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Les réécritures bibliques dans l'oeuvre de Pascal Quignard

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par Daphné Pulliat
Université Paris IV- Sorbonne - Master II littératures françaises 2008
  

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2 . les textes cibles de Pascal Quignard : esquisse

d'un art poétique

La quête originelle est bien ce qui anime l'écriture de Pascal Quignard. Et c'est en cela que son approche de la Bible fait sens. Elle est un biais, un matériau littéraire de cette quête. Les outils de l'écrivain sont toutes les formes de réécriture.

Les références et les citations de vers bibliques et d'épisodes bibliques sont, nous l'avons vu, un moyen de faire appel à l'imaginaire collectif des lecteurs.

165 Sur le Jadis, op. cit., chapitre LXXIII, Ç Les trois listes de fantômes È, Paris, Grasset, 2002, p. 199

Traduire des vers bibliques est pour Pascal Quignard un jeu ; il se pla»t à élaborer un texte multilingue ; une mini-Babel se constitue sous sa plume dans une entreprise de déprogrammation subversive. Le mélange des langues, latin, grec, français, allemand, anglais, aboutit selon Yves Hersant à une Ç langue étrange et multiplexe166 È, volontairement aberrante parfois : Ç Ovide a écrit : A dance By an Huntsman in the night167. È Traduire en tous sens est pour l'écrivain abolir les frontières entre les langues et rétablir le concept d'une langue unique et supérieure, comme une Ursprache, ainsi que nous l'avons vu. Traduire la Bible est un moyen d'abolir les frontières du temps, c'est mêler l'ancien et le moderne, c'est lier le sacré au profane dans une quête supérieure de sens areligieux.

Toute réécriture est ainsi inscrite dans cette quête générale. Celle-ci se traduit dans la lettre quignardienne par la quête d'une écriture plus originelle, plus originale, qui semble se diriger vers la forme du conte, vers une esthétique du petit et du concis.

Nous voulons dans cette partie explorer quel serait un possible Ç art poétique È de l'écrivain. DéÞnir quels

166 Yves Hersant, Ç Le latin sur le bout de la langue È, Fabienne DurandBogaert, Yves Hersant (dir.), Pascal Quignard, Critique, tome LXIII, n °721-722, juin-juillet 2007, p. 455

167 Pour trouver les enfers, Paris, Galilée, 2006, §60

sont les enjeux de cette esthétique du fragment que semble contenir son écriture et dont on trouve les traces les plus manifestes dans la forme simple qu'est le conte.

a . une esthétique du fragment

Ç La fragmentation est l'âme de l'art168. È

Les réécritures bibliques apparaissent dans l'édiÞce des essais de Pascal Quignard comme des vitraux dans une cathédrale : elles représentent l'esprit impalpable qui y règne, elles y diffusent une lumière, des couleurs. Elles émaillent son texte comme les vitraux percent la pierre. Elles apparaissent par touche, séparées les unes des autres. L'unité biblique est rompue ; la somme, l'ensemble, l'édiÞce qu'est le texte biblique est démonté, ses pierres en sont désolidarisées, et Pascal Quignard se pla»t à en émailler sont texte. Mais ces morceaux, il ne se contente pas de les glisser dans l'édiÞce de sa pensée, avant cela, il les retaille, les polie, les retravaille.

Nous assistons, dans le traitement des textes bibliques par Pascal Quignard, à un double phénomène de fragmentation et de réécriture. La Bible est éclatée dans les textes quignardiens et ces éclats sont

168 Les Ombres errantes, op. cit., Paris, Grasset, 2002, p. 62

retravaillés, remodelés, transformés par la plume quignardienne. Nous avons déterminé précédemment quels sont ces fractions, ces morceaux de Bible. Nous voulons, avant de revenir sur eux, poser un regard sur cette méthode de réécriture qu'est la fragmentation et en déÞnir les enjeux. Nous utilisons pour cette analyse les propos de l'auteur dans son ouvrage Une Gêne technique à l'égard des fragments169 qui porte sur La Bruyère, auteur le premier, aux yeux de Pascal Quignard, à avoir systématiser l'écriture fragmentaire.

théorie du fragment

L'écriture fragmentaire est bien ce qui caractérise l'Ïuvre de Pascal Quignard. Les Petits Traités et le Dernier Royaume en sont les meilleurs exemples, cinquante-six traités eux-mêmes découpés en souschapitres par des pattes de mouche constituent le premier ensemble, une succession de pensées de longueur variable, organisées plus ou moins thématiquement en chapitres constitue le second ensemble qui est un work in progress. Une écriture en lambeaux qui correspond, qui incarne l'esthétique des sordidae qu'est celle de l'écrivain. Un goLt pour ce qui est

169 op.cit., Saint Clément, Fata Morgana, 1986, réédition Galilée, 2005

en morceaux, ce qui est dépecé, de facon générale pour tout ce qui est vile et que nous dissimulons à notre propre conscience.

La désarticulation est un thème cher à l'écrivain qui a consacré une préface aux Blasons anatomiques du corps féminin :

Rares sont les époques qui dirent aussi précisément quel idéal du corps féminin de la femme tyrannisait leur désir. Rares aussi bien les époques oà les poètes avouèrent aussi crüment les répugnances que les corps des femmes suscitaient en eux. De l'enfance à la mort nous ne cessons d'explorer à l'aveuglette une sorte de corps qui nous contient sans doute mais aussi qui nous ravit à nous-mêmes. Nous ne le possédons jamais. Nous ne le comprenons jamais. (É) Des morceaux de membres partout, des déchets, des fragments de peau partout et des cicatrices partout qui les suturent mais qui brusquement, on ne sait pourquoi, saignent un peu, comme la lance du conte, ou qui brusquement s'irritent ou purulent, tels des souvenirs violents qui reviennent à l'improviste et gagnent et empourprent en un instant la face170.

Le corps, sa désarticulation, ses déchets, son ordure sont ce qui intéresse Pascal Quignard, ce qui suscite chez lui une fascination, ce qui est selon lui la vraie nature de l'homme et de ce monde. Un goLt qui se retrouve dans son écriture qui est paratactique, déconstruite, hachée, brusque, erratique, fulgurante. Elle est faite de segments, de propositions juxtaposées ; Pascal Quignard pratique

170 Blasons anatomiques du corps féminin, Paris, Gallimard, 1982, p. 144

abondamment l'asyndète et le zeugma. Une percussion, une explosion parfois. Une écriture multidirectionnelle171, destinée à dérouter le lecteur, à le surprendre.

Pascal Quignard place cette écriture sous le patronage de La Bruyère. Comme lui, dont il fait une supposée biographie dans Une Gene esthétique à l'égard des fragments172, il veut privilégier le discontinu au linéaire, prôné par le classicisme à la Boileau, il préfère les bouts, les morceaux, les miettes, les rognures, les lambeaux. Il préfère la miniature, à l'instar de son personnage Edouard Fufooz qui collectionne les choses les plus petites du monde dans Les Escaliers de Chambord173.

Pascal Quignard, glosant le patronage de

Théophraste revendiqué par La Bruyère, évoque les Proverbes de Salomon174, dont il dit qu'ils sont sans rapport, mais qu'ils restent une source pour la forme. Le proverbe, tel que pratiqué dans le livre biblique, semble obéir à un Ç dualisme réßexe175 È, mettant toujours en

171 Olivier Renault, Ç L'éclat bouleversant de l'attaque È, Pascal Quignard, Critique, tome LXIII, n°721-722, juin-juillet 2007, p. 467

172 op.cit., Saint Clément, Fata Morgana, 1986

173 Les Escaliers de Chambord, Paris, Gallimard, 1989

174 Une Gene technique à l'égard des fragments, op.cit., Saint Clément, Fata Morgana, 1986, p. 17

175 ibid., p. 49

balance une notion et son contraire, soulignant toujours la séparation, l'opposition.

De Salomon176 à Pascal Quignard en passant par La Bruyère, on passe du proverbe au fragment en conservant la forme d'une série discontinue de passages réßexifs, poétiques, narratifs.

Le fragment est Ç la citation, le reliquat, le talisman, l'abandon, l'ongle, le bout de tunique, l'os, le déchet177 (É) È Citations que tire Pascal Quignard de la Bible. Reliquats que sont les vestiges des textes apocryphes, destinés à tomber dans l'oubli de la civilisation qui les rejette. Talismans que sont certaines scènes bibliques qui nous délivrent les secrets de notre être, comme le sacrifice d'Abraham, Ç il y a dans notre héritage des plaies incurables178 È. Bout de tunique, comme Ç la frange du vêtement È du Christ qu'une femme saisit dans l'attente d'un miracle qui arrive effectivement179. Déchets de l'existence quotidienne, de toute l'existence.

176 TOB, op. cit., Paris, Cerf, [1975], 2004, pp. 967-1000

177 Une Gêne technique à l'égard des fragments, op.cit., Saint Clément, Fata Morgana, 1986, p. 44

178 Sur le Jadis, op. cit., chapitre XCV, Ç La montagne È, Paris, Grasset, 2002, p. 302

179 Evangile selon Luc, Ç Guérison d'une femme et résurrection de la fille de Ja
·ros È, 8 ; 44, TOB, op.cit., Paris, Cerf, [1975], 2004, p. 1482

vie fragmentée

Aux yeux de Pascal Quignard, c'est bien de l'existence elle-même que procède cette fragmentation, la séparation des sexes étant une rupture en soi, la différenciation des sexes étant une séparation de l'homme d'avec lui-même. C'est ce que raconte le second récit de création de l'homme :

Le Seigneur Dieu fit tomber dans une torpeur l'homme qui s'endormit ; il prit une de ses côtes et referma les chairs à sa place. Le Seigneur Dieu transforma la côte qu'il avait prise à l'home en une femme qu'il lui amena. L'homme s'écria : Ç Voici cette fois l'os de mes os et la chair de ma chair, celle-ci, on l'appellera femme car c'est de l'homme qu'elle a été prise180. È

De l'ish est créée l'isha, de la séparation de la chair d'avec le corps vient la différentiation des sexes.

La naissance humaine est elle aussi en soi un déchirement, une séparation, une mise en pièce du couple mère-enfant. La défusion des corps, dans la différence des sexes et dans la naissance, rend l'existence humaine Ç structurellement fragmentaire181 È.

180 Genèse, Ç Le paradis terrestre È, 2 ; 21-23, TOB, op. cit., Paris, Cerf, [1975], 2004, p. 24

181 Une Gêne technique à l'égard des fragments, op.cit., Saint Clément, Fata Morgana, 1986, p. 27

La séparation d'avec la femme, d'avec la mère, d'avec Ç une femme qui parlait l'allemand È, d'avec une femme qu'on a aimée, voilà les déchirements qui mettent la vie d'un homme en morceaux, en miettes, en lambeaux.

La mort enÞn est une séparation, une rupture ultime. Ç Pour les hommes la vie est 1. inachevable, 2. interrompue, 3. malmenée de part en part par cette coupure imprévisible. Telle est la condition temporelle de l'homme182. È

La vie est éclatée, découpée, hachée, succession de séparations auxquelles l'écriture ne sert pas de suture, de couture, puisqu'elle est elle-même encore fragmentée, inquiète, discontinue.

écriture en lambeaux

Pascal Quignard s'attache au détail, à la petite chose, au moindre. Le tout petit, un seul mot parfois peut contenir et résumer la totalité d'une pensée. Les lapsus en disent parfois plus long que tout un discours. Voilà un postulat qui dirige l'attention de l'écrivain et justiÞe son écriture.

182 Sur le Jadis, op. cit., chapitre XLVI, Ç Sur le mot grec aorista È, Paris, Grasset, 2002, p. 130

L'élément premier de cette écriture fragmentaire est l'attaque, cette facon qu'a l'auteur de lancer une phrase affirmative au lecteur. Des éléments donnés sans explication, livrés dans leur étrangeté, dans leur incongruité. Une déclaration, une proclamation, un ton formel qui surprend le lecteur, l'arrache à la douceur de la lecture, le fait s'interroger ; pourquoi ? est-ce vrai ?

Les premiers mots des livres de Pascal Quignard sont toujours des provocations. <<Jean de La Bruyère avait une préférence marquée pour la couleur verte183. È << Tous les matins du monde sont sans retour184. È << Le chant du coq, l'aube, les chiens qui aboient, la clarté qui se répand, l'homme qui se lève, la nature, le temps, le rêve, la lucidité, tout est féroce185. È Une attaca, un bloc, une hétérogénéité, une plongée dans l'univers quignardien, une rupture sans préparation d'avec le monde << réel È. Pascal Quignard ne ménage pas son lecteur, aucune complaisance, c'est une forme de violence qu'il lui inßige.

Le corps des livres de Pascal Quignard reste dans cette esthétique de la discontinuité et de la rupture. Les chapitres ne se suivent pas thématiquement. Ils sont

183 Une Gêne technique à l'égard des fragments, op.cit., Saint Clément, Fata Morgana, 1986, p. 7

184 Petits Traités, op. cit., premier traité, << Traité sur Cordesse È, Paris, Gallimard, [1990], coll. Folio, 1997, p. 13

185 Les Ombres errantes, op. cit., chapitre premier, Paris, Grasset, 2002, p. 7

découpés en une infinité de petites parties séparées ou non par des pattes de mouche. En leur sein, les phrases ne sont pas toujours coordonnées entre elles, Pascal Quignard usant de la parataxe. Au cÏur de la phrase enfin, les mots ne sont pas toujours liés non plus, les figures du zeugma et de l'asyndète dominent. Un seul exemple :

Collection de peintures mirifiques et ruineuses Un hareng saur.

Un petit morceau de pain rongé.

Une ciboule et son vase.

Hu»tres et jambon.

Une flute contenant du vin rouge de 1640. Tabac et pipe.

Une botte d'asperge du XIXème siècle186.

Une liste qui atteste à la fois de cette écriture hachée et du goLt de Pascal Quignard pour les choses viles de l'existence, des véritables natures mortes ici.

A toutes les échelles donc Pascal Quignard pratique et affectionne la fragmentation. C'est bien ce travail de mise en pièce qu'il réalise avec la Bible. Il brise l'ensemble, il brise la somme et parsème son texte des morceaux ainsi obtenus. Il y a des pertes. Beaucoup de livres de la Bible ne sont jamais évoqués par Pascal Quignard. Quant à ceux qui sont cités, leur destinée est incertaine. Certains épisodes seront réduits, diminués,

186 Sordidissimes, op. cit., chapitre LXI, Paris, Grasset, 2005, p. 185

restreints pour Þnalement n'être plus que quelques mots, Ezéchiel est réduit à une phrase187, alors que Jonas188 est réécrit presque dans son intégralité, entre deux volumes du Dernier Royaume, alors que la Genèse est constamment convoquée, qu'elle émaille l'ensemble de l'Ïuvre essayistique de Pascal Quignard.

Certains épisodes retiennent en effet

particulièrement l'attention de l'écrivain, donnant lieu à nos yeux à une réécriture utilisant la forme du conte.

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"Ceux qui vivent sont ceux qui luttent"   Victor Hugo