à son sommeil douillet et câlin ce jour ou plutôt cette ``nuit''.

Il avait ainsi réveillé tout le monde souterrain de sa cellule.

Dans cette cellule 2 régnait une obscurité d'enfer

depuis quelques jours. L'ampoule qui y était accrochée était désormais grillée. Mais tout ce beau monde n'en était pas dérangé. La raison est simple à deviner :

Cette ampoule, ou plutôt cette grosse boule incandescente émettait une étrange lumière à faire cuire la peau d'un éléphant. On eût cru que le soleil, arrivé au milieu de sa courbe céleste, s'était tout simplement abattu sur eux au point de les calciner.

- Au secours ! Au secours ! Hein ! Qu'y a-t-il ? Qu'est-ce qui ne va pas ? Que s'est-il passé ? Les murs nous tombent-ils dessus ? Une grenade a-t-elle explosé ? Paniqua la population carcérale.

On ne voyait pas ; mais, on se distinguait parfois les uns des autres par le timbre de la voix et par certaines formes corporelles.

- C'est Innocent qui crie. Mais, c'est difficile de deviner ce qui lui arrive. Il ne s'est pas encore remis de son choc, précisa Eben le philosophe qui était couché là tout juste en face de lui, et dont le train arrière jusqu'ici pressait piteusement le ventre de Menkaazeh' dont la tête reposait sur la cuisse gauche d'un autre prévenu.

- Je sais que nos amis cancrelats ont été particulièrement nuisibles cette nuit, mais pas au point de susciter un cri aussi aigu qu'alarmant, fit Menkaakong qui s'était levé dès la première alerte.

- Moi, j'étais la proie résignée des moustiques. Ces lugubres musiciens ont interrompu mon sommeil en installant leur orchestre d'enfer dans mes oreilles, et m'ont transporté jusqu'au bord de l'anémie, révéla Docta Maben, pris de fatigue et de vertige.

Puis un pauvre prévenu ajouta : « j'ai constaté qu'il y a une race particulière des souris cannibales dans ce réduit. La nuit dernière, je me suis retrouvé le crâne à moitié tondu par endroits, et les orteils saignants. »

Ses demi-orteils en lambeaux laissaient encore s'échapper, à lentes montées, des odeurs nauséabondes.

C'était l'heure où le soleil, confortablement installé dans son char, fatigué de sa course quotidienne, conduit par Phaéton, s'apprête à franchir, le front d'un rouge très vif, les portes de l'occident. Mais, dans la cellule 2, il faisait une nuit opaque, et une nuit psychologique.

Peu à peu, Menkaaseh' semblait revenir de son choc, mais ce n'était pas pour se prêter à une éventuelle conversation.

- Je ne suis plus moi ; Mais, que suis-je devenu ? C'est comme si je ne ressentais rien ! Mes sens sont sans vie ! Et... voilà que par enchantement, mes mains me font mal. J'ai mal aux coudes. Le cou aussi me fait mal. J'ai mal aux Jambes ; j'ai les maux de tête... Décidément, j'ai mal partout... Mes articulations sont meurtries... c'est peut-être le sommeil qui me dérange. Il me faut dormir... Pouah ! Pouah ! Et cette forte mixture d'odeurs que j'aspire !

Pendant que Menkaazeh' soliloquait dans sa tourmente, Eben le philosophe rappela aux autres q'un interdit empêchait aux gens de toucher un épileptique en pleine crise. Il avait également rappelé qu'on interdit aux gens d'arrêter un somnambule.

- Ce qui est encore plus grave, c'est la pénombre, ce sont ces ténèbres qui m'enveloppent et m'aveuglent ... Pouah ! Pouah ! Il y a aussi cette forte odeur, on dirait un mélange de toutes les odeurs pestilentielles du monde. Cette odeur, elle m'entoure, elle me cerne de toutes parts... Elle me blesse... Elle est en moi... Elle est dans tout mon être. Une odeur noire... Une odeur aiguë ... Une odeur rugueuse...

- Cette odeur a des formes, des formes de murs rugueux. Je sens des bruits ... Des bruits d'hommes... Il me semble qu'il y'a vie autour de moi ! fit Menkaaseh, comme un être psychotique.

La vie l'entourait ; il était lui-même vivant. Mais, c'était déjà une vie à demi. L'esprit humain conçoit difficilement un réduit aux parois en béton, négligemment faits, le sol épineux et arrosé de toutes sortes de liquides, plein d'une rare variété d'insectes et autres créatures hostiles à l'espèce humaine. Cette autre vie là n'était qu'une mort programmée.

Ayant enfin recouvré ses sens et ses réflexes, Menkaaseh' fit ces révélations fracassantes : « Mes chers amis, les gars, c'est grave ! C'est très grave ! Nous n'avons plus de chance de survivre. C'et la fin du monde ; C'est la fin de notre monde. Désormais, l'Aurore au visage blanc et frais ne se lèvera plus de sa couche pour signaler l'arrivée du jour. »

«  Nous ne vivrons plus jamais sous les feux vitaux du soleil. Nous empruntons désormais le triste sentier qui mène aux demeures de Pluton. »

- On dirait que le garçon a consulté les oracles ou les devins au sujet de notre destinée, déclara Francis Menkaakong qui avait lu de la prédilection dans les visions apocalyptiques de Menkaaseh'.

- Si je comprends bien, tu as fait un rêve, hein ! demanda Eben le philosophe.

- Est-ce encore un rêve ? Je ne sais plus très bien s'il faut appeler cela un rêve ! Je sais seulement que j'ai vu et entendu beaucoup de choses tristes pour nous. Aïee ! C'était un très mauvais rêve ! fit Menkaaseh'.

- Heureusement que ce n'était qu'un rêve, se soulagea Docta Maben dont le souffle semblait coupé depuis l'annonce de la fin du monde.

- Mes chers amis, l'heure est grave ! L'heure est très grave ! J'ai fait un de ces mauvais rêves ! Quel sort cruel !

- Voilà, j'étais à la maison en compagnie de quelques amis. Nous avons écouté de la musique et, lorsque l'heure du journal a sonné, nous avons capté la chaîne nationale. Le journaliste a annoncé un « important » communiqué pour la fin du journal. C'était, a-t-il précisé, un « communiqué solennel ». Après, ce communiqué a été lu ! Le journaliste a dit et j'ai entendu : «Chers compatriotes, enfin notre Université pourra respirer le calme et la paix. L'opposition a échoué dans sa sordide entreprise de conquête frauduleuse du pouvoir. Les forces du mal ont été mâtées et écrasées. La branche universitaire de l'opposition a été enfin maîtrisée et anéantie. La tristement célèbre Association Nationale des Etudiants paresseux, revanchards, anarchistes et assassins patentés est désormais sous l'éteignoir. Ses membres fondateurs ont en effet été arrêtés en pleine séance mystique et, la faute étant très lourde (faute politico-criminelle), ils passeront tous par les armes.» fit Menkaazeh', le front traversé de rides précoces.

- Le journaliste a lu nos noms. Il l'a fait avec une telle insistance que la nouvelle a été reçue comme un choc dans mon village, où déjà la veille, ma mère, labourant son champ, a vu une grosse branche de baobab se briser et venir tomber tout juste devant elle, provoquant ainsi un très sombre bruit. Ce qui, à ses yeux, était un très mauvais présage. Après l'annonce de la nouvelle dans notre concession par un homme, le nommé Teponnouh, toute la famille a enclenché les lamentations. Pour eux, c'était clair, je ne pouvais plus être vivant. Après m'avoir longuement pleuré selon les us et les coutumes de chez nous, ils m'ont inhumé. Tous les villageois et les gens du voisinage étaient présents.

Après ces révélations touchantes, ses chagrins avaient violemment excité ses sanglots.

- Ah ! Voyez-vous ? Voilà un rêve dangereux qui vient jeter un trouble dans notre quotidien, fit Francis Menkaakong devenu très pensif, songeur.

- Heureusement que ce n'est qu'un rêve ! Insista Docta Maben qui n'était pas du tout d'humeur à se faire des inquiétudes à ce sujet qu'il croyait anodin.

- Oui, Docta, je veux bien, c'est un rêve ; ce n'est qu'un rêve, dites-vous ? Mais, mais, il y a rêves et rêves, mon Docteur. Il y a des rêves naturels comme il y a des rêves prémonitoires. Les croyants affirment même qu'il y a également des rêves d'origine divine ! D'origine divine, donc inspirés par Dieu lui-même, rectifia Menkaaseh'. Dans nos villages, on ne néglige jamais les rêves, quels qu'ils soient.

- Tout à fait, Innocent. Mais, ce n'est pas seulement ici chez nous que les gens reconnaissent une certaine réalité aux rêves. Même chez les blancs, les rêves ont une signification, approuva Francis.

- Oui, c'est vrai. Pour Freud, les rêves nous révèlent à nous-mêmes.

- Que dis-tu Eben ? Freud, c'est même déjà le dix-neuvième siècle. Dans l'Antiquité gréco-romaine, on reconnaissait déjà une réalité aux rêves. Le rêve s'appelait Songe. Il avait pour soeur Rumeur. Et, ils étaient, disait-on, les messagers de Zeus ! Zeus, le maître de l'Olympe ! Zeus, le roi des dieux. Pour preuve, suivez ces paroles de la très fidèle Pénélope qui reçoit en songe le message d'Ulysse, son vaillant mari endurant qui l'avait quittée depuis une vingtaine de printemps : « Les songes vacillants nous viennent de deux portes ; l'une est fermée de corne ; l'autre est fermée d'ivoire ; quand un songe nous vient par l'ivoire scié, ce n'est que tromperies, simple ivraie de paroles ; ceux que laisse passer la corne bien polie nous cornent le succès du mortel qui les voit. » Je suis loin d'être devin, je ne serai jamais un spécialiste en présages ; mais, Menkaaseh' se dit que Pluton sera notre hôte très bientôt.

Eben le philosophe ramena le sujet du domaine métaphysique à un domaine qu'il semblait maîtriser :

- Mes amis, nous devons savoir que l'avenir s'est toujours révélé plein de mystères. L'avenir est truffé d'énigmes. Le mystère c'est ce qu'est caché ; l'énigme, c'est l'indéchiffrable. C'est je crois, pour déchiffrer l'énigme et percer les mystères que les hommes se lancent sur le chemin de la Mantique. Voyez par exemple : il y a des devins ; il y a des oracles ; il y a les voyants ; il y a les cartomanciens, les chiromanciens, les oniromanciens, les...

- C'est qui les « omimoromanciens ? demanda un prévenu qui perdait son latin devant ce discours qu'il trouvait plutôt brumeux parce que très savant.

- Mais, mon cher ami, c'est très facile à comprendre. Vous avez l'étymon grec « oneiros » qui signifie songe. Et, le reste se comprend très vite. On dit donc oniromanciens, plutôt que omimoromanciens ». Les oniromanciens sont des personnes qui président l'avenir en expliquant les rêves. Ceux qui président l'avenir par la combinaison qu'offrent les cartes à jouer s'appellent les cartomanciens. Et, lorsque vous fondez votre prédiction sur l'étude des formes et des lignes de la main, on dit de vous que vous êtes chiromanciens, développa Eben le philosophe.

- J`ai souvent entendu dire, moi Menkaaseh', que même les vols et les chants d'oiseaux sont exploités à des fins divinatoires ?

- Oui Innocent, sachons que les ornithomanciens nous apprennent à ne pas négliger même les matinaux cocoricos de nos coqs.

J'ai même déjà vu les gens prédire l'avenir en jetant de la terre ou de la poussière sur une table pour en étudier les figures formées, ils s'appellent les géomanciens. Pour tout dire, sachez que presque tous les éléments qui composent le cosmos peuvent servir à l'art divinatoire. Mais, à ce qu'il me semble, seuls les initiés peuvent y parvenir. Tenez, je vais certainement vous surprendre en vous disant que le feu peu bien servir à la divination. Les pyromanciens vous le font avec beaucoup d'aisance. Bref, les arbres, les morts, les oiseaux, les aiguilles, le sel, le son, les grenouilles, le verre d'eau, les rides du front, les lignes de la main, tout cela constitue un langage que seuls les initiés peuvent déchiffrer. Tous ces arts ont des noms : il y'a la dendromancie, la nécromancie, l'ophiomancie, l'acultomancie,l'alomancie, l'alvéromancie, la batracomancie, l'éromancie, la métaposcopie, la... et, beaucoup d'autres encore.

Le soleil avait complètement quitté leurs paupières devenues légères, alors que de l'autre côté, dans le monde vital, on était déjà au milieu de la nuit, ce moment où la ville dort d'un sommeil lourd et profond, à l'exception de ces quelques quartiers bruyants qui ne connaissent jamais de repos ou de silence, car chaque maison y tient lieu de bar, de cabaret, de snack de « chantier » ou de « circuit ».

La conversation avait pris le dessus sur les odeurs que dégageaient les urines et les matières fécales qui ruisselaient dans le labyrinthe de leurs corps. Ils étaient tous préoccupés par ce rêve bouleversant qui était venu semer un trouble dans ce calme relatif de leur cellule. Et, il fallait à tout prix lui trouver une explication. Eben ne tarissait pas d'inspiration :

- Freud nous dit que le rêve est le gardien du sommeil. Par ailleurs, il ajoute que tout en dormant, on éprouve la satisfaction d'un désir. Et, en satisfaisant le désir, on continue à dormir. Donc, plus le rêve est bon, plus le sommeil est long.

Les autres n'avaient pas été d'accord avec cette affirmation de Freud. Car, avaient-ils rétorqué, on ne peut pas affirmer que le rêve est le gardien du sommeil, alors même que c'est un rêve qui les a tous ameutés !

- Non, non, mes amis, comprenez que plus le rêve est bon, plus le sommeil est long. On peut en déduire que si le sommeil de Menkaaseh' s'est brusquement écourté, c'est parce que son rêve était affreux. Par ailleurs, dans la démarche freudienne, il est montré que le rêve est la réalisation d'un désir refoulé, d'une crainte ou d'une punition. Concrètement, voilà ce que cela signifie : il y a parmi nous l'ami qui dit avoir versé un torrent séminal dans sous-vêtement. Voilà quelqu'un qui satisfaisait ainsi un désir refoulé. Comprenez qu'il a mis beaucoup de semaines hors du monde vital et, par conséquent, loin des filles, des femmes. Lorsqu'il éjacule en plein rêve, c'est le défoulement d'une libido longtemps refoulée, mais jamais satisfaite.

Dans le cas de Menkaazeh' on note non pas un désir refoulé, mais plutôt une crainte satisfaite. Son rêve est alors la réalisation de cette crainte cruelle qui habite chacun de nous depuis notre incarcération, justifia Eben.

- Maintenant il s'agit de dégager et de prouver la matérialité de nos crimes, les délits ou contraventions. Bon, Innocent a avancé un vocable il y a un instant de cela. Je crois, il s'agissait d'une « faute politico-criminelle » ? C'est donc là un motif qu'ils ont trouvé ! Mais, pour le juriste que je suis, une faute politico-criminelle est un galimatias qui cache beaucoup d'intentions maléfiques. Il me rappelle l'époque où, tous les jours, on nous parlait des coups d'Etat, des complots, des subversifs, des maquisards et je ne sais plus quoi...

- Docta, je suis convaincu que nous serons libérés. Je dirais même que nous sommes libres. Oui, nous sommes bien libres, affirma Eben le philosophe. Je regrette de constater que vous n'êtes pas différents des habitants de la caverne de Platon.

Eben avait compris que les autres s'étaient mis à rire aux éclats lorsqu'il avait affirmé qu'ils étaient libres dans cet enfer !

- Je crois d'ailleurs que nos murs ne sont que la métaphore des parois de cette caverne, et... et ... et surtout, cette obscurité opaque et épaisse qui obstrue la lumière des idées. Tenez, l'homme sartrien est liberté, c'est-à-dire pouvoir de se faire une autre et de se créer des normes d'action. Pour Sartre, il nous revient à nous-mêmes qui sommes ensevelis ici, de choisir la façon dont nous constituons notre état de prévenus. Nous ne pouvons être prévenus sans nous choisir prévenus. Nos voix ne peuvent être étranglées qu'avec complicité.

Cette démonstration choqua françis Menkaakong qui ne put s'abstenir :

- Mais l'ami Eben, ne vois-tu pas que cette façon d'être libre n'est que prison ? Quel raisonnement de sophiste! Tu veux dire que pour ton Sartre, ces murs épais, rugueux et hermétiquement fermés n'existent pas ?

- Ah ! Thémis, que c'est ridicule de parler de la liberté fabriquée par Sartre alors même qu'on ne peut pas voir sur qui on s'est tenu pour faire ses besoins ! Notre philosophe d'Eben récite Sartre comme si ce nom seul pouvait percer les fenêtres dans notre tombeau de cellule. Eben, je respecte la métaphysique de ton discours, mais laissons un peu de côté la liberté personnelle de décision traitée par vos psychologues et philosophes. Considérons l'autonomie nationale avec, dans les pays démocratiques, la liberté individuelle d'action qui, suivant les domaines auxquelles elle s'applique, est dénommée : liberté physique, liberté civile, liberté politique, liberté de pensée et de conscience etc. si vous ne pouvez pas vous mouvoir sans contrainte physique, hein ? Comment doit-on vous appeler ? N'est-ce pas des prisonniers ? Si vous ne pouvez pas militer dans un parti au pouvoir en paix soit parce que des égoïstes rodent autour du Président, l'aveuglent sous prétexte qu'ils sont de sa tribu, pouvez-vous dire que vous jouissez d'une liberté d'association ? demanda Docta Maben.

Cette réflexion du docteur Maben sur le problème tribal attira vivement l'attention de Menkaaseh' qui ne put s'empêcher d'intervenir :

- Avez-vous déjà lu Henri Lopez ? Je pense surtout à Tribaliques. Vous ne pouvez pas fouler le sol de Tribaliques sans vous faire sauter les jambes par les ciseaux d'un tribalisme puéril de quelques tarés et autres attardés, aveuglés par leur rideau tribal.

- Eh ! bien, voilà qui apporte de l'eau à mon moulin. J'ai lu cette oeuvre il y'a quelques années de cela. A l'époque, j'étais encore tout jeune, bien naïf. La lecture de ce recueil de nouvelles me faisait toujours rire. Je riais surtout du ridicule de tous ces monstres sociaux qui dévorent les citoyens sous prétexte qu'ils sont de la tribu du président. Etre de la tribu du Président, pour eux, est presque synonyme d'immunité, d'immortalité ! Je passais mon temps à rire. Mes yeux de jouvenceau ne me permettaient pas encore de mieux appréhender la réalité dans laquelle je baignais moi-même. Je croyais que ce n'étaient que des réalités d'ailleurs. Mais plus tard, lorsque j'avais appris à comprendre que cette oeuvre était le miroir qui reflète la société au quotidien, j'y voyais le visage hideux de la nôtre. Le tribalisme qui se tissait et se pratiquait autour de moi commençait à attirer davantage mon attention et à réveiller des souvenirs dans ma mémoire, autant qu'il suscitait des réflexions dans mon esprit. J'avais fini par constater qu'il s'était soigneusement brodé une merveilleuse toile tribale autour du pouvoir :

C'était le règne de la famille, du village, de la province. On avait l'impression que ne pouvaient « parler fort » que ceux que le hasard avait poussés de ce côté-là. Il se fabriquait ainsi, tous les jours, tous les ans, dans l'esprit des populations, une sorte de sentiment d'hégémonie tribale. Le tribalisme, cette pieuvre avait étalé, ancré tous ses tentacules d'ogresse dans l'administration du pays. Certains courageux parlaient à raison d'ailleurs, d'une institutionnalisation du tribalisme. Comment ne pas penser ainsi lorsqu'une tribu, à elle seule a presque les quatre cinquièmes des directeurs des sociétés ou entreprises publiques ou parapubliques ? Dans certaines sociétés, le chef étant de la tribu élue, tous les cadres et agents étaient de son village. Ici, le Français et l'Anglais, langues officielles, n'étaient employés que dans le traitement des dossiers, mais les conversations, les dialogues, les accueils, c'était dans la langue de la tribu. Cette pratique à elle seule constituait une barrière monstrueuse pour les usagers et un frein énorme au service public. « Le Phoenix » et « Le Coq » avaient froidement décrié cette manière dont la chose publique était gérée. Ils s'étaient même amusés à sortir des statistiques. Ce qui, bien évidemment, n'avait pas été du goût du pouvoir qui les avait taxés de « feuilles de choux ». D'ailleurs plusieurs pages étaient passées au caviar, les ciseaux d'Anastasie étaient passés par-là, en guise de réprimande. Toutes les semaines, au moins un scandale financier venait assombrir le paysage social et affaiblir la délicate santé économique du pays. Les économistes les plus avisés avaient prédit une crise économique, à l'allure où allaient les choses. Mais, du côte du pouvoir, ce n'était que fausses alertes d'universitaires aigris et jaloux. Comment pouvaient-ils oser parler d'une crise économique dans un pays où les châteaux sortaient de terre minute après minute ? Les routes et certains parkings étaient la preuve qu'acheter une voiture de cent millions, alors qu'on n'est qu'un fonctionnaire, est signe d'opulence économique. Un jour, un journaliste, croyant que la plus haute autorité du pays n'était pas encore au parfum de ces illustres dérapages, lui avait posé la question de savoir quels étaient ses sentiments. L'homme, dans une sérénité seigneuriale, lui avait tranquillement demandé des preuves ! Aux yeux de l'opinion, cette réaction le plus grand de tous les temps. Car, elle était perçue comme salvateur feu vert à la chasse à courre, un hymne à la ripaille !

Je me rappelle que l'étau des recrutements et des concours s'étant résolument resserré hermétiquement autour du village, beaucoup de gens avaient finalement cru devoir résoudre l'épineux problème en épousant des personnes originaires de là. D'autres, aux aptitudes linguistiques faciles, avaient longtemps pris le soin d'apprendre la langue de la tribu au pouvoir avec toutes ses richesses proverbiales. Cela était aussi important et, d'ailleurs on réussissait à ouvrir plusieurs portes et à se faire rende plusieurs services. Peut-être par cette voie insolite, le pouvoir comptait-il, à sa manière, résoudre le problème de l'intégration nationale ?

- Eben, tes souvenirs et tes réflexions sont dignes d'un philosophe, je te l'avoue. Je ne parle pas des champions de la spéculation qui vont s'installer dans l'immensité brumeuse des nues. Chez nous en Afrique, beaucoup d'idiots, de cancres et de terroristes se cachent derrière les voiles tribales de leurs présidents, quand ils ne vous collent comme un laisser-passer, fit Docta maben.

- Et, j'ai l'impression que, si par hasard tu en parles, tu seras considéré comme le plus grand ennemi de la chose publique ; tu es un bon pendard. Car, tu auras profané les divinités ; tu auras déclaré la guerre à la constitution du pays, ajouta Eben le philosophe.

* *

*

Eben le philosophe venait à peine d'achever son discours. Le calme avait assiégé les lèvres. Le sommeil avait profité de cette force pour alourdir et ficeler quelques paupières. Mais, comme toujours, l'insomnie qui paralysait certains cerveaux régnait en maîtresse. Puis, subitement, une autre plainte :

- Je sens un liquide lourd et chaud ruisseler le long de mon flanc.

- Bon sang de bon Dieu ! Mais voyons le gars ! Tu as l'art d'interrompre le sommeil des gens, toi ! N'ignore pas que seul le sommeil est le repas le plus précieux et le plus nourrissant que nous puissions encore consommer dans cette mer de soucis, se fâcha un prévenu.

- Ce doit certainement être le sang d'un chauffeur de taxi dont les reliques sont logées dans l'antichambre du milieu.

- De quel chauffeur de taxi s'agit-il dans un caveau de criminels politiques ?

C'était un chauffeur de taxi qu'ils avaient trouvé oublié là-dedans. A leur arrivée l'avant veille, il était déjà presqu'à sa troisième semaine de détention préventive. Seuls quelques faibles gémissements d'agonisant leur avaient permis de savoir qu'il y gisait une victime de la cruauté humaine. La veille, le malheureux qui avait encore un peu de souffle leur avait fait ces confidences :

- Je travaillais dans la société de commercialisation des produits vivriers. J'étais chef de service du personnel. Notre société générait d'importantes devises, du temps de l'ancien régime et du précédent directeur général. Malheureusement, on a tribalisé la société. Les décideurs suffisamment inconscients et indélicats aux appétits de loups et aux instincts libidineux d'érotomanes avaient quasiment confisqué la société. Chaque jour, ils importaient des voitures ``new look'' aux frais de la société. Les appareils, bref tout le matériel, étaient bradés dans de savantes et mesquines ventes aux enchères. Seules leurs familles avaient accès aux achats ! On revendait ainsi un ordinateur à vingt mille francs ! On liquidait une voiture presque neuve à cinquante mille francs. On construisait des maisons des contes de fées partout dans la capitale économique. On célébrait des mariages dans tous les recoins du monde et, chaque semaine, on allait récupérer un peu d'oxygène de l'autre côté de l'océan atlantique, dans quelque région féerique où on se faisait également renouveler tout le sang dès la légère piqûre d'un petit moustique jaloux.

Notre société avait fini par prendre un coup fatal ; elle avait finalement fondu dans les abîmes de la faillite et, les milliers de salariés que nous représentions, nous étions appelés à rentrer dans nos quartiers, fit-il.

L'homme, la quarantaine sonnée, se sentait encore des énergies à ne pas se cloître à la maison. D'ailleurs, ascendant d'une petite république de mômes, cette descendance aux abois ne le laisserait pas roupiller tranquillement.

Un jour, l'ayant surpris dans une petite retraite de promiscuité qui ne lui ressemblait pas, l'un de ses grands amis lui avait confié un taxi, pour le travail nocturne exclusivement. Le nouveau débrouillard fraîchement converti avait eu le malheur de transporter quatre étudiants en quête de divertissement, dans la période trouble des évènements qui secouaient l'Université et la capitale politique. Ces étudiants se rendaient dans une boîte de nuit appelée «  Anti-Crise », très fréquentée. Alors qu'il s'apprêtait à amorcer un virage assez délicat, un troupeau d'hommes armés de bouteilles de bière, de torches et de fusils lui firent obstruction : c'étaient des policiers. Cette patrouille des heures insolites était ivre à perdre l'équilibre et la raison. Le chauffeur avait cru qu'il était tombé dans un filet de gangsters qui avaient formé une épaisse barrière éblouissante de torches. Ne voulant pas risquer de se faire vider la modique recette et de perdre les têtes des passagers, le pauvre chauffeur avait choisi d'esquiver le gang des policiers véreux.

Dans ses escapades, il avait reçu une importante pluie de balles dans les omoplates. Les pare-brise arrière et avant s'étaient émiettés et s'étaient éparpillés sur tous les occupants du véhicule. Les deux roues du côté chauffeur étaient déchiquetées.

D'un geste instinctif, tous les étudiants habitués à ces séquences propres aux romans et aux films policiers, s'étaient jetés dans un petit ravin tapissé de roseaux et d'herbes épineuses. Cependant, le malheureux chauffeur qui voulait à tout prix sauver le véhicule de l'ami avait encore bénéficié de quelques balles de l'outil de Mars, dans les bras. Et, les motifs de cette boucherie avaient été très faciles à crier. Comme la coutume l'avait toujours prouvé, les quelques curieux qui avaient accouru pour vivre cette chasse à l'homme avaient pu entendre : « Transport des suspects et tentative de fuite ». Le pauvre chauffeur, dans l'enfer de la douleur avait aussi perçu ses doux motifs qui le condamnaient à rendre l'âme ! Les morceaux suintants de son corps loqueteux étaient, d'un coup d'Arrêté martial, affectés dans sa très reposante cellule.

L'expérience du chauffeur au bord de la mort suscita une peur noire et affreusement paralysante chez tous les prévenus. On redoutait le pire. Et, le pire, c'était le décès de quelque individu dans ce flacon aux mille senteurs : que feraient-ils de sa dépouille ? Comment réussiraient-ils à signaler son décès aux gardes très soucieux de la santé de leurs poumons ?

Ils avaient déjà entendu parler des eaux et des os humains qui constituaient plutôt des poisons à effets immédiats ! Que feraient-ils dans le cas où, ce corps en lambeaux viendrait à se décomposer ? Par quels miracles réussiraient-ils à endiguer les eaux qui ruisselleraient de son corps et de sa cellule pour les inonder ? Où trouveraient-ils assez de force, épuisés qu'ils étaient devenus, pour se fixer sur les pans épais et rugueux des murs humides de vapeur ?

Ils étaient là, les malheureux à la destinée incertaine, qui baignaient piteusement dans une mer d'urines, de sperme, de sueur, de sang, de crachats et de vomissures dont ils avalaient passivement quelques gorgées pendant les crues. La strangulation de leurs voix était programmée. Mais, pouvaient-ils supporter les eaux et les odeurs d'un corps en décomposition ? Cette seule pensée menaçait de faire chuter le reste de cheveux ébouriffés qu les souris cannibales avaient épargnés.

Ils avaient bien de fois parlé de la mort au cours de leurs discussions. Désormais, cette fille de la nuit, cette méchante soeur aînée du sommeil était là, qui rôdait dangereusement, planait au-dessus de leurs têtes, comme l'oiseau de Minerve. La mort qui n'était jusque là qu'une simple réalité notionnelle, était en train de s'incarner ; son ombre lourde et opaque renforçait l'obscurité de la cellule.

* *

*

Des bruits se firent entendre quelques heures après. Ceux qui étaient encore éveillés crurent ipso facto que l'instant fatidique était arrivé. Dans l'obscurité où ils se trouvaient, ils ne se rappelaient même plus de quel côté se trouvait la petite porte en fer massif.

Dehors, dans le monde libre, le soleil inondait la nature d'une lumière bienfaisante, pleine de verus. Un vent vespéral, tel le Zéphyr, ondulait les feuilles de palmiers. C'était l'heure où les oiseaux de la basse- cour, fatigués de picorer les vers de terre et tout ce qui peut constituer une pitance quotidienne, songent à aller se reposer.

Dans le corridor principal de ce quartier dangereux, un garde était là, qui, à l'aide de son volumineux trousseau de clés, peinait pour déverrouiller la petite porte. Ce n'était pas du tout une tâche aisée.

Puis, après un long exercice très épuisant, le garde solitaire, dont le visage sombre baignait désormais dans un ruisseau de sueur , aidé de sa grosse et longue torche, arriva à ouvrir la porte infernale. Le pauvre mortel n'avait pas atteint le bout de ses peines, car une forte et lourde odeur un parfum indéfinissable, fort assommant, composé de mille odeurs : sueurs humaines, haleines nauséeuses et repoussantes, senteurs de cheveux en évaporation, odeur de souris pourries, odeurs de merde et d'urines, odeurs de cigares et de cigarettes, s'échappa de la cellule et, tel un torrent, arracha son petit corps du sol. L'homme, après avoir assommé sa nuque pointue contre le mur rugueux du couloir, rentra s'étaler sur la longue arme qui pendait à sa hanche.

Dans la cellule, la population carcérale assista médusée, à cet évènement dont le vacarme assourdissant semblait avoir sonné le glas de tout le monde. Le pauvre mortel au corps frêle eut juste un peu de souffle et d'énergie pour se lever et cracher sa colère :

- Espèces d'assassins !...Hein !... Sauvages !... Euh !... Hommes d'enfer !...Hein !... Animaux féroces... Suppôts de Satan !... Sales diables... Sanguinaires... Fils du démon !...

Il vociférait ainsi dans le vide, sans même avoir pu découvrir un seul visage dans cette pénombre. Puis, la main gauche redressant sa côte gauche, il brandit la torche dans la fosse où gisaient ces excréments humains. Une vapeur épaisse de tabac voilait comme un brouillard opaque. Et, s'élevant continuellement, de toutes les marques de cigarettes dont ils convoitaient d'hypothétiques et utopiques vertus salvatrices, cette brume lourde et sombre formait avec la vapeur légère et piquante de la merde et des urines, un ciel ennuagé de fumée. Les pauvres créatures buvaient avec ivresse cet air vicié. Ils suaient, ils soufflaient, ils toussotaient, ils toussaient.

- Mouff ! Idiots ! Qu'avez-vous fait de cette boule de feu qui servait à vous aveugler et à braiser vos mauvaises peaux d'assassins ?

Après cette scène, il prit une ampoule qui était près de la porte.

- Attrapez cette boule gazeuse !

Dans la cellule, on fit tout pour bien suivre la trajectoire suivie par l'ampoule qui aveugle. Après l'avoir fixée, elle laissa découvrir des eaux noires et des monts de matières fécales qui se dressaient devant eux dans de demi-fûts, murs tragiques, apparemment incontournables, avec des bords écumants et parcourus par de gros cancrelats noirs. Cette vue sur la cellule aurait suffi à couper le souffle au mortel le plus résistant !

Francis Menkaakong qui était déjà en pleine phase de desquamation fit chuter son épiderme par endroit. Sa peau eczémateuse laissait suinter un liquide incolore, mais d'une senteur sauvagement piquante.

Le soldat, un mouchoir au visage, vociféra en jetant un paquet dans la cellule. Tous, tel un seul homme, plongèrent pour le sauver des eaux. Ils réussirent à e saisir en l'air.

Après ces paroles condescendantes et vindicatives proférées avec rage il referma très vite la porte e toussant tel un vieux tuberculeux.

* *

*

Le paquet jeté avec dédain dans la cellule aux prévenus était un colis expédié par la belle Angeline NDOLO. Il avait un destinataire : Menkaazeh' Innocent. Mais, le soldat n'avait pas de peine à se donner pour apporter ces explications. D'ailleurs, il était encore à se demander comment il avait pu prendre ce colis sans afficher ses caprices traditionnels et sans faire parler son avidité et sa cupidité ? Peut-être le charme irrésistible de la jeune fille aux allures d'athlète et au visage envoûtant l'avait médusé ? Car l'homme venait de bouder des supplications les plus insistantes ! Il est bien vrai qu'avec le temps, il avait fini par prouver qu'il était au point de devenir insensibilité caractérisée.

Les prévenus avaient reçu ce colis avec beaucoup de méfiance : ils n'étaient pas dans un monde rassurant et sécurisant. Aussi avaient-ils toujours cru que tout ce qu'on pouvait leur donner ou leur dire était enveloppé de pièges. Ce colis pouvait contenir une grenade, qui sait ? Ils avaient pensé à tout ! Même à l'impensable. Le rêve de leur ami avait déjà prédit leur destinée : ils savaient qu'on allait les liquider, mais ils ne devinaient pas comment.

Seul Menkaazeh' n'avait pas frissonné devant ce colis qui semblait émettre certaines vibrations inexplicables sur lui. D'abord, l'emballage le rendit pensif. Il se rappela qu'il avait déjà vu ce type d'emballage quelque part, dans un milieu intime. L'image d'Angeline lui venait désormais régulièrement à l'esprit. Et, pendant que les autres ne voulaient pas prendre le risque de la responsabilité de faire exploser la grenade, il eut le courage de défaire le colis. On était bien loin de ce qu'on avait soupçonné. La trouille aiguë peut faire penser à tout ! C'était tout simplement un très beau gâteau bien charnu, dodu et succulent. Il avait une surprenante forme ovoïde aux symboles multivalents ! Les conditions de vie dans ces cellules recommandaient plutôt ce type d'alimentation. La pâte de farine en général était mieux indiquée. Elle pouvait se conserver même pendant deux ou trois jours : la constipation était l'idéal...

Le gâteau était accompagné d'une correspondance. Après avoir dévoré ce gâteau comme une communion, car il est difficile de ne pas se montrer solidaire dans une cellule. Menkaazeh' la déplia avec soin et se mit à lire :

... ndé, ce jour de Venus, 29e du mois de Junon, an 199...

Innocent, mon amour.

J'ai appris ce jour même avec stupéfaction, amertume et désolation que la radio nationale a annoncé, ce jour de ton anniversaire, ton arrestation, ton incarcération et ton exécution future pour `` faute politico-criminelle'' !

``Faute politico-criminelle'' !!!

Mon Amour,

Je ne te connais ni comme homme politique, ni comme criminel. Ayoo ! La seule pensée que je ne reverrai plus jamais les feux de tes yeux brûle mon âme et inonde mon coeur de larmes bouillantes.

Innocent,

Je me refuse à croire que tu as, à jamais, quitté le monde des vivants et que tu ne vivras plus jamais sous les feux sacrés du soleil.

Mon amour, Innocent,

Au moment où j'écris cette lettre, j'apprends avec douleur et regret que tu seras enterré après demain, le jour du Seigneur !

Mon Amour, Ô Cupidon,

Est-il vrai qu'on ne parlera plus de lui qu'au passé ? Lui dont voici encore la dernière image vivante dans mon esprit ? Lui dont le dernier baiser me donne encore le goût de vivre ? Si tel est le cas, Ô Cupidon digne Eros. Fils de vénus, je demanderai au cruel temps d'arrêter ses violents battements d'ailes et de voler à rebrousse-poils !

Aphrodite, Ô Venus,

Je refuse de me jeter dans les bras du pessimisme !

Innocent,

Si le souffle de la vie anime encore la glaise de ton corps, je te prie, mon amour, d'accepter cette rose d'anniversaire.

Que sa couleur de vie dissipe l'obscurité de votre gouffre et vivifie vos papilles visuelles !

Que la beauté de ses formes étoilées tienne allumée la flamme de votre intelligence !

Que la fumée de son parfum évince les odeurs excrémentielles de votre cellule et vivifie vos papilles olfactives et freine l'anosmie. Que le nectar de son suc vous immortalise.

Prenez et mangez avec appétit ce gâteau d'anniversaire.

Que seule sa vue réactive votre salivation.

Que sa saveur réveille et tonifie vos papilles gustatives.

Que sa chair d'ambroisie tonifie vos corps meurtris.

Et, qu'après, courageux et endurant, triomphant de tout obstacle, tu me reviennes comme l'auguste Ulysse à sa belle et patience Pénélope.

Comme Pénélope tissant sa toile sans fin, je te resterai fidèle.

Ta bien aimée Angeline NDOLO

Pénélope pouvait-elle encore servir de modèle dans ce moderne où on vivait déjà l'âge du fer ?

C'était des écrits de jeune fille. Elle avait l'âge pendant lequel l'amour, ayant saisi une adolescente pubertaire, la conduit sagement, sans tumulte, vers la majorité relative. C'était là les miracles de l'amour. Cette âme de notre âme, ce coeur de note coeur, l'amour, tout ce qui este à l'homme lorsque tout est perdu pour lui, le consolateur de l'espèce humaine.

* *

*

Tous les prévenus avaient découvert les miracles et les effets du verbe et de l'amour. Tout cela eut quelques effets thérapeutiques et catharcitiques indéniables. Toute la « nuit » durant, ils avaient ruminé et raclé la pâte de ce gâteau au fond de leurs bouches. Ils avaient longuement humé les roses. Certains s'étaient avisés de prolonger l'extase dans les bras du sommeil. D'autres, toujours en proie aux soucis invincibles, n'avaient toujours pas bénéficié de la visite d'Hypnos.

Le jour de saturne, on apprit par une rumeur que le journaliste qui avait eu la lourde responsabilité de lire le communiqué de la victoire légendaire avait été interpellé. Cela ne fut pas porté à la connaissance du public. On disait avec certitude que sa façon de lire ce grand communiqué n'avait pas plu aux gens proches du régime, aussi fallait-il le soumettre à un examen de situation. Seuls, ceux dont il avait lu les noms à la radio surent quel chemin il avait emprunté : c'était le leur !

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