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Les pratiquants de karaté en France: de l'«artiste martial » à  l'« égaré »

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par Anthony Mettler
UBO Brest - Master 2 Staps 2009
  

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VII. De l'«artiste martial » à l'« égaré » :

Nous avons vu très concrètement que chaque pratiquant pose les bases de sa propre pratique en fonction de ce qu'il vit du karaté mais aussi de ce qu'il en sait ou de ce qu'il en perçoit. Réaliser une typologie des pratiquants de karaté en France fait appel à la manière dont les pratiquants vivent, au quotidien, leur pratique mais aussi à la perception et au sens que les pratiquants ont de leur karaté, c'est-à-dire aux facteurs qui déterminent leurs représentations. Nous avons construit ces profils en accentuant les traits les plus caractéristiques des groupes de pratiquants. Ainsi, chaque profil que nous avons réalisé correspond à un ensemble de variables telles que le sens accordé au karaté, les valeurs importantes, la vision du karaté, de la tradition ou encore de la philosophie. Ces éléments permettent de construire un classement. Aussi, nous avons élaboré ce classement à partir des entretiens qualitatifs semi-directifs ce qui permet d'illustrer par des mots le sens que chaque individu-type donne à sa pratique. Dès lors, nous avons mit en évidence l'existence de cinq profils-type.

1. Le « compéti-do » :

Il s'agit d'un pratiquant qui voit le karaté par l'aspect sportif compétitif, il cherche à transposer les valeurs éducatives du karaté « traditionnel » vers le karaté sportif plus compétitif. Il se voit comme un pratiquant loyal et juste. « Je suis très dur avec moi-même et mes élèves, j'ai une exigence maximale car il y a une ligne de conduite à suivre. Je suis très tolérant et j'écoute beaucoup aussi. ». Il pense avoir une pratique du karaté « assez complet qui lie le traditionnel et la compétition. Dans l'ensemble j'essaie de toucher à tout, je fais du Shito-ruy alors que je suis shotokan. » Il construit sa pratique actuelle aussi en regardant le passé «J'ai eu de la chance de connaître plusieurs professeurs, ce qui me permet aujourd'hui d'assembler plusieurs idées.» Pour ce pratiquant, lier un « karaté compétition à un karaté traditionnel » est essentiel.

D'après lui, « il y a un code moral à respecter, le karaté c'est une philosophie de sport qui devient une philosophie de vie. » En quelques mots, il y a « le karaté en interne où l'on transmet des valeurs, et le karaté en externe où c'est à la vie qu'on transmet, tout cela avec l'idée d'être ensemble. » Il parle également de l'amour du travail et du respect de l'autre. Cependant, il ne se sent pas très ancré dans l'aspect « traditionnel » du karaté. En effet, il « accorde beaucoup d'importance au salut, aux rituels, mais je ne suis pas à cheval sur certains points. Je n'impose pas à mes élèves le silence absolu dans mes cours, il y a un aspect social de la pratique, c'est indissociable de la société d'aujourd'hui. La pratique

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évolue avec la société. » Concernant l'aspect philosophique du karaté, « j'aime beaucoup les manières de penser de chacun des maîtres, moi je n'en ai pas, car je n'ai pas assez de recul, je m'intéresse aussi au bouddhisme et à l'évolution du karaté. »

Enfin, il tente « d'avoir une manière d'enseigner qui est la plus ouverte possible afin de

donner le plus d'informations aux élèves.» Aussi, il essaie d'« avoir une façon ouverte d'enseigner, avoir le maximum d'informations à donner aux élèves. »

Le « compéti-do » est un pratiquant qui s'est construit sur deux plans, l'un est le karaté traditionnel dont il n'a pas conservé de lien particulier hormis les rituels, l'autre est le karaté plus sportif voire compétitif par lequel il enseigne les valeurs qui lui paraissent importantes. Enfin, il voit le karaté comme une pratique évolutive nécessairement sociale à laquelle il apporte des éléments d'autres cultures comme le bouddhisme.

2. L'« égaré » :

Ce pratiquant n'a pas reçu les bases de la culture karaté, il la construit au fur et à mesure de sa pratique du karaté. Ainsi, les valeurs qu'il enseigne et véhicule viennent de la vie quotidienne. Plus précisément, il pratique un karaté qui lui permet de mieux se connaitre et de le lier le corps et l'esprit : « je cherche à évoluer et comprendre aussi bien sur le plan physique, que spirituel. » il voit sa pratique comme un « plaisir de l'étude, de la pratique. Faire attention à son travail, se regarder dans ses techniques, savoir se placer, faire le bon mouvement. Je trouve que cette phase-là est très importante, s'il n'y avait eu que le côté sport, je ne pense pas que cela m'aurait intéressé. Cette pratique c'est un moyen de s'entretenir, de se maintenir en forme. Je n'ai pas cet esprit de compétition, en plus, ça permet de s'entretenir, de se dépenser physiquement. » Notons que l'ambiance est un élément central de sa pratique : « C'est vrai que sa joue énormément, c'est peut-être ça qui m'a fait venir en tout premier. » Les moments passés en dehors de la pratique permettent de « parler de soi, c'est un temps de parole. Il y a une bonne ambiance, on est soudé. »

Par sa pratique, il recherche « le geste parfait, même si c'est impossible. Je préfère travailler les katas que les combats. Je recherche davantage l'efficacité que la force ou la violence. Protéger mon corps, non, me sentir bien, oui forcément. Je suis plus dans l'idée de développer cette harmonie entre mon corps et mon esprit. »

En ce qui concerne les valeurs, ce qui lui semble important c'est « tout ce qui touche le

respect, je trouve cela très important. Le corps sain, pratiquer santé, sans risque. Je

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trouverai dommage de faire une pratique qui finisse par te blesser. J'ai fait plusieurs pratiques, du coup cela m'a ouvert sur d'autres visions. Lorsque l'on voit les enfants, on ressent bien cette éducation. Ils ont un respect de l'autorité, même si en dehors du dojo ce n'est pas forcément la même chose. Il y a des choses que tu ne permets pas de faire dans le karaté, ni dans la vie courante, il faut respecter les gens, ça passe par avoir un kimono propre, cheveux attachés, pas de port de bijoux. C'est une base pour établir un respect au sein d'un travail en collectif. C'est aussi une question d'éducation, de respect en vers l'autre, en vers son partenaire. »

Il n'a jamais eu l'occasion d'échanger sur l'aspect culturel du karaté avec son professeur ou ses pairs. En effet, il construit ses connaissances et l'éthique du pratiquant au fur et à mesure qu'il enseigne, « on ne nous a jamais appris les raisons du pourquoi on saluait le tatami, qu'on se saluait entre nous. C'est peut-être parce que je suis arrivée en milieu d'année et aujourd'hui je ne sais pas quoi dire aux jeunes qui s'inscrivent. C'est au moment que j'ai pris les débutants dans mon cour, que je leur ai parlé de l'importance d'avoir un kimono propre, et tout ça. » Ce qu'elle transmet vient de l'extérieur de la pratique : « j'applique au karaté, ce que j'applique à ma vie. » Il recherche mais ne trouve pas les éléments qui lui permettraient de construire une culture karaté : « je n'arrive pas à trouver ce qui me correspondrait le plus. C'est justement la base qui me manque, des codes et la culture du karaté. ». Il n'a pas eu accès aux connaissances sur le karaté au sein de son club mais plutôt lors des formations en tant qu'encadrant de l'activité : « il n'y a que quand j'ai passé mon DAF que j'en ai appris davantage. »

L'« égaré » cherche à se sentir bien dans sa pratique en accordant une part importante aux aspects relationnel et éducatif du karaté, sur le tatami mais aussi en dehors. N'ayant pas reçu la culture karaté de manière directe, il tire des leçons de son expérience personnelle afin de faire partager aux autres pratiquants les valeurs qui lui semblent essentielles. Il les transmet au moment de la pratique par interaction avec les autres pratiquants.

3. Le « penseur » :

Ce karatéka est « assez curieux, intellectuels selon certains, voir compliqué selon d'autres » et il réfléchit « au pourquoi du comment » de sa pratique. Il voit sa pratique comme la continuité de sa vie, « au départ c'est quand même une gymnastique physique. Mais à partir du moment où l'on commence à analyser : comment je pourrais faire pour améliorer mon geste pour qu'il soit plus efficace que celui de mon voisin ? Je cherche à

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chaque fois à comprendre ce mécanisme. » D'après lui il faudrait voir le karaté comme une gymnastique corporelle avec une philosophie qui subit une « sportivisation » et qui devient, alors, un sport qui ne transmet plus d'idéal et qui met en avant des aspects commerciaux.

Par sa pratique, il a appris « la connaissance du corps humain, ses mécanismes, les mécanismes aussi sur un plan psychologique, également sur la biomécanique. Et sur un plan mental, j'ai pris connaissances de certaines philosophies comme le Zen, la sophrologie. Le karaté a été pour moi une expérience, une aventure, une ouverture vers un monde différent. Je suis plutôt ouvert, et curieux mais aussi sélectif, et élitiste ». D'après lui, le karaté permet de « se débarrasser de tout ce qui est inutile dans le mouvement et le geste. On se rend compte qu'il y a plein de mouvements parasites. Pour évacuer ses gestes inutiles il faut en prendre conscience. »

En ce qui concerne la tradition, il voit cela comme « la transmission continue d'un contenu culturel à travers l'histoire depuis un évènement fondateur et d'un passé mémorial. Cet héritage immatériel peut constituer le vecteur d'identité d'une communauté humaine, dans son sens absolu la tradition est une mémoire est un projet, c'est une conscience collective, une ouverture de conscience, le souvenir de ce qui a été, le devoir de le transmettre, et de l'enrichir. Immatériel, car c'est une idée, une manière de véhiculer une pensée qui va se concrétiser. Les mots se concrétisent par des actions qui peuvent être le karaté, le judo. Mais à chaque fois on décline, toute construction humaine passe tout d'abord par une pensée. »

Pour lui, l'aspect philosophique du karaté permet d'« aider l'homme à se construire, tant sur le plan mental, et sur le plan physique par le karaté. L'art martial est une technique de guerre, il est évident qu'aujourd'hui nous ne sommes plus dans le même contexte. La question était comment pouvait-on ré exploiter ces arts de guerre dans une époque plus moderne ? Orienter non plus le combat vers l'autre, mais davantage vers soi, vers l'autre. » Pour reprendre son raisonnement, « aujourd'hui il n'y a plus de transmission de la tradition d'un idéal de la pratique du karaté. Au départ, il y semblerait qu'il y ait eu un esprit mystique autour du karaté, avec des visions exotiques. »

Le « penseur » est un pratiquant qui conçoit le karaté comme une gymnastique

physique de santé qui est le socle de son mode de vie à la recherche d'un équilibre entre le corps et l'esprit. Ainsi, il s'inscrit dans une démarche réflexive sur sa pratique en

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questionnant continuellement celle-ci. Il estime qu'actuellement il n'y a plus d'idéal transmit par la pratique en raison de la perte de sens suite à la sportivisation progressive du karaté.

4. Le « rationaliste » :

Ce pratiquant s'incrit dans une démarche lui permettant de donner un sens à sa pratique. « C'est un karaté qui s'adapte à mon âge et qui évolue selon les attentes. Quand on était petit c'était tonic, sportif, maintenant j'attends plus de recherches dans le sens où je veux avoir une compréhension beaucoup plus approfondie des mouvements, des kata. » D'après lui, le karaté « c'est plus quelque chose qui va me suivre au cours de ma vie, ce n'est pas comme la compétition que peut s'avérer être ponctuelle ». Il voit le karaté comme « une pratique qui conduirait ma vie » c'est une « nécessité » pour lui. Il a une vision évolutive du karaté, c'est-à-dire, « prendre des idées à droite, à gauche, et faire mon karaté. On ne peut pas évoluer en restant dans son coin. ». Il pose l'idée que « l'évolution de ma pratique dépend de ce que l'on cherche, dépend aussi de l'âge. »

Par sa pratique, il recherche une liberté dans l'utilisation du répertoire technique du karaté par les katas, il propose de faire un « mélange » dans sa pratique avec un peu de santé, du renforcement du corps, faire travailler le corps et l'esprit en même temps. Aussi, « j'aime bien garder un aspect traditionnel de cette pratique. Et moins ramener comme aujourd'hui un côté ludique pour les enfants notamment. ». Cependant, il serait possible de partir d'un aspect ludique de la pratique et d'amener le pratiquant vers du « traditionnel ».

Il voit la tradition « comme un savoir qui se transmet, mais sans forcément dissocier de l'idée que ce savoir soit figé dans le temps. Chacun peut y rajouter sa part de connaissances. C'est quelque chose qui peut évoluer dans le temps, mais tout en gardant la base des valeurs communes à chacun. Des valeurs qui m'ont été enseigné. » Pour lui la tradition c'est « le fondement du karaté, si je devais donner des termes se serait le Japon, le Maître Funakoshi, mais c'est aussi le développement du karaté en France. » La tradition c'est aussi « savoir d'où l'on vient pour pouvoir mieux avancer. » Au sein de son dojo, il ne voit pas de perte de tradition et « les deux professeurs sont les garants des valeurs dans le dojo. Il est important de se saluer et de se respecter, sinon les valeurs s'oublient vite. »

Il pense qu'il y a « un certain code à avoir, après on le respect ou pas. Il y a quelques éléments de ce code qui peuvent évoluer. Par exemple en ce qui concerne les activités ludiques pour les plus petits, je pense qu'il faut y mettre des limites. Cela dénaturerait peut-être le karaté en lui-même », pour lui, il est important que « chacun adopte les choix

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souhaités selon leur vision de la pratique ». Avec l'idée « qu'il faut savoir jouer sur deux tableaux différents, un karaté plus traditionnel, et d'un autre côté une pratique plus ouverte aux évolutions ».

Le « rationaliste » est un pratiquant qui ne se représente pas sa pratique comme un art martial ancestral constitué de mythes, au contraire, il s'agit d'un karatéka qui cherche à donner du sens à ce qu'il fait, plus précisément à la technique. Il voit le karaté comme une activité ayant de multiples facettes. Elle peut être à la fois traditionnelle et évolutive à condition de conserver les valeurs qui guident son éthique de vie.

5. L'« artiste martial » :

Ce pratiquant se représente le karaté comme un art. Il pratique le karaté d'une manière rigide physiquement et mentalement. « Moi je me force, je m'accroche, je me dis qu'il y a quelque chose, même si j'ai des périodes de creux. » Lorsqu'il parle de sa pratique, il la nomme le « karaté-do » et dit qu'elle a elle voit le « karaté-do » comme « un art. C'est la recherche du bien-être. Dès que tu réalises quelque chose et que tu es en harmonie, je pense que tu exerces un art. La calligraphie, la musique, ce sont des arts, après ça dépend de comment c'est pratiquer aussi. Certaines personnes pratiquent, mais elles ne vont pas plus loin dans la recherche, ils ne tentent pas de faire passer l'énergie. Si c'est juste pour être le plus fort, avoir un titre, pour moi il n'y a pas de do là-dedans », elle ajoute que « ce n'est pas la pratique qui rassemble les gens, mais la vision que tu t'en fais », finalement « le karaté c'est un art de vivre et quand je ne pratiquais pas et bien je ne me sentais pas moi.»

D'après lui, il existe « une évolution collective dans le sens où c'est tout un dojo qui évolue dans la spiritualité car sans les autres tu ne peux pas avancer. Tu te retrouves face aux autres, ils te renvoient quelque chose, c'est une forme de transcendance », aussi « l'évolution dans la pratique, c'est la communauté du dojo qui te l'a fait. Un dojo c'est un rassemblement de personnes qui viennent de milieux différents et qui ont un vecteur commun, ces personnes recherchent la même chose. »

Il voit la tradition comme étant « le respect des enseignements des anciens, prendre en considération ce qu'on a reçu dont les codes. Par rapport à l'enseignement, il faut prendre la tradition comme un tout, de l'analyser et de le comprendre », elle précise que la transmission de la tradition est le plus important « c'est l'essentiel, surtout si l'on veut que le

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partage se fasse, pour aller plus loin dans l'enseignement et l'équilibre entre le yoko et le také100 »

L'idée qu'il se fait de la philosophie dans sa pratique c'est de se consacrer à fond dans le perfectionnement de la pratique « le corps est un moyen d'expression et il faut vivre à fond. C'est cette vie intérieure qu'il faut mettre en face », c'est comme cela qu'il définit la notion de do et « peut importe la pratique » pour lui le budo a « prouvé qu'il rentrait dans l'équilibre de l'Etre, alors après tu ne te poses plus de questions. Tu fais confiance à ta pratique » plus précisément « le budo c'est quelque chose qui se vit, il y a plein de chose comme ça où tu ne peux pas l'expliquer. Le budo c'est l'harmonie pure entre ton équilibre intérieur, l'environnement autour de soi et la passion que tu as pour ce sport. C'est impressionnant de voir que dans une société comme la nôtre, où c'est très individualiste, où les bases reposent sur l'argent, le matériel, nous avons réussi à sauver une part d'humanisme à travers notre art. Ce qui importe, c'est vraiment de vivre bien en soi, et de vivre les événements de façon pure, sans artifices. »

Art, harmonie, Budo ou partage sont les mots qui peuvent définir l'« artiste martial ». Pour lui, la tradition est au coeur de sa pratique qu'il considère comme un véritable art de vivre contribuant à équilibrer l'être physiquement comme spirituellement. Travailler avec un partenaire va au-delà de la participation à une simple évolution technique. Notons que le champ lexical utilisé est caractéristique des « communautés de pratique » comme l'Aïkiryu, c'est-à-dire proche d'un vocabulaire enchanté plus humaniste que les autres profils-type de pratiquants que nous avons pu réaliser.

Ces profils-type illustrent les multiples sens, orientations et conceptions qu'accordent les karatéka français à leur pratique. Nous avons vu que certains pratiquants utilisent la compétition comme support permettant la transmission des valeurs éducatives. D'autres encore voient le karaté comme un art permettant d'évoluer et de se construire autant sur le plan physique que spirituel. Aussi, le rapport que le karatéka entretient avec la tradition, les valeurs ou la philosophie, détermine son orientation, donc, son appartenance à l'un ou l'autre des profils-type. Notons que la construction du sens que le pratiquant a du karaté dépend de facteurs tels que l'enseignement qu'il reçoit et qu'il partage mais aussi de sa capacité à faire s'ouvrir sur d'autres cultures.

100 Les notions de take et yoko d'après l'interviewé : « le Yoko c'est tout ce qui est la base, la technique pure, c'est l'horizontale » aussi « c'est très construit, très terre-à-terre », le take peut se définir comme « tout ce qui du côté de l'évasion, les sentiments, le ressentis, les émotions, c'est très pulsionnel. »

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Discussion

Au cours de notre étude nous avons cherché à élaborer une typologie des pratiquants de karaté en France. L'idée est à la fois de connaître finement les pratiquants, c'est-à-dire les grades, l'âge, les motivations ou encore la perception qu'ils ont de leur pratique et, à partir de ses données, d'identifier des profils-type de pratiquants. Nous avons démontré que la sportivisation progressive du karaté, depuis son introduction en France dans les années 1960, a contribué à diversifier les modalités de pratique. Cette diversification a entraîné la multiplication du sens que les pratiquants accordent au karaté. En effet, l'orientation de la pratique dépend de chaque individu car il adapte son système de valeurs et ses attentes à « son » karaté. Ainsi, chaque pratiquant aura une orientation particulière de sa discipline qu'il est possible de mettre en évidence par l'analyse des conceptions et des opinions.

Nous avons formulé les hypothèses selon lesquelles la population de karatéka, constituée d'individus ayant des origines et des caractéristiques sociales variées, se représentent leur pratique comme un « art martial ». Toutefois, les opinions et les représentations que les pratiquants ont du karaté divergent sur les thèmes du grade ou encore des nouvelles modalités de pratique. Enfin, il existe plusieurs profils-type comme les karatéka qui recherchent une pratique plus sportive/compétitive, les pratiquants ayant une conception du karaté comme art de vivre ou encore les karatéka en quête d'idéal.

La méthodologie de notre étude repose sur la collecte par questionnaires puis par entretiens, des caractéristiques principales des pratiquants ainsi que de leurs opinions sur la pratique du karaté en France. Plus précisément, nous avons établi un échantillon représentatif de 2002 pratiquants, à partir de la base de données des licences de la fédération, à qui nous avons envoyé par mail le lien d'un questionnaire construit préalablement sur internet. Nous avons touché 1514 individus (taux de retour = 29,2%) avec 488 « mails erreurs » sur 2002 mails envoyés. Ensuite, nous avons réalisé 6 entretiens semi-directifs auprès de pratiquants identifiés comme ayant des profils variés ; il s'agit ici de comprendre qualitativement les orientations de la pratique et de préciser certains points des résultats.

Tout d'abord, nous pouvons dire que la pratique du karaté en France tend à se féminiser progressivement depuis 7 ans car le public féminin est passé de 26,6%, en 2002, à 30,96% de pratiquantes aujourd'hui. Cette féminisation de la population s'explique par l'émergence de nouvelles formes de pratique comme le body-karaté. Ensuite, nous pouvons affirmer que cette population est socialement très diversifiée. Les indicateurs tels que les professions et

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catégories socioprofessionnelles (PCS), la répartition par style, les autres pratiques martiales ou de combat nous permettent de le dire. Les multiples formes de rapport au corps issues de la diversification du karaté peuvent justifier le fait, par exemple, que les « employés » ainsi que les « cadres et professions supérieures intellectuelles » soient fortement représentées. Aussi, la répartition des pratiquants, en fonction du temps de pratique et du grade, se fait de manière « pyramidale ». En ce sens, plus un pratiquant avance et progresse dans sa pratique, plus il aura tendance à passer ses grades. Notons, que 40% de la population détient un grade de niveau 1er dan ou un grade inférieur. De plus, les pratiquants privilégient surtout les stages d'expert, les stages avec le professeur référent ainsi que les stages de préparation au passage de grade. En effet, il semble qu'une partie de la population se tourne vers une pratique du karaté plus « traditionnelle », ce qui expliquerait le fait que seulement 16% des pratiquants aient participé à une compétition kata ou combat au cours des 12 derniers mois. Nous savons également que 48,96% des karatékas pratiquent dans des clubs municipaux et nous supposons que 46,44% pratiquent dans des clubs de type « club fitness ». Nous pouvons ajouter que 61,19% des karatékas ne s'investissent pas dans des activités administratives, cependant, ceux qui s'investissent le font majoritairement au niveau du club. En ce qui concerne les diplômes, 14,92% des karatéka ont un diplôme relatif à l'arbitrage et 29,98% des pratiquants ont un diplôme lié à l'enseignement. Ensuite, nous pouvons dire que 48,49% des karatékas manquent rarement leur entrainement et 27,38% jamais ou très rarement. Nous relevons également que 60,79% des karatékas pratiquent une activité physique et sportive et de loisirs. Donc, le peu d'activités en lien avec la culture d'origine traduirait le fait que les karatéka ne cherchent pas nécessairement à avoir ce lien avec la culture japonaise en raison du « désenchantement » existant depuis l'arrivée de la pratique en France. L'ensemble de ces données nous montrent que les pratiquants de karaté en France ont des caractéristiques variées. Toutefois, nous avons démontré qu'il existe un élément commun qui semble lier les karatéka et structurer la pratique : le grade.

Par cette étude, nous avons mit en évidence l'existence d'une hiérarchisation des orientations de la pratique. En effet, les pratiquants se représentent leur pratique d'abord comme un « art martial » emprunt d'une « philosophie » constitutive d'une « éthique de vie ». Puis, le karaté semble permettre aux pratiquants de « se dépenser et d'apprendre à se défendre ». Enfin, l'aspect social, c'est-à-dire le fait « d'apprendre à vivre en groupe », est l'orientation la moins importante. De plus, l'analyse lexicale des définitions confirme l'idée que les pratiquants se représentent le karaté comme étant un « art martial » qui contribue à un « équilibre entre le corps et l'esprit » par la « maîtrise de soi ». Aussi, nous avons mit en

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évidence des oppositions sur les thèmes comme la ceinture noire et plus largement sur la question des grades. Ainsi, nous avons vu que la ceinture a une valeur symbolique forte dans les repésentations des pratiquants, ceux-ci s'inquiètent du devenir des valeurs et du sens accordés aux grades. Il existe des éléments convergents comme l'idée que le karaté soit un outil éducatif permettant d'apprendre à gérer ses émotions et de développer ses qualités physiques. Dès lors, nous pouvons dire que le consensus existe sur les finalités éducatives du karaté mais que les oppositions sont fortes dès l'instant où l'on aborde des thèmes qui correspondent aux orientations de la pratique.

L'analyse des profils-type permet de préciser deux points de convergence. Tout d'abord, le karaté est perçu par ses pratiquants comme un outil de socialisation et d'intégration social. Nous pouvons illustrer cette idée par le fait que les karatéka peuvent avoir des caractéristiques sociales différentes tout en ayant comme vecteur communs la pratique. Ensuite, nous avons relevé que le karatéka considère sa pratique comme « un art de vivre » ou comme « une école de vie » qui cadre et conditionne les comportements du pratiquant. Les valeurs ainsi que l'éthique que le karatéka doit avoir sont représentées par le « respect de soi », le « respect de l'autre ». Alors, nous pouvons nous demander dans quelle mesure le karaté participerait à une « éducation citoyenne » de ses pratiquants.

Une étude de ce genre peut contribuer largement au développement de la politique sportive du karaté. Cependant, elle peut aussi faire émerger et cristalliser bon nombre de conflits internes à la fédération. Ici, si la dissonance entre les résultats proposés par le chercheur et les attentes de la fédération est trop forte, il existe un risque que le lien fragile qui s'est construit entre la fédération et le chercheur soit rompu. Dès lors, il nous semble possible de dire que, si la recherche scientifique menée dans le cadre de la FFKDA a une portée heuristique indiscutable, elle a aussi une utilité « politique » à long terme. L'intérêt du chercheur en sciences sociales nous semble être ici de comprendre que ces deux intérêts, s'ils s'accompagnent d'une vraie attitude de vigilance et d'un effort de distanciation conséquents, ne sont pas nécessairement contradictoires. C'est en ce sens qu'il est important de rester vigilant quant à la place qu'occupe le chercheur et à l'instrumentalisation qui est faite de ses travaux. Toutefois, cette étude doit être perçue comme le symbole d'un lien entre trois entités, la FFKDA, le Ministère des Sports et l'Université de Bretagne Occidentale. C'est dans un état d'esprit d'ouverture du même ordre qu'il serait intéressant de poursuivre ces travaux en questionnant notamment les représentations des individus non-pratiquant.

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"Les esprits médiocres condamnent d'ordinaire tout ce qui passe leur portée"   François de la Rochefoucauld