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Roman: "Voix étranglées "

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par Jean- Baptiste NTUENDEM
Université de Dschang - Master 2 2011
  

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CHAPITRE II

C

e jour-là, très tôt le matin, à une heure où tout le monde est encore profondément et douillettement enveloppé dans une couverture mousseuse et spongieuse, il s'était abattu sur le village une de ces pluies torrentielles qui, dans bien de quartiers, avait provoqué des crues cruelles et dévastatrices.

C'était, avait-on pensé sous les toits de beaucoup d'octogénaires, un très mauvais présage, car depuis des générations, jamais pareille pluie n'avait laissé de traces indélébiles.

Les routes, lorsqu'elles n'étaient pas tout simplement inondées, présentaient une boue noire ou rouge et profonde.

Les pistes, les sentiers, étaient devenus difficilement repérables à cause de ces arbustes qui s'y étaient couchés après la longue torture des vents violents et impitoyables qui précèdent souvent les grandes pluies.

Les arbres eux, avaient été victimes d'une étrange dénudation impudique : Leur belle et luxuriante chevelure verdoyante avait volé sans trace et, les vêtements rugueux qui protégeaient leurs corps avaient été érodés.

Les oiseaux, leurs habitants, s'étaient retrouvés sans abris, à l'exception de quelques moineaux friquets dont on pouvait encore percevoir des pépiements intermittents dans les quelques petits trous qu'ils avaient creusés sur les troncs des arbres.

Dans les concessions, tous les oiseaux de la basse-cour, très nombreux et diversifiés ici, avaient formé de bonnes colonies auprès de grands feux. Le plumage de quelques-uns était froissé parle vent frais. Les poussins, plus exposés, s'étaient réfugiés dans les entrailles réchauffantes de leurs mères dont le volume semblait avoir décuplé. Même les coqs dissidents avaient rejoint l'unité des groupes. C'était une heure de grand rassemblement.

Il était déjà sept heures du matin, la forte pluie de la nuit avait cessé de tomber depuis quelques heures. Mais, jusque-là, aucun coq n'avait osé annoncer l'arrivée aurorale de l'astre du jour. Les poules ne caquetaient pas, les porcs ne grognaient pas non plus. Seuls les chats, toute la nuit durant, avaient régulièrement émis des sons plutôt plaintifs, semblables aux pleurs des nourrissons en proie à une violente famine. Or c'était un mauvais signe, prétendit-on.

Le célèbre orchestre des oiseaux n'avait plus gratifié le village de son traditionnel concert matinal. Seuls les emphatiques ululements des hiboux semblaient encore réchauffer les oreilles. La nature était calme et plutôt très terne : le ciel ne souriait pas de son sourire habituel.

Papa Menkaaseh' l'ancien s'était difficilement arraché d'un sommeil particulièrement lourd qui s'était montré très captatif cette nuit-là. Il avait tellement dormi la nuit que ses membres de sexagénaire en proie aux rhumatismes semblaient ankylosés. D'habitude, il se levait dès le premier chant du coq. Mais, ce matin-là, aucun coq n'avait chanté et, pour lui, c'était un signe annonciateur d'un malheur. L'homme se leva enfin.

Ndemtepon1(*) ! Mazolé ! Kie ! Kie ! Quel est ce jour envahissant qui chasse sournoisement la nuit à mon insu et inonde ma chambre ?

C'était un indice suffisant pour susciter des inquiétudes.

- Je n'ai encore entendu aucun chant de coq ce matin, ajouta-t-il en fixant, la bouche ouverte, son coq préféré qui vivait toujours isolé de siens au chevet de son lit, et qui lui servait d'horloge. Un profane serait tenté de croire que c'était là son totem.

Il ouvrit sa porte et, d'une voix sombre, très rapidement, il réveilla sa famille. Ses deux épouses, cultivatrices matinales qu'on surprenait difficilement à la maison à six heures du matin, manifestèrent une surprise indescriptible, elles qui creusaient habilement une tentative de sillons avant les sept heures. Elles se regardèrent, les yeux grandement ouverts. C'était une façon de constater que la journée de travail était désormais gâchée.

- NDI (c'était le nom par lequel elles appelaient leur homme), qu'est-ce qui se passe ce matin ? demanda la première épouse qui venait à peine de jeter un regard dehors et qui avait du même coup subi la morsure vive d'un vent frais inhabituel.

- Moi-même l'Ancien, je n'en reviens pas Yessifa. Il répondit ainsi les yeux scrutant avidement l'horizon et le ciel, comme un astrologue scrutant les astres.

- Il a trop plu cette nuit et, de mémoire de sexagénaire, cela ne s'était jamais passé ainsi auparavant. Miaou, mon petit chat a trop pleuré toute la nuit, or cela ne lui était jamais arrivé ! Je me rappelle bien que mes parents aimaient à nous dire que lorsque le chat pleure, c'est qu'il prédit un décès ! Yémen lé ! Mazo1(*) ! fit-il.

- OOOO NDI, oui, oui, un décès ! Yé Yessifa lé2(*) ! Yé min tseuh'molé3(*) ! s'exclama Yessifa, sa première compagne qui s'était mise à grelotter dès que son époux avait fait allusion au chat et à ses pleurs. Puis elle continua :

- NDI, je t'assure que j'ai très mal dormi cette nuit. Cette nuit n'a pas été comme les autres : Pendant que je dormais, mes paupières inférieures frémissaient ! Regarde, papap, papap papap, papap, papap... avec une fréquence effrayante ! Un fait plus inquiétant encore, mes fesses frémissaient comme si on avait installé une sorte de mauvais courant électrique à l'intérieur : papap, pap, pap, papap, papap ... ce qui m'amenait à changer de positions chaque seconde : pap, pap, pap... Hé ! Un autre fait très marquant : régulièrement, j'ai entendu des Huu, Huu, Huu, des hiboux. Yé hé ! Yé ndemé ! Yé Yessifalé ! menmi loooo3(*) ! Puis elle se tourna et fixa leur homme :

- NDI, je vois l'ombre de la mort planer au-dessus de nos toits. Oui c'est vrai. C'est vrai parce que les Huu, Huu réguliers de ces oiseaux lugubres qui ne se promènent que la nuit ne peuvent pas être gratuits. C'est aussi vrai parce qu'on nous avait toujours dit que, lorsque les paupières frémissent, c'est que les larmes vont couler : on aura perdu un être très cher ! Oui très cher... Et lorsque les fesses frémissent, hein Yahanna ?

- Lorsque les fesses frémissent pendant le sommeil surtout, c'est un très mauvais présage. Ma grand-mère nous le disait toujours. Et, chaque fois que les siennes le faisaient, elle finissait toujours par s'asseoir, sur le sol d'une maison en deuil ! Yé malé ! Yé Yahanna lé4(*)! Enchaîna la coépouse.

Pendant que les parents spéculaient avec beaucoup de sérieux sur ces phénomènes qui ne cesseront jamais d'être des énigmes et des mystères pour le genre humain, Ndeu'h, l'un des cadets de Menkaaseh', le corps lourd de toute la fatigue de la veille, la mine renfrognée, les cheveux ébouriffés, s'amena. Sa bouche pâteuse exhalait quelques effluves de bacchus. C'était un jeune garçon qui avait dépassé la majorité absolue. Après des années d'études secondaires, il avait décidé d'y mettre un terme : il était de ceux qui pensaient avec conviction que la situation sociopolitique et les difficultés économiques que vivait le pays n'étaient pas de nature à encourager les jeunes. Et, comme bien des gens de sa génération, il avait connu une scolarité en dents de scie, non faute d'efforts, mais à cause des perturbations des années scolaires.

Un jour, contre toute attente, le vent du pessimisme avait soufflé sur lui et il était en proie au doute et à la résignation. Pourtant, il avait réussi après tout, à atteindre la classe dite de philosophie. Il pouvait déjà raisonner, spéculer, douter, philosopher. D'ailleurs, n'avait-il pas lu et étudié Platon, Aristote, Socrate, Descartes, les Cheikh Anta Diop, et bien d'autres maîtres de la pensée ? Il était l'un des esprits éclairés du village. A ses heures creuses, il aimait à raisonner. Ce qui lui avait valu le beau sobriquet de philos.

- Qu'est-ce qui fait l'objet de cette inquiétude qui tend à vous mettre hors de vous, papa ? demanda-t-il, après avoir constaté que ses parents avaient affiché des mines pâles et ternes sur lesquelles se lisait un profond dérangement.

- Mon fils, je sais que tu as bu toute la nuit durant, au point de laisser toute ta raison au fond des bouteilles. Mais, saches seulement qu'il s'est produit des phénomènes fort inquiétants cette nuit, dans notre village. Tiens, il a trop plu ; seul mon chat noir a beaucoup pleuré, parmi tous ces chats que tu connais ; mes coqs n'ont pas chanté, alors que tous chantent tous les matins ! Les paupières de ta mère ont trop frémi, ses fesses aussi. Elle a écouté les Huu Huu des hiboux également. Et tu n'ignores pas que les hiboux sont des oiseaux de malheur ?

- Et alors, que signifie tout cela, papa ? Hein maman ? Mama Yaha, dis-le moi, demanda Ndeu'h avec emphase et étonnement.

- Cela signifie que tout va mal, mon fils. Il a été plusieurs fois vérifié que chez nous, lorsque le chat pleure, c'est un très mauvais présage. Lorsque les paupières battent, ou bien frémissent (et surtout les paupières inférieures), cela signifie que les larmes vont couler, suite à un décès. Les fesses ne doivent pas frémir. Et, lorsqu'elles frémissent, cela annonce le deuil, expliqua le père, fort convaincu de ce qu'il disait.

- Et lorsque le coq ne chante pas le matin, on doit se dire qu'il a certainement vu quelque chose qui l'a rendu muet, ce qui est alors très dangereux ! Le coq, c'est l'oiseau le plus éveillé de la basse-cour ; il est le symbole de l'éveil ; il est de la famille des devins. Il voit et il annonce tout ce qui peut se passer, ajouta la mère.

Elle avait prononcé ces phrases avec beaucoup de conviction. Et, il se dégageait de sa démonstration une volonté de convaincre son fils incrédule de la réalité de ces présages.

Ndeuh le raisonneur n'était guère sensible aux inquiétudes et aux jérémiades de ses parents, encore moins à leurs discours qu'il avait jugés sans fondement rationnel. Subitement, et comme pour mettre fin à ce qu'il croyait être des spéculations sur des données purement empiriques.

- Voyez, chers parents, il peut bien pleuvoir du matin au soir. Il peut même pleuvoir des jours et des semaines durant. En Asie, un autre continent comme l'Afrique, il pleut parfois si intensément que les eaux montent à la hauteur des branches des arbres !

A cette allusion, tous les parents mirent la main à la bouche et contestèrent : Ya ! Ya ! Yaaa Ndeu'h ! Ya memo ! Lante ! Lante1(*) ! Ils ne voulaient plus écouter, croyant qu'il avait volontairement hypertrophié la réalité.

Mais Ndeuh réussit à accrocher leur attention et poursuivit :

- Il doit pleuvoir, oui, il doit pleuvoir nécessairement. Que ce soit le jour ou la nuit, aucune interprétation mystique ou mythique n'est importante. La vie est inconcevable sans pluie ! La nature nous a gratifié de deux saisons : la saison sèche et la saison des pluies. Et pendant la saison sèche, il n'est pas exclu qu'il pleuve. Il y a des phénomènes naturels qui peuvent provoquer des pluies torrentielles. C'est d'ailleurs grâce à la combinaison de ces eaux de pluies et la lumière solaire que vous pouvez cultiver ! Ne vous révoltez donc pas contre les lois de la nature.

« Mes chers parents, le chat miaule, il ne pleure pas ! Et d'ailleurs, il peut miauler de jour comme de nuit. Il est de sa nature de miauler comme il est de la nature de la poule de caqueter. Le chat peut miauler, qu'il soit noir, blanc, gris ou multicolore. Le chien aboie, la poule caquette, le canard nasille ou cancane, l'éléphant et le Rhinocéros barrissent ; le cheval hennit ; le hibou hue et le coq chante. Il est de nature de l'oiseau de Minerve de ne voler qu'à partir de la tombée de la nuit, tout comme les chauves-souris, c'est leur nature ! »

Humm, mon fils. Oui, on peut être d'accord que le coq chante, que le chat miaule et que le hibou ne se promène que la nuit. Mais, je dis bien que mes coqs n'ont pas chanté ce matin, comme ils l'ont toujours fait ! Cela m'attriste et me laisse très pensif. Et ce hibou qui n'attend que cette nuit du Vendredi pour hululer si fort et si tristement, sur la toiture et près de la fenêtre de Yessifa, ta mère !

- Ayaya Socrate ! Ayayayaya Platon ! Bon sang ! Vous vous entêtez à donner une signification à des choses évidentes ? Voulez-vous savoir alors pourquoi le coq chante tous les matins ?

A cette question du jeune de classe de philosophie, tous les parents se firent apporter des tabourets en bambou et s'assirent. Ils le fixèrent. Pendant qu'il se préparait à débiter son récit mythologique, ses propres paupières se mirent à battre à une fréquence qui fit croire que l'emprise du sommeil provoqué par le long hommage à Bacchus était grande. Il ne s'empêchait pas de bailler longuement, régulièrement.

- A l'origine, c'est-à-dire au commencement du monde, il existait plusieurs dieux. Je sais que les prêtres vont vous dire qu'il n'y a qu'un seul Dieu. Il y avait beaucoup de dieux à cet âge-là. On dit même qu'il y'avait plus de dieux que d'hommes. Tenez, le ciel avait des dieux ; la terre en avait ; les océans aussi. Tout était Dieu et Dieu était presque reconnu en toute réalité. Il y avait leur roi, Jupiter, le lanceur de foudre ; il y avait le dieu des forgerons, le très repoussant Vulcain ; il y avait Mars, le dieu de la guerre et des querelles. Il y avait aussi des déesses, comme Vénus, c'est elle qui allumait la flamme de l'amour dans les coeurs. Son fils Cupidon l'aidait très bien dans sa noble tâche. Il y avait même le dieu du sommeil, Morphée qui vous enveloppe dans ses doux bras et vous aide à vous reposer. Voyez chers parents, c'est lui, Morphée, qui a prolongé votre sommeil, constatant certainement que vous avez fourni trop d'efforts hier.

Alors, un jour, Mars, le beau Mars avait réussi à séduire sa ravissante soeur Vénus l'enflammeuse. Oui, cela était possible chez ces dieux et d'ailleurs très fréquent. Mars et sa soeur voulaient rendre hommage à Cupidon. Mais, il leur fallait une couche à l'abri de tout regard et de tout soupçon. Leurs conjoints ne devraient pas les surprendre ! Heureusement pour eux, leur soeur Minerve l'hospitalière leur avait cédé sa couche pour la circonstance. Ne voulant pas que Phoebus le soleil les découvre, ils avaient demandé à Alectryon de les alerter dès ses premiers pas lumineux, avant même qu'il ne s'installe dans son char.

Mais le pauvre Alectryon avait tellement bénéficié des douceurs de Morphée qu'il avait oublié de réveiller les deux dieux. Et, le soleil qui est obligé de se lever pour chasser les ombres de la nuit afin que les hommes vaquent à leurs occupations, les avait surpris. Maintenant, maintenant que Mars et Vénus avaient été découverts et trahis, savez-vous quelles punitions ils avaient réservées au dormeur oublieux ? Bien, avant de partir pour son pays, Mars avait tout simplement transformé le pauvre Alectryon en coq.

- Mon Fils, je te vois venir. Ndeu'h, je te vois venir. Tout ce beau conte pour revenir au coq ? J'ai cru que tu voulais nous distraire à ta façon comme le faisaient nos grands conteurs pour nous détourner des pesanteurs de la vie. Alectryon fut transformé en coq, et alors ?

- Oui, le pauvre Alectryon fut enchanté. Voilà pourquoi comme autre punition éternelle, cet oiseau à la crête rouge doit réparer sa défaillance en annonçant par ses cocoricos la venue magistrale du soleil. Le soleil, c'est le roi du jour ; la lune, c'est la reine des ombres.

- Est-ce que tu comprends bien que ton conte dit clairement que le coq doit chanter chaque matin, fiston ?

- Mais papa, s'il ne chante pas un seul matin sur trois cent soixante cinq ? Hein ? Doit-on absolument y trouver une raison à s'attendre à quelque chose de triste pour l'humanité ? On peut tout au moins s'attendre à ce qu'il soit puni, lui le coq, par ceux qui l'avaient ainsi supplicié ! Pour les dieux, c'était un supplice.

- Oui, fiston, pour les dieux, c'était un supplice, mais pour l'humanité, c'est devenu plutôt un acte bénéfique ! De toutes les autres façons, ce n'est pas un coq qui m'a réveillé ce matin et, pour moi comme pour tes mamans, c'est très grave !

- Oh Platon, Oh! Aristote, Oh! Descartes, où êtes-vous? On dit bien que le coq chante pour annoncer le soleil ! Mais, cela ne veut pas dire que s'il ne chante pas, le jour ne va se lever !

- Ya! Ya! Yaaa! Ya me mô1(*)! Tais-toi Ndeu'h. Tu aimes trop douter, le doute c'est toi. Tu doutes de tout ! Comment oses-tu douter de ce que des quinquagénaires et des sexagénaires comme nous avons vu et vécu depuis notre verte jeunesse, mon fils ? Lui demanda mama Yessifa, sa mère.

* *

*

Le vent venait à peine de transporter les dernières paroles de mama Yessifa quand papa Teponnou'h se signala au loin, arborant une tenue noire. Sa démarche prêtait à équivoque. On ne le connaissait pas clopinant. Mais, ce matin-là, il ne marchait plus d'un pas alerte ut mos. En réalité, malgré les longues bottes noires qu'il avait chaussées, il n'arrivait pas à se tirer facilement de la mare de boue générée par la forte pluie de la nuit.

- Nous avons de la visite, papa. Ce doit certainement être l'un de tes cousins lointains, annonça Ndeu'h qui ne s'était pas éloigné.

- Reste tranquille, jeune homme. Quelque chose me dit que c'est ce papa Teponnou'h, très réputé pour ses nouvelles tristes. Et si c'est lui, il y a lieu de s'alarmer. Surtout que ces vêtements noirs qu'il a sur son corps ne sont pas des habits de fête. Yessifa, qu'en penses-tu ?

-Ndi, vraiment, je vais pleurer. Hi yé men lé ! Yé ma lé2(*)! Wouais ! Depuis un bout de temps, je ne vis qu'à moitié ! Ces petits évènements qui se produisent autour de nous depuis la nuit tissent une mauvaise toile, fit mama yessifa dont touty le visage, d'habitude rayonnant de gaieté et de beauté malgré les rigueurs du temps et de la vie, avait perdu tout ce qui lui restait d'éclat.

En quelques heures seulement, elle avait fondu d'angoisse et de souci. Sa voix avait perdu de sa virilité. Les larmes dans la voix, elle porta ses deux bras devenus frêles sur sa tête, convaincue que l'instant était arrivé, que le destin avait caché son décret.

* *

*

Papa Teponnou'h était comme un vrai facteur. Il avait toujours été au courant des évènements dès leur manifestation. Il s'employait, par la suite, d'en dispatcher ou d'en acheminer les nouvelles par lui véhiculées étaient toujours tristes. Voilà pourquoi, à la longue, seul son passage dans un village était devenu en soi un indice annonciateur de malheur.

Au fur et à mesure que Teponnou'h s'avançait vers eux, le rythme de leurs coeurs augmentait au point qu'on pouvait voir leurs poitrines produire d'intenses mouvements de va-et-vient. C'était l'émotion ; c'était l'anxiété ; c'était l'angoisse.

Teponnou'h avait à peine foulé la cour principale de la grande concession que papa Menkaazeh', n'en pouvant plus d'attendre et anxieux de savoir ce que le sort lui avait réservé, s'empressa :

Akô ? Akô ? Akô' joung ? Hein Mbii Teponnou'h 3(*)? je sais que tu nous as rarement rendu visite. Mais quel mauvais vent t'oriente chez moi ce samedi matin ? Dis-moi, dis-moi mon frère, je t'en prie, Moh'4(*).

En prononçant ces mots, quelques grosses gouttes de larmes de trouille échappées de ses yeux rouges de soucis, s'écrasèrent sur ses mains implorantes. La sueur qu'avait fait naître la peur en lui ruisselait sur son corps. Toute la concession était sortie. Chaque regard porté sur ce « facteur » voulait lire sur ses lèvres, la sombre nouvelle. Chacun voulait voir l'enclos de ces lèvres lippues s'ouvrir rapidement et laisser s'échapper la narration de cet évènement malheureux qu avait saturé la nature de ses indices.

L'attitude grave et pathétique affichée par la famille sinistré avait profondément touché Paa Teponnou'h au point de le méduser. Il les regarda, le visage sillonné de pitié et de compassion. Après quelques minutes de mutité et d'immobilité, il déchira le silence d'un bonjour teinté de sanglots. Au père Menkaazeh', il pleura un bonjour particulier. Puis, ne voulant plus maintenir éternellement le suspens, il prit la résolution de lâcher la bombe. Oui, c'était une véritable bombe qui allait exploser dans cette concession ce jour-là !

L'homme en avait presque fait son métier, malgré l'ingratitude dont un tel métier peut couvrir celui qui l'exerce. Peut-être était-ce sa vocation ? Mais, comment ses hôtes allaient-ils organiser les obsèques ? Comment allaient-ils pleurer un disparu dont le corps ne serait jamais revu ? Où allaient-ils l'enterrer, et comment ? Tout cela aussi le dérangeait. Il se décida enfin de parler :

- Moh' Ancien, je ne vais pas garder longtemps cette nouvelle qui est tienne. Je ne saurais pas farder la vérité. Nos ancêtres disaient que si la nouvelle est tienne, où que tu sois, elle te parviendra, fût-elle bonne ou mauvaise. Ecoutez, hier, un communiqué radio a annoncé l'arrestation de certains étudiants, parmi les quels ton fils. Et moi-même, j'ai appris, très tôt ce matin, que ton fils a été arrêté, ton fils Menkaazeh' Innocent, avec beaucoup d'autres gens, et comme il s'agissait d'une « affaire poritico-cruminelle », il est fort certain qu'ils soient passés par les armes.

- Une « affaire poritico-cruimielle » c'est encore quoi, Moh ? Akô1(*) ? demanda Yahanna.

Toutes les têtes qui étaient solidement dressées perdirent l'équilibre. Tous les regards étaient rivés au sol, comme lors d'un enterrement.

Après quelques minutes de silence et de calme, papa Menkaazeh' revint à lui et lâcha un cri de détresse qui alla alerter tout le village et tous les villages environnants. Il avait crié au point de perdre tout le souffle de ses soixante ans :

- Yéééé Yiryéééééé 2(*)!

Revenues à elles, ses deux épouses s'étaient tout simplement laissées tomber. Couchées à même le sol boueux de la cour, les cheveux complètement défaits, les pagnes négligemment noués, elles se mirent à pleurer en levant les bras vers le séjour du Père de la Création. En quelques minutes seulement de jérémiades et de pleurs, il se mit à couler un torrent de larmes sur leurs corps.

Après que papa Menkaazeh' avait vociféré, les voisins étaient tous sortis de leurs maisons. Ils avaient accouru tous. Les enfants, les femmes, les vieillards, tous voulaient goûter à la fraîcheur de la nouvelle du jour : ce n'était pas un cri ordinaire qui les avait alertés, c'était un mauvais cri sombre qui signifiait qu'une catastrophe s'était produite. Les génies de la trempe de Menkaazeh' n'étaient pas nombreux.

- Qu'est-ce que la forte pluie de cette nuit a causé comme dégâts dans cette concession, au point d'attrister tout le monde dans cette famille réputée gaie ? Demanda papa Lukassi, le frangin et voisin immédiat de la famille Menkaazeh'.

- Yééée Yiryééé ! Yééé Yiryiééé 3(*)! Mon frère, no-otre flam-flam-beau s'est - s'est éteint. L'u-unique canne que nous avions s'est- s'est cassée, mon frère. Nos jours seront désormais sans soleil ; désormais, nos nuits seront sans lune ; notre boussole est tombée dans les profondeurs de l'abîme... répondit papa Menkaazeh'

- Yé Hiyé ! YéHiyé ! Woulililili ! Yéhirhiryée ! Woutchouiee ! Zéndo ? Yéma'alé ! Yéndemééé ! Ndouma ! Ndouma ! Ki ! Ki 1(*)! Cria papa Lukassi.

Transportés par Eole lui-même, ces cris d'alarme et de détresse allèrent, pareilles à des fusées, faire écho à ceux de son frère aîné. Et, dans l'après-midi, toute la concession fourmillait de têtes. Les gens étaient venus des contrées les plus lointaines. Ils avaient bravé la famine, les montagnes, les collines, les vallées profondes, les crues et de la boue pour venir répondre à l'appel des frères sinistrés.

L'aurore avait surpris les uns aux champs, ils cachèrent houes et machettes sous des tas d'herbes et se mirent en route. Ceux qui se rendaient en ville firent demi-tour. Les femmes arrachèrent les foulards de leurs têtes et les nouèrent autour de la hanche, laissant découvrir des cheveux nattés, tressés ou laissés en forme de broussaille.

Du matin au soir, les pleurs succédaient aux pleurs, l'étonnement cédait le pas à la colère et parfois à une révolte muette.

La grande concession de papa Menkaazeh' était remarquablement propre. Une demi-ceinture d'hibiscus bien taillés et suffisamment mousseux tenait lieux de clôture, dans sa première moitié. L'autre moitié était entourée d'arbres fruitiers et d'Eucalptus, jusqu'à la rivière, au pied de la colline soulignait les limites méridionales, avec une longue haie de palmiers de raphia qui lui offraient l'essentiel de son vin blanc au quotidien.

Trois maisons occupaient la partie Nord de la concession. Aux deux extrémités, à droite, c'était la maison de mama Yessifa, la première femme, la mère du disparu, à gauche, c'était celle de mama Yahanna, une femme dont les humeurs parfois très sombres laissaient croire que l'ennemie jurée de la femme est la femme elle-même ; chaque coin des maisons des épouses avait de gros greniers toujours approvisionnés de récoltes. On dit chez nous que le grenier d'une mère ne manque pas d'arachide. La maison du père Menkaazeh' était de loin la plus grande et la mieux entretenue : ses épouses y veillaient au quotidien, ses enfants aussi. Elle ne recevait pas la noirceur de la fumée.

Toutes les maisons étaient à présent assiégées par les parents, amis et connaissances, proches ou lointains. Ici, la solidarité était sacrée. Les uns étaient assis sur de longs bancs en bambou de raphia, d'autres étaient allongés sur des lits faits à partir du même matériau. D'autres encore étaient couchés ou assis sur des nattes, les jambes pliées et formaient un grand cercle autour d'un grand feu que distillaient quelques gros troncs d'arbres bien secs.

Dans la cour, on voyait les mêmes décors, les mêmes scènes. Vieillards, vieux, vieilles, adultes, jeunes et enfants avaient formé de cercles réduits autour des flammes bien nourries. Dans certains endroits, de petits groupes isolés s'étaient créés. On ne manquait pas de voir des gens faire des va-et-vient.

Dans le village, la fraîcheur des vents fendillait régulièrement les lèvres, froissait et blanchissait la peau. Pour s'en défendre, les uns s'enduisaient tout le corps d'huile de palme rôtie et refroidie. D'autres préféraient plutôt l'huile de palmiste dont ils disaient communément que les odeurs chassaient certains esprits et les moustiques. Partout brillait la lumière. On employait tout ce qui pouvait en produire : électricité, lampes, bougies, torches etc.

Au coeur de la nuit, on vit se dessiner au loin la silhouette de quelqu'un : c'était celle de papa Teponnou'h. Ses cheveux crépus étaient légèrement humectés par un début de rosée dont la blancheur laissait croire que l'homme avait précocement pris l'âge. Cette rosée, chaque matin, donnait l'impression qu'il avait plu dans la nuit. Toutes les toitures laissaient couler des eaux de glace qui irritaient les papilles tactiles cet état de choses ne facilitait pas toujours la descente dans les champs où les plantes vous mouillaient entièrement, vos premiers pas.

Papa Teponnou'h ne savait pas seulement transmettre des nouvelles. Il savait aussi partager les peines des autres. Ce côté humain de sa personne lui avait toujours valu une bouteille de plus.

A sa vue, chaque veilleur cherchait à l'orienter vers soi, afin de bénéficier des détails de cette nouvelle véhiculée dès le lever du jour.

L'homme se décoiffa et croisa les mains en passant entre les gens qu'il saluait avec force tendresse et compassion. A son passage, il dégageait des effluves de Bacchus et l'odeur de tabac laissée sur lui par la pipe qu'il tenait de sa main gauche. Malgré son retard, il eut l'honneur d'occuper une bonne place dans cette maison bondée de monde.

- Sois le bienvenu Mbii Teponnou'h, fit papa Lukassi d'une voix empreinte de douceur et de compassion.

- Mon frère, comment saurai-je être le bienvenu dans cette concession où j'ai apporté une nouvelle aussi triste que celle-là ? Je puis vous assurer que c'est avec le coeur plein de larmes de tristesse et d'amertume que je reviens vers vous à l'heure qu'il est. Ah ! Dieu ! Je vous assure que mes oreilles-ci ont déjà entendu des choses ici sur terre ! Ces yeux que je ferme rarement ont déjà vu et revu, précisa-t-il en secouant la tête en signe de fierté. Puis, il serra la main à chacun de ses hôtes.

Les propos de papa Teponnou'h qui avaient précédé les salutations avaient permis à tout le monde de comprendre que l'homme avait encore bien de choses à dire. Papa Lukassi se leva furtivement et se glissa dans le magasin d'où il ramena une petite dame-jeanne de vin blanc cueilli au crépuscule.

A la vue de se vin blanc dont la mousse faisait venir de la salive dans la bouche, papa Teponnou'h fit luire ses yeux d'une joie faussement déguisée. Il sortit quelques noix de kola de la poche de sa veille veste noire et les remit à papa Lukassi. Ces noix furent toutes fendues en plusieurs quartiers et partagées à tout le monde. C'est en mâchant ce fruit de la fraternité que Teponnou'h fit ces autres révélations :

- Mes chers frères, je reviens de la ville où j'ai passé tout le reste de la journée. Vous savez que je ne quitte jamais mon ami ``Tonton bar''. Je l'aime bien parce que chez lui, on ne s'ennuie pas ; on écoute tout ; on est au courant de tout. Depuis ce matin, beaucoup de cars de transport sont venus de la capitale, je vous assure ! J'en ai compté plus d'une centaine. Peut-être le début des vacances explique cette affluence ? Mais, tout ressemblait à une grande immigration ou un retour à la terre promise. Beaucoup de voyageurs étaient des jeunes, des étudiants surtout. Ils n'avaient pas trop de bagages. Les journaux, oui. Ils avaient des piles et des piles de journaux les plus variés.

Puis, il observa une pause et regarda le parterre furtivement comme s'il eût voulu se rassurer que tout le monde l'écoutait sans relâche. Ensuite, il s'empara d'une demi corne de boeuf bien taillée et bien poncée dans laquelle il versa du vin de raphia qu'il conduisit au fond de sa gorge. Puis, c'était un second verre, ensuite un troisième. Il enchaîna :

- Si je ne m'en tiens qu'à ce que tous ces jeunes étudiants racontaient, nos enfants meurent pour deux raisons principales : d'abord les problèmes auxquels ils font face à l'Université : les salles de classe dépassées par le temps, l'absence des toilettes, le fourmillement d'espions et d'indics au service de certains professeurs et responsables administratifs, les cours compilés des professeurs absentéistes, vendus à prix d'or ! A l'Université, pour passer d'une classe à une autre, pour bénéficier d'une bourse d'études, il faut défiler tous les jours, ou faire un pèlerinage à l'esplanade du palais présidentiel avec des pancartes et des banderoles sur les quels on lui témoigne le patriotisme et le militantisme sans exemple et sans faille. La deuxième grande raison des disparitions c'est le tribalisme ! Oui, le tribalisme ! Tenez, tous ces jeunes étudiants avouent être des rescapés d'une chasse tribale précédée par des tracts de genre : « Trop c'est trop ! Allez chez vous, la capitale aux autochtones... »

« Nous avons bien vu quelques-uns de ces tracts. Les jeunes les ont photocopiés et bien plastifiés comme des diplômes ou des documents précieux. Dans bien des quartiers de la capitale, les magasins, les boutiques, bref les maisons de commerce étaient systématiquement pillées conformément à la convoitise et à la haine que ces autochtones nourrissaient depuis longtemps contre eux. Dans les milieux estudiantins, les arrestations étaient opérées par une sorte de milice secrète entretenue par un patriarche dit ``Chef''. Ce type de patriarche qui fait honte à son âge et à la chefferie traditionnelle. Les armes ont beaucoup parlé dans la capitale. Et les témoins que nous avons vus ce jour-ci ont affirmé avoir pu compter des centaines d'arrestations, des décès subits et des noyades... Notre Université serait vide à l'heure qu'il est ! Presque tous les enfants ont fui vers leurs villages, vers les quartiers lointains à la recherche d'un gîte salvateur. »

Dans la cour, le froid redoublait d'intensité vers l'approche lointaine de l'Aurore, et la rosée dominante faisait ruisseler de l'eau très fraîche sur les toits et aspergeait les cheveux et les vêtements. Les coups de vent réguliers avivaient le feu et entraînaient les flammes et quelques braises dans les directions diverses. Chacun des veilleurs s'agrippait fortement sur ses voisins immédiats pour faire obstruction au froid.

Dans les maisons, bien qu'on ne fût pas entièrement exposé à la merci de la nature et aux vicissitudes du climat, on n'était pas moins fouetté par ces coups de vent qui menaçaient de soulever les toits et qui passaient par la porte centrale qui restait toujours ouverte. De temps en temps, on passait avec des arachides, du maïs cuit, ou grillé. Les vieux et les vieilles ne se séparaient pas de leurs pipes ou de ces feuilles de tabac soigneusement séchées qu'ils enroulaient avec adresse et qu'ils allumaient chaque fois qu'ils sentaient attaqués et aspiraient avec délectation.

Certains jeunes allumaient des cigarettes dont ils se partageaient les mégots. Il sortait de leurs narines et de leurs bouches de véritables brouillards épais de fumée qui les enveloppaient dans cette nuit légèrement éclairée par une lumière argentée et avare qu'émettait la lune.

- Ah ! Mbii Teponnou'h, tu es vraiment un déterreur de fossiles. Nos ancêtres avaient raison, eux qui avaient l'habitude de dire qu'on a beau enfouir de la viande dans le sol, quand elle sentira, le chien viendra nous renseigner. Voyez-vous ça ? Voilà bien de détails que la radio n'a pas osé mettre en relief, encore moins la télévision. C'est bien dommage, car le pouvoir s'est toujours livré à une sorte de propagande qui fait passer un pilonnage ininterrompu des populations naïves, craintives et crédules. Cette fois, il va chercher à remporter comme de coutume une victoire d'ailleurs largement acquise d'avance, auprès de l'opinion nationale et internationale. Il va se servir de toutes formes d'intoxications. D'ailleurs, comment cela serait impossible ou difficile lorsqu'on sait qu'il peut fabriquer à volonté toutes sortes de spécimens d'écritures, de photos, qu'ils peut imiter toutes les signatures, qu'il peut reproduire des cachets postaux, qu'il peut imiter les voix, qu'il possède tout le matériel nécessaire pour fabriquer de faux documents et de fausses correspondances pour la plus grande désinformation officielle de l'opinion ? fit le jeune Débrouillard dont le long séjour dans la capitale lui avait beaucoup appris sur le régime.

Insensiblement, la lune avait fait rentrer son front d'argent dans la voûte d'azur. Les premiers chants des coqs avaient rassuré les veilleurs que l'Aurore s'était levé de sa couche. Partout dans le village, un brouillard opaque avait étendu son empire de blancheur. Il n'était plus aisé d'apercevoir tout ce qui se trouvait à plus de cent mètres. Seul le vent, parfois furieux, fendait ce voile blanc et l'éloignait de sa force impétueuse d'un bout à l'autre du village. Le timide passage de certains nuages de fumée au-dessus des maisons donnait la fallacieuse impression qu'il allait pleuvoir. Mais , au fur et à mesure que le jour avançait en dévoilant ses facettes normales, les nuages et e brouillard, sous l'effet phosphorescent de l'astre du jour, reculaient à grandes enjambées comme chassés par une force mystérieuse.

C'était le jour du Seigneur. Mais, aucun villageois ne s'était apprêté pour se rendre à l'église. Les corps étaient lourds de fatigue et de tristesse. C'était une région bien christianisée. Mais les racines de la tradition et les socles des coutumes restaient encore bien en place, malgré les mauvais vents de la colonisation et ses érosions. Ici, on croit en l'existence de Dieu ; on pratique ses lois ; on le prie ; on le vénère. Mais, cela n'empêche pas qu'on rende un culte à certaines réalités. Par exemple, l'être humain, après la mort, n'est pas considéré comme parti pour toujours. Non ! Après quelques années, certains évènements sont parfois signalés par des voyants ou des Ndjuissi1(*). Ils vous font comprendre que tel ou tel parent, décédé telle année, estime qu'il est oublié des siens. Donc, il faut venir le chercher et le garder parmi soi. Ne dit-on pas qu'en Afrique les morts ne sont pas morts ? Aller le chercher veut dire retirer son crâne de ses restes, faire une très grande cérémonie, le nourrir (avec de l'huile du sel, des pistaches et de la viande). Cérémonie presque peu coûteuse, mais d'une très grande valeur vitale et symbolique. Le crâne est chaleureusement conservé dans un coin de la maison, il participe à sa manière à la vie de la famille. Il semble symboliser une sorte d'immortalité, c'est - à - dire une victoire de l'homme sur la mort.

Le bétail et la volaille, insouciants, s'activaient avec beaucoup d'entrain partout où il y avait à manger. Et, ce n'était pas de la nourriture qui manquait ce jour-là dans cette concession. Pour une fois, les coqs et les poules s'étaient interdits la peine de creuser le sol afin de trouver de la pitance.

En moins d'une heure, la cour principale de la concession rayonnait de sa propreté traditionnelle. L'essentiel de la cérémonie funéraire allait s'y dérouler.

Le chef du village était personnellement arrivé, accompagné de tous ses notables. Mais, il n'était pas vêtu, comme de coutume, de ce type de vêtements richement brodés et soigneusement décorés d'une variété de motifs. L'occasion ne s'y prêtait pas. Cette disparition du fils du village avait profondément attristé les populations. Ces évènements réveillaient d'assez tristes souvenirs dans les mémoires. Les gens pleuraient toujours. Chacun pleurait pour signifier sa tristesse.

Puis, un calme de cimetière se fit observer. Le chef s'était levé. En main, il tenait une canne comme un bâton de commandement. Une canne superbement sculptée et bien décorée.

Les enfants qui batifolaient comme dans une cour de récréation étaient arrachés à leurs jeux par quelques parents qui avaient perdu le sourire depuis. On forçait les bébés à se taire et à dormir, malgré tout ce qu'ils réclamaient.

A l'angle droit de la maison paternelle, juste dans l'espace qui la séparait de celle de sa première femme, tout était prêt. Une sépulture était réservée au défunt. Une sépulture digne des gens de son rang et de son sang. Dans ses veines coulait du sang bleu. Il était de ceux qu'on appelle avec révérence « Minfo2(*) ». Un Minfo, cela ne se rencontre pas vulgairement !

Incliné devant ce qui représentait la tombe dans laquelle on avait déposé un cercueil dans lequel il y avait certains de ses vêtements et un très grand portrait de lui. En effet, que faire dans de telles circonstances, lorsqu'un régime aux abois, peut se permettre d'arracher des bancs des universités et des grandes écoles des étudiants qui ne demandent qu'à être bien encadrés et respectés eux-aussi ?

Il régnait désormais un silence absolu. Même ces corbeaux qui obscurcissaient le ciel de leur tenue de deuil turent leurs lugubres croassements. Puis, le chef toussa. Enfin, il commença :

- Gens de ce village, chers frères et soeurs, chers filles et fils, chers amis, nous avons tous entendu avec effroi, stupéfaction et amertume profonde la triste nouvelle qui secoue ce village et tout le pays. Nos parents disaient : « Si tu partages le bonheur avec quelqu'un, partage le malheur avec lui. » je crois, c'est ce principe sacré valable de nos jours, qui a guidé la plupart d'entre vous dans cette concession affligée.

A ces mots, toute la foule acquiesça :

- Ndi, Ndi, Ndi Yeuh, Apoup, Apoup, Apoup mbé1(*) !

Puis, le chef enchaîna tranquillement :

- Une fois de plus, je vous félicite de la promptitude qui vous a guidés, nombreux, vers ces lieux. Cette affluence que nous constatons tous est l'expression du témoignage de la valeur et de la personnalité du défunt que nous enterrons, à notre manière, ce jour du Seigneur. Je sais également qu'ils sont légion, ceux qui ont été empêchés. Ceux qui, de près ou de loin, font signe de solidarité sont ceux qui ont bien compris ces paroles de nos aïeux qui disaient : « Un seul doigt n'enlève pas la viande de la marmite. »

La foule redoubla d'applaudissements. Puis, le chef, bien satisfait, enchaîna :

- Je vois dans cette foule des gens en gandouras, en kaba ngondo, en pagnes. Je vois des blancs et... que dirais-je encore ? Voilà la preuve concrète que nos aïeux n'avaient pas tort de dire :

« Allant toute seule, la rivière se trompa de lit. » la foule applaudit avec emphase. Puis, après avoir toussé, le chef reprit :

- Ce que je vais vous faire comprendre, c'est que cet homme à ma droite, papa Menkaazeh' est un homme de bien. Il n'a jamais su comment on peut faire du mal à son prochain. Nos parents disaient si bien : « C'est celui qui veille sur le malade qu connaît l'acuité de sa maladie. » Cet homme, je le connais bien. Ses vertus, il les tient de feu son père, lequel père j'ai connu parfaitement pour l'avoir beaucoup fréquenté dans la toute verte jeunesse. Son arrière-grand-père avait de solides liens de sang avec la chefferie.

Ces témoignages du Natema'h2(*) avaient arraché une bonne salve d'applaudissements dans la foule. Ce grand dépositoire des coutumes et de la tradition du village était un octogénaire encore bien solide. C'était un chef dont l'arrivée au trône avait obéi à toutes les étapes normales et, c'était le chef du peuple. Après le décès de son père suite à une maladie, il fut capturé parmi ses frères comme prince héritier. Il fut ainsi retiré du monde profane du quotidien pour être gardé dans l'espace sacré du « La'kam3(*) » pendant neuf bonnes semaines il y fut initié à l'art de gouverner. Désormais, il devait revêtir toute la sacralité qui devait donner un caractère divin à son rôle. Son intronisation fut effective avec sa sortie du La'kam. Il fut installé majestueusement sur son trône richement couvert et décoré de tous les motifs traditionnels. Tous les grands dignitaires, tout le peuple rendirent hommage à feu son père et fêta le début de son règne. On lui signifia l'allégeance.

Le chef était de la génération du grand-père de Menkaazeh' ce vieillard aujourd'hui expédié du côté de Thanathos avait coutume de dire à tous les siens et à tous ceux qui le côtoyaient de ne jamais rien faire qui puise nuire au genre humain. Aussi la phrase : « men kaa zeh'4(*) » venait-elle avec une fréquence presque obsédante dans tous ses discours et conversations. Cette phrase qui résumait et expliquait d'ailleurs son nom patronymique, il la prononçait pour signifier son innocence et son rejet du mal. C'est pour cela qu'aucun des siens ne devait la prononcer alors qu'il se savait coupable. Le chef enchaîna :

- Faut-il vous le rappeler, feu grand-père Menkaazeh' nous avait quitté dans les circonstances très troublantes. C'était à l'époque dite du Maquis à cette époque sombre de notre histoire, notre pays s'était battu avec acharnement pour arracher son autonomie et la souveraineté. Dans cette région, la résistance était particulièrement accentuée, la répression aussi. Le blanc ne voulait pas du tout entendre parler d'indépendance. Ils avaient recruté au sein des populations aborigènes des peureux et des vendus entièrement acquis à leurs doctrines réactionnaires. Ces fous zélés, drogués par des discours racistes, brûlaient tout sur leur passage. Ils incendiaient maisons et champs ; ils pillaient les magasins ; ils violaient les femmes ; ils assassinaient, pendaient, brûlaient ou enterraient vifs tous ceux qu'ils considéraient comme révolutionnaires, ennemis de la métropole conquérante et oppressive. Parfois, les jours du grand marché, sur la grande place publique, pour démoraliser les populations et pour les démanteler, on exposait les têtes sanglantes de certaines victimes particulièrement tenaces et éveillées. L'histoire aura retenu des cas des résistants enfouis vivants, debout jusqu'à la hauteur du cou !

A cette époque dangereuse, il n'était pas facile de circuler, d'aller d'un village à l'autre ou de se rendre en ville. Les jours ordinaires, dès quinze heures, chacun songeait déjà à se terrer chez soi. Le matin, on attendait que le soleil se fût entièrement levé de son lit. On vivait dans un état de terreur et de persécution permanente. Je n'ose pas croire que c'est ce qui arrive encore à nos enfants aujourd'hui, dans la capitale.

- J'étais devenu un chef sans trône et sans sujet. Mon royaume était vidé de sa population ! Je profite d'ailleurs de cette parenthèse pour informer cette assistance que beaucoup de nos fils, filles, frères et soeurs sont disséminés depuis des décennies dans presque tout le pays. Ils avaient déserté le village pour échapper à la chasse à l'homme. Donc, ne voyez jamais en d'autres peuples ou populations des étrangers, des inconnus ou des ennemis. Dans chaque famille, dans chaque tribu dans ce pays se réfugie au moins un des nôtres !

- Grand-père Menkaazeh' n'avait pas fui le village. C'était un homme digne, courageux et respectable. Bien qu'on n'ait jamais retrouvé ses restes, bien de témoignages concordants affirment qu'il aurait été capturé et décapité par la machine infernale des colons, dans des circonstances qui méritent encore des éclaircissements. Aujourd'hui, ses fils et petits-fils souffrent atrocement, à cause de son crâne qu'ils n'ont jamais pu retrouver. Ce crâne sur lequel ils n'ont jamais fait de sacrifices ; ce crâne dont la présence dans la famille établirait le pont entre la vie et la mort est quelque part en train de se plaindre.

Puis, le Natemah' observa une pause, en parcourant la foule d'un regard majestueux et, comme pour tourner cette page historique et sociologique, il poursuivit :

- Le grand-père Menkaazeh' avait toujours tenu à faire appeler sa descendance MENKAAZEH'. Aujourd'hui, nous pleurons et enterrons à notre manière son petit-fils, mort comme lui, dans des circonstances mystérieuses. Paix à son âme ! Seul l'Etre Suprême saura réparer tous ces torts-là, fit-il.

- Ndi, Ndi, Ndi. Apoup, Apoup Ndi ! Apoup Ndi1(*), fit la foule.

Le chef avait restauré la mémoire de son village et de son peuple. Comme partout dans le pays et en Afrique, on voyait et on lisait les stigmates lugubres de la colonisation. Lorsqu'il prit place, les uns et les autres s'assirent. Ensuite, c'était le tour du père du disparu, qui fut très touché à la vue de cette foule immense qui était en grande majorité vêtue de noir. Lorsqu'il jeta un dernier regard sur l'une des photos de ce fils disparu, les larmes envahirent sa voix. On dit que les larmes d'un homme mûr ne coulent qu'en dedans. Mais, les siennes étaient prêtes à inonder son visage qui laissait lire une tristesse profonde. Il réussit tout au moins à se maîtriser et sortit de sa poche un mouchoir avec lequel il sécha ses yeux humides. Toute une foule de souvenirs tristes envahirent sa mémoire. Il prit parole et tint ce discours :

- Sa Majesté, Natemah', notre illustre chef, le gardien de nos coutumes et nos traditions a presque tout dit. Mais Innocent mon cher fils, mon seul espoir, me voici une fois de plus en train de vivre presque les mêmes évènements d'il y a quelques dizaines d'années. Feu mon père a quitté ce monde sans un au revoir, chaque jour nous avons espéré le voir revenir dans sa grande concession, mais en vain. Aujourd'hui, voici que toi aussi tu nous quittes pou l'au-delà en suivant presque le même chemin que lui : le chemin de la disparition. Est-ce un décret du sort qui prend ainsi effet sur ma famille ou alors la volonté cruelle des hommes, nos semblables ? Quoiqu'il en soit, je m'en remets sagement au Père de toute la Création, Ndah'ndem1(*).

Ensuite, il prit trois graines de jujube sèches, les mâcha machinalement et souffla la pâte ainsi obtenue dans la tombe. De sa main droite, il prit de la terre et la versa dans la tombe. Puis, il se recula et, la tête baissée, il adopta une attitude méditative. La méditation finie, il fit un ultime signe de croix et, les mains jointes, il se retira à pas lourds, aidé dans sa marche pénible par un proche parent.

Puis, la mère, mami Yessifa fit son apparition elle n'avait pas pu se maîtriser un seul instant. C'est dans des vêtements devenus des guenilles qu'on la vit. Ces vêtements signifiaient en eux-mêmes que n'eut été la pudeur, elle serait restée dans la tenue d'Eve pour demander à Dieu le père de la rappeler à lui. Elle avança, le visage trempé de sueur et de larmes, les yeux rouges, les cheveux défaits et les pieds nus. Elle était soutenue à gauche et à droite par deux femmes qui dominaient l'espace par leur taille et leur corpulence. Peut-être fallait-il vraiment ce type de femmes hommasses pour pouvoir maîtriser une pauvre femme au bord du délire. Devant la tombe, ses deux protectrices prirent un léger recul et, seule, elle jeta un regard dans la tombe, aperçut le portrait de son fils et perdit la parole. Elle se rappela les neuf mois de grossesse, l'accouchement, la peine que nécessite l'encadrement d'un être humain de l'enfance à l'âge adulte etc. elle leva ensuite ses deux mains en direction de cette foule qui la regardait, compatissante et larmoyante. On attendait d'elle qu'elle fit une oraison funèbre. Mais, elle s'assit au bord de la tombe et ameuta la foule des cris de désespoir ; toutes les autres femmes, très sensibles aux douleurs que peut éprouver une femme pareille, se mirent à pleurer à perdre le souffle et la raison.

Mami Yahanna ne put s'abstenir. Malgré les querelles qui peuvent émailler une vie de coépouses, il y a des situations où, même le malheur les oblige à regarder dans la même direction.

Le lendemain, c'était le jour de la lune. La nature avait repris vie et son ambiance traditionnelle, elle qui avait saturé le village de ses symboles de tristesse. Malgré le léger apaisement apporté par le sommeil de la nuit, le triste évènement alimentait encore les conversations. On n'efface pas facilement pareil évènement de sa mémoire.

Le temps s'envolait à grands battements d'ailes. Le soleil qui, durant la journée, avait inondé la nature de sa lumière, était du côté occidental. Devenu une boule rouge fixée à l'horizon, il n'émettait plus que de faibles rayons qui éclairaient chichement le village. De l'autre côté de la voûte azurée, l'astre de la nuit, accompagné de quelques-uns de ses enfants, avait laissé  découvrir son front argenté et se préparait activement à prendre le relais.

Les coqs du village qui suivaient la scène et semblaient comprendre ce mystérieux langage astral, d'un commun accord, proférèrent un ultime concert de cocoricos.

La concession de papa Menkaazeh' continuait à recevoir des visites. Toute la grande famille était toujours là, partagée entre méditations, prières et lamentations. Parfois, l'arrivée d'une tierce relation engendrait des conversations ou avivait les jérémiades.

- Mes frères, dites-moi, à cette allure macabre où vont les choses dans ce pays, je commence à prendre peur ; je suis très inquiet, je vous assure. Et, je me demande quelle place nous devons désormais accorder à l'école. Tenez, tous les jours, nous nous prions de la bière, de la viande, du luxe, des divertissements, bref, de toutes les bonnes choses de ce monde afin que nos enfants puissent eux aussi fréquenter l'école. Si nous consentons tous ces nobles sacrifices, c'est, je crois, pour que nos enfants soient instruits et éduqués. C'est aussi pour qu'un jour, ayant obtenu diplômes et titres, ils accèdent eux aussi à des postes de responsabilité. C'est aussi pour qu'ils reviennent nous aider à construire le village. Mais seulement, voilà, voilà ce que l'école nous donne en échange contre nos augustes privations : massacres et des enterrements dans des fosses communes ! Certains nous reviennent plus bouchés qu'avant. D'autres sont pris précocement par le vertige de la démission. D'autres encore, lorsqu'ils ont le courage et la chance de décrocher des diplômes, ne trouvent jamais d'emplois : on vous rassurera tranquillement que, n'étant pas de la sphère des décideurs nos enfants attendront que ceux des vrais citoyens soient recrutés, fit papa Lukassi.

- Tout le monde finira par me donner la raison dans ce village, fit Ndeuh' pour qui l'intervention de son oncle paternel était une perche, lui qui, après l'abandon des études , n'avait toujours pas réussi à faire l'unanimité auprès des siens qui espéraient pourtant beaucoup de lui.

Le désespoir avait littéralement envahi la jeunesse au point où l'école semblait ne plus avoir un fondement. On avait de la peine à convaincre les jeunes de la nécessité de s'instruire et de s'éduquer. Ils préféraient embrasser, très tôt, des petits métiers, au lieu de se lancer sur un chemin académique sans issue. Ils fondaient leurs arguments sur les exemples des diplômés de l'enseignement supérieur qui, n'ayant pas pu trouver d'emploi dans la fonction publique ou dans le privé, s'étaient jetés dans le secteur informel. Nantis d'une licence, d'une maîtrise ou d'un doctorat, ils se retrouvaient en train de vendre des journaux à la criée, de vendre les livres de seconde main, de vendre des vêtements de la friperie, de vendre de l'eau potable, de vendre des produits de quincaillerie dans des pousse-pousse etc.

« Pourquoi sacrifier près de quinze ans sur les bancs, décrocher un doctorat pour se trouver dans un carrefour de la ville en train de proposer des journaux aux passants ? » se demandaient-ils.

Un cas assez piteux, quine cessait de susciter la révolte, c'était celui de Débrouillard. Ce jeune malheureux à lui tout seul était le symbole vivant du drame que vivait la jeunesse sans soutien et sans protection, c'est-à-dire cette autre jeunesse dot l'ascendance n'a ni pouvoir, ni « parapluie », ni « godasses ».

Débrouillard de son nom patronymique NDAH'NDEM, était une sorte de génie précoce. Il avait décroché son baccalauréat série C à un âge où beaucoup ne songent pas encore à se présenter au BEPC. Inscrit à l'université, il avait brillamment survolé les trois ans qui mènent à la Licence. Inscrit en Maîtrise, et comme la plupart des étudiants de sa promotion, il n'avait jamais pu rédiger et soutenir son mémoire. Il faisait partie d'une promotion dite sacrifiée. Les professeurs qui n'étaient plus rémunérés à leur juste valeur avaient unanimement décidé de ne plus se surcharger ou s'encombrer des lourdes tâches de directeurs de mémoires.

Débrouillard avait quitté prématurément l'université, mais, sans désespérer. Il était sûr de sa plume. Aussi était-il convaincu que les écoles de formation lui ouvriraient leurs portes. Sa naïveté ne lui permettait pas de comprendre que la réalité était autre chose. Pendant plus de cinq ans, NDAH'NDEM voyait son nom, bien écrit, sur les listes d'attente. Parfois, il se retrouvait sur cinq listes d'attente différentes, au point où ses relations se demandaient quelle école il allait finalement choisir. Mais... mais, on n'avait jamais surpris cet esprit assis dans une salle de classe dès le début des cours. Jusqu'en fin d'année, les listes d'attente étaient toujours là. Elles vieillissaient parfois, sous l'effet corrosif de neuf bons mois !

En attendant, Débrouillard avait décidé de s'orienter dans le secteur informel ; oui, un secteur où on n'attend pas. Il vendait les journaux à la criée. C'est grâce à l'aîné de l'un de ses amis qu'il avait pu s'introduire auprès du dépositaire qui lui fournissait les journaux. Après quelques mois de vente à la criée, il avait démissionné. Le journal officiel qui représentait les quatre-vingt-dix pour cent de ce qu'il recevait comme journaux, ne vendait plus. On était à une période mouvementée, le pays vivait des remous de revendications pluralistes partout. Les lecteurs estimaient que le journal officiel était dépassé, c'était le journal d'une époque révolue. On ne l'achetait plu, on ne le lisait plus. Seuls les adeptes des dessins du sourire et de l'horoscope y parcouraient encore ces rubriques.

Grâce à ses petites économies, il s'était lancé dans la vente des cigarettes. Un autre métier qui ne nécessite ni diplômes, ni concours, ni tests de présélection ou sélection...

La cigarette et ses accessoires nourrissaient assez bien débrouillard. Il avait réussi à faire un certain nombre de réalisations. Il avait même réussi à se marier grâce à la cigarette. Sa compagne la nommée Cathéna Min'mboung lui avait même donné un beau rejeton de sexe masculin. Débrouillard avait fini par ne plus penser aux concours. Il ne se rappelait plus qu'il était sur des listes d'attente. Il était convaincu que sa destinée était dans ce secteur informel où il s'était fait une nouvelle existence. Mais, un jour, ayant réinvesti toutes ses recettes dans l'achat des marchandises, Débrouillard était assis là, derrière son kiosque. Une voiture gara devant lui et, comme en temps de guerre, une horde de gens se ruèrent sur son kiosque et sur sa personne. Ils pillèrent tous ses produits et le laissèrent le corps meurtri d'une violente flagellation. C'était la fourrière municipale.

La population horrifiée et ahurie s'était toujours demandée quelle direction prenaient tous ces produits, toutes ces marchandises que ces rapaces arrachaient aux gens. Un soir, certaines jeunes victimes se rendirent à l'hôtel de ville, fief de ces charognards. Ils firent semblant de déambuler. Leur curiosité leur permit de voir, à l'intérieur d'un magasin, des montagnes de paquets de cigarettes, de bonbons, de biscuits, de lotus, de journaux... Bref, tout ce qu'on peut trouver dans un kiosque digne de ce nom. L'heure du retour arrivée, les agents cherchaient des cartons ou des sacs dans lesquels ils chargeaient des produits les plus chers. Ils rentraient chez eux repus et bien rassasiés de cette chair et de ce sang humains.

Débrouillard n'avait plus trouvé de raison de rester en ville. La capitale était devenue pour lui un vaste cimetière des velléités, des esprits forts et lucides. Il était rentré s'installer au village, la voix étranglée.

* 1 Dieu maléfique ! N.B. les autres exclamations ne sont que les expressions de la forte surprise

* 1 Ô pauvre de moi !

* 2 Ô Joséphine !

* 3 Ô Dieu ! Ô Joséphine ! Je suis fini ! (Traduction littérale)

* 4 Ô Jeanne

* 1 Non ! Non ! Tais-toi ! Tais-toi !

* 1 Non ! Non ! Noonn ! Cet enfant !

* 2 Ô Ô moi ! Ô mère

* 3 C'est quoi ? C'est quoi ? Que s'est-il produit ? Père Teponnou'h

* 4 père

* 1 C'est quoi ? (Une affaire politico-criminelle)

* 2 Ô ! Ô Ô Ô !

* 3 Ô Ô !

* 1 Quelle malédiction ! Ô Dieu !

* 1 Une voyante

* 2 Minfo : Pince, fils du chef

* 1 C'est ça ! C'est ça !

* 2 Natema'h : le chef,le lion

* 3 La'kam : lieu d'initiation du chef

* 4 Je ne sais pas, je n'en sais rien ; je suis innocent.

* 1 C'est ça ! C'est ça ! Majesté

* 1 Seul Dieu sait

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