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La crise de la première période intermédiaire en Egypte pharaonique


par Mamadou Lamine Sané
Université Cheikh Anta Diop de Dakar - Maîtrise 2007
  

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C- La réaction pharaonique et ses limites

Pour faire face à la montée en puissance des nomarques, qui signifiait en même temps une perte d'autorité du pouvoir central, les pharaons de la VIe dynastie avaient mené une politique de redressement. En effet, des mesures allaient être prises aussi bien sur le plan administratif qu'économique pour renforcer le pouvoir central. Ce sont les actions des pharaons, allant dans le sens de cette politique de redressement que certains égyptologues ont désignées sous l'expression de « réaction pharaonique ».252 Elles avaient concerné principalement les institutions pharaoniques et la question de l'approvisionnement de l'Egypte en produits étrangers.

Les premières mesures de ce que nous considérons comme allant dans le sens d'une réaction pharaonique remontent au début de la VIe dynastie. Nous avons vu que Téti, le premier souverain de cette dynastie avait pris des mesures qui consistèrent à un renforcement de l'autorité centrale. C'est ainsi qu'il concentra l'essentiel des pouvoirs politiques, judiciaires et économiques dans les mains d'une poignée de hauts fonctionnaires. Parmi ces derniers, il y avait le vizir Kagemni dont la biographie montre qu'il fut un homme qui eut une longue carrière administrative, commencée sous la Ve dynastie253. Téti devait entreprendre d'autres actions qui s'inscrivaient toujours dans le cadre de la consolidation du pouvoir royal. D'après J. Pirenne, ce pharaon chercha ouvertement l'alliance du nomarque d'Abydos (Khoui) en faisant épouser par son fils Pépi Ier, les deux filles de ce chef local.254 Le prestige que les princes d'Abydos tiraient du culte d'Osiris, célébré dans leur nome, le souvenir du grand rôle politique joué auparavant par Abydos, érigée en capitale royale lors de l'unification du pays par Ménès, n'avaient sans doute pas été étrangers à la puissance de ces nomarques dont pharaon chercha ouvertement l'alliance.255 Cependant, la question se pose de savoir si cette alliance entre les nomarques d'Abydos et la famille royale remonte à Téti ? En effet, dans son inscription biographique, Ouni évoque un procès dans le harem royal

252 Drioton E Vandier J., op.cit, 1984, p.212

253 D'après son inscription biographique, Kagemni fut « favoris au prés d'Izézi » et il remplit « la tâche de fonctionnaire de l'Etat au temps d'Onnos ». (Cf., Roccati A., op.cit, 1982, p.139) Izézi et Onnos étaient respectivement avant-dernier et dernier pharaon de la Ve dynastie.

254 Pirenne J., op.cit, 1961, p.299. Sur les liens entre la famille royale et les nomarques d'Abydos, (Cf., Breasted J.H., op.cit, 1988, paragraphe 344 à349, (Stèle des deux reines Enekhnes-Mérirê).

255 Pirenne J., op.cit, 1962, p.10.

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contre l'épouse royale Imtes. Sa Majesté le désigna pour entendre seul, l'affaire sans aucun magistrat, ni vizir, ni prince256. Ce procès contre l'épouse royale laisse penser que celle-ci était mêlée à un complot visant le pharaon Pépi Ier sous le règne de qui Ouni instruisit cette affaire. Or, le nom de l'épouse royale citée dans ce procès est différent du nom porté par les deux reines issues de la famille d'Abydos et futures mères des pharaons Mérenrê Ier et Pépi II.257 D'où l'hypothèse selon laquelle, Pépi Ier avait contracté un premier mariage avec l'épouse royale Imtes. Mais à la suite du complot auquel cette dernière fut mêlée, le pharaon prit en mariage deux filles issues de la noblesse locale. Dés lors, on peut dire que l'alliance entre la famille royale et les nomarques d'Abydos remonte à Pépi Ier et non à Téti comme l'affirme J. Pirenne. Mais dans tous les cas, cette situation montre que les pharaons avaient cherché l'alliance de puissantes familles provinciales au moment même où la puissance de ces dernières constituait une menace pour le pouvoir central.

Toutefois, les véritables actions allant dans le sens d'une réaction pharaonique avaient surtout consisté en une reprise en main de l'administration des provinces par le pouvoir memphite. C'est ainsi que dés Téti, on constate que des fonctionnaires étaient détachés de l'administration centrale pour assurer la direction des nomes. D'après l'inscription biographique trouvée sur la fausse porte de sa tombe, un fonctionnaire du nom d'Izi rapporta dans sa biographie : « [J'ai été] aîné du portail au temps d'Izézi. On me donna (la fonction) de gouverneur de demeure au temps d'Onnos. On me donna (la fonction) de maître royal, scribe, fonctionnaire de l'Etat, subordonné du roi au temps de Téti. J' [exécutais] tout ce que ce dieu [désirait]. On me [donna la dignité de prince, Ami unique,] grand chef de nome sous la majesté de ce dieu [...] [Je veillai] à [tout] travail du roi qui devait être organisé [dans ce nome, de sorte que] Sa Majesté me récompensa [pour cela, après que j'eus achevé] la mission pour [la Résidence] »258. Sa biographie montre qu'Izi fut d'abord fonctionnaire sous les deux derniers souverains de la Ve dynastie. Il occupa par la suite sous Téti, les fonctions de « maître royale, scribe, fonctionnaire de l'Etat et subordonné du roi ». Par la suite, il va bénéficier de la dignité de prince, Ami unique et grand chef de nome, affecté à Edfou au Sud de l'Egypte. Il apparaît ainsi, comme ce fut le cas pour le vizirat, que ce fut à un fonctionnaire d'une longue carrière administrative que Téti confia la direction du nome d'Edfou. Mais, si avec Téti, le fonctionnaire détaché dans l'administration provinciale n'était

256 Breasted J.H., op.cit, 1988, paragraphe 310, Inscription d'Ouni

257Les deux reines mères portaient toutes le nom de Enekhnes-Mérirê. Pour les différencier, la première (la mère de Mérenrê Ier) est appelée Enekhnes-Mérirê I et la seconde (la mère de Pépi II) Enekhnes-Mérirê II.

258 Roccati A., op.cit., 1982, p.177-179

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qu'à la tête d'un seul nome, la situation va évoluer avec ses successeurs. En effet, « l'Ami unique, prêtre- lecteur, directeur des employés du palais », Qar dit dans sa biographie : « La majesté de Mérenrê me fit remonter le fleuve jusqu'au nome d'Edfou en tant qu'Ami unique, chef de nome, et en tant que directeur de l'orge de Haute Egypte, directeur des prophètes [...] On en vint à m'attribuer la fonction de seigneur de tout chef de la Haute Egypte entière »259. Mérenrê Ier affecta Qar en Haute Egypte en le dotant d'importants pouvoirs politiques, économiques et religieux mais aussi en le plaçant au dessus des nomarques locaux. En dehors de Qar, Mérenrê Ier envoya dans cette même région, un autre cadre de l'administration centrale avec d'importants pouvoirs, il s'agit d'Ouni. Dans sa biographie, ce dernier rapporte : « Alors que j'étais officier de la grande demeure, porte- sandale, le roi de Haute et de Basse Egypte, Mérenrê, mon seigneur, qu'il vive éternellement, me nomma prince, directeur de la Haute Egypte, [d'Eléphantine au Sud à Aphroditopolis au Nord] ... Je remplis pour lui la fonction de directeur de Haute Egypte de façon qu'on fût satisfait, de façon que personne n'y outrageait son prochain. Tout travail fut exécuté, toute chose qu'on devait payer pour la résidence fut payée, dans cette Haute Egypte deux fois (de même que) toute corvée qui devait être payée pour la Résidence dans cette Haute Egypte deux fois. Il y eut un gouvernement et l'obéissance exista dans cette Haut Egypte »260. Cette biographie d'Ouni, à l'instar de celles d'Izi et de Qar, éclaire beaucoup sur la politique de réaction menée par les pharaons en Haute Egypte. En effet, tous ces fonctionnaires envoyés dans cette région avaient en commun, le fait d'avoir une longue et riche carrière administrative. Et il semble que ce fut grâce à eux que l'Etat memphite parvint à faire respecter son autorité en

259 Id., ibid., p.179. Cette biographie de Qar montre que sa carrière administrative débuta sous le règne de Pépi Ier où il occupa le poste de « directeur des employés du grand palais »

260Roccati A., op.cit., 1982, p.195; Breasted J.H., op.cit. 1988, paragraphe 320. A l'instar d'Izi et de Qar, la biographie d'Ouni montre que lui aussi fut un fonctionnaire d'une longue carrière débutée sous le règne de Téti. Avant d'être envoyé en Haute Egypte, il eut à accomplir des charges importantes comme l'instruction du procès contre l'épouse royale Imtes ou bien la direction des campagnes militaires contre les Bédouins. D'ailleurs, ce furent probablement la longue carrière administrative d'Ouni mais surtout ses qualités militaires, qui avaient motivé son choix, par pharaon, pour le poste de gouverneur de la Haute Egypte. A ce niveau on peut dire que le recours à un gouverneur militaire dans les régions où l'autorité de l'Etat est en proie à des difficultés, est une expérience politique qui avait été tentée par les pharaons pour restaurer leur autorité en Haute Egypte.

Il faut en outre remarquer qu'il existe des différences dans la traduction du poste d'Ouni entre A. Roccati et J.H. Breasted. En effet, au lieu de «directeur de Haute Egypte » employé par le premier, le second emploie le terme de « gouverneur du Sud ». Il reste toutefois que malgré ces différences, les prérogatives d'Ouni sont les mêmes dans les deux traductions. C'est dire que les termes de « directeur de Haute Egypte », « gouverneur du Sud » ou « gouverneur de la Haute Egypte », renvoient à une même fonction administrative. Selon E. Drioton et J. Vandier, le titre de « gouverneur du Sud » est apparu à la fin de la Ve dynastie et le plus ancien à l'avoir porté fut un certain Rê shepsès (Cf., Drioton E Vandier J., op.cit, 1988, p.212). Toutefois, il semble que même si le titre avait existé auparavant, la fonction ne fut véritablement exercée qu'avec Ouni, sous le règne de Mérenrê Ier.

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Haute Egypte261. D'après Ouni, tout travail fut exécuté et toute corvée due à la Résidence fut payée. Ces propos d'Ouni concernant le payement de l'impôt dû à la Résidence révèlent un autre aspect significatif dans la lutte entre le pouvoir central et les provinces, celles de la Haute Egypte en particulier. En effet, entre autres charges du nomarque, il y a la « perception efficace de l'impôt sur les récoltes »262. Mais le fait qu'Ouni dise qu'il avait fait respecter cette disposition par les nomarques de la Haute Egypte sous-entend qu'avant son intervention, l'impôt ne parvenait pas à la Résidence. Selon B. Sall, il y a deux explications possibles à cette situation. Soit les nomarques avaient cessé toute collecte de l'impôt pour gagner les paysans à leur cause, ou bien ils le collectaient et le confisquaient263. Dans tous les cas, il semble qu'ils ont usé de leur pouvoir sur les ressources fiscales de l'Etat pour l'affaiblir à leur profit.

Le dernier point important de la réaction pharaonique avait été le regain d'intérêt pour la Nubie-Soudan. Cette région, située au Sud de l'Egypte, regorgeait d'énormes potentialités et, en tant que carrefour et voie d'accès vers l'Afrique profonde, elle offrait maints produits de la zone tropicale et équatoriale dont certains constituaient la base même de la civilisation égyptienne264. Cette richesse économique de la Nubie-Soudan est perceptible dans les textes égyptiens de l'A.E. Dans la Pierre de Palerme, le pharaon Snéfrou (IVe dynastie) fait savoir qu'il ramena au cours d'une seule campagne en Nubie, quelques 200000 têtes de bétail grand et petit.265 En outre, parmi les produits que rapportèrent les chefs de caravanes qui dirigèrent des campagnes dans cette région, on peut citer l'or, l'ivoire, l'encens, l'ébène, des pierres précieuses, des peaux de panthères, etc.

Or, au cours de la VIe dynastie, l'Etat memphite était confronté à un problème de ressources financières à cause de l'opposition des nomarques et des concessions importantes que faisaient les pharaons aux temples et aux dignitaires de l'Etat. Pour les souverains de l'Egypte, il fallait se tourner vers la Nubie-Soudan pour faire face à ces difficultés de

261 Les biographies de ces fonctionnaires montrent en outre que dans le cadre des luttes politiques, ce furent les nomarques de la Haute Egypte qui étaient les plus impliqués dans l'opposition de l'administration locale face au pouvoir central.

262 Husson V., Valbelle D., op.cit., 1992, p.55

263 Sall., op.cit., 1982, p.12

264 Ndiaye L., Recherches sur les attaches éthiopiennes du dieu Amon, mémoire de maîtrise, U.C.A.D., F.L.S.H., 2001-2002, p.77

265 Roccati A., op.cit., 1982, p.39. Selon M. Cornevin, du point de vue climatique, l'assèchement du Sahara au Sud du 22° N, a commencé vers -3000 à l'époque même où se terminait celui du désert occidental de l'Egypte. Cet assèchement allait s'achever vers -1250 ; ce qui veut dire que pendant les deux premières tiers de l'histoire de l'Egypte, la Nubie-Soudan avait connu une pluviométrie, une flore et une faune de type sahélien humide et sahélien sec. Ce sont ces facteurs climatiques qui expliquent la prospérité pastorale de cette région dont les échos se trouvent dans les textes de l'A.E. (Cf., Cornevin M., Archéologie africaine, Paris, Maisonneuve et Larose, 1993, p.71)

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trésorerie. Ainsi, il semble que dès le règne de Pépi Ier, l'option nubio-soudanaise fut initiée avec la nomination de Qar au poste de « préposé à l'ouverture de la porte d'Eléphantine », qui devait transmettre au pharaon toutes les nouvelles qu'on lui apporte des pays nubiens.266 Cette nomination de Qar devait permettre à l'Etat memphite de recueillir assez d'informations sur cette région nubio-soudanaise.267 Quant Mérenrê Ier arriva au pouvoir, il allait, lui-même, effectuer une visite dans la région qui surplombe la première cataracte avant de charger Ouni d'y creuser des canaux.268 C'est aussi sous les ordres de ce même souverain que le conducteur de caravane269, trésorier de dieu, Herkhouf entreprit sa première mission, en compagnie de son père, en terre nubienne dans le but, disait-il, d'explorer la route du pays de Yam.270 Toutes ces actions montrent que la Nubie-Soudan suscitait de l'importance pour l'Etat égyptien et, elles devaient constituer un prélude au déferlement des caravanes égyptiennes en direction de cette région. C'est ainsi qu'en plus de son premier voyage, Herkhouf allait diriger deux autres campagnes en Nubie sous Mérenrê Ier, qui lui permirent de ramener d'importantes quantités de produits à la Résidence.271En dehors d'Herkhouf, d'autres chefs de caravanes tels que Pépinakht, Mékhou ou Sabni avaient effectué des campagnes en terre nubienne.

Il apparaît ainsi, d'après toutes les actions menées par les pharaons depuis Téti, au début de la VIe dynastie, que l'Etat memphite avait tenté par des moyens politiques et économiques d'endiguer la montée en puissance des nomarques et de redresser son autorité.

Toutefois, cette politique (la réaction pharaonique) devait se confronter à des obstacles qui devaient empêcher sa réussite effective.

D'abord sur le plan institutionnel, les mesures prises par l'Etat memphite allaient se révéler inefficaces C'est le cas de la concentration d'importants pouvoirs aux mains du vizir. En effet, si ce poste n'était au début confié qu'à de hauts fonctionnaires de l'administration centrale comme Kagemni, il devait finir par tomber dans les mains des nomarques. C'est ce qu'atteste la nomination comme vizir des princes de nome comme ceux de Cusae, de

266 Drioton E Vandier J., op.cit., 1984, p.208

267 Sall B., « Egypte et Koush (aux origines de l'hostilité) », in, Revue Sénégalaise d'Histoire (R.S.H.), n°4-5, 1999-2000, p.33

268 Breasted J.H., op.cit., 1988, paragraphes 316 et 324

269 Ce titre de « conducteur de caravane » que porte Herkhouf dans la traduction de J.H. Breasted correspond au titre de « directeur des étrangers » chez A. Roccati. Ce titre fut porté par la plupart des dignitaires égyptiens qui avaient dirigé des campagnes vers la Nubie-Soudan.

270 Breasted J.H., op.cit., 1988, paragraphe333. D'après Herkhouf, ce premier périple en Nubie-Soudan dura sept mois et au retour, il ramena des produits.

271 Sur les détails de ces deux campagnes (Cf., Breasted J.H., op.cit., 1988, paragraphe 334,335 et336 ; Roccati A., op.cit., 1982, p.204 à 206)

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Djou-ef et de Taour qui ont occupé ce poste et l'ont rendu héréditaire.272 Par ailleurs, l'un des derniers grands vizirs connus de l'A.E. à savoir Djâou était issu de la puissante famille des nomarques d'Abydos.273

La même situation est constatée au niveau du poste de « gouverneur du Sud ». L'analyse des prérogatives que détenait le titulaire de ce poste, nous avait permis de voir que sa création visait un rétablissement du pouvoir régalien en Haute Egypte. Mais comme ce fut le cas pour le vizirat, le gouvernorat du Sud allait lui aussi finir par tomber aux mains des nomarques. En effet, après Ouni, la plupart de ceux qui devaient porter le titre de « gouverneur du Sud », étaient des nomarques.274 Selon toute probabilité, les nomarques, en s'accaparant du gouvernorat du Sud, l'ont vidé de tout contenu en portant le titre sans exercer réellement la fonction.275 C'est dire que les mesures administratives prises par l'Etat pour enrayer la puissance des nomarques s'étaient révélées veines.

Du côté de l'option nubio-soudanaise, il semble que là aussi, les caravanes égyptiennes devaient se confronter à l'opposition des Etats nubiens. Certains indices à travers les textes des chefs de caravanes reflètent une détérioration des rapports entre Egyptiens et Nubiens. Dans le texte où il fait le récit de son second voyage en Nubie, Herkhouf rapporte : « Sa Majesté m'envoya une deuxième fois, seul. Je montai par la route d'Eléphantine et je descendis dans les pays d'Irtjet : (qui s'appellent) Mekhou, Térérez, Itjetj, dans un délai de huit mois... ».276 Ce voyage, comparé au premier voyage (qui dura sept mois), avait duré un mois de plus. D'après B. Sall, ce mois de plus s'expliquerait par le fait qu'Herkhouf avait été fait prisonnier par les Nubiens.277 C'est là, un signe qui montre que ces derniers avaient commencé à s'opposer aux caravanes égyptiennes. Cette situation devait se confirmer lors du troisième voyage d'Herkhouf. En effet, dans le récit de ce voyage, Herkhouf dit : « [Je descendis en Imaaou ( ?)], qui est au midi de Irtjet, et au fond de Zatjou, et je trouvai le gouverneur de Irtjet, Zatjou et Ouaouat tous ensemble en une coalition. Mais je descendis avec trois cents ânes chargés d'encens, d'ébène, [...], toute chose belle de valeur, puisque le gouverneur de Irtjet, Zatjou et Ouaouat voyait la force multiple des troupes de Yam, qui

272 Pirenne J., op.cit., 1935 p, 267, in, Séne Kh., op.cit, 2002-2003 p.62-63

273 Nous reviendrons sur ce personnage et sur les positions importantes qu'il occupa au sommet de l'Etat, à l'avènement de Pépi II.

274D'après E. Drioton et J. Vandier, il y a eu en dehors d'Ouni, au moins deux personnages qui ont eu à porter le titre de « gouverneur du Sud », il s'agit des nomarques de Cusae et d'Edfou (Cf., Drioton E Vandier J., op.cit., 1984, p.212). On a aussi l'exemple de Ibi, nomarque de Cerastes-Mountain dont l'inscription biographique montre qu'il avait porté le titre de « gouverneur du Sud » (Cf., Breasted J.H., op.cit., 1988, paragraphe 377)

275 Sall B., op.cit., 1982, p.12

276 Roccati A., op.cit., 1982, p.204

277 Sall B., op.cit., in, ANKH, n°8/9, 1999-2000, p.34

descendaient avec moi à la Résidence, avec une expédition envoyée avec moi. Alors ce même [gouverneur] m'escorta... ».278 Il semble ainsi, que les Etats nubiens, ayant senti l'ampleur que prenait la violation de leur territoire par les caravanes égyptiennes, décidèrent de fédérer leurs forces pour y faire face. Et à l'issu de ce troisième voyage, Herkhouf avait certes réussi de faire parvenir des produits à la Résidence mais il n'a dû son salut qu'à l'escorte d'un contingent des armées de Yam et à un détachement de l'armée égyptienne279. Mais ces événements montrent déjà que du côté de la Nubie, les caravanes égyptiennes devaient faire face à une opposition des Etats. Les inscriptions biographiques des chefs de caravanes qui allaient, par la suite, se rendre au Sud, vont attester le climat de violence qui s'est installé dans les rapports entre Egyptiens et Nubiens.

Ainsi, en rencontrant des difficultés d'approvisionnement en produits nubio-soudanais, l'Etat memphite allait être privé de la plupart de ses moyens d'action contre les forces centrifuges. L'avènement du pharaon Pépi II à l'age de six ans280 allait consacrer la montée en puissance de ces forces centrifuges et l'affaiblissement de la monarchie.

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278 Roccati A., op.cit., 1982, p, 205

279 Sall B., op.cit., in, ANKH, 1999-2000, p.34

280 Vercoutter J., op.cit., 1992, p.332

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Chapitre II : Les facteurs générateurs de l'éclatement de la violence

A- La faiblesse des institutions

Dans la lutte qu'elle mena sous la VI e dynastie pour le renforcement de son autorité, le pouvoir memphite s'était confronté à des difficultés, lesquelles allaient amoindrir les résultats de sa politique.

En effet, sur le plan des institutions, les réformes entreprises par les pharaons, pour endiguer la montée en puissance des nomarques, avaient comporté des limites. Ces derniers, étaient parvenus à rendre vaines ces mesures qui visaient à réduire leur pourvoir au profit de l'autorité centrale. Ce fut le cas du renforcement des prérogatives du vizir. Nous avons vu que le vizirat était occupé, au début de la VI e dynastie, par des hauts fonctionnaires à l'image de Kagemni et qui concentraient d'énormes pouvoirs dans leurs mains. Mais cette importante fonction allait finir par tomber dans les mains des nomarques281. La même situation intervint au niveau du gouvernorat du Sud qui avait été institué pour renforcer l'autorité de l'Etat dans les provinces de Haute Egypte.

En effet, après Ouni, un haut fonctionnaire à qui Mérenrê Ier confia ce poste, presque tous les autres qui l'ont occupé par la suite étaient des nomarques282. Ces deux faits montrent que dans leur opposition au pouvoir central, les nomarques avaient réussi à s'emparer des

281 Depuis son institution qui, d'après certains d'historiens, remonte à la IVe dynastie (Cf., Drioton E Vandier J., op.cit., 1984 ; p.176), le poste de vizir était resté une affaire de la famille royale. A partir de la Ve dynastie il a commencé à être occupé par des personnes qui n'étaient pas de la famille royale mais qui étaient toutes de hauts cadres appartenant à l'administration centrale. Ce fut le cas de Ptahhotep ou de Sendjemib (Cf., Pirenne J., op.cit, 1961, p.246 ; Grimal N., op.cit, 1988, p.110 ; Roccati A., op.cit, 1982, p.122à128). Ce n'est donc qu'à partir de la VIe dynastie que les nomarques commencèrent à devenir vizir à l'instar de ceux de Djou-ef, de Taour mais surtout d'Abydos avec le vizir Djâou. (Cf., supra, Deuxième partie, chap. I, C).

282 Sur les exemples des nomarques qui avaient porté le titre de « gouverneur du Sud », (Cf., supra, Deuxième partie, chap. I, C). Il faut préciser qu'il y a eu des dignitaires qui avaient porté ce titre sans exercer réellement la fonction mais qui n'étaient pas des nomarques. Ce fut le cas d'Herkhouf. Pour N. Grimal, ce dernier était nomarque du nome d'Eléphantine (Cf., Grimal N., op.cit, 1988, p.104). Toutefois, dans l'inscription biographique d'Herkhouf dont nous retrouvons la traduction chez J. H. Breasted et A. Roccati, il n'y a aucun titre qui fait référence à lui, en tant que nomarque. Alors si des dignitaires comme Herkhouf ont eu à porter le titre de « gouverneur du Sud », ce n'était pas dans une perspective d'opposition au pouvoir memphite comme ce fut le cas pour les nomarques, mais c'est probablement parce que la fonction s'était vidée de son contenu (par le jeu des nomarques) et avait fini par devenir honorifique.

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fonctions dont la vocation était de renforcer la centralisation de l'Etat égyptien. Et, en portant les titres sans exercer réellement la charge, ils parvenaient à rendre inefficaces les mesures prises par les pharaons à l'encontre de leurs ambitions autonomistes.

Ce fut dans ce contexte de lutte entre pouvoir central et nomarques que Pépi II arriva au trône à l'âge de 6ans. L'arrivée d'un jeune souverain à la tête de la monarchie devrait constituer un handicap majeur pour celle-ci dans sa lutte contre la large autonomie prônée par les chefs de province. Le jeune âge de Pépi II devait offrir l'occasion à ces derniers d'empiéter sur les prérogatives royales et affaiblir le pouvoir central283.

L'un des tous premiers éléments qui devait être favorable aux nomarques et qui était consécutif à l'âge du souverain fut la régence. D'après J. Vercoutter, ce furent la mère de Pépi II, Ankhesenmérirê II et son oncle Djâou qui assurèrent la régence284. Il se trouve que ces deux personnalités n'étaient pas issues de la famille royale mais plutôt d'une famille de nomarque. A ce niveau un problème de légitimité allait se poser. Et c'est là une des conséquences du mariage que Pépi Ier avait contracté avec des femmes issues d'une lignée de nomarque.

L'autre problème qui se posait dans cette régence, se trouvait dans l'attitude qu'avaient adoptée les deux personnalités qui l'ont assurée. En effet, Ankhesenmérirê II et Djâou avaient assuré la direction de l'Etat au moment où le pouvoir central devait faire face à la montée en puissance de l'administration locale dirigée par les nomarques. La continuité de l'Etat aurait dicté à Djâou et à sa soeur de prendre des initiatives pour faire face aux nomarques comme l'avaient fait les autres pharaons de la VI e dynastie dans le cadre de la réaction pharaonique. Il semble que cela n'a pas été le cas. Nous fondons cette idée sur un passage de l'inscription biographique de Djâou où il est écrit : «J'ai fait cela à Abydos dans le nome thinite, en tant qu'imakhou, auprès de la majesté du roi de Haute et Basse Egypte Néferkarê,qu'il vive éternellement, et au prés de la majesté du roi de Haute et de Basse Egypte Mérirê(Pépi Ier) et du roi de Haute et de Basse Egypte Mérenrê, à cause de l'amour de mon nome, où j'ai été enfanté... »285. Malgré les liens de Djâou avec la famille royale et malgré ses importantes charges au sommet de l'Etat, il exhibe clairement son attachement à sa province. Avec cette fierté locale qu'il exprima ouvertement, il n'était pas évident que Djâou, au moment de la régence, se mette à combattre le désir autonomiste des nomarques.

283 Moret A., op.cit, 1926, p.236

284 Vercoutter J., op.cit, 1992, p.332

285 Roccati A op.cit, 1982, p.230-231

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Autrement dit, ces derniers devaient profiter de la présence au sommet de l'Etat, d'un homme issu de leur milieu, pour assouvir leurs ambitions autonomistes.

Les effets de la jeunesse de Pépi II sont aussi perceptibles à travers sa réaction lorsque Herkhouf lui annonça qu'il avait rapporté un pygmée de son voyage au Soudan méridional. Dans la lettre qu'il adressa à Herkhouf et qui date de l'an 2 de son règne, le souverain écrit: « On a appris l'affaire de cette tienne lettre, que tu as communiquée au roi [...] Tu as dit dans cette tienne lettre que tu as ramené tout produit excellent et beau [...] Tu as dit dans cette tienne lettre que tu as ramené un pygmée du pays des habitants de l'horizon... pour les danses du dieu, lequel est comme le nain que ramena le trésorier du dieu Ourdjédedba du pays d'Oponé au temps d'Izézi[...] Quitte (les autres ?) et amène avec toi ce nain, que tu ramènes du pays des habitants de l'horizon, vivant, saint et sauf, pour les danses du dieu et pour réjouir le coeur du roi de Haute et Basse Egypte Néferkarê [...] S'il monte avec toi dans le bateau, place des hommes capables, qui se tiennent autour de lui des deux côtés du bateau, pour éviter qu'il ne tombe dans l'eau [....] Ma majesté souhaite voir ce nain plus que les produits des carrières d'Oponé»286.

Le jeune souverain montre, à travers cette lettre, qu'il accorde plus d'importance au pygmée qu'aux autres produits rapportés par Herkhouf. Or, nous avons vu que la recherche des produits nubio-soudanais par les chefs de caravanes comme Herkhouf, entrait dans le cadre d'une politique qui visait à juguler les difficultés de trésorerie auxquelles était confronté l'Etat égyptien. Mais en donnant des instructions fermes à Herkhouf pour que le pygmée lui parvienne en bonne santé, en disant qu'il voulait voir ce pygmée plus que les

286 Roccati A., op.cit, 1982, p.206-207. Dans cette traduction. A. Roccati emplois en même temps les termes de pygmée et de nain pour désigner le personnage que ramena Herkhouf. Or, si le premier terme (pygmée) désigne une population africaine vivant dans la foret équatoriale est caractérisée par leur petite taille, le second (nain) désigne une personne atteinte du nanisme qui découle d'une anomalie et se caractérisant par une taille inférieure à la moyenne. Ces deux termes ne désignent donc pas la même réalité. Et B. Sall fait remarquer que le nain, étant la conséquence d'une évolution embryologique particulière, accidentelle, tous les peuples en tout lieu et en tout temps ont pu avoir en leur sein des nains. L'Egypte ancienne n'a pas échappé à la règle. D'ailleurs la statue de Seneb et celle de son père les présentent comme des nains. En outre, le fait qu'Herkhouf prenne la peine d'informer le pharaon qu'il détient ce personnage ainsi que le désir ardent affiché par Pépi II pour le voir, montrent que c'est un personnage nouveau dans l'expérience des Egyptiens (Cf., Sall B., « HERKHOUF et le pays de Yam », in, ANKH, Revue d'Egyptologie et des Civilisations africaines, n°4-5, 1995-1996, p57à70). Ainsi, pour bon nombre d'égyptologues, le personnage que ramena Herkhouf et qui est désigné en égyptien par le terme Deneg, correspond à un pygmée (Cf., Vercoutter J., « L'iconographie du Noir dans l'Egypte ancienne. Des origines à la XXVe dynastie », in, Vercoutter J., Leclan J., Snowden JR. FM., Desanges J., L'image du noir dans l'art occidental, tome I. Des pharaons à la chute de l'empire Romain, Paris, Gallimard, 1991, p.35-36 ; Sall B., Racine Ethiopienne de l'Egypte ancienne, Paris, L'Harmattan/Khepera, 1999, p.134à139 ; Adam Sh. avec le concours de J. Vercoutter « La Nubie, trait d'union entre l'Afrique Centrale et la Méditerranée, facteur géographique de civilisation », in, Mokhtar G. (dir.), op.cit, 1980, p.251-252). Si tel est le cas, c'est une attestation qu'il y a eu une intense vie de relation entre l'Afrique centrale et l'Egypte, par le relais de l'espace soudanien.

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produits des carrières, Pépi II mettait en avance sa curiosité au détriment des difficultés financières de l'Etat.

La jeunesse du souverain allait ainsi contribuer à fragiliser davantage l'institution royale aux prises avec la fronde des nomarques. A partir de ce moment, ces derniers allaient marquer leur autonomie vis-à-vis de Memphis. C'est ainsi que dans les nomes, les organes de l'administration étaient conservés, mais ils relevaient désormais du nomarque qui allait instituer un gouvernement pratiquement autonome.287 Aussi, les nomarques continuaient à prélever les impôts, mais au lieu de les envoyer au trésor royal, ils les conservaient dans leur propre nome.288 C'est là une des conséquences de l'échec de la création du poste de gouverneur du Sud dont l'une des prérogatives était de récupérer l'impôt dans les provinces et de le convoyer à Memphis. L'autre manifestation de l'émancipation des nomarques, à partir du règne de Pépi II, a été le développement des nécropoles provinciales. En effet, nous avons vu qu'aux plus forts moments de l'absolutisme royal sous l'A.E., les tombes des hauts dignitaires de l'Etat se trouvaient dans la nécropole royale autour de la tombe du pharaon. Cette pratique montre combien pharaon avait du pouvoir sur ses serviteurs. Cependant, au cours de la VIe dynastie, en même temps qu'ils réussissaient à affaiblir la royauté, les nomarques obtenaient du pharaon la possibilité de se faire ensevelir dans leurs nomes.

Ainsi, dans la nécropole de Koseir el-Amarna qui abrite les tombes des nomarques de Cusae (XIVe nome de Haute Egypte), la plus ancienne tombe, celle du nomarque Sebekhotep, remonte au règne de Pépi Ier.289 Mais ce fut avec le règne de Pépi II que de magnifiques sépultures spacieuses et bien décorées, appartenant aux nomarques, sont multipliées dans les nécropoles locales.290 Parmi ces nécropoles, il y a celle de Qoubet el-Haoua qui abrite les tombes de célèbres dignitaires comme Herkhouf, Pépinakht, Sabni et Mékhou, tous morts sous Pépi II.291 À Deir el-Gebraoui, la nécropole abrite les tombes du nomarque Ibi et de ses deux successeurs à savoir les deux Djâou qui étaient tous contemporains de Pépi II.292 Ce fut aussi le cas dans la nécropole thinite d'Abydos où le vizir Djâou s'était fait ensevelir au nom de l'attachement qu'il avait pour son nome. Dans la nécropole de Meir, qui abrite de riches tombes appartenant à une partie de la famille des nomarques de Cusae, Pépiânkh-le-Moyen, dont la tombe remonte à la fin de la VI e dynastie, se vante en disant : « Je fis qu'on établisse ma propriété de magistrat à l'Occident dans le

287 Pirenne J., op.cit., 1961, p.315

288 Ibidem.

289 Vandier J., op.cit., 1954, p.307à309

290 Sall B., op.cit., 1984, p.26

291 Roccati A., op.cit., 1982, p.200à222.

292 Id., ibid., p.224à228

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district de la Dame de Vérité, dans un lieu libre et beau, où l'on avait jamais travaillé. D'autres n'y avaient jamais encore fait des travaux avant moi, mais c'est moi qui ouvris cette nécropole : elle servira en cimetière, elle fera ce que l'on souhaite ».293 Ces exemples montrent que les nomarques avaient cessé de se faire ensevelir dans la nécropole royale. Et, au moment où cette dernière perdait de son importance, c'est dans les nomes où devaient se trouver les riches sépultures décorées qui autrefois, se groupaient autour de la sépulture royale.294 Aussi, dans les inscriptions tombales de ces nécropoles provinciales, au lieu du simple protocole et de la liste des faveurs accordées par le souverain à son serviteur qui figuraient presque exclusivement sur les parois des tombes anciennes, on trouve à présent un état détaillé des services rendus par le défunt durant sa vie.295 Ainsi, le déplacement des tombes des nomarques, de la nécropole royale vers les nomes, constitue une des manifestations les plus visibles des acquis obtenus par les chefs de provinces dans leur opposition face à la centralisation des institutions prônées par le pouvoir memphite. En effet, en abandonnant l'usage de demeurer, même dans la mort à proximité du pharaon, les nomarques montraient qu'ils s'émancipaient de la mainmise que ce dernier avait sur leur personne dans la vie comme dans l'au-delà.296 Et pourtant, malgré cette volonté d'autonomie qui se lit dans leurs tombes, ces derniers continuaient à obtenir de pharaon des privilèges qui ne faisaient que renforcer leur puissance.

Ainsi, pour son ensemble funéraire, le nomarque Ibi, mort sous Pépi II, écrit : « J'ai fait cela (l'ensemble funéraire) avec les villages de ma personne, avec mon service de prêtre pur, avec une concession royale que ma octroyée la majesté de mon seigneur [pour] me procurer un terrain [...] sans compter les biens de mon père, alors que j'étais gouverneur de demeure de la maison de ravitaillement, et un terrain de 203aroures, que m'a donné la majesté de mon seigneur pour m'enrichir ».297 Aussi, pour l'enterrement du prince Djâou à Deir el-Gebraoui, son fils le prince Djâou obtint de Pépi II, « qu'on tire le cercueil, le linge, le parfum pour la fête, de l'huile rituelle, pour le dit Djâou. Sa majesté fit apporter, [par] un employé, le cercueil, le parfum pour la fête, l'huile rituelle, 200 pièces d'étoffe de première qualité [...] provenant de la Double Maison de l'argent de la Résidence, pour le dit Djâou ».298 Ensuite, Djâou demanda à pharaon de conférer à titre posthume la dignité de

293 Id., ibid., p.234à236

294 Drioton E Vandier J., op.cit, 1984, p.220

295 Id., ibid., p.222

296 Erman A Ranke H., op.cit, 1976, p.55 297Roccati A., op.cit, 1982, p.226

298 Id., ibid., p.227

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prince à son père ce que fit sa Majesté en octroyant « un décret pour le nommer prince en tant qu'offrande de par le roi ».299

Ces concessions de Pépi II en faveur des nomarques, montrent que malgré leur volonté d'autonomie, ces derniers parvenaient à manipuler le pharaon pour obtenir des faveurs de sa part afin de renforcer leur pouvoir local au détriment de l'autorité centrale qui devait s'affaiblir davantage. Cet affaiblissement de l'institution royale en faveur des nomarques allait se traduire par le morcellement des pouvoirs du pharaon. En effet, dans l'armature institutionnelle de la monarchie égyptienne, la justice et l'armée étaient les deux bases essentielles du pouvoir royal et, aussi longtemps que les pharaons en conservèrent le contrôle, la décadence de l'administration ne se révéla pas dans toute sa gravité.300 Mais sous Pépi II, les nomarques allaient parvenir à s'accaparer des pouvoirs judiciaires et militaires de pharaon.

Ainsi, en ce qui concerne la justice, même si la Haute Cour continuait à siéger à Memphis, elle devrait perdre toute action dans les nomes et on ne retrouve plus aucun personnage important pour en faire parti.301 En outre, les titres tels que Président de chambre ou Conseiller allaient disparaître sous Pépi II.302 Dès lors, c'est dans les nomes que les nomarques devaient rendre la justice non pas au nom de pharaon, mais au nom du dieu local dont ils étaient en même temps les grands prêtres.303 Cette possibilité qu'avaient les nomarques de rendre la justice dans les nomes et au nom des dieux locaux, au-delà du fait qu'elle montre l'accaparement des pouvoirs judiciaires de pharaon, révèle un autre aspect des luttes politiques.

En effet, au moment où les liens qui rattachaient le nomarque au pharaon se relâchaient, ceux qui l'unissaient au dieu local de son nome devaient se fortifier. Ainsi, c'est au dieu provincial que le nomarque confiait désormais ses espérances et c'est à lui qu'il se déclarait attaché par les liens d'imakhou.304 Et, dans les inscriptions des tombes provinciales, apparaissent des expression telles que « imakhou au près de son dieu local »305 ou « imakhou au près de mon dieu ».306 On va dès lors assister à un retour en force des divinités locales, lequel retour devait s'effectuer au détriment du dieu Rê qui assurait jusque là, le rôle de dieu

299 Ibidem

300 Pirenne J., op.cit, 1961, p.299

301 Id., Ibid., p.316

302 Ibidem

303 Id., Les grands courants de l'Histoire universelle, tome I : Des origines à l'Islam, Neuchâtel, La Baconnière, 1959, p.24

304 Moret A., op.cit, 1926, p.244

305 Roccati A., op.cit, 1982, p.226

306 Id., ibid., p.236

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dynastique. La déconfiture de la monarchie au plan politique allait se traduire au plan religieux, par un retour des cultes des dieux locaux et par un recul du culte royal et du culte solaire.

C'est là une des conséquences du rapprochement entre la théologie solaire et la monarchie qui avait été la base de l'absolutisme royal amorcé au début de l'A.E. La centralisation monarchique s'était accomplie parallèlement à une centralisation religieuse qui avait réuni les dieux locaux en un système dominé par le seul dieu Rê. C'est dire que le relâchement de la centralisation du pouvoir monarchique devait entraîner, pour le dieu Rê, une perte de sa position de dieu national. Or, si Rê perd sa position d'être le seul grand dieu, le caractère de dieu vivant de pharaon, fondé sur la théologie solaire, devait lui aussi perdre sa valeur.307 On peut dès lors dire que les nomarques, en favorisant le retour en force des cultes des dieux locaux, avaient réussi en même temps à faire régresser le dogme de la divinité de pharaon basé sur la théologie solaire. Ainsi, la puissance que pharaon tirait de son caractère divin, allait s'affaiblir en même temps que ses pouvoirs politiques.

En plus de la justice, l'armée aussi allait tendre vers une provincialisation. C'est ce qu'on constate dans la biographie de Sabni. Selon ce dernier, lorsqu'on l'informa de la mort de son père Mékhou, parti en mission du côté de la Nubie, il mobilisa « les troupes de son domaine personnel » pour aller chercher le cadavre de son défunt père.308 Le défunt Mékhou, qui portait les titres de « prince, trésorier du roi, Ami unique, prêtre lecteur »309, fut un haut dignitaire de l'Etat égyptien. De plus, il était parti en Nubie-Soudan à la recherche de produits susceptibles d'alimenter le trésor royal.

La remarque que nous faisons à ce niveau, c'est qu'aussitôt informé de la mort de son père et non moins dignitaire de l'Etat, parti en mission, Sabni mobilisa les troupes de son domaine pour aller chercher le cadavre. Avait-il agi sous les ordres de pharaon ou bien était-il parti sur sa propre initiative ? Nous retrouvons la réponse dans la lettre qu'il adressa à la Résidence pour l'informer de l'opération : « Or, j'écrivis des lettres pour informer que j'étais parti pour ramener ce mien père Mékhou du pays d'Outjetj dans Ouaouat ».310 Ces propos de Sabni montrent qu'au moment où la lettre parvenait à la Résidence, il était déjà parti à la recherche du cadavre de Mékhou. Autrement dit Sabni n'était pas allé en Nubie en qualité de chef militaire aux ordres de pharaon mais plutôt en tant qu'un fils parti à la recherche du

307 Pirenne J., op.cit., 1961, p.298

308 Roccati A., op.cit., 1982, p.217

309 Id., ibid., p, 218

310 Id., ibid., p.217

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cadavre de son père. Le comportement de Sabni traduit un manque de discipline vis-à-vis de l'autorité militaire de pharaon et au-delà, une certaine liberté de la part des nomarques de disposer de leurs troupes. En effet, c'est le souverain, conformément à son autorité militaire, qui devait charger un chef militaire d'aller chercher le corps d'un dignitaire mort en mission à l'étranger. C'est ce qu'on a constaté avec le rapatriement du cadavre d'un autre dignitaire mort en mission vers les côtes d'Arabie.

Dans sa biographie, Pépinakht rapporte que la majesté de son seigneur l'envoya dans le pays des Asiatiques [Aâmou] pour lui ramener le compagnon unique, commandant des marins et conducteur de caravanes, Enenkhet qui construisait un bateau pour se rendre à Pount lorsque les Asiatiques [...] le tuèrent avec la troupe de l'armée qui l'accompagnait.311 Pépinakht montre ainsi que ce fut le pharaon qui le chargea d'aller chercher le corps du dignitaire Enenkhet. Mais à la différence de Pépinakht et pour une mission similaire, Sabni n'avait pas attendu l'ordre de pharaon. Son attitude peut dès lors être interprétée comme une manifestation de l'usurpation des pouvoirs militaires de pharaon par les nomarques.

Il apparaît ainsi, qu'à partir du règne de Pépi II, les nomarques avaient réussi à transformer tous les organes qui symbolisaient le pouvoir de pharaon, en une administration locale et autonome au niveau de chaque province. Et, durant tout le long règne de ce pharaon, la situation allait très peu évoluer entraînant un affaiblissement profond des institutions.312 L'un des signes de cet affaiblissement de la monarchie pharaonique, allait être la régression, très sensible, de la puissance que l'Egypte incarnait face à ses voisins. Les deux biographies de Sabni et de Pépinakht illustrent cet état de fait. En effet, du côté du Sud, nous avons évoqué l'opposition des Etats Nubiens face aux caravanes égyptiennes qui commençait à se manifester sous le prédécesseur de Pépi II à savoir Mérenrê Ier. Il semble que dans un premier temps, Pépi II avait tenté de réagir face à cette opposition des Nubiens. C'est du moins la conclusion que l'on peut tirer de la biographie de Pépinakht dont la première mission en terre

311 Breasted J.H., op.cit, 1988, paragraphe360. Il y a un fait qui attire notre attention dans les deux textes de Sabni et de Pépinakht, par rapport au rapatriement des corps de dignitaires égyptiens morts à l'étranger : c'est le sort des hommes qui les accompagnaient. En effet, si pour Mekhou, on ignore le sort des hommes qui étaient en sa compagnie, pour Enenkhet, il est clairement indiqué qu'il a été tué en même temps que la troupe qui l'accompagnait Mais dans tous les deux cas, il n'a nul part été fait mention du sort des hommes qui composaient les caravanes. Il semble que pharaon ne s'intéressait qu'au cadavre du dignitaire dont il devait prendre les dispositions pour le rapatriement et l'enterrement. On est donc tenté de se demander si le silence au tour du sort de ces compagnons des chefs de caravanes n'était rien d'autre que la manifestation de cette inégalité des Egyptiens devant la mort qui faisait que seul les privilégiés bénéficiaient d'un rituel funéraire important avec l'aide de pharaon.

312 Drioton E Vandier J., op.cit, 1984, p.213. Sur la longévité du règne de Pépi II, (Cf., supra, Première partie, chap. I, A)

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nubienne, sous Pépi II, avait consisté à « écraser le pays de Ouaouat [et] d'Irtjet ».313 La deuxième mission de Pépinakht s'inscrivit dans le même but et contre les mêmes Etats. Mais il semble que malgré les actions musclées de Pépinakht à leur encontre, les Nubiens restaient déterminés à faire face contre la violation de leurs territoires par les caravanes égyptiennes. Et, c'est dans ce contexte que le chef de caravane, Mékhou, allait trouver la mort alors qu'il était en mission dans cette région méridionale. Son fils Sabni qui partit à la recherche de son cadavre, donne le compte rendu de son voyage : « [Then I took a troop of my estate, and 100 asses with me, bearing ointment, honey, clothing, oil [...] in order to make present [in] these countries [...] I pacified these countries ... in the countries of ... the name which is Mether. [I loaded] the body of this sole companion upon an ass, and I had him carried by the troop of my estate ».314 Si on s'inscrit dans la perspective que la mort de Mékhou n'a pas été une mort naturelle, mais qu'elle découle des rapports heurtés entre l'Egypte et les Nubiens, (ce que pensent certains historiens)315, alors on peut dire que les propos de Sabni ne laissent pas apparaître une réaction violente de l'Egypte face à cette situation. Il semble que dans un contexte d'émancipation de ses provinces, la monarchie pharaonique, affaiblie, n'eut pas les moyens de réagir face aux Nubiens316. C'est dans ce même contexte que le chef de caravane Enenkhet et toute la troupe d'expédition qui l'accompagnait, furent massacrés par les Asiatiques. Là aussi, il faut remarquer que ces Asiatiques, ceux «qui habitent le sable », sont désignés par les mêmes termes que ceux qui avaient fait l'objet d'intenses campagnes militaires dirigées par Ouni sous Pépi Ier.317 Le fait que ces peuples, qui avaient été fortement combattus par Pépi Ier refassent surface et s'attaquent aux Egyptiens, montre que le joug de l'Egypte, affaiblie, commençait à être secoué par les Bédouins. La monarchie, semble t-il, n'avait plus les moyens de mobiliser les gigantesques campagnes signalées sous Pépi Ier, pour renvoyer les Bédouins loin de l'Egypte et pour sécuriser ses zones d'approvisionnement en matières premières. Les conséquences de cet affaiblissement de la monarchie pharaonique aussi bien au niveau interne qu'externe, allaient être énormes sur les plans politique, économique, social et sécuritaire.

313 Roccati A., op.cit, 1982, p.209-210. Il est à remarquer que les Etats nubiens de Ouaouat et d'Irtjet auxquels Pépinakht devait s'attaquer, sont ceux qui constituèrent la coalition qui avait tenté de barrer la route à Herkhouf sous Mérenrê Ier ; ce qui montre que leur dynamique fédérative amorcée depuis ce dernier pharaon, se poursuivait sous Pépi II. Ceci est en outre confirmé par le fait que ces Etats étaient cités par Sabni dans la mort de Mékhou en Nubie.

314 Breasted J.H., op.cit, 1988, paragraphe366et368

315 Sall B., op.cit, in, R.S.H., n°4-5, p35 ; Vandier J., op.cit, 1954, p312

316 Sall B., op.cit, in, ANKH, n°4-5, 1999-2000, p.35

317 Pour les campagnes militaires d'Ouni contre les Bédouins, Cf., Breasted J.H., op.cit, 1988, paragraphes311à314 et Roccati A., op.cit, 1982, p.193-164

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B- La crise du trésor

La base de la prospérité économique de l'Egypte résidait avant tout, dans une organisation centralisée et efficace, s'appuyant sur un pouvoir royal fort.318 Autrement dit, tout relâchement de cette organisation devait avoir des répercussions négatives sur la situation économique du pays. Or, depuis la V e dynastie, le pouvoir central avait été confronté à un processus d'affaiblissement, dû aux ambitions autonomistes des nomarques. Cette situation allait aboutir à l'affaiblissement de la monarchie notamment à partir de la VIe dynastie.

Au même moment, le trésor royal allait connaître une paupérisation du fait de la combinaison d'un certain nombre de facteurs.

Le premier facteur qui est à la base des difficultés financières de l'Egypte memphite est en liaison avec le système politico-idéologique adopté par les pharaons des premières dynasties. En effet, dans le cadre de l'absolutisme royal, l'Etat memphite avait mis en place un système de fonctionnarisme dans lequel le serviteur devait à son souverain un travail, qu'il fournissait en échange de l'entretien de sa propre vie.319

Et, le mode de rémunération qui avait été mis sur pied fut le paiement en nature. Il pouvait concerner l'octroi de terre, du bétail, des demeures funéraires, de l'or, etc.320 Nous avons vu que sous la IIIe dynastie, Metjen avait reçu des terres, du personnel et du bétail, en sa qualité de gouverneur de nome. Aussi, c'est le pharaon qui fournissait à son serviteur, la concession funéraire et les éléments de la tombe comme le sarcophage, la fausse porte et la table d'offrandes.321 Sous la IV e dynastie, un contemporain du pharaon Khephren qui portait les titres d'Ami unique, seigneur de Nekhen, membre de la cour royale et gouverneur local rapporte qu'il obtint de pharaon comme offrandes funéraires, des champs et des villages en sa qualité d'imakhou.322 Sous la Ve dynastie, le doyen des médecins Niankhsekhmet avait obtenu du pharaon Sahourê, «une double fausse porte en pierre », venant de Tourah.323 Ces concessions royales en faveur des serviteurs de pharaon devaient se poursuivre sous la VIe dynastie. Dans sa biographie, Ouni rapporte qu'il avait demandé à sa majesté (Pépi Ier) qu'il lui apporte un sarcophage en calcaire blanc de Tourah ; «Sa Majesté fit traverser le fleuve à

318 Wolf W., op.cit., 1955, p.48

319 Grimal N., op.cit., 1988, p.111

320 Séne Kh., La crise financière de Memphis et l'option nubio-soudanaise de l'Ancien empire, mémoire de D.E.A., F.LS.H., .U.C.A.D. 2003-2004, p.7

321 Grimal N., op.cit., 1988,p.111

322 Breasted J.H., op.cit., 1988, paragraphe 207 et209

323 Roccati A., op.cit., 1892, p.97

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un trésorier du dieu avec l'équipage d'un capitaine à ses ordres, pour [l'] apporter le dit sarcophage de Tourah [...] avec son couvercle et une fausse-porte : un linteau, deux montants, un seuil ».324 Ces exemples montrent que les concessions des pharaons en faveur des privilégiés avaient occupé une bonne partie des dépenses de l'Etat durant toute la période de l'A.E.

Or, d'après A. Moret, on peut évaluer le nombre de privilégiés enterrés au près de pharaon à environ 500 par règne.325 Ce nombre considérable de privilégiés par règne donne une idée de l'ampleur que pouvaient prendre ces dépenses au cours de chaque règne.

A côté des faveurs faites aux serviteurs de pharaon, il y a des dépenses concernant le culte des rois et des dieux. En effet, les gigantesques pyramides de l'A.E. qui ont constitué la sépulture pour le pharaon, avaient certainement nécessité d'énormes dépenses pour leurs édifications. Ainsi, pour la pyramide de Chéops, Hérodote a donné une idée des moyens considérables que son édification devait nécessiter.326 Sous les V e et VI e dynasties, plusieurs inscriptions ont fait état des activités allant dans le sens des travaux des pyramides royales. Ainsi, les inscriptions de la chaussée qui conduit à la pyramide du pharaon Onnos (Ve dynastie), mentionnent le transport d'éléments architecturaux tirés des carrières pour les travaux de la pyramide.327 Pour la pyramide «Mérenrê-apparaît-en-perfection », Ouni fut envoyé à «Ibha pour transporter le cercueil des vivants [...] avec son couvercle, avec le pyramidion précieux et auguste [puis] à Eléphantine pour transporter la fausse-porte en granit rose avec un seuil, les herses et les linteaux en granit rose, pour transporter les portes et les dalles en granit rose de la chambre supérieure de la pyramide [...] dans dix bateaux larges, trois chalands, trois bateaux de 80 coudées ».328

Aussi, pour le culte des dieux, la Pierre de Palerme renseigne qu'il y a eu, à partir de la V e dynastie, de manière régulière, les constructions des temples, des donations ainsi que des milliers d'offrandes par jours, offertes par le pharaon.329 En deux années de règne, le

324 Id., ibid., p.192

325 Moret A., op.cit, 1926, p.234

326 Hérodote, II, 124-125. Selon l'auteur, « Aux uns était assigné de traîner des pierres à partir des carrières qui sont dans la montagne arabique, jusqu'au Nil ; à d'autres, il ordonna de recevoir ces pierres, après que, sur des bateaux, on les avaient transportées au-delà du fleuve, et de les traîner jusqu'à la montagne, la montagne appelée Libyque. Le travail était accompli par des troupes de dix myriades d'hommes qui se renouvelaient à chaque trimestre. Le temps pendant lequel le peuple fut soumis à d'exténuants labeurs aurait été de dix ans pour l'établissement de la chaussée par où l'ont traînait les pierres ». Selon l'auteur, ces dix années étaient différentes des vingt ans consacrés à la construction de la pyramide elle-même.

327 Roccati A., op.cit, 1982, p.131à133

328 Id., ibid., p.196

329 Pour les actions des pharaons de la Ve dynastie relevées sur la Pierre de Palerme, Cf., Roccati A., op.cit, 1982, p.43à52

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pharaon Ouserkaf avait remis 1924 aroures (environ 400 ha) de terre aux sanctuaires d'Héliopolis, de Nekheb et de Pé, ainsi qu'a des temples locaux. En une seule année de règne, son successeur, Sahourê, donna aux temples 5856 offrandes journalières et 2021aroures (environ 429 ha) de terre.330 Ces exemples illustrent l'importance des donations aux temples, faites par les pharaons à partir de la V e dynastie. Et, les terres remises aux clergés étaient prélevées sur le domaine de la couronne et sur celui de l'Etat.331 En plus des terres et autres produits d'offrandes, le culte nécessitait de véritables trésors de malachite, d'électrum, de myrrhe et d'objets précieux.332

Il apparaît ainsi que les dépenses pour l'entretien des fonctionnaires, les besoins du culte funéraire et celui des dieux, avaient fortement contribué à l'érosion du trésor Memphite. Cette érosion du trésor devait s'aggraver à cause de l'évolution qu'avait subie le système fiscal.

Le système fiscal de l'Etat memphite avait connu une inégalité dans la répartition de l'impôt sur les plans social et géographique.333 En effet, les donations faites par les pharaons pour le besoin du culte étaient, pour la plupart du temps, immunisées par décret royal.334 Ainsi, le pharaon Snéfrou, avait pris un décret pour que les deux villes de ces deux pyramides soient éternellement exemptées de faire corvée due au roi, de payer toute imposition à la Cour.335 Cette charte fut renouvelée par le pharaon Pépi Ier en l'an 21 de son règne sous le décret dit « décret de Dahshour ».336 Les temples des dieux devaient eux aussi bénéficier des exemptions d'impôts. Sous la V e dynastie, le pharaon Néferkarê adressa au directeur des prophètes du temple de Khentamenti (ancien dieu local d'Abydos), un décret où on peut lire : «Décret royal pour le directeur des prophètes Hemou. Je n'ai pas permis qu'un homme quelconque ait pouvoir de prendre aucun des prophètes, qui sont dans le Nome où tu es, pour l'état d'artisan ou toute autre corvée du Nome, en surplus du service à faire pour le dieu, personnellement, dans le temple où celui-ci est, et du bon entretien des temples par les prophètes qui y sont [...]. Car ils sont exemptés (khout) pour l'étendue de l'éternité, conformément au décret du roi du Sud et du Nord Néfarkarê...»337 Selon J. Pirenne, si semblable privilège est attribué à un petit temple secondaire, il faut en déduire que de grands et puissants sanctuaires comme ceux d'Héliopolis, de Nekheb et de Pé, et sans doute les

330 Pirenne J., op.cit., 1961, p.243

331 Ibidem

332 Ibidem

333 Séne Kh., op.cit., 2003-2004, p.9

334 Drioton E Vandier J. op.cit., 1984, p182

335 Moret A., op.cit., 1926, p.237

336 Id. ibid, p.238 ; Obenga Th ., op.cit., 2990, p.443

337 Moret A., op.cit., 1926, p.240

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temples solaires eux-mêmes en avaient bénéficié.338 L'exemption de l'impôt allait aussi être accordée aux gouvernements provinciaux au fur et à mesure de leurs protestations.339 En effet, en tant que directeur des prophètes, le nomarque allait jouir des immunités arrachées par le clergé à la piété ou à la faiblesse de pharaon et lui-même allait recevoir des terres et des exemptions d'impôts à titre personnel.340

Comme on le constate, les donations faites par les pharaons aux temples et aux particuliers avaient constitué un facteur de dépérissement des ressources du trésor memphite. Il s'y ajoute deux autres problèmes nés de la crise que traversaient les institutions et de l'évolution des rapports entre l'Egypte et ses voisins. Nous avons vu que dans leur lutte contre le pouvoir central, pour une plus grande autonomie, les chefs de provinces avaient usé de l'arme fiscale pour priver la royauté d'une bonne partie de ses ressources et aggraver la crise financière. Dans les rapports entre l'Egypte et ses voisins, on a noté des difficultés qui avaient commencé à se manifester à partir du règne de Mérenrê Ier. En effet, du côté du Sud, les caravanes égyptiennes allaient être aux prises avec l'opposition de la coalition des Etats nubiens d'Irtjet, de Ouaouat et de Zatjou. Et sous Pépi II, un chef de caravane, Mekhou, allait trouver la mort dans cette région. Les mêmes difficultés allaient se manifester du côté des voisins Asiatiques. Là aussi, un chef de caravane et toute l'équipe qui l'accompagnait devaient être tués par les Asiatiques.

Et, d'après Pépinakht, ce chef de caravane (Enenkhet), construisait un bateau pour se rendre au pays de Pount lorsque les Asiatiques le tuèrent.341 Or, ce pays (Pount) est réputé pour sa richesse en produits tels que l'or, l'électrum, l'ivoire, l'ébène etc., qui attiraient les Egyptiens.342 Et la construction du bateau par le défunt Enenkhet montre que son voyage avait certainement un but économique.

Ce climat d'insécurité auquel étaient confrontées les caravanes égyptiennes allait affecter l'importation des matières premières en provenance de l'étranger qui devait se ralentir considérablement avant de s'arrêter.343

Ainsi, l'érosion du trésor de l'Etat, aggravée par la crise politique et les difficultés d'approvisionnement des matières venant de l'étranger, allait être à la base de la crise financière. Cette situation allait affecter considérablement les couches sociales les plus défavorisées. En effet, au point de vu fiscal, malgré l'exemption d'imposition accordée à

338 Pirenne J., op.cit., 1961

339 Séne Kh., op.cit., 2003-2004, p.10

340 Moret A., op.cit., 1926, p.244

341 Breasted J.H., op.cit., 1988, paragraphe 360

342 Grimal N., op.cit., 188, p.93

343 Wolf W., op.cit., 1955, p.48

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certaines catégories sociales, le trésor allait continuer sa mission de collecte et de redistribution des produits et revenus de l'Etat ; laquelle redistribution, continuait à favoriser les dignitaires de l'Etat. Nous avons vu qu'avec Pépi II, malgré l'affaiblissement du pouvoir, pharaon continuait à octroyer des concessions aux dignitaires. Dès lors, le poids de l'impôt allait s'alourdir sur les petits propriétaires.344 Ces derniers devaient s'endetter et finir par être ruinés complètement. D'un autre côté, la baisse ou l'arrêt des importations des matières premières allait avoir comme effet, un recul des activités quotidiennes d'une bonne frange des Egyptiens. Dans ce pays, les activités telles que la construction des pyramides royales, des temples solaires et royaux, des tombeaux concédés aux imakhou, la décoration sculpturale des édifices, la fabrication des luxueux mobiliers pour les palais des vivants et des morts, des étoffes, des bijoux, etc., avaient certainement nécessité une classe d'artisans, d'ouvriers et de paysans très considérable.345 Pour cette classe composée de personnes qui ne vivaient que de leurs bras et qui ne mangeaient pas quand le travail manquait, l'arrêt des activités quotidiennes était synonyme de misère.346 Ainsi, la monarchie pharaonique affaiblie politiquement par les nomarques, devait faire face à une grave crise financière qui plongea un bon nombre d'égyptiens dans la misère. Son incapacité, face à cette situation, allait constituer une des sources principales de la révolte populaire qui secoua le pays à la fin du règne de Pépi II.

Il semble toutefois qu'à côté de la carence des institutions et de la crise financière, l'Egypte était, à cette époque, en proie à des difficultés d'ordre climatique.

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