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Le maintien du francais en contexte d expatriation


par Julie Horel
Universite de Rouen Normandie - Master Sciences du langage 2025
  

Disponible en mode multipage

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MEMOIRE

Pour l'obtention du

Master 2 mention Sciences du Langage, parcours Langues, Discours,

Sociétés

Préparé au sein du Département des Sciences Du langage et de la Communication
UFR Lettres et Sciences Humaines, Université de Rouen Normandie

L'appropriation du français en contexte d'expatriation : le cas des enfants
français scolarisés dans des écoles anglophones aux Émirats arabes unis

Présenté et soutenu par
Julie HOREL

Mémoire soutenu publiquement le 19/06
devant le jury composé de

Nom, prénom

Monsieur Mehmet-Ali AKINCI

Madame Véronique MIGUEL ADDISU

Qualité

Professeur/Université de Rouen Normandie Professeur/Université de Rouen Normandie

Président jury ou membre jury

Mémoire dirigé par Prénom, Nom

Laboratoire Dynamique du Langage in Situ DYLIS UR 7474

2

DECLARATION

Ce travail est le fruit d'un travail personnel et constitue un document original.

Je sais que prétendre être l'auteur d'un travail écrit par une autre personne est une pratique sévèrement sanctionnée par la loi.

3. Personne d'autre que moi n'a le droit de faire valoir ce travail, en totalité ou en partie, comme le sien.

4. Les propos repris mot à mot à d'autres auteurs figurent en citations et les auteurs sont mentionnés.

5. Les écrits sur lesquels je m'appuie dans ce mémoire sont systématiquement référencés selon un système de renvoi bibliographique clair et précis.

 

PRENOM : Julie

SIGNATURE :

3

Résumé :

Mots clés : bilinguisme, contacts de langues, transmission linguistique, expatriation, familles francophones, maintien du français, stratégies familiales

Dans un monde où la mobilité internationale est en constante progression, les familles expatriées sont souvent confrontées à des défis linguistiques importants. Cette recherche s'intéresse aux stratégies mises en place par des familles françaises expatriées aux Émirats arabes unis pour maintenir l'usage du français chez leurs enfants scolarisés dans des écoles internationales anglophones. À partir d'un cadre théorique mobilisant les notions de bilinguisme, de transmission familiale, d'identité linguistique et de résistance face à la langue dominante, ce mémoire analyse les pratiques concrètes observées au sein des foyers. Cette recherche met en lumière les tensions, les arbitrages et les choix éducatifs auxquels sont confrontées les familles, tout en soulignant l'importance du rôle parental dans la construction d'un bilinguisme équilibré en contexte d'expatriation.

Abstract:

Keywords: bilingualism, language contact, language transmission, expatriation, French-speaking families, French language maintenance, family strategies

In a world where international mobility is steadily increasing, expatriate families often face

significant linguistic challenges.
This research explores the strategies implemented by French families living in the United Arab Emirates to maintain the use of French among their children enrolled in English- speaking international schools. Drawing on a theoretical framework that includes concepts of bilingualism, family language transmission, linguistic identity, and resistance to language dominance, this study analyzes concrete practices observed within these households. The findings shed light on the tensions, trade-offs, and educational choices faced by families, while emphasizing the central role of parents in building balanced bilingualism in an expatriate context.

4

Introduction : Contexte général et situation linguistique aux Émirats Arabes Unis..........................................................7

a. La communauté française aux E.A.U..........................................................9

b. Contexte linguistique unique..........................................................10

c. La langue comme ancrage culturel..........................................................11

d. Problématique et questions de recherche..........................................................11

e. Méthode..........................................................12

f. Plan du mémoire..........................................................12

Partie 1 : cadre théorique : bilinguisme, mobilité et transmission linguistique

Chapitre 1 : Langues, migration et mobilité géographique : le cas des EAU

1.1 Expatriation vs immigration : implications..........................................................14 1.2 Contacts de langues : concepts clés..........................................................15 1.3 La langue française aux émirats..........................................................16 1.4 Mobilité et contacts de langues : concept de l'attrition linguistique..........................................................17 1.5 Langue et construction identitaire..........................................................20 Synthèse du chapitre..........................................................20

Chapitre 2 : Du bilinguisme en général au bilinguisme des familles en situation de contact de langues

2.1 Comprendre le bilinguisme : typologies et définitions..........................................................21 2.2. Les théories d'acquisition pertinentes pour notre sujet..........................................................25 2.3. Le bilinguisme : un phénomène dynamique et évolutif..........................................................27 2.4. Bilinguisme et bien-être familial : les défis..........................................................27 Synthèse du chapitre..........................................................29

Chapitre 3 : Politique linguistique familiale : enjeux et stratégies

3.1. Transmission, maintien et perte de langue : le rôle de la famille...........................................................30 3.2. La politique linguistique familiale : concept et rôle central...........................................................31 3.3. La famille : moteur de la dynamique de transmission linguistique...........................................................32 3.4. Les familles en mobilité : quelle politique linguistique adopter?..........................................................37 3.5. Les familles et leur rôle clé dans l'exposition à la langue : des enjeux cruciaux pour l'apprentissage..........................................................38 3.6. La lecture : un levier pour renforcer l'exposition..........................................................41

Synthèse du chapitre 42
Conclusion du cadre théorique..........................................................42

Partie 2 : Méthodologie de la recherche

1. Introduction..........................................................44

2. Approche méthodologique et population cible..........................................................44

3. Collecte des données..........................................................44 3.1. Questionnaire destiné aux familles..........................................................44 3.2 Entretiens approfondis..........................................................45

4. Traitement et analyse des données..........................................................45 4.1 Analyse des questionnaires..........................................................45 4.2. Analyse des entretiens..........................................................46 Conclusion..........................................................46

5

Partie 3 : Présentation de l'analyse des résultats

Chapitre 4 : Construire un foyer francophone à l'étranger : profils et pratiques langagières des familles

1. Portrait des familles ..................................................................................47 1.1. Profil des familles ayant répondu au questionnaire ..................................................................................48 1.1.2. Profil des familles ayant participé aux entretiens semi-directifs ..................................................................................49 1.1.3. Motivations du choix d'expatriation ..................................................................................49 1.2. Dynamiques familiales et bilinguisme familial ..................................................................................51 1.2.1. L'usage du français au sein du foyer ..................................................................................51 1.2.2. Mélange des langues dans le cadre familial ..................................................................................52 1.2.3. Répartition des langues à la maison ..................................................................................54 1.2.4. La fratrie : un facteur clé ..................................................................................56 1.3. Les représentations familiales sur la langue familiale ..................................................................................59 1.3.1. Les représentations parentales ..................................................................................59 1.3.2. Comment les enfants perçoivent leur langue première? ..................................................................................61 synthèse du chapitre ..................................................................................64

Chapitre 5 : Les stratégies familiales de maintien et de transmission du français

2.1 Analyse des stratégies d'encouragement à l'apprentissage du français ..................................................................................65

2.2 Quelle exposition au français ? ..................................................................................66 2.3 Gestion des langues au sein du foyer et stratégies de résistance face à l'anglais ..................................................................................68 2.4 Analyse des entretiens semi-directifs ..................................................................................71 Synthese du chapitre ..................................................................................73

Chapitre 6 : Entre idéal et réalité : les défis du maintien de la langue en contexte d'expatriation

3.1 Le défi du maintien linguistique dans la durée ..................................................................................73 3.2. Le maintien linguistique à l'épreuve des contraintes du quotidien ..................................................................................74 3.3. La charge mentale liée à la transmission linguistique ..................................................................................75 3.4. L'enfant au coeur du processus ..................................................................................76 3.5. Quel avenir pour le français chez ces enfants expatries aux E.A.U? ..................................................................................77 Conclusion générale ..................................................................................79 Bibliographie ..................................................................................80 Annexe 1.............................................................................................................................................83 Annexe 2.............................................................................................................................................88 Annexe 3.............................................................................................................................................89

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Introduction :

Mon intérêt pour ce sujet a d'abord été éveillé par l'observation de la situation de la langue arabe aux Émirats Arabes Unis (E.A.U), confrontée à un déclin progressif face à la domination de l'anglais, en particulier dans les milieux éducatifs et professionnels et les efforts déployés par le gouvernement émirien pour le maintien de la langue arabe. Cette situation m'a amenée à m'interroger sur le maintien d'autres langues dans un contexte similaire. En effet, le maintien de la langue première est une question fréquemment abordée parmi les expatriés, que ce soit pour l'espagnol, le russe, ou d'autres langues. Ainsi, cela m'a conduite à me demander comment le français, dans cet environnement multilingue, parvient à se maintenir parmi les enfants scolarisés dans les écoles internationales. Cette question de la transmission linguistique est au coeur de ma réflexion et de cette recherche.

De plus, en tant que francophone vivant aux E.A.U et mère d'enfants scolarisés dans un système international anglophone, j'ai rapidement été confrontée à une question essentielle : comment préserver et transmettre la langue française dans un environnement où l'anglais est omniprésent, aussi bien à l'école que dans la vie quotidienne ?

Au fil du temps et des rencontres, cette question est devenue une véritable préoccupation. J'ai échangé avec de nombreuses familles francophones dont les enfants, bien que issus de foyers francophones, s'expriment majoritairement, voire exclusivement, en anglais. Ce constat a renforcé mon intérêt pour les dynamiques de transmission linguistique et les défis auxquels ces familles sont confrontées.

Pour beaucoup de parents, maintenir le français dans un environnement largement dominé par l'anglais représente un effort constant, parfois vécu comme une lutte. Entre la nécessité de rappeler sans cesse aux enfants de parler en français, l'organisation d'activités pour renforcer leur exposition à la langue et la peur qu'ils finissent par s'éloigner de leur héritage linguistique, cette transmission devient une responsabilité qui s'ajoute à la charge mentale quotidienne. Cette pression, bien que portée par l'amour de la langue et le désir de la transmettre, peut parfois engendrer du stress et une forme de lassitude.

À travers ce mémoire, mon objectif est d'explorer les stratégies mises en place par ces familles pour maintenir le français au sein du foyer, d'analyser leurs motivations, leurs difficultés et leurs réussites. Je souhaite apporter une réflexion sur le maintien du français en contexte d'expatriation et, plus largement, sur la cohabitation des langues dans un monde de plus en plus globalisé.

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Contexte général et situation linguistique aux Émirats arabes unis

Le paysage linguistique des Émirats arabes unis (E.A.U) est, il me semble, unique au monde. La population est composée de plus de 80% d'expatriés venus du monde entier. La population locale, les arabes émiratis, représente moins de 12 % des résidents, les autres étant des expatriés originaires des quatre continents. Les plus grandes communautés expatriées proviennent du sous-continent indien (Inde, Pakistan, Bangladesh) et des Philippines, suivies par des populations provenant d'autres pays arabes (Égypte, Jordanie, Liban, etc.), d'Europe et du continent américain. Situés au carrefour de cultures, d'Histoire et de développement économique rapide, les Émirats offrent un paysage sociolinguistique particulier où différentes langues et dialectes coexistent au sein d'une même société

Il est difficile de donner un chiffre exact concernant le nombre de langues parlées aux Émirats arabes unis tant il y en a, mais il est estimé qu'environ 80 à 100 langues sont utilisées quotidiennement, reflétant la diversité de la population expatriée.

L'arabe demeure la langue officielle mais l'anglais s'est imposé au fil du temps comme langue véhiculaire, une lingua franca, utilisée dans les affaires, l'éducation et la vie quotidienne.

La diversité culturelle se retrouve naturellement dans les écoles privées `'internationales», qui sont pour la plupart composées d'élèves d'une centaine de nationalités différentes et qui suivent soit le programme britannique ou américain.

Dans ce contexte cosmopolite, où plus de 200 nationalités se côtoient, la diversité linguistique est omniprésente et fait partie intégrante de la vie quotidienne.

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a. La communauté française aux Émirats

Le nombre de Français résidant aux Émirats Arabes Unis a considérablement augmenté depuis les années 2000. À l'époque, environ 2 000 Français étaient enregistrés dans les registres consulaires aux Émirats. Depuis, cette population a connu une croissance exponentielle. En 2013, le nombre d'expatriés français atteignait environ 15 000. Par la suite, cette augmentation s'est poursuivie, atteignant 45 000 Français en 2023, principalement répartis entre Dubaï et Abu Dhabi. Dubaï accueille la majorité de cette communauté. Cette croissance est largement due à l'expansion économique des Émirats et aux opportunités offertes dans tous les secteurs d'activités.

On constate que les français choisissent de s'expatrier aux E.A.U pour plusieurs raisons. Tout d'abord, pour des raisons économiques : les Émirats offrent des opportunités professionnelles dans des secteurs en pleine croissance comme les nouvelles technologies, la finance, le tourisme, et l'innovation auxquelles s'ajoute une absence d'impôt sur le revenu, ce qui rend les salaires très attractifs. Ensuite, la sécurité est un facteur important : les EAU sont considérés comme l'un des pays les plus sûrs au monde, avec un taux de criminalité très bas, ce qui séduit les expatriés cherchant un environnement sain pour leur famille.

Un autre facteur, plus social, est la perception de discriminations en France, notamment à l'égard de la population issue de l'immigration, les Français dits `'d'origine étrangère». Certains expatriés expliquent leur départ par une recherche d'un environnement où les compétences sont davantage valorisées indépendamment des origines. Dubaï et Abu Dhabi, étant des hubs internationaux, offrent une diversité culturelle et semble moins discriminatoire pour certains Français qui ont pu ressentir un sentiment d'exclusion dans leur pays d'origine (Dubucs, 2018).

En effet, nous avons pu observer que de nombreuses familles françaises expatriées aux E.A.U présentent un profil similaire : des Français `'d'origine étrangère», cadres supérieurs ou ayant des diplômes universitaires, ayant affirmé avoir été sujets à des discriminations en matière d'emploi ou de progression sociale en France. Ces discriminations prennent diverses formes, allant des difficultés à accéder à certains postes en raison de préjugés sur leurs noms ou origines, et à des limitations dans leurs perspectives de carrière.

Aux E.A.U, l'identification des individus repose avant tout sur la nationalité inscrite sur le passeport et non sur l'origine ethnique. Les Français d'origine étrangère sont donc reconnus comme français, valorisés pour leurs compétences et la qualité de leur formation, modifiant en même temps la façon dont ils s'identifient et se présentent aux autres. Ce changement de contexte social va modifier leur lien au pays d'origine et leur sentiment d'appartenance. Le sentiment d'appartenance à une catégorie valorisée peut en effet renforcer une identité nationale qui semblait parfois moins évidente en France.

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La littérature sur le sujet a démontré comment l'expatriation transforme le rapport des individus à leur identité, notamment en ce qui concerne le lien avec le pays d'origine. Des chercheurs comme Stuart Hall (1996) ont démontré que l'identité est un processus dynamique, influencé par les expériences personnelles. Pour les Français expatriés aux E.A.U, ce changement dans le rapport identitaire est particulièrement marqué, car ils évoluent dans un environnement où la culture locale se mêle à une forte dominance de l'anglais et à une présence internationale.

Plus généralement, l'expérience de l'expatriation aux Émirats conduit de nombreux Français à redéfinir leur identité culturelle, et à jongler entre le maintien de traditions francophones et l'ouverture aux influences multiculturelles de leur nouvel environnement.

Les conséquences de cette dynamique, notamment en ce qui concerne la question de la volonté de transmission de la langue française au sein des foyers, constituent un point important pour notre étude.

Cette étude porte en effet sur les familles francophones aux E.A.U qui, pour des raisons que nous détaillerons, ont choisi d'inscrire leurs enfants dès le début de leur scolarité dans des établissements internationaux plutôt que dans les écoles françaises du pays (il existe à ce jour huit écoles françaises aux E.A.U). Ces établissements internationaux, alignés en majorité sur les curriculums américains ou britanniques, offrent un cadre multiculturel a des élèves venant des quatre coins du monde et où l'anglais prédomine comme langue d'enseignement. Les enfants sont alors immergés dans un environnement anglophone la majeure partie du temps («bain linguistique»), réservant l'usage du français au cercle familial.

b. Un contexte linguistique unique aux E.A.U

Le contexte linguistique des Émirats arabes unis présente une configuration unique qui la distingue d'autres zones d'expatriation. L'arabe est la langue officielle et la langue maternelle de la population locale. Cependant, elle est de plus en plus marginalisée dans les échanges quotidiens et dans le domaine de l'enseignement. Depuis 2010, les écoles publiques et les universités ont progressivement adopté l'anglais comme principal médium d'enseignement, dans le cadre de réformes éducatives visant à améliorer la maîtrise de l'anglais parmi les citoyens émiratis.

L'anglais, omniprésent dans les échanges du quotidien et professionnels, est principalement utilisé comme lingua franca, c'est-à-dire comme outil de communication intercommunautaire dépourvu d'un ancrage culturel fort (Farrugia, 2009). Contrairement à des pays comme le Royaume-Uni ou les États-Unis, où la langue anglaise est liée à une culture, aux Émirats, elle fonctionne davantage comme un instrument pratique, pour communiquer dans une société plurilingue et multiculturelle.

L'usage de « cette langue sans culture » permet aux expatriés de maintenir plus facilement leur propre identité culturelle tout en maîtrisant l'anglais. Malgré tout, cet état de fait, nous le verrons, elle pose également des défis : l'usage dominant de l'anglais, notamment dans les écoles internationales, peut limiter le temps et la qualité de l'exposition des enfants à leur langue d'origine (Todeva & Cenoz, 2009).

c. 10

La langue comme ancrage culturel

Toute personne vivant loin de son pays d'origine prend particulièrement conscience du lien fort qui existe entre la langue, la culture et l'identité, surtout lorsque cette langue est exclusivement parlée au sein du foyer. Le français en contexte d'expatriation devient un pilier central de l'identité familiale, un refuge et un héritage. Mahmood Darwich(2000 :30), le célèbre poète palestinien disait : «Lorsqu'on me demande qui je suis, je réponds : je suis ma langue. Pour lui, la langue arabe était bien plus qu'un moyen de communication, elle est un héritage, un point d'ancrage face à l'effacement culturel et territorial. Dans une moindre mesure, la plupart des français vivant loin de leur pays donnent une valeur symbolique à la langue française, nous l explorerons plus en détail un peu plus loin dans notre mémoire.

Dans un contexte où l'anglais est présent dans tous les aspects de la vie quotidienne, la responsabilité de la transmission du français repose principalement sur les parents. Ceux-ci endossent alors le rôle de gardiens de leur langue maternelle, et portent seuls la responsabilité de la transmission de la langue française en essayant de cultiver l'identité culturelle de ces enfants. Nous verrons en quoi cette tâche, loin d'être simple, peut être une source de stress et de tensions pour ces familles.

Pour les familles francophones expatriées aux E.A.U, le choix de maintenir le français au sein du foyer ne se réduit donc pas à une simple décision pratique. Il s'agit d'un choix réfléchi, identitaire, une volonté de préserver une partie essentielle de leur patrimoine culturel. En effet, parler français à la maison devient alors un moyen pour les enfants de rester connectés à leurs racines culturelles et familiales malgré un environnement extérieur qui privilégie une autre langue. La langue, dans ce cas, n'est pas seulement un outil de communication, mais aussi le symbole d'une histoire familiale et d'un lien affectif avec le pays d'origine.

d. Problématique et questions de recherche

Dans ce contexte, ces familles font face à un défi : comment préserver et transmettre la langue française tout en permettant l'intégration de leurs enfants dans un système éducatif anglophone ?

Dans ce mémoire, nous tenterons de comprendre comment les familles francophones maintiennent le français chez elles dans un environnement anglophone? Quelles sont les stratégies éducatives mises en place par les parents pour favoriser l'appropriation du français malgré l'influence de l'anglais ?

En explorant les politiques linguistiques et les pratiques éducatives familiales, nous chercherons à comprendre comment ces familles naviguent entre la domination de l'anglais et la volonté de maintenir le français dans cet environnement. L'objectif est d'analyser les

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pratiques langagières de ces familles et les stratégies mises en place pour favoriser le maintien et l'appropriation du français à la maison et assurer sa transmission aux enfants.

Aussi nous explorerons les représentations parentales concernant l'importance de la transmission du français dans ce contexte linguistique particulier.

Nous verrons quelles sont les croyances, les idéologies des parents qui motivent la politique linguistique familiale.

Nous partirons de l'hypothèse que les représentations / attitude des parents à l'égard de leur langue maternelle jouent un rôle central dans le processus de maintien / transmission linguistique. En effet, la manière dont les parents perçoivent et valorisent le français influence directement leur engagement à maintenir cette langue au sein du foyer (Guadardo ;2002,2018). Ces représentations sont souvent façonnées par des facteurs socioculturels et personnels, et peuvent varier d'une famille à l'autre.

Ainsi, nous faisons l'hypothèse que plus les parents attribuent une valeur symbolique élevée au français, plus ils sont susceptibles de mettre en place des stratégies actives pour encourager son usage quotidien chez leurs enfants (De Houwer, 1999).

e. Méthode

Dans le cadre de cette recherche, nous avons privilégié une approche qualitative afin de comprendre les stratégies déployées par les familles francophones pour favoriser l'appropriation du français dans un environnement où l'anglais domine. Pour ce faire, des entretiens semi-directifs et des questionnaires ont été réalisés auprès de parents francophones (25 familles) résidant aux émirats. Cette méthodologie permet de recueillir des données nuancées sur leurs pratiques linguistiques, leurs motivations, ainsi que les défis rencontrés dans leur quotidien de parents élevant des enfants bilingues.

Dans le cadre de cette étude, il est important de préciser que nous ne chercherons pas à tester le niveau langagier des enfants en français. En effet, notre objectif principal est d'examiner et de se concentrer sur les stratégies mises en oeuvre par les parents pour maintenir la langue française dans un environnement anglophone.

Nous nous concentrerons donc sur les actions, les choix, et les pratiques familiales qui favorisent l'appropriation du français. Ces stratégies incluent, par exemple, les habitudes de communication à la maison, le choix des supports éducatifs, et la place attribuée au français dans les interactions quotidiennes. En procédant ainsi, notre démarche vise à mieux comprendre comment les familles tentent de préserver leur langue d'héritage dans ce contexte linguistique particulier...

Aussi, nous nous intéresserons à des familles où le français est la langue unique des parents, ce qui exclut les familles dites mixtes (où chaque parent parle une langue différente). Ce choix méthodologique vise à simplifier les variables et à explorer de manière approfondie les stratégies spécifiques aux familles francophones dans un contexte migratoire anglophone.

f. Plan du mémoire

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Afin de répondre à notre problématique et de comprendre les mécanismes et les stratégies déployées pour le maintien du français parmi les familles francophones aux U.A.E, ce mémoire est structuré en trois chapitres principaux, allant de la théorie à l'analyse des données recueillies.

Le premier chapitre établit le cadre théorique de l'étude. Il examine les concepts fondamentaux liés au bilinguisme, à la relation entre langue et identité en contexte d'expatriation, ainsi qu'aux politiques linguistiques familiales (PLF) en contexte migratoire. Ce chapitre permettra de situer notre recherche dans le cadre des études sur la transmission linguistique, le bilinguisme et le rôle de la famille dans des contextes plurilingues.

Dans le deuxième chapitre, nous exposerons la démarche méthodologique. Nous détaillerons le choix d'une approche qualitative basée sur des entretiens semi-directifs et des questionnaires destinés aux parents francophones des E.A.U. Nous présenterons le processus de sélection des enquêtés, les critères d'éligibilité, ainsi que les outils de collecte de données utilisés. De plus, nous discuterons des défis rencontrés lors de la collecte des données, notamment les contraintes liées à l'accessibilité aux familles et à la diversité des contextes sociolinguistiques.

Le dernier chapitre sera consacré à l'analyse des données recueillies et à leur interprétation. Nous y explorerons les pratiques linguistiques observées dans les foyers francophones, les stratégies employées par les parents pour encourager l'usage du français, ainsi que les obstacles et contraintes auxquels ils font face dans un environnement anglophone. Enfin, nous discuterons des implications de nos résultats pour la préservation du français comme langue d'héritage dans un contexte international et mettrons en lumière les pistes éventuelles qui pourraient soutenir davantage les familles dans leurs efforts de transmission linguistique.

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Partie 1 : Cadre théorique : bilinguisme, mobilité et transmission linguistique Chapitre 1 : Langues, migration et mobilité géographique : le cas des E.A.U

Dans un contexte de mobilité internationale croissante, les familles expatriées font face à un défi majeur : celui du maintien de leur langue d'origine dans un environnement linguistique souvent dominé par une autre langue. Pour les francophones vivant à l'étranger, notamment aux Émirats arabes unis (EAU), cette question revêt une importance particulière.

Aussi, la question du maintien du français en situation d'expatriation est intrinsèquement liée aux enjeux de l'identité linguistique. Comme l'a démontré Fishman (1991), la langue ne constitue pas seulement un moyen de communication, mais aussi un vecteur essentiel de l'identité culturelle et de la cohésion familiale. La pression du passage à l'anglais, qui est souvent perçu comme un outil indispensable d'intégration et de réussite sociale, peut ainsi fragiliser la place du français au sein des familles expatriées. Ce phénomène est d'autant plus visible lorsque la scolarisation des enfants se fait en anglais, ce qui réduit les occasions d'exposition au français en dehors du cercle familial.

Dans cette perspective, plusieurs chercheurs se sont penchés, nous le verrons, sur les stratégies familiales mises en place pour résister à l'érosion linguistique. (Spolsky, 2012)( Guardardo, 2008) (Haque,2019). Les recherches sur la transmission des langues minoritaires en contexte migratoire mettent en évidence le rôle central des parents dans la pérennité d'une langue minoritaire face à la pression linguistique dominante.

L'expatriation des familles francophones aux EAU pose la question du maintien du français non seulement en tant que langue de communication, mais aussi en tant qu'élément clé de l'identité individuelle et collective. Ce chapitre propose d'examiner ces enjeux en mobilisant les concepts de bilinguisme, de mobilité géographique et de transmission linguistique. Nous analyserons les défis auxquels font face les familles françaises expatriées dans un environnement dominé par l'anglais et explorerons les stratégies mises en place pour préserver le français dans ce contexte.

1.1 Expatriation vs immigration : implications

L'expatriation et l'immigration, bien qu'associées à la mobilité internationale, impliquent des dynamiques sociales et linguistiques différentes. L'immigration implique souvent un déplacement permanent ou de longue durée, ou l'on suppose une intégration progressive dans la culture et la langue du pays d'accueil, parfois au détriment de la langue d'origine (Pavlenko, 2004). En effet, les immigrants sont soumis à une pression d'assimilation linguistique, ce qui peut entraîner un phénomène de substitution linguistique sur une ou deux générations (Fishman, 1991).

À l'inverse, l'expatriation est généralement perçue comme temporaire, bien que la durée varie considérablement. Les expatriés conservent souvent une identité culturelle et linguistique forte liée à leur pays d'origine. Ainsi, les stratégies linguistiques des expatriés visent moins à s'assimiler qu'à s'adapter, tout en préservant leur patrimoine linguistique et

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culturel. Ces différences fondamentales influencent les trajectoires bilingues des enfants et la manière dont les familles perçoivent et valorisent le bilinguisme.

1.2 Contacts de langues : concepts clés

En contexte de contacts de langues, la terminologie liée au plurilinguisme varie pour décrire les pratiques et le statut des langues impliquées. Ainsi, certains privilégient les termes de langue première et langue seconde, qui reposent souvent sur une distinction entre l'acquisition précoce et l'apprentissage ultérieur d'une langue. En effet, la notion de langue seconde renvoie à une langue apprise après la langue première, dans un contexte où elle est utilisée de manière significative dans la vie quotidienne, que ce soit pour l'éducation, le travail ou les interactions sociales (Ellis, 1997) Cependant, ces termes sont parfois critiqués pour leur manque de clarté. Par exemple, Annick De Houwer (2009) souligne que le concept de langue maternelle peut être trompeur, car il n'indique pas nécessairement la langue dans laquelle un individu est le plus compétent, mais plutôt celle qui est supposée avoir été acquise en premier.

D'autres chercheurs préfèrent le terme de langue d'héritage pour désigner les langues parlées au sein des familles immigrantes ou minoritaires, qui ne sont pas dominantes dans le pays d'accueil (Fishman, Guardardo 2018). Le terme langue d'héritage désigne une langue minoritaire transmise au sein de la sphère familiale, souvent dans un environnement où une autre langue est dominante. Selon Montrul (2016), une langue d'héritage est caractérisée par une acquisition précoce, souvent informelle, dans un cadre familial, mais avec une maîtrise qui peut varier selon les individus.

On pourra également trouver dans la littérature le terme de langue minoritaire, souvent utilisé pour désigner une langue parlée par un groupe minoritaire dans un environnement où une autre langue est institutionnellement dominante. Baker (2011) décrit ces langues comme étant à la fois un outil de communication et un marqueur identitaire pour les locuteurs.

Aussi la notion de langue sociétale est souvent opposée à celle de langue non sociétale, particulièrement dans les contextes multilingues. Genesee (2015) insiste sur le fait que la langue sociétale est généralement celle utilisée dans les institutions publiques et pour la communication intergroupe, alors que les langues non sociétales sont souvent cantonnées à l'usage privé ou familial.

L'usage des termes langue d'héritage, langue seconde ou encore langue minoritaire n'est pas neutre. Ces désignations reflètent souvent des dynamiques de pouvoir, des idéologies linguistiques et des préoccupations identitaires propres aux contextes de migration (Guardado ,2018).

Pour notre mémoire nous utiliserons la terminologie langue première ou langue d'héritage pour le français et langue seconde pour l'anglais. En effet, bien que l'acquisition des deux langues se fait parfois simultanément, le français est la langue parlée à la maison, en famille, et constitue la langue des premiers contacts linguistiques. Il s'agit donc d'une langue d'exposition première, qui est, aux émirats, minoritaire et non-sociétale. D'autre part,

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l'anglais représente la langue seconde, introduite plus tard, parlée à l'extérieur comme une langue sociétale et donc majoritaire.

1.3 La langue française aux E.A.U

Louis Jean Calvet (1999) propose une classification des langues à travers un modèle dit `'constellaire». Aux E.A.U, le français occupe une position intermédiaire entre les langues hyper-centrales (l'anglais) et les langues périphériques (les langues régionales ou communautaires comme l'hindi ou le tagalog).

Dans ce modèle, les langues sont classées selon leur importance et leur influence à l'échelle mondiale. Certaines sont centrales, et d'autres langues vont graviter autour, elles vont servir de pivot et tiennent le rôle de langue véhiculaire dans certaines régions. (Le français en Afrique, l'espagnol en Amérique du Sud par exemple).

Le français, selon ce modèle, tient un rôle de langue centrale au même titre que l'espagnol, l'hindi ou le chinois.

Bien que le français aux E.A.U ne figure pas dans les langues dominantes de ce pays, il a tout de même une image de langue »prestigieuse» comme en témoigne le nombre important de locaux inscrit aux cours de FLE des instituts de la région. Aux E.A.U, l'arabe est la langue officielle, et l'anglais occupe une place majeure dans la vie sociale, économique et éducative. Le français est donc une langue secondaire dans l'espace public, ne jouant pas un rôle dominant dans les interactions quotidiennes des Émirats. Ce statut du français pourrait le placer dans la catégorie des langues non sociétales, c'est-à-dire des langues qui ne sont pas largement parlées ou reconnues par la majorité de la population locale.

Dans ses travaux, Guardado(2018 :22) utilise le concept de communauté diasporique pour décrire des groupes linguistiques et culturels vivant hors de leur pays d'origine tout en maintenant des liens avec celui-ci.

Selon lui une communauté diasporique se caractérise par :

? La dispersion géographique : Un groupe dispersé loin de son territoire d'origine,

souvent à travers des contextes migratoires variés (volontaires ou contraints).

? Le maintien de liens symboliques avec le pays d'origine : Ces liens peuvent être linguistiques, culturels, identitaires ou économiques.

? Un sentiment d'appartenance collective : Les membres d'une communauté diasporique partagent une identité commune basée sur leur langue, leur culture, ou leur histoire.

? Des pratiques transnationales : Les membres entretiennent des relations actives avec leur pays d'origine ou entre les membres de la diaspora dans d'autres parties du monde.

Le caractère perçu comme provisoire de l'expatriation, qu'elle soit de courte ou de longue durée éloigne peut-être un peu la communauté française du concept de communauté diasporique présenté par Guadardo, mais de nombreuses similarités dans les dynamiques

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sociales et linguistiques rendent les travaux existants sur les langues de diaspora particulièrement pertinents pour notre sujet sur le maintien/ la transmission linguistique. Par ailleurs, l'immigration française aux E.A.U étant relativement récente et massive, elle reste difficile à anticiper dans son évolution future d'autant plus que le gouvernement émirien multiplie depuis quelques années les initiatives visant à stabiliser la population expatriée, notamment avec des dispositifs tels que le `''Golden Visa», qui permet aux retraités disposant d'une situation financière confortable de rester dans le pays même après la fin de leur contrat de travail, ce qui n'était pas envisageable auparavant.

1.4. Mobilité, contacts de langue et attrition linguistique

Dans le cadre de la dynamique multilingue et des migrations internationales, les concepts d'attrition linguistique, de langue d'héritage et de loyauté linguistique permettent d'éclairer les processus de transformation des compétences linguistiques en fonction de l'environnement sociolinguistique. Ces notions sont interconnectées et permettent de mieux comprendre les mécanismes qui influencent le maintien ou la perte du français dans un contexte dominé par l'anglais.

Le terme « loyauté linguistique » apparait pour la première fois dans le livre Languages in contact : findings and problems d'Uriel Weinreich, dans la section intitulée « The sociocultural setting of language contact » (1963, p.99). Fishman a repris le concept dans le livre qu'il a dirigé et intitulé Language loyalty in the United States : the maintenance and perpetuation of non-English mother tongues by American ethnic and religious groups (1966)

Le concept de « loyauté linguistique », considérée elle-même comme une expression identitaire, désigne l'attitude consciente et explicite ou le sentiment d'une communauté à maintenir l'usage de sa langue maternelle dans des situations mettant en contact des communautés linguistiquement différentes. (Fishman,1966)

L'attrition linguistique désigne le phénomène de perte ou de détérioration progressive d'une langue première (L1) sous l'influence d'une langue dominante (L2), souvent en raison d'un manque d'usage prolongé (Schmid & Köpke, 2007 : p197). Ce processus peut toucher différents niveaux linguistiques (phonétique, syntaxe, lexique) et se manifeste notamment chez les enfants bilingues lorsque leur langue première est peu sollicitée au quotidien. L'attrition peut être partielle, affectant certains aspects du langage, ou plus marquée, pouvant conduire à une quasi-disparition de la compétence active dans la langue d'origine.

Nous trouvons la notion de langue d'héritage (Heritage language) surtout dans la littérature anglo-saxonne, les termes langue primaire ou de langue non-sociétale semblent être privilégiée par les chercheurs francophones. Il s'agit d'une langue minoritaire en contexte migratoire

transmise au sein du cadre familial (Fishman, 1991 ; Montrul, 2016). Contrairement aux langues officielles ou sociétales, la langue d'héritage est souvent cantonnée à l'usage domestique et ne bénéficie pas toujours d'un soutien institutionnel. Dans le cas des familles francophones aux E.A.U, le français peut être considéré comme une langue d'héritage, car

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il est principalement transmis dans l'espace familial, tandis que l'anglais domine dans les interactions sociales et éducatives.

La loyauté linguistique est un facteur clé du maintien de la langue d'héritage. La loyauté linguistique (language loyalty), un concept introduit par Weinreich (1953) et développé par Fishman (1991), fait référence à l'attachement des locuteurs à leur langue d'origine et aux efforts déployés pour en assurer la transmission intergénérationnelle. La loyauté linguistique se manifeste par des choix linguistiques conscients (parler exclusivement la langue minoritaire à la maison, inscrire les enfants dans des activités en français, etc.) et peut être influencée par des facteurs socioculturels et identitaires. Une forte loyauté linguistique favorise le maintien de la langue minoritaire, tandis qu'un relâchement des pratiques familiales peut accélérer son érosion.

Ces trois concepts sont très liés aux parcours linguistiques des enfants qui parlent français dans un environnement où l'anglais domine.

L'attrition linguistique peut être ralentie ou évitée par une loyauté linguistique forte et des pratiques familiales cohérentes. Inversement, une exposition insuffisante à la langue d'héritage et une faible valorisation de celle-ci peuvent favoriser son déclin progressif.

Les nombreux travaux réalisés en sociolinguistiques sur les langues en contexte de diaspora /migration témoignent en effet de la difficulté à maintenir la langue d'héritage dans un contexte où cette langue est minoritaire.

Apprendre la langue familiale dans un pays différent de celui d'origine peut entraîner des particularités linguistiques, notamment dans le vocabulaire et la grammaire. Ces différences peuvent se manifester par une érosion progressive de la langue (attrition) ou par une acquisition partielle (acquisition différentielle) (Paradis et al., 2021). Cela signifie que l'enfant pourrait ne jamais maîtriser certains aspects de la langue comme le ferait un enfant grandissant dans un environnement où cette langue est à la fois celle de la maison, de l'école et de la société. Cependant, ni l'attrition ni l'acquisition différentielle ne sont systématiques ou définitives (Albirini, 2018), et elles ne signifient pas forcément un niveau de langue plus faible. Le bilinguisme des enfants vivant en situation de mobilité peut être marqué par des inégalités, car leur langue familiale est souvent en position de minoration. Elle est rarement enseignée à l'école, principalement utilisée à l'oral, et son usage se limite souvent au cadre familial ou à une communauté linguistique parfois éloignée.

Selon diverses études menées dans des pays d'immigration comme le Canada, les États- Unis ou l'Australie, jusqu'à 90 % des enfants d'immigrants perdent leur langue maternelle ou voient sa maîtrise considérablement réduite d'une génération à l'autre. Ces auteurs ont étudié différents aspects du maintien et de la perte des langues minoritaires, notamment l'impact du contexte scolaire et familial sur la transmission intergénérationnelle. En Australie, par exemple, une étude de Clyne (2003) a montré que seulement 13 % des enfants de deuxième génération parlent couramment la langue maternelle de leurs parents.

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Une autre étude menée en 2006 par l'institut Pew Hispanic Research a révélé qu'environ 71 % des enfants de première génération immigrée (nés à l'étranger) continuent à parler espagnol à la maison. Cependant, ce chiffre tombe à 49 % pour la deuxième génération (nés aux États-Unis de parents immigrés) et à 25 % pour la troisième génération.

Guardado (2002), dans son étude sur les familles hispanophones au Canada, analyse les facteurs influençant la transmission de l'espagnol dans un environnement où l'anglais domine. Il met en évidence que le maintien de la langue d'héritage dépend non seulement de l'exposition et de l'usage de cette langue au sein du foyer, mais aussi de beaucoup de l'attitude des parents envers cette transmission. Il souligne également que la pression de l'assimilation linguistique peut mener à un abandon progressif de la langue d'héritage, en particulier si elle est perçue comme moins valorisée socialement que la langue dominante. Comme mentionné précédemment, il semble que la pression de l'assimilation linguistique soit atténuée dans notre cas, en raison du contexte spécifique des E.A.U.

Bernard Lüdi et Georges Py précisent qu'il est plutôt rare que la langue apportée avec la migration se maintienne à long terme, « sauf dans des circonstances particulières » (Lüdi et Py, 2013, p. 17). En France (Héran et al., 2002), et ailleurs (Carreira et Kagan, 2011), des études montrent l'abandon des langues d'origine, dans le cercle familial, au bout de trois générations.

D'autres recherches présentent cependant des résultats plus positifs, comme l'étude dirigée par S. AKIN en 2018 sur la communauté kurde de France, qui montre qu'une langue minoritaire, même après plusieurs générations peut maintenir une bonne vitalité. S. Akin, pour expliquer ce phénomène, met en avant le concept de loyauté linguistique, qu'il définit comme « une attitude favorable des locuteurs envers leur langue maternelle ou leur langue d'héritage, manifestée par des efforts pour maintenir son usage et en assurer la transmission intergénérationnelle, malgré la pression exercée par une langue dominante dans leur environnement sociétal ».

La loyauté linguistique (language loyalty) est un concept qui examine la manière dont une communauté linguistique choisit de résister à l'érosion de sa langue, notamment par des pratiques et des stratégies de préservation qui sont souvent associées à des considérations identitaires et culturelles. (Fishman, 1991)

Henri Boyer (1997), qui s'appuie sur les travaux de Uriel Weinreich (1953), met en avant le concept de loyauté linguistique comme un élément fondamental pour comprendre la dynamique des langues dans des contextes de minoration. Il souligne que, dans des situations de minoration linguistique, le sentiment de loyauté envers une langue peut jouer un rôle fondamental dans l'évolution des dynamiques sociolinguistiques.

Dans la deuxième partie de notre mémoire, nous chercherons à analyser le rôle, l'importance de la loyauté linguistique chez les expatriés français résidant aux E.A.U, en mettant en lumière les raisons qui influencent leur attachement à la langue française.

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1.5 Langue et construction identitaire

Si la perte de la langue française devient une source d'inquiétude pour les parents c'est bien parce qu'elle reflète une peur plus profonde : la perte d'une part essentielle de leur identité.

Les recherches existantes ont largement démontré le lien étroit entre la langue et l'identité d'un individu ainsi que le rôle fondateur de la langue dans les constructions identitaires. Par exemple, Norton (2013) explore le lien entre l'apprentissage des langues et la construction identitaire des individus, en montrant que l'appropriation d'une langue ne se réduit pas à une simple acquisition de compétences linguistiques, mais implique également des enjeux sociaux et identitaires. Selon elle, les apprenants ne sont pas de simples réceptacles de savoirs linguistiques ; ils adoptent, négocient ou rejettent des identités en fonction des contextes dans lesquels ils évoluent. Par exemple, un apprenant issu d'une minorité linguistique peut hésiter à utiliser sa langue d'origine s'il perçoit qu'elle est socialement dévalorisée. En ce sens, l'apprentissage d'une langue ne se limite pas à une dimension cognitive, mais constitue un processus identitaire dynamique.

Aussi, d'après l'hypothèse de Sapir Whorf, la langue façonne notre manière de voir le monde en nous fournissant des grilles de lecture-compréhension du réel, grilles elles même élaborées par l'expérience d'un groupe linguistique. Les grilles de lecture font référence aux cadres cognitifs et culturels que la langue fournit pour comprendre et interpréter le monde. Cette hypothèse met en avant la langue comme étant le reflet de la culture, des traditions, et des besoins spécifiques des locuteurs qui l'ont façonnée au fil du temps. La langue est, en effet, bien plus qu'un outil de communication mais un héritage, et perdre une langue c'est perdre une partie de cet héritage collectif et une façon unique de voir le monde.

L'apprentissage d'autres langues et la confrontation à des cultures différentes permettent de prendre pleinement conscience de l'idée que la langue façonne notre perception du monde. L'expérience de l'expatriation, en particulier, amplifie cette prise de conscience.

Conclusion partielle

L'analyse de la situation linguistique de la communauté française aux E.A.U met en lumière la complexité des rapports entre langues, migration et mobilité géographique. La distinction entre expatriation et immigration influence non seulement les trajectoires socioprofessionnelles des individus, mais aussi leurs pratiques et représentations linguistiques. Dans un contexte marqué par une diversité linguistique importante, les contacts de langues façonnent les usages quotidiens et soulèvent des enjeux majeurs en matière de transmission et de maintien des langues minoritaires. Un enjeu particulier concerne les enfants francophones scolarisés dans les écoles anglophones du pays, où la pression de l'anglais est omniprésente. Cette situation soulève la question du maintien du français dans un contexte éducatif qui favorise l'Anglais, notamment dans les usages scolaires et sociaux. Ces transformations linguistiques s'inscrivent également dans un cadre identitaire où les langues jouent un rôle central dans la construction et la négociation des appartenances culturelles. L'expérience de l'expatriation, en modifiant les repères sociaux et linguistiques, bouscule les identités et redéfinit le rapport à la langue première. Ce processus, souvent marqué par des tensions entre intégration et préservation linguistique,

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influence les trajectoires linguistiques et identitaires des individus, en particulier celles des enfants grandissant dans un système éducatif anglophone. Ainsi, cette première partie a permis de poser les bases théoriques et contextuelles nécessaires pour comprendre les enjeux du maintien du français dans un environnement.

Ce chapitre a mis en évidence les dynamiques complexes qui façonnent l'usage et la transmission des langues en situation de mobilité. Elle conduit naturellement à une réflexion plus large sur le bilinguisme, en particulier sur la manière dont les familles naviguent entre plusieurs langues et adaptent leurs pratiques linguistiques face aux défis du contact des langues.

Chapitre 2 : Du bilinguisme en général au bilinguisme des familles en situation de contacts de langues.

Cette section propose d'explorer la littérature et les cadres théoriques pertinents pour comprendre cette dynamique, en s'appuyant sur les concepts d'acquisition du langage en contexte de plurilinguisme, de transmission linguistique intergénérationnelle, et de politique linguistique familiale. Elle tente également de comprendre et d'étudier les facteurs qui influencent l'acquisition/développement ou le maintien des compétences linguistiques chez l'enfant bilingue.

De nombreuses recherches nous ont permis de comprendre le processus d'acquisition du langage chez l'enfant ainsi que les dynamiques propres au bilinguisme. Les concepts serviront de cadre pour orienter nos analyses.

Les premières études se sont intéressées au bilinguisme familial, certains chercheurs ayant même observé leurs propres enfants dans un cadre quotidien, documentant les stratégies utilisées pour transmettre deux langues et les éventuels défis liés à cette transmission. Ces travaux ont posé les bases de la recherche de l'impact du contexte familial sur le développement bilingue des enfants.

Avec les mouvements de population, la mondialisation, le champ de la recherche s'est élargi, apportant de nouvelles problématiques et des perspectives différentes. (Sociolinguistique, écolinguistique etc.) Le maintien de la langue maternelle dans des contextes multilingues est une problématique centrale dans les études de sociolinguistique et d'éducation bilingue. Nombreux sont les travaux qui ont permis de comprendre le processus d'acquisition du langage et du bilinguisme.

2.1. Comprendre le bilinguisme : typologies et définitions

Le bilinguisme est un phénomène complexe, défini et interprété de diverses façons selon les disciplines et les contextes. En linguistique, Bloomfield (1933), dans une définition souvent citée, décrit le bilinguisme comme la maîtrise native de deux langues. Cette vision, idéaliste, est, pour une grande majorité de chercheurs inadaptée à la plupart des bilingues, car elle repose sur une idée difficilement tenable de compétences parfaitement identiques dans deux langues. En d'autres termes, cela supposerait que le bilingue utilise ses deux langues comme le ferait un monolingue natif. Cette vision du bilinguisme, très restrictive,

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est liée à une autre notion discutable qui est celle du « bilingue parfait », supposant un équilibre parfait entre la maîtrise de deux langues, elles-mêmes parfaitement maîtrisées (Comblain, 2022).

Ainsi, un enfant bilingue n'est pas la somme de deux bilingues, mais il construit un parcours d'apprentissage langagier qui lui est particulier, spécifique. La coexistence et l'interaction constante des deux langues chez le bilingue ont produit un système linguistique différent mais complet. » F. Grosjean (2008 , 13 :14)

Les travaux plus récents proposent une approche plus large et réaliste, appelée holistique fonctionnelle (F. Grosjean 1989, 2015), (Ludi et Py, 1986). En effet, Grosjean (2010 :4), entre autres, considère le bilinguisme comme l'utilisation régulière de deux langues, indépendamment du niveau de maîtrise. Cette définition s'éloigne de l'exigence d'une maitrise parfaite et met plutôt l'accent sur l'usage et la pratique des langues dans des contextes spécifiques. Par exemple, un enfant peut utiliser une langue (le français) dans le cadre familial et une autre (l'anglais) à l'école, sans pour autant atteindre un niveau similaire dans les deux langues.

De manière complémentaire, Barbara Pearson (2008) souligne que le bilinguisme n'est pas un état binaire (bilingue ou non), mais un continuum, où les individus peuvent naviguer entre différentes compétences et usages linguistiques. Cette perspective est importante pour comprendre que les enfants bilingues évoluent constamment en fonction de leur environnement, de leurs besoins communicatifs, et de leur exposition aux langues.

Afin d'éclairer la diversité des approches théoriques sur le bilinguisme, le schéma ci- dessous proposé par Akinci (2024-2025) présente un continuum allant des conceptions maximalistes aux perspectives holistiques et fonctionnelles, en passant par des approches minimalistes et intégratives (Macnamara 1967 : 59.60). Cette classification reflète aussi l'évolution et la diversité des recherches sur le bilinguisme.

Figure 1 : différentes conceptions du bilinguisme (source : cours master 1 Akinci, 2023-

2024)

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Pour mieux comprendre la diversité des situations bilingues, nous nous appuierons sur le schéma suivant, extrait du cours de M. Akinci, intitulé Acquisition et Plurilittéracie."

Cette partie s'inspire largement de ce cours pour expliquer les différents types de bilinguisme et leurs implications théoriques.

Figure 2 : les différents types de bilinguisme (source Akinci, 2023-2024)

Le schéma proposé ci-dessus illustre les divers types de bilinguisme en fonction de trois axes principaux : le contexte d'acquisition, la conséquence de l'acquisition, et l'âge d'acquisition. Chacun de ces axes offre une perspective différente sur la manière dont les individus acquièrent et utilisent plusieurs langues. Ce cadre théorique est souvent exploré dans des travaux en sociolinguistique et en psycholinguistique et est en accord avec les travaux de Hamers et Blanc (2002), qui proposent une approche multidimensionnelle du bilinguisme en intégrant des facteurs cognitifs, sociaux et éducatifs.

Hamers et Blanc (2002) distinguent deux grandes catégories :

? Bilinguisme naturel : L'apprentissage des deux langues se fait dans un environnement informel, sans instruction spécifique (ex. : un enfant grandissant dans un foyer où chaque parent parle une langue différente).

? Bilinguisme scolaire : L'apprentissage d'une langue seconde a lieu dans un cadre éducatif structuré (ex. : immersion scolaire, école bilingue).

Cette distinction est essentielle car elle influence la compétence linguistique. Le bilinguisme naturel favorise généralement un développement plus intuitif des deux langues, tandis que le bilinguisme scolaire repose souvent sur un enseignement explicite et peut être plus limité à des contextes académiques.

Selon Hamers et Blanc (2022), les conséquences de l'acquisition du bilinguisme peuvent prendre deux formes principales : un bilinguisme additif, où la seconde langue s'ajoute sans

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nuire à la première, ou un bilinguisme soustractif, où la seconde langue remplace progressivement la langue initiale.

Selon Hamers et Blanc, le bilinguisme soustractif est fréquent dans les sociétés où une langue minoritaire est en contact avec une langue dominante, souvent dans un contexte d'assimilation linguistique. À l'inverse, le bilinguisme additif se développe lorsque la société accorde une reconnaissance égale aux deux langues, favorisant leur maintien.

D'autre part ,l'âge d'exposition à la deuxième langue joue un rôle central dans le développement du bilinguisme. Le schéma distingue :

? Bilinguisme précoce : Se développe dès l'enfance et peut être soit :

o Simultané : L'enfant apprend deux langues dès la naissance (bilinguisme natif).

o Successif/Séquentiel/Consécutif : Une deuxième langue est introduite après la première (souvent avant 6 ou 7 ans).

? Bilinguisme tardif : Se développe après l'enfance, souvent à l'adolescence ou à l'âge adulte.

Ce schéma illustre la complexité du bilinguisme telle que définie par Hamers et Blanc (2002) en mettant en évidence l'interaction entre plusieurs dimensions fondamentales. D'une part, le contexte d'acquisition joue un rôle déterminant, qu'il soit familial, favorisant un bilinguisme naturel, ou scolaire, où l'apprentissage est structuré. D'autre part, les facteurs sociolinguistiques influencent la dynamique du bilinguisme, pouvant être additif lorsque les deux langues coexistent sans conflit, ou soustractif lorsque la langue dominante prend le pas sur la langue minoritaire. Enfin, le facteur temporel, incluant l'âge d'acquisition et le mode d'apprentissage, impacte directement le développement des compétences bilingues, un apprentissage précoce favorisant une meilleure maîtrise et intégration des langues.

Dans cette étude, nous nous intéresserons spécifiquement au bilinguisme où le français est acquis comme langue première au sein du foyer un peu avant ou parallèlement à l'apprentissage de l'anglais. Les enfants que nous avons retenus pour notre étude ont eu leur premier contact avec l'anglais pour la grande majorité à l'âge de quatre ans, l'âge de la première scolarisation aux E.A.U et n'ont jamais été scolarisés en école française. Comme le souligne Grosjean (2015), cette distinction est cruciale, car les dynamiques d'apprentissage, d'usage, et de maintien diffèrent selon le type de bilinguisme.

Nous nous concentrerons exclusivement sur les situations où le français est la langue parlée par le père et la mère. Les familles multilingues, où plusieurs langues cohabitent à la maison et où l'anglais s'ajoute en tant que troisième langue, ont été délibérément écartées de notre étude pour des raisons que nous justifierons dans la partie méthodologie de notre mémoire.

En résumé, dans le cadre de notre étude sur le maintien du français parmi les enfants francophones scolarisés dans des écoles internationales aux E.A.U, si l'on voudrait les définir selon les critères du schéma ci-dessus : tout d'abord, ils sont exposés et acquièrent

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le français de façon naturelle, en famille et leur apprentissage continuera parallèlement à l'acquisition de la langue anglaise, qui elle, se fait dans un contexte scolaire. Concernant l'âge d'acquisition, il s'agit majoritairement d'un bilinguisme précoce séquentiel. Mais nous verrons que cette classification n'est pas cloisonnée, les parcours individuels étant souvent divers, mais nous retiendrons que l'apprentissage de l'anglais et du français pour les enfants de cette étude se font souvent en parallèle.

2.2. Les théories d'acquisition bilingue les plus pertinentes pour notre sujet

Les théories de l'acquisition bilingue constituent un cadre fondamental pour analyser les mécanismes de maintien et de développement des compétences linguistiques en contexte plurilingue. Elles offrent des outils d'analyse pour étudier les stratégies mises en oeuvre par les familles francophones en milieu anglophone pour préserver et transmettre la langue française.

L'étude des théories de l'acquisition et du bilinguisme est essentielle pour comprendre les dynamiques de transmission du français au sein des familles expatriées. En effet, en analysant les mécanismes par lesquels un enfant apprend et développe ses différentes langues, ces théories offrent un éclairage sur les défis et les leviers dont disposent les parents pour maintenir le français dans un environnement dominé par l'anglais. Comprendre comment l'enfant jongle entre ses langues permet ainsi d'interpréter plus finement les stratégies mises en place par les familles : choix des contextes d'exposition, ajustements dans les pratiques linguistiques du foyer, ou encore recours à des dispositifs éducatifs complémentaires. Ces cadres théoriques sont donc indispensables pour saisir la complexité des décisions parentales en matière de transmission linguistique et leurs effets sur la compétence bilingue des enfants.

La théorie socioconstructiviste de Lev Vygotsky (1934) met en lumière l'importance des interactions sociales dans l'acquisition du langage. En effet, l'acquisition du langage est un processus fondamentalement social car l'enfant va co-construire ses connaissances au contact des autres grâce aux interactions avec son entourage. Selon Morgenstern (2019) « L'enfant n'apprend pas la langue dans les grammaires, mais dans les interactions avec ses interlocuteurs et dans le bain de langage qui l'entoure ».

Vygotsky développe le concept de zone proximale de développement (ZPD), qui met en avant l'idée que le soutien de l'adulte (étayage, reformulations, guidance) va permettre à l'enfant de développer et d'affiner ses compétences langagières au-delà de ce qu'il aurait pu accomplir seul.

Dans le contexte de l'acquisition bilingue, il est nécessaire de s'interroger sur la relation entre les deux langues, ainsi que sur le rapport, le lien qui peut exister entre elles. La théorie du double iceberg apporte un éclairage précieux à ce sujet. En effet, la théorie du double iceberg va éclairer particulièrement notre sujet : Cummins postule que les compétences cognitives et académiques sous-jacentes sont partagées entre les langues. En d'autres termes, lorsqu'un apprenant développe des compétences en L1, cela peut faciliter l'apprentissage de la L2, à condition que la L1 ait atteint un certain niveau de

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développement. Cette interdépendance repose sur le Modèle de Base de Compétence Commune (Common Underlying Proficiency, CUP), qui stipule que malgré les différences superficielles entre les langues (grammaire, vocabulaire), les processus cognitifs nécessaires à la lecture, à l'écriture ou à la pensée critique par exemple sont communs.

Plusieurs études ont appuyé l'hypothèse de l'interdépendance. Une recherche menée par Genesee (2006) montre que les enfants bilingues développent des compétences en littératie plus élevées lorsqu'ils sont exposés de manière soutenue à leurs deux langues. De plus, Bialystok (2001) a démontré que les enfants bilingues bénéficient d'une meilleure conscience métalinguistique, facilitant ainsi le transfert de compétences linguistiques entre les langues.

Dans le cadre de notre recherche sur les familles francophones aux E.A.U, ces théories offrent une base solide pour comprendre comment les compétences en français peuvent être maintenues et renforcées tout en favorisant l'apprentissage de l'anglais.

JC Beacco (2015) propose également une théorie qui semble pertinente, celle des ballons linguistiques. Il compare les compétences linguistiques a des ballons que chaque individu porte en lui. Ces ballons représentent les différentes langues qu'une personne connaît. Leur taille varie en fonction de la maîtrise de chaque langue. Ces ballons n'évoluent pas indépendamment : ils peuvent interagir, se soutenir mutuellement ou, au contraire, entrer en compétition.

Il distingue deux types d'interactions :

? L'inflation mutuelle : Les compétences dans une langue peuvent renforcer celles d'une autre langue. Par exemple, l'apprentissage de la lecture en anglais peut faciliter l'apprentissage de la lecture français, comme le suggère également la théorie de Cummins.

? La compétition : Si une langue domine trop dans l'environnement social ou scolaire, elle peut freiner le développement ou le maintien d'une autre langue.

Dans le contexte qui nous intéresse ici, on pourrait supposer que les parents doivent alors veiller à maintenir une taille suffisante du « ballon » du français, malgré la pression exercée par le « ballon » de l'anglais, plus souvent utilisé au quotidien

L'interdépendance entre les ballons peut expliquer comment les enfants peuvent simultanément développer leur compétence en français et en anglais, sans nécessairement nuire à l'une ou l'autre.

La théorie des ballons (2015) est complémentaire à celle de l'interdépendance de Cummins. Alors que Cummins met l'accent sur le transfert cognitif entre langues, JC Beacco (2015) propose une approche légèrement différente, en tenant compte des interactions contextuelles entre langues. Ensemble, ces théories peuvent aider à comprendre non seulement les mécanismes cognitifs, mais aussi les stratégies familiales et éducatives visant à maintenir un équilibre entre les langues.

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2.3. Le bilinguisme : un phénomène dynamique et évolutif

Pour la majorité des chercheurs le bilinguisme ne peut être appréhendé comme un état figé ou un équilibre parfait entre deux langues, mais plutôt comme un processus dynamique et en constante évolution. Cette perspective est largement partagée par les chercheurs, qui soulignent que les compétences linguistiques des individus bilingues peuvent évoluer en fonction de divers facteurs sociaux, cognitifs et environnementaux.

Comme le souligne Grosjean (2015), le bilinguisme est plutôt à appréhender comme un continuum où les compétences dans chaque langue varient non seulement entre les individus, mais aussi au sein d'un même individu au fil du temps. Par exemple, un enfant peut développer une grande aisance orale en français grâce aux conversations régulières avec ses parents, mais avoir des difficultés à l'écrit en raison d'un manque de pratique écrite dans cette langue. Inversement, une scolarisation intensive en anglais peut conduire à une excellente maîtrise grammaticale et lexicale dans cette langue, tout en affaiblissant la fluidité ou la spontanéité des interactions en français. Ces particularités pourraient évoluer au cours de la vie de l'enfant si, par exemple, il venait à être scolarisé en français.

Nous pouvons penser que l'usage et la compétence interagissent en permanence. L'évolution des compétences bilingues dépend aussi de facteurs externes, comme un changement de milieu de vie ou d'environnement scolaire, qui peut subitement reconfigurer l'exposition et les compétences linguistiques de l'enfant.

En ce sens, le bilinguisme des enfants expatriés dans des contextes multilingues, comme celui des E.A.U, constitue, il me semble, un exemple particulièrement éclairant.

2.4. Bilinguisme et bien-être familial : les défis

Plusieurs chercheurs se sont intéressés plus récemment au bilinguisme/plurilinguisme sous un angle différent, en étudiant la dimension émotionnelle du bilinguisme et de la transmission linguistique (Pavlenko, 2005), (Lantolf, & Thorne, S. L., 2006).

En contexte d'expatriation la transmission linguistique est souvent perçue, un peu naïvement comme un processus naturel et spontané. On suppose que l'enfant, bien qu'exposé en permanence à un environnement anglophone (bain linguistique) tout au long de la journée, parviendra malgré tout à acquérir la langue française de manière naturelle. Cependant, des échanges avec des familles françaises confrontées au refus ou à l'incapacité de leurs enfants de communiquer en français, la phrase très souvent entendue : ils « parlent mais n'écrivent pas », révèlent une réalité plus complexe. Ces observations soulignent le risque, parfois sous-estimé, de perdre à long terme la maîtrise de leur langue première et la prise de conscience de ce risque peut devenir une source d'inquiétude pour les parents.

En réalité, la transmission ou le maintien de la langue première repose sur des efforts conscients, continus et demande un investissement important des parents.

Dans de nombreux cas, la responsabilité de cette transmission repose principalement sur un seul parent, la mère (Lemoine, 2019). Il s'agit d'une charge émotionnelle et mentale exigeante, où le souhait de transmettre la langue est souvent entravé par les contraintes du

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quotidien : manque de temps, démotivation des enfants ou encore le poids des influences extérieures. La transmission linguistique est en réalité un long chemin, fait de doutes et d'interrogations.

De Houwer (2009) s'intéresse à la question de l'harmonie familiale et met en avant l'idée que la transmission linguistique ne doit pas se faire au détriment de l'épanouissement général des membres de la famille. Elle distingue notamment le « bilinguisme harmonieux

», qui se caractérise par une acquisition fluide des deux langues sans conflit, d'un bilinguisme plus problématique où l'usage d'une langue peut être perçu comme une contrainte par l'enfant ou engendrer des tensions avec les parents. Elle insiste sur le fait que la pression excessive pour transmettre une langue peut engendrer du stress, tant pour les parents que pour les enfants. Ce stress peut diminuer la qualité des interactions parent- enfant, essentielles pour un apprentissage naturel et positif des langues. En effet, les parents doivent naviguer entre les exigences de la scolarisation en langue seconde (l'anglais) et leur propre désir de transmettre la langue minoritaire. De Houwer note également que des tensions peuvent émerger si l'un des parents ne partage pas l'objectif de transmission linguistique ou si les enfants manifestent une résistance à parler la langue minoritaire, ce qui nuit directement au bien-être familial en créant des tensions voire des conflits. À l'inverse, un cadre familial bienveillant, où le français est valorisé sans être strictement imposé, favorise un bilinguisme plus équilibré et une meilleure acceptation de la langue. En effet, lorsque la transmission s'inscrit dans une démarche positive et valorisante, l'enfant développe une relation sereine avec la langue. À l'inverse, si elle est perçue comme une obligation ou un enjeu de performance, cela peut démotiver l'enfant et créer des blocages.

Nous verrons que pour ces familles qui optent pour la scolarisation de leurs enfants dans des écoles internationales, la question de la perte de langue se pose rapidement. Si, dans un premier temps, la maîtrise précoce de l'anglais, fluide et `'sans accent» suscite une certaine fierté, elle est souvent suivie d'une inquiétude grandissante face aux hésitations des enfants lorsqu'ils s'expriment en français ainsi qu'à leur difficulté à formuler des idées simples ou à exprimer des émotions. L'enfant tend souvent à privilégier la lecture en anglais, qu'il perçoit comme plus facile, ce qui peut laisser les parents démunis et avoir le sentiment d'imposer le français à leur enfant.

Le fait que le foyer constitue pour ces enfants le seul lieu d'exposition au français n'est pas sans répercussions psychologiques. La maîtrise de la langue est conditionnée par les interactions familiales, qui diffèrent de celles que l'on pourrait observer dans un environnement plus varié en termes de registres et de locuteurs. Cette exposition restreinte peut entraîner des difficultés à comprendre certains usages du français, notamment les registres familiers ou le parler des jeunes, ainsi que les expressions idiomatiques. En conséquence, l'enfant peut ressentir un décalage avec ses pairs francophones en dehors du cadre familial, ce qui fragilise son sentiment de compétence linguistique. Ce manque de confiance peut se manifester par des hésitations, des blocages, voire un refus de s'exprimer en français, par peur d'être jugé ou de ne pas être compris. Cette situation peut entraîner le développement d'une insécurité linguistique vis-à-vis de la langue première,

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particulièrement perceptible lors de voyages en France ou en présence de locuteurs francophones monolingues, un phénomène souvent décrit comme Heritage Language Anxiety ( Ye°im Sevinç,2017; Pavlenko, 2015).

Nous chercherons à déterminer si les familles françaises éprouvent ou prennent conscience de ce phénomène récemment exploré par divers auteurs tels que Sevinç (2017), Martin Guardado(2002) et Silvina Montrul, qui ont mis en lumière les enjeux psychologiques et émotionnels liés à l'anxiété linguistique dans le contexte des langues premières (ou d'héritage) et les effets sur la construction identitaire de ces enfants. L'enjeu est donc de permettre à ces enfants d'acquérir le français non seulement comme langue du foyer, mais aussi comme un moyen d'expression naturel et diversifié, leur évitant ainsi un rapport conflictuel avec la langue.

Conclusion partielle

L'étude du bilinguisme sous ses différentes facettes met en lumière la complexité et la diversité des trajectoires linguistiques des individus et des familles en situation de contact de langues. Les définitions et typologies du bilinguisme montrent qu'il ne s'agit pas d'un état figé, mais d'un processus évolutif influencé par de multiples facteurs. L'étude des théories d'acquisition met en lumière l'importance de l'exposition linguistique et des interactions familiales dans le développement des compétences bilingues.

Le bilinguisme ne se limite pas à un phénomène strictement linguistique ; il touche également aux dimensions identitaires et émotionnelles des locuteurs. Pour les familles, en particulier celles vivant dans des environnements où une langue dominante exerce une forte pression, maintenir un équilibre entre les langues peut être un véritable défi. Si le bilinguisme est une richesse, il peut aussi être une source de tensions dans la famille, quand l'usage d'une langue est perçu comme une contrainte par l'enfant ou engendrer des tensions avec les parents.

Ainsi, cette réflexion sur le bilinguisme et ses implications dans un contexte de contact de langues pose les bases nécessaires pour aborder plus spécifiquement la place du français dans les foyers francophones expatriés aux Émirats arabes unis. L'enjeu central réside dans les stratégies familiales mises en place pour assurer la transmission du français tout en favorisant l'épanouissement bilingue des enfants dans un environnement où l'anglais s'impose comme langue dominante.

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Chapitre 3 : Politique linguistique familiale : enjeux et défis

Lorsque la langue première est minorée dans la société, la famille devient le principal vecteur de sa transmission et de sa préservation. En l'absence d'un soutien institutionnel, ce sont les pratiques linguistiques familiales qui déterminent en grande partie le maintien ou l'érosion de la langue à travers les générations. Ce chapitre explore le rôle central de la politique linguistique familiale dans ce processus, en analysant les stratégies mises en place par les parents, les facteurs qui influencent leurs choix, ainsi que les défis qu'ils doivent surmonter face à la pression de la langue dominante.

3.1. Transmission, maintien et perte de langue : le rôle de la famille

La transmission, le maintien et la perte des langues au sein des familles constituent un champ d'étude central en sociolinguistique. (Fishman, 1991 ; Spolsky, 2009). Ces processus sont façonnés par divers facteurs, parmi lesquels les représentations familiales et la loyauté linguistique jouent un rôle déterminant (Guardado, 2002 ; Curdt-Christiansen, 2016). Les travaux de Spolsky (2009) sur la gestion familiale des langues soulignent l'importance des attitudes et des representations parentales dans le maintien d'une langue minorée. Dans cette perspective, la loyauté linguistique, définie comme l'attachement affectif et identitaire à une langue (Weinreich, 1953), apparaît comme un facteur clé dans les choix linguistiques familiaux.

Les représentations familiales et la loyauté linguistique, étroitement liées, constituent en effet des facteurs essentiels pour comprendre les dynamiques de maintien et de transmission linguistique au sein des familles.

Les représentations consistent en un ensemble de jugements de valeur et sur les formes de discours produites et sur les locuteurs qui les produisent, transmis par la famille d'abord, l'école ensuite, les divers groupes sociaux fréquentés enfin. Elles se constituent essentiellement en fonction de normes sociales dominantes imposées, acceptées, ignorées ou rejetées. (M.Akinci ,2008)

Ces représentations construisent la manière dont les parents perçoivent la langue minoritaire. Ainsi, une représentation positive de la langue minoritaire renforce la motivation des parents à la transmettre activement, alors qu'une perception négative ou neutre peut mener à un désinvestissement linguistique (Guardado,2018).

Nous faisons l'hypothèse que ces représentations ont un effet sur la motivation des parents à mettre en place des stratégies éducatives pour faciliter l'appropriation du français mais aussi sur la motivation des enfants à s'approprier le langage.

En effet, les enfants perçoivent les attitudes parentales à l'égard des langues, ce qui influence leur propre motivation à apprendre et utiliser une langue. Les représentations familiales, qu'elles soient explicites ou implicites, transmettent des messages sur la valeur de chaque langue. Ceci peut représenter alors soit un vecteur de motivation ou au contraire peut être source de désintérêt pour la langue.

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En effet, lorsque les parents expriment de la fierté pour la langue minoritaire et l'intègrent activement dans la vie quotidienne, les enfants développent une attitude positive envers cette langue. Cela les motive à l'utiliser et à en approfondir la maîtrise.

En revanche, si les parents montrent des signes d'ambivalence ou de désengagement, les enfants peuvent percevoir la langue minoritaire comme moins pertinente ou valorisée, ce qui entraîne souvent une diminution de son usage. Le décrochage linguistique est souvent lié à un manque de valorisation explicite de la langue minoritaire dans le cercle familial (Fishman, 1991).

3.2. La politique linguistique familiale : un rôle central

Un des enjeux du bilinguisme est l'équilibre entre les deux langues. La langue dominante, (l'anglais dans notre contexte) peut avoir un effet de dilution ou de perte partielle de la langue d'héritage (le français dans le cas des familles francophones)

En effet, la question de la perte et du maintien de la langue d'héritage chez les enfants bilingues a été largement étudiée dans divers contextes sociolinguistiques. Guardado (2002), dans son étude sur les familles hispanophones au Canada, analyse les facteurs influençant la transmission de l'espagnol dans un environnement où l'anglais domine. Il met en évidence que le maintien de la langue d'héritage dépend non seulement de l'exposition et de l'usage de cette langue au sein du foyer, mais aussi de beaucoup de l'attitude des parents envers cette transmission.

En contexte de migration, des représentations négatives liées à des préjugés sociaux ou au manque de valorisation de la langue d'héritage peuvent conduire à un déclin de son usage. Fishman (1991) souligne que l'abandon d'une langue minoritaire au profit de la langue majoritaire est souvent lié à des dynamiques de pouvoir et à de pression. Les familles qui valorisent leur langue d'héritage tendent à mettre en place des stratégies explicites pour en favoriser l'acquisition, telles que l'utilisation exclusive de cette langue dans l'espace familial, ou encore l'inscription des enfants dans des programmes éducatifs bilingues ou communautaires.

Guardado (2008), met en évidence que ces représentations sont souvent façonnées par des facteurs externes, notamment les pressions de la société et les discours dominants sur ces langues ou sur le bilinguisme. En conséquence, les parents qui perçoivent un risque d'assimilation linguistique peuvent adopter des pratiques plus rigoureuses pour maintenir leur langue maternelle. À l'inverse, ceux qui intériorisent des discours dévalorisant leur langue tendent à réduire son usage, voire à l'abandonner.

La pression de l'assimilation linguistique peut mener à un abandon progressif de la langue d'héritage, en particulier si elle est perçue comme moins valorisée socialement que la langue dominante. Comme mentionné précédemment, il semble que la pression de l'assimilation linguistique soit atténuée dans notre cas, en raison du contexte spécifique des Émirats.

Ces études illustrent comment les représentations familiales sur la langue influencent les pratiques linguistiques, et constituent le fondement de la politique linguistique familiale.

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Les représentations familiales jouent un rôle déterminant dans la transmission et l'acquisition du bilinguisme car elles influencent les pratiques linguistiques quotidiennes et les stratégies éducatives. En effet, elles posent un cadre, façonnent la politique linguistique familiale et le degré d'engagement des familles dans la transmission d'une langue.

Dans une étude menée par De Houwer (2007), les familles ayant une attitude proactive envers le bilinguisme étaient plus susceptibles de voir leurs enfants devenir véritablement bilingues.

L'importance de l'attitude des parents envers la langue d'héritage est aussi soulignée par S. Spolsky qui considère que, dans les contextes de migration, la famille est l'institution la plus influente dans les mécanismes de transmission des langues (2016).

3.3. La famille : moteur de la dynamique de transmission linguistique

La politique linguistique familiale désigne les croyances, pratiques et efforts explicites ou implicites des familles pour gérer l'acquisition, le maintien et l'usage des langues dans le cadre domestique (Spolsky, 2004).

Spolsky (2009) décrit la Politique Linguistique Familiale (PLF) comme un sous-domaine de la politique linguistique qui se concentre sur les choix, pratiques et idéologies linguistiques adoptés au sein des familles pour influencer la transmission et l'utilisation des langues. Selon lui, la PLF comprend trois composantes principales :

? Les pratiques linguistiques : les langues effectivement utilisées dans les interactions familiales.

? Les croyances ou idéologies linguistiques : les attitudes et valeurs attribuées aux langues par les membres de la famille.

? La gestion linguistique : les efforts explicites pour influencer ou réguler l'utilisation des langues au sein de la famille.

La gestion linguistique familiale (Family Language Management) peut être définie comme l'implication parentale implicite/explicite et subconsciente/consciente visant à établir des conditions linguistiques favorables à l'apprentissage des langues et à l'acquisition de la littératie dans la ou les langues minoritaires à la maison et/ou dans des contextes communautaires (Curdt-Christiansen).

Selon Haque (20219), pour comprendre les politiques linguistiques familiales il est nécessaire d'opter pour une approche dialectique, c'est à dire en examinant les contradictions, les oppositions et les interactions entre différentes forces ou idées, pour mieux comprendre leur évolution et leurs implications.

Cela signifie qu'au lieu de voir la politique linguistique familiale comme un phénomène statique, on l'étudie comme un processus en tension entre différentes influences :

? Les normes sociales et les choix individuels (ex. : une famille veut parler sa langue maternelle, mais la société valorise une autre langue).

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? Les traditions et le changement (ex. : des parents veulent transmettre leur langue, mais les enfants préfèrent parler la langue dominante de leur environnement).

? Les pressions extérieures et les décisions internes (ex. : l'école ou le gouvernement encouragent une langue, tandis que la famille essaie d'en préserver une autre).

L'idée est de ne pas voir ces tensions comme de simples oppositions, mais comme des dynamiques qui façonnent la réalité linguistique des familles.

Le schéma suivant illustre les aspects multidimensionnels de la politique linguistique familiale (Family Language Policy - FLP) selon Curdt-Christiansen (2009). Il met en évidence les interactions complexes entre différents facteurs influençant les choix linguistiques dans les familles.

La politique linguistique familiale ou Family Language Policy est un concept clé qui englobe les décisions, les croyances et les pratiques des familles en matière de gestion des langues dans un environnement multilingue. Ce modèle met en évidence les facteurs internes et externes qui façonnent ces politiques.

Ce schéma permet de mettre en évidence la manière dont les facteurs déterminant la politique linguistique familiale interagissent. L'auteur différencie deux types de facteurs :

? Les facteurs macro structurels (externes à la famille) : contexte politique, socio culturel, économique ou l'environnement sociolinguistique (exposition des familles à différentes langues dans leur environnement quotidien.

? Les facteurs micro structurels (internes) : milieu familial propice à la littéracie, attentes parentales, niveau d'éducation, connaissances sur le bilinguisme etc..

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Ces facteurs modèlent directement les représentations parentales et vont conditionner les priorités linguistiques des parents.

Nous remarquons que les idéologies linguistiques (ce que nous avons nommé précédemment les représentations parentales) est le point central du modèle.

Ce terme fait référence aux croyances des parents concernant les langues :

? La valeur sociale et économique attribuée à chaque langue.

? Les perceptions de la langue comme un vecteur d'identité culturelle ou de réussite professionnelle.

Les idéologies linguistiques agissent donc comme un filtre par lequel les facteurs macro et micro influencent les actions des parents. Elles servent de base justificative pour les décisions prises.

Les actions des parents, ici appelées aménagement familial, représentent les actions concrètes pour favoriser l'appropriation de la langue. Cela rejoint le concept de gestion linguistique familiale évoqué par Spolsky. Par exemple, l'investissement économique comprend des éléments tels que l'achat de livres ou l'inscription à des cours prives etc. Dans notre cas, il serait pertinent d'y inclure également l'investissement en termes de temps passé avec l'enfant, un facteur qui, comme nous le verrons, s'avère déterminant pour les parents.

Ce schéma illustre les différents facteurs influençant le développement et l'usage des langues dans un contexte bilingue ou plurilingue. Il met en évidence trois grandes catégories interdépendantes : les facteurs familiaux, les facteurs socioculturels et les facteurs environnementaux linguistiques.

Les facteurs familiaux constituent la base du schéma et jouent un rôle déterminant dans l'acquisition linguistique. Ils influencent à la fois le développement et l'usage des langues au sein du foyer. Des éléments tels que l'existence de frères et soeurs, la mobilité familiale ou encore le besoin de communiquer avec la famille élargie façonnent la dynamique linguistique des enfants. Par exemple, si un aîné adopte une langue dominante, cela peut impacter la langue d'usage des plus jeunes. De même, une famille qui se déplace fréquemment entre différentes régions linguistiques peut voir son répertoire langagier évoluer en fonction des contextes.

Les facteurs socioculturels viennent compléter ces influences familiales en intégrant les attitudes et représentations sociales vis-à-vis du bilinguisme. La perception du prestige d'une langue, le soutien institutionnel ou encore les croyances des parents quant à leur rôle dans l'acquisition linguistique sont autant d'éléments qui influencent les choix linguistiques des familles. Dans certaines sociétés, le bilinguisme est valorisé et encouragé, tandis que dans d'autres, une langue dominante s'impose, reléguant les langues minoritaires à un usage plus restreint. Les normes culturelles, le genre des locuteurs et le système de valeurs sous-jacent peuvent également orienter les pratiques langagières des individus et des familles.

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Enfin, les facteurs environnementaux linguistiques concernent les conditions d'exposition aux langues et les stratégies mises en place pour favoriser leur apprentissage. La quantité et la qualité des interactions en langue cible, la langue d'instruction scolaire ou encore les stratégies parentales face au mélange des langues sont autant d'éléments déterminants. Un enfant bénéficiant d'un environnement riche en interactions variées aura plus de chances de développer une compétence avancée dans une langue donnée. De plus, le choix linguistique des parents - comme l'adoption du principe « une personne, une langue » (OPOL) ou l'usage exclusif de la langue minoritaire à la maison - peut avoir un impact significatif sur la transmission et la pérennité du bilinguisme au sein du foyer.

À la place d'"idéologies linguistiques", Schiffman (2006 : 112) utilise le terme "culture linguistique", qu'il définit comme « la somme totale des idées, des valeurs, des croyances, des attitudes, des préjugés, des mythes, des contraintes religieuses et de tout l'autre bagage culturel que les locuteurs apportent à leur relation avec la langue issue de leur culture ».

Ce schéma met ainsi en lumière la complexité des dynamiques linguistiques en contexte bilingue. Il souligne que l'acquisition et l'usage des langues ne dépendent pas uniquement de l'exposition, mais résultent d'une interaction entre influences familiales, socioculturelles et environnementales. Dans le cas des familles francophones vivant dans un environnement dominé par l'anglais, comme aux E.A.U ce modèle permet d'identifier les leviers et obstacles au maintien du français chez les enfants scolarisés en anglais.

Figure 1 : schéma conceptuel : les facteurs influençant les dynamiques langagières familiales.(Beduneau 2025)

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Ce schéma de Violaine Beduneau(2025) propose une conceptualisation des stratégies et pratiques langagières des familles plurilingues.

Les deux schémas présentent une vision dynamique des politiques linguistiques familiales en mettant en évidence l'influence des facteurs externes (sociopolitiques, économiques, culturels) et internes (représentations parentales, pratiques langagières) sur la transmission des langues. Toutefois, le second modèle accorde une place plus centrale à l'enfant et à sa relation avec les parents. Alors que le premier schéma met surtout l'accent sur les stratégies linguistiques parentales et leur impact sur les représentations et pratiques langagières des enfants, le second modèle intègre des dimensions plus subjectives comme les attitudes linguistiques et représentations des enfants. La chercheuse met en avant le rôle actif de l'enfant dans le processus de transmission. Selon elle, l'enfant est un agent glottopolitique, c'est pourquoi elle lui accorde une place importante dans ce modèle : dans les interactions parent-enfant, il participe de la renégociation des pratiques langagières familiales, voire des stratégies linguistiques familiales.

Cette approche permet ainsi de mieux comprendre la transmission linguistique comme une dynamique familiale où les choix parentaux et les expériences de l'enfant s'influencent mutuellement. Effectivement, nous verrons lors de l'analyse de notre questionnaire aux familles que, malheureusement, le manque de motivation de l'enfant peut parfois devenir un frein au maintien ou à la transmission de la langue française dans la famille malgré la volonté des parents.

En effet, les enfants, quand ils justifient ou privilégient le recours à telle ou telle langue - envisagée comme un objet valorisant pour le domaine scolaire, la société ou pour leur avenir - s'inscrivent eux aussi, dès leur plus jeune âge, dans une idéologie linguistique. Plusieurs études montrent que les enfants peuvent faire acte de résistance face à la langue parentale en parlant la langue de l'école, la langue valorisée (Haque, 2019).

Aussi, nous pouvons noter que bien que la famille soit le noyau et le lieu principal de la transmission de l'héritage linguistique, la famille peut aussi se montrer vulnérable au milieu extérieur et la politique linguistique familiale peut changer, évoluer sous l'influence du contexte extérieur. Canagarajah (2008:171) souligne que:» the family is porous, open to influences and interests from other broader social forces and institutions. (...) in a context in which there are needs of social acceptance, economic survival, and legal status, families give relatively less importance to heritage language importance».

Nous verrons dans la deuxième partie de notre mémoire qu'effectivement certaines familles françaises aux émirats ont, au début de leur expatriation adopté une politique active de transmission de la langue française a leurs enfants, puis, après quelques années, ont décidé de suspendre tout enseignement afin que leur enfant puisse se concentrer seulement sur l'acquisition de l'anglais , qu'elles considéraient plus utile pour l'avenir de leurs enfants ou tout simplement car ils avaient le sentiment que l'apprentissage du français entravait la maitrise de l'anglais.

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3.4. Les familles en mobilité : quelle politique linguistique adopter?

Les familles en situation de mobilité sont confrontées à des choix linguistiques qui influencent le développement bilingue de leurs enfants. Selon les contextes et les dynamiques familiales, différentes stratégies peuvent être mises en place pour équilibrer l'usage des langues en présence.

En effet, dans les familles vivant en dehors de leur pays d'origine et souhaitant transmettre ou maintenir la langue première, les pratiques langagières peuvent s'organiser selon une répartition spatiale, qu'elle résulte d'un choix intentionnel ou d'une adaptation spontanée : une langue est privilégiée dans l'espace domestique, tandis que l'autre domine à l'extérieur. Annick De Houwer (2007) souligne que cette stratégie figure parmi les plus efficaces. Toutefois, elle comporte le risque d'une marginalisation progressive de la langue familiale, restreinte à la sphère privée et potentiellement sujette à une (auto)censure dans les interactions extérieures. (Beduneau,2025) Plusieurs chercheurs soulignent en effet que la limitation d'une langue au seul espace domestique peut compromettre son développement et son maintien sur le long terme (Montrul, 2013 ; Paradis et al., 2011).

Pour que l'enfant développe son bilinguisme, cette répartition langagière parmi les espaces de socialisation implique que la langue familiale fasse l'objet d'un enseignement-apprentissage, surtout si la langue de l'extérieur est aussi la langue de scolarisation et si elle entre à l'intérieur de la maison via les médias, la télévision, les activités liées à l'école, les amitiés, etc. (Akinci, 2016). De plus, comme le souligne Fishman (1991), la transmission intergénérationnelle des langues minoritaires repose en grande partie sur des pratiques langagières structurées et un investissement conscient des familles dans la transmission.

Aussi, certaines familles adoptent une répartition temporelle des langues en fonction de l'âge des enfants : une langue d'abord, ensuite l'autre, répartition très répandue et à la base du bilinguisme de nombreux enfants (Grosjean, 2015). Souvent, la première langue est la langue minoritaire.

Certaines familles adoptent une politique stricte où seule la langue minoritaire est utilisée à la maison, dans le but de renforcer son acquisition et de contrer la domination de la langue majoritaire (De Houwer, 2007). Cette approche est souvent adoptée lorsque les parents craignent une perte rapide de la langue d'origine, notamment en contexte d'immigration. Cependant, cette stratégie peut créer des tensions lorsque l'enfant perçoit une déconnexion entre la langue familiale et son environnement extérieur (Curdt- Christiansen, 2009).

A l'inverse, certaines familles, nous le verrons, décident de ne pas encadrer les choix linguistiques de leur(s) enfant(s). Ne pas adopter de politique linguistique familiale explicite constitue en réalité une politique en soi, souvent qualifiée de "laissez-faire linguistique" (Spolsky, 2004). Aux Émirats arabes unis, où l'anglais s'impose comme langue dominante dans les sphères éducatives, sociales et professionnelles, de nombreuses familles francophones n'établissent pas de règles claires quant à l'usage du français et laissent l'environnement extérieur façonner au fil du temps les pratiques linguistiques des enfants. Ce choix, qu'il soit conscient ou non, peut entraîner une érosion progressive du français,

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qui devient une langue secondaire, reléguée à des usages sporadiques (Curdt-Christiansen, 2009).

L'absence de cadre structurant pour la transmission du français permet à l'anglais de s'installer progressivement comme langue de référence, d'abord dans les interactions enfantines, puis dans les échanges familiaux, notamment lorsque les parents eux-mêmes s'adaptent aux préférences linguistiques de leurs enfants (Paradis et al., 2011). Or, plusieurs études montrent que sans un effort de maintien actif, la langue minoritaire tend à être abandonnée au profit de la langue dominante (Fishman, 1991 ; De Houwer, 2007). Ainsi, même dans les familles qui ne formulent pas explicitement de règles linguistiques, une dynamique s'opère, souvent en faveur de l'anglais, ce qui illustre bien que l'absence d'une politique familiale ne signifie pas l'absence de conséquences linguistiques.

Dans le cadre du maintien des langues minoritaires au sein des familles en situation de contact de langues, la politique linguistique familiale (PLF) n'est pas toujours fixe ni cohérente dans le temps. Elle peut évoluer en fonction des dynamiques familiales, des contraintes externes, ou encore des expériences vécues par les parents et les enfants. Ainsi, même lorsque les parents adoptent initialement des idéologies favorables au bilinguisme et expriment des attitudes positives envers la transmission de la langue première, ces intentions ne se traduisent pas systématiquement en pratiques linguistiques constantes ou en une gestion linguistique efficace. Comme l'explique Curdt-Christiansen (2016), les incohérences dans la PLF peuvent résulter de divers facteurs internes et externes, rendant difficile le maintien actif de la langue minoritaire au sein du foyer.

3.5. La famille et son rôle clé dans l'exposition à la langue : des enjeux cruciaux pour l'apprentissage

Aux E.A.U, l'anglais est omniprésent dans les interactions sociales, les médias et le système scolaire, et l'enfant est, dans son quotidien, beaucoup plus exposé à cette langue qu'au français. Il bénéficie d'un input plus diversifié et abondant que le français. La langue d'héritage, le français est entendue/pratiquée presque exclusivement dans le cadre familial, ce qui, selon la littérature existante la rend plus vulnérable. En effet, sans efforts délibérés pour maximiser l'exposition à la langue d'héritage, celle-ci risque de devenir une langue passive, voire d'être progressivement abandonnée ( Pearson,2008).

Certains chercheurs distinguent l'input, qui désigne les données linguistiques accessibles à l'apprenant, de l'exposition, qui renvoie au simple contact avec la langue sans garantie d'assimilation par l'enfant (Krashen, 1985); (Lightbown & Spada, 2006).

La distinction entre l'input, défini comme les données linguistiques accessibles et potentiellement assimilables par l'apprenant, et l'exposition, qui implique un simple contact avec la langue sans nécessairement aboutir à une acquisition, permet de mieux comprendre et analyser les défis auxquels fait face la langue d'héritage dans un contexte multilingue. Cependant, dans la littérature l'input et l'exposition sont souvent utilisés comme synonymes, leur définition exacte ainsi que leurs différences restent floues et divergent selon les chercheurs.

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Pour De Houwer (2009), la notion générale d'input sert à désigner toute parole entendue, qu'elle soit adressée directement aux enfants ou reçue indirectement, intentionnellement ou non. Le terme « exposition » peut être utilisé pour référer plus précisément aux mesures de quantité de l'input.

La notion d'exposition couvre alors ce qui est mesurable et observable dans un contexte d'apprentissage particulier, tel que le discours adressé à l'enfant, alors que celle d'input concerne les constructions pertinentes pour la solution d'un problème particulier d'apprentissage (Carroll, 2017).

Pour S. Krashen (1982) : l'input linguistique est l'ensemble des données compréhensibles que l'apprenant reçoit, et c'est cet input qui est le principal moteur de l'acquisition d'une langue.

Il est largement accepté que l'exposition et l'input jouent un rôle essentiel dans le développement langagier (Brehmer & Kurbangulova, 2017 ; Schalley & Eisenchlas, 2022)

Que ce soit en milieu scolaire ou familial, l'exposition régulière à une langue permet aux enfants de développer leurs compétences linguistiques, notamment en vocabulaire, syntaxe, et phonologie. Cummins (2000) met en avant l'importance de cet input pour favoriser le transfert inter linguistique, un aspect clé du bilinguisme. De même, Genesee (2006) souligne que des environnements riches en input dans les deux langues renforcent la capacité des enfants à naviguer efficacement entre ces dernières.

La quantité d'input nécessaire pour le développement optimal des compétences linguistiques bilingues est un sujet débattu parmi les chercheurs. Selon Genesee, sur la base des travaux de Thordardottir et al. (2011), une exposition d'au moins 40 % à chaque langue est le seuil critique pour garantir un bon développement linguistique dans les deux langues. Cette estimation permet l'acquisition des compétences linguistiques sans qu'une langue ne devienne dominante au détriment de l'autre.

Toutefois, il ne s'agit pas seulement de la quantité d'input, mais surtout de sa qualité. D'autres études, comme celles de Hoff et Core (2013), soulignent que, même en cas d'exposition moindre, une qualité élevée de l'input peut compenser une quantité plus réduite, en particulier si l'input est diversifié et interactif. De la même façon, Paradis (2011) montre que l'interaction dans des contextes signifiants, où l'enfant est engagé dans des échanges réels et variés, favorise un meilleur développement linguistique que de simples expositions passives.

Les études récentes confirment que les enfants développent des compétences plus solides lorsqu'ils sont exposés à un langage riche, diversifié et contextuellement pertinent, même si le temps d'exposition est limité.

En effet, ce n'est pas simplement l'exposition à une langue qui détermine le niveau de compétence, mais surtout le type d'interactions auxquelles l'enfant participe. Des échanges riches et variés, par exemple, des conversations où l'enfant est encouragé à poser des questions, formuler des hypothèses ou résoudre des problèmes stimulent davantage le développement linguistique que des expositions passives, comme regarder la télévision.

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La diversité lexicale, syntaxique et pragmatique de l'input permet aux enfants de mieux comprendre les subtilités des langues qu'ils apprennent. Ces éléments mettent en lumière l'importance de créer des environnements d'apprentissage où la langue est utilisée de manière significative et engageante (Paradis, 2011).

De Houwer (2009) évoque la « fréquence d'exposition linguistique » comme le facteur environnemental le plus important influençant probablement l'acquisition bilingue en termes de production orale. Sur la base de ses études, la chercheuse attribue les différences dans les divers domaines d'utilisation linguistique des enfants en ASLA (Acquisition précoce d'une seconde langue) principalement à l'âge d'exposition de l'enfant à la langue et à la durée pendant laquelle l'enfant entend la ou les langues. (Andritsou, 2022). En effet, un enfant exposé quotidiennement à un français riche et varié aura davantage de chances de maîtriser cette langue de manière complète.

Cependant, ces facteurs seuls ne suffisent pas. Pearson (2008) met en avant l'importance de la motivation de l'enfant à utiliser chaque langue. Cette motivation peut être influencée par les représentations familiales, le rôle affectif, ou encore la dynamique familiale, nous y reviendrons un peu plus tard dans ce mémoire.

La littérature démontre donc que la quantité, la fréquence et la qualité d input jouent un rôle essentiel dans l'appropriation d'une langue.

En conséquence, l'un des défis majeurs pour les familles francophones des E.A.U va être d'accroitre la quantité et la fréquence d'exposition/d'input dans un environnement essentiellement anglophone. Pour relever ce défi, ces familles mettent en place diverses stratégies de résistance visant à préserver l'usage du français malgré la prédominance de l'anglais dans leur environnement quotidien.

La notion de résistance linguistique fait référence aux pratiques et stratégies adoptées par des individus ou des groupes pour préserver leur langue et leur culture face à des pressions extérieures, souvent liées à la domination d'une langue majoritaire. Ces stratégies peuvent être conscientes (activisme, politiques familiales) ou inconscientes (pratiques quotidiennes, habitudes linguistiques). Comme le montrent les travaux de Guardado (2008) et de De Houwer (2009), la persistance des efforts familiaux et communautaires peut significativement retarder l'érosion linguistique.

Parmi les stratégies de résistance, la lecture en langue première semble être une stratégie de résistance efficace dans le cadre du maintien linguistique. Elle joue un rôle central en renforçant l'exposition à la langue minoritaire, en enrichissant le vocabulaire, et en créant un lien émotionnel et culturel avec la langue.

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3.6. La lecture : un levier pour renforcer l'exposition

Parmi les stratégies de résistance, la lecture semble être une stratégie de résistance efficace dans le cadre du maintien linguistique. Elle joue un rôle central en renforçant l'exposition à la langue minoritaire, en enrichissant le vocabulaire, et en créant un lien émotionnel et culturel avec la langue. La lecture est souvent une activité partagée, notamment avec les jeunes enfants. Cela renforce le lien affectif autour de la langue d'héritage et donne un sens émotionnel à son apprentissage.

Les recherches existantes ont aussi largement mis en évidence l'importance de la lecture dans l'acquisition d'une langue (Krashen, 2004 ; Day, R. R., & Bamford, J. , 1998). Elle offre à l'enfant une exposition à un vocabulaire varié, favorise la consolidation des connaissances acquises et encourage le développement de nouvelles compétences linguistiques.

La lecture extensive, particulièrement lorsqu'elle est volontaire et motivée, est une source essentielle d'input linguistique compréhensible, un facteur clé dans le développement des compétences linguistique (Krashen, 2004).

La théorie de l'interdépendance linguistique de J.Cummins (1979) éclaire notre compréhension de la `'bi littératie», entendue comme la capacité à maitriser la lecture et l'écriture dans les deux langues. Cette théorie introduit le concept de Compétence cognitive sous-jacente commune (Common Underlying Proficiency,), qui met en évidence la manière dont les compétences et les connaissances développées dans une langue peuvent transférer ou soutenir l'acquisition d'une seconde langue. En effet, selon lui, les compétences linguistiques telles que la compréhension de texte et la pensée critique entre autres, sont transférables à une autre langue, facilitant ainsi l'apprentissage bilingue.

Aussi, en ce qui concerne l'apprentissage de la lecture, nous avons constaté que de nombreuses familles interrogées pour notre étude déclarent avoir fait le choix d'attendre que l'enfant maitrise la lecture en anglais pour commencer l'apprentissage de la lecture en français, la proximité des deux langues permet en effet de faciliter le transfert des compétences nécessaires.

Cependant, il semblerait que bien que la lecture autonome ait des bénéfices indéniables, elle ne peut suffire à accroitre les connaissances linguistiques de l'enfant. Par exemple, un enfant s'il lit seul, lorsqu'il rencontre un mot inconnu aura tendance à l'ignorer et à se contenter d'une compréhension globale de la phrase ou du texte. Cette lecture apportera surement des bénéfices (renforcement du lexique) mais elle ne suffira pas à accroitre les connaissances de l'enfant en termes de connaissance lexicale ou de vocabulaire. Une lecture accompagnée, où un adulte guide l'enfant dans la compréhension des textes, semble souvent essentielle. Ce soutien permet de surmonter les obstacles lexicaux, d'affiner, de nuancer et la bonne compréhension permettra à l'enfant de réutiliser le mot ou le concept nouveau dans un contexte diffèrent.

Cette idée rejoint la théorie socio constructiviste de Vygotsky, qui souligne l'importance de l'interaction sociale dans le développement cognitif (étayage). Dans ce cadre, l'adulte agit

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comme un médiateur, facilitant l'accès au sens et renforçant les liens entre la langue et la pensée.

Conclusion partielle

L'analyse du concept de politique linguistique familiale met en évidence le rôle central des familles dans la transmission et le maintien de la langue d'héritage en contexte minoritaire. Face à la domination croissante de la langue seconde dans les écoles et l'environnement social, le maintien de la langue première représente un enjeu majeur pour les parents, qui doivent trouver des stratégies adaptées afin d'assurer une exposition suffisante et encourager son usage au quotidien. Ces stratégies s'inscrivent dans une politique linguistique familiale (PLF), qui repose sur un ensemble de pratiques, de représentations et de décisions influençant la dynamique d'acquisition et de maintien de la langue (Spolsky, 2004).

Le foyer constitue le principal espace de transmission et l'efficacité de cette transmission dépend largement des représentations familiales à l'égard de la langue. Le bilinguisme harmonieux, tel que défini par De Houwer (2009), dépend en grande partie de la manière dont ces représentations familiales façonnent l'apprentissage et l'usage de la langue première. Ainsi, la politique linguistique familiale ne se limite pas à des règles explicites ; elle repose également sur des attitudes implicites qui influencent la motivation de l'enfant à s'exprimer dans la langue d'héritage.

Dans cette perspective, la diversification des pratiques linguistiques est essentielle pour éviter que la langue première ne soit cantonnée à un cadre purement familial. La lecture, en particulier, joue un rôle clé en renforçant l'exposition à des registres variés et en enrichissant le répertoire lexical et culturel de l'enfant. Ainsi, la transmission linguistique repose non seulement sur des pratiques conscientes, mais aussi sur une vision de la langue qui la rende dynamique et pleinement intégrée au quotidien de l'enfant.

Conclusion du cadre théorique

L'analyse du cadre théorique nous a permis d'explorer les dynamiques du bilinguisme en contexte de mobilité, en mettant en lumière les interactions complexes entre migration, transmission linguistique et politiques familiales. Nous avons inscrit notre réflexion dans le contexte spécifique des E.A.U, où la diversité linguistique et la prédominance de l'anglais façonnent les pratiques langagières des familles expatriées. Cette situation particulière nous a conduit à interroger les mécanismes qui sous-tendent le développement et le maintien des compétences linguistiques des enfants francophones scolarisés dans des établissements anglophones.

Nous avons examiné différentes approches du bilinguisme, des premières théories maximalistes aux conceptions plus récentes et fonctionnelles, mettant en évidence son caractère dynamique et évolutif. L'étude des travaux de Cummins (1979, 2000) et de De Houwer (2007, 2009) nous a permis de mieux comprendre l'impact des politiques linguistiques familiales sur le maintien des langues minoritaires, tout en soulignant les tensions entre exposition linguistique, acquisition et attachement identitaire. Ces

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recherches montrent que la transmission du français en contexte d'expatriation ne relève pas d'un processus spontané, mais repose sur des choix conscients et des stratégies d'aménagement linguistique qui varient en fonction des croyances et des attitudes parentales.

Par ailleurs, nous avons abordé la question du bilinguisme harmonieux et des défis qu'il représente pour les familles expatriées. Loin d'être un simple enrichissement linguistique, le bilinguisme peut être source de tensions, notamment lorsque la langue minoritaire est perçue comme une contrainte par l'enfant ou lorsqu'elle devient un enjeu de performance pour les parents. Nous avons également évoqué la charge mentale liée à la transmission linguistique et la nécessité d'adopter des stratégies adaptées pour assurer un équilibre entre les langues tout en préservant le bien-être familial.

Enfin, nous avons souligné le rôle central de la politique linguistique familiale dans la transmission du français. La gestion linguistique des parents, influencée par des facteurs internes (représentations, pratiques, investissement) et externes (contexte sociolinguistique, choix éducatifs), détermine largement le degré de maintien du français chez les enfants. Toutefois, cette politique familiale peut évoluer avec le temps et être marquée par des incohérences ou des ajustements en fonction des réalités du quotidien.

Ce cadre théorique constitue donc une base essentielle pour comprendre les enjeux du maintien du français dans un environnement où il n'est ni langue dominante, ni langue sociétale. Il nous permet d'analyser les dynamiques linguistiques des familles francophones aux Émirats arabes unis en tenant compte des stratégies qu'elles adoptent, des obstacles qu'elles rencontrent et des motivations qui les poussent à préserver leur langue d'héritage.

Dans la partie suivante, nous allons confronter ces éléments théoriques aux réalités du terrain à travers l'analyse des données recueillies. Nous chercherons à identifier les pratiques concrètes mises en place par les familles, les facteurs facilitant ou entravant le maintien du français, ainsi que l'impact des représentations parentales sur les trajectoires linguistiques des enfants.

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Partie 2: Méthodologie de la recherche

1. Introduction

La présente recherche s'inscrit dans le cadre de l'étude des stratégies familiales de maintien du français parmi les familles françaises résidant aux E.A.U dont les enfants sont scolarisés dans des écoles anglophones. Face à la domination de l'anglais dans la vie quotidienne de ces enfants, il est essentiel de comprendre comment ces familles organisent la transmission et le maintien de la langue française au sein du foyer. Cette partie expose la méthodologie adoptée pour répondre à cette problématique, incluant les outils de collecte de données et les techniques d'analyse employées.

2. Approche méthodologique et population cible

Cette étude adopte une approche qualitative permettant d'appréhender de manière approfondie les perceptions et les pratiques linguistiques des familles concernées. Les données collectées et leur analyse détaillée visent à faire ressortir des tendances et des déterminants de la transmission linguistique familiale.

La population cible est constituée de familles françaises vivant aux E.A.U, dont au moins un enfant est scolarisé dans une école anglophone depuis les premières années de sa scolarisation.

Dans le cadre de cette étude, nous avons choisi de ne pas approfondir la catégorie socioprofessionnelle des parents, en raison de l'homogénéité des profils observés parmi les familles françaises résidant aux E.A.U. En effet, la majorité des parents appartiennent à des catégories socioprofessionnelles plutôt élevées, occupant des postes de cadre supérieur dans divers secteurs économiques. Cette tendance s'explique en partie par la structure du marché du travail émirati, où les postes non qualifiés sont souvent pourvus par des travailleurs immigrés en provenance d'Asie. Il nous semble donc que ce critère n'a pas d'incidence significative sur notre problématique, les familles partageant des conditions socio-professionnelles similaires.

La durée de résidence aux E.A.U. a été considérée comme un facteur clé, car une installation prolongée dans un environnement anglophone peut influencer les pratiques linguistiques familiales et le degré d'exposition au français. La composition de la fratrie a également été étudiée, le nombre d'enfants et les interactions entre frères et soeurs pouvant jouer un rôle dans la transmission et l'usage du français à la maison. Par ailleurs, nous avons examiné les pratiques éducatives mises en place par les parents, notamment le choix des activités extrascolaires en français ou la mise à disposition de livres en français par exemple et l'ensemble des stratégies de valorisation de la langue française dans la sphère familiale. Nous avons ainsi cherché à adopter une approche aussi exhaustive que possible en prenant en compte des divers facteurs influençant le maintien du français.

3. Collecte des données

3.1. Questionnaire destiné aux familles

Dans un premier temps, un questionnaire a été diffusé via les groupes Facebook et WhatsApp destinés aux expatriés francophones aux E.A.U. Ce questionnaire avait pour objectif d'obtenir un aperçu des stratégies familiales employées et d'identifier des familles susceptibles de participer à des entretiens approfondis.

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Le questionnaire comportait des questions fermées et ouvertes abordant les thèmes suivants :

· Usage du français et de l'anglais à la maison.

· Pratiques de transmission linguistique

· Ressources et supports utilisés pour maintenir le français.

· Perception de la place du français dans l'avenir des enfants.

· Difficultés rencontrées dans l'enseignement du français à domicile

Initialement, le questionnaire était destiné à toutes les familles francophones dont les enfants sont scolarisés en système anglophone. Cependant, afin d'affiner l'analyse et d'assurer une certaine homogénéité dans l'échantillon, un tri a été effectué. Les familles mixtes ont été exclues, de même que celles dont les enfants ont fréquenté l'école française à un moment donné. Ainsi, l'étude s'est concentrée uniquement sur les familles francophones dont les enfants ont été scolarisés exclusivement dans des écoles anglophones et n'ont jamais suivi un cursus en école française.

3.2 Entretiens approfondis

Après analyse des réponses au questionnaire, un échantillon de familles a été sélectionné selon les critères mentionnes auparavant pour des entretiens semi-directifs. Ceux-ci ont permis d'explorer plus en détail les dynamiques linguistiques et les motivations sous-jacentes aux choix des parents.

Les entretiens ont été réalisés en visioconférence ou en présentiel, enregistrés avec le consentement des participants.

4. Traitement et analyse des données

4.1 Analyse des questionnaires

Les réponses aux questionnaires ont été traitées de manière quantitative et qualitative :

· Les questions fermées ont été analysées statistiquement (fréquences, pourcentages) afin d'identifier les tendances générales.

· Les réponses ouvertes ont fait l'objet d'une analyse thématique

4.2. Analyse des entretiens

Les entretiens ont été analysés selon une approche thématique en plusieurs étapes :

1. Codification des données : les discours ont été découpés en unités de sens et classés selon des catégories (ex : communication familiale, stratégies éducatives, expositions culturelles et médiatiques, attitudes face à l'anglais, etc.).

2. Identification des tendances : comparaison entre les familles pour dégager des profils-types et des variations.

3. Analyse comparative : mise en relation des résultats des entretiens avec les données du questionnaire

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Conclusion

Cette méthodologie, combinant questionnaire et entretiens semi-directifs permet d'obtenir une vision nuancée des pratiques et perceptions des familles françaises face à la préservation du français. L'analyse des données collectées offrira une compréhension approfondie des stratégies de résistance linguistique mises en place dans un contexte de bilinguisme dominé par l'anglais.

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Partie 3 : Présentation de l'analyse des resultats

Cette partie constitue l'aboutissement de notre étude, dédiée à l'analyse approfondie des données recueillies au sein des foyers francophones établis aux E.A.U. Nous nous pencherons sur les pratiques linguistiques observées au sein de ces familles, les stratégies d'apprentissage mises en place par les parents pour promouvoir l'usage du français chez leurs enfants, ainsi que les défis significatifs qu'ils rencontrent dans un environnement où l'anglais prédomine.

L'objectif principal de cette analyse est de comprendre les actions concrètes mises en place par ces familles pour transmettre et maintenir le français comme langue première, ainsi que les stratégies qu'elles adoptent pour résister à la pression de l'anglais.

Nous explorerons en détail les résultats obtenus pour nos entretiens et questionnaires, en mettant en lumière les facteurs facilitants et les obstacles rencontrés par les familles francophones.

Il convient toutefois de souligner que cette analyse offre une photographie de la situation des familles à un moment donné, dans un contexte d'expatriation en constante évolution. En effet, les conditions de vie des expatriés peuvent être sujettes à des changements rapides, qu'il s'agisse des opportunités professionnelles, des choix de scolarisation ou encore des dynamiques linguistiques au sein des foyers. Ces évolutions influencent directement les stratégies mises en place par les familles pour maintenir le français et résister à l'anglicisation de leur environnement quotidien. Ainsi, les conclusions de cette étude doivent être envisagées dans cette perspective de flexibilité et d'adaptation propre à l'expatriation.

En effet, de nombreuses familles adaptent leur politique linguistique au fil du temps en fonction par exemple de l'évolution de leur enfant, notamment face aux difficultés qu'il peut rencontrer à un niveau plus avancé dans le système britannique ou également en fonction des perspectives d'avenir des parents, qu'il s'agisse d'un projet de retour dans un pays francophone ou, au contraire, d'une installation durable dans un environnement anglophone. Par ailleurs, nous avons constaté que plusieurs enfants rejoignent le système scolaire français sur le tard, pour des raisons que nous examinerons plus en détail ultérieurement.

Chapitre 4 : Construire un foyer francophone à l'étranger : profil et pratiques langagières des familles

Afin d'examiner les stratégies familiales de maintien du français des familles que nous avons interrogées, nous avons privilégié une approche mixte pour l'analyse des données, combinant des méthodes quantitatives et qualitatives. D'une part, les questionnaires ont fait l'objet d'une analyse descriptive afin d'identifier les tendances générales dans les réponses des parents. Certaines corrélations ont également été examinées, notamment entre la durée de résidence aux E.A.U. et les difficultés perçues dans le maintien d'une instruction formelle en français, ainsi que l'influence des représentations familiales sur l'exigence linguistique des familles.

D'autre part, les entretiens ont été analysés selon une approche thématique. Les réponses des parents ont été classées en grands thèmes, permettant d'identifier les discours dominants, le rapport à la langue française et les stratégies mises en place dans le cadre familial.

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4.1Portrait des familles

4.1.1. Familles ayant répondu au questionnaire

Avant d'analyser les réponses recueillies, il est important de préciser le profil des familles ayant participé à l'étude, ainsi que les facteurs ayant influencé le taux de participation au questionnaire.

Le regroupement des questionnaires et des entretiens dans une même section se justifie par la complémentarité des données obtenues. Les questionnaires fournissent des résultats quantitatifs permettant d'identifier les tendances générales et les perceptions majoritaires des familles quant au maintien du français. Toutefois, les entretiens, bien que plus approfondis, n'ont pas apporté d'informations véritablement nouvelles par rapport aux réponses recueillies par le questionnaire. Ainsi, plutôt que de leur consacrer une section distincte, nous avons intégré les témoignages des entretiens dans l'analyse des résultats quantitatifs, afin d'illustrer et de nuancer certaines tendances observées. Cette approche permet d'offrir une vision plus cohérente et synthétique des pratiques linguistiques familiales, tout en évitant des répétitions dans l'interprétation des données.

Mon questionnaire a reçu 26 réponses, ce qui peut paraitre relativement peu mais qui peut s'expliquer par le fait que la majorité des familles françaises résidant aux E.A.U choisissent d'inscrire leurs enfants dans le système éducatif français. Avec huit établissements homologués répartis entre Abu Dhabi et Dubaï, ces familles disposent d'un large choix pour maintenir la scolarisation en français.

Choisir le système éducatif français offre une stabilité précieuse pour les familles expatriées, notamment celles qui sont amenées à changer fréquemment de pays. En effet, les établissements français à l'étranger suivent des programmes homogènes, garantissant une continuité de l'enseignement, quel que soit le pays de résidence. Ce réseau, piloté par l'Agence pour l'Enseignement Français à l'Étranger (AEFE), permet aux enfants de bénéficier d'une éducation alignée avec le système scolaire français, facilitant ainsi les transitions d'un pays à l'autre. Cette stabilité est particulièrement bénéfique pour les familles qui, en raison de leur mobilité, cherchent à maintenir un cadre éducatif relativement stable pour leurs enfants.

Cette situation réduit le nombre de foyers concernés par la problématique du maintien du français dans un environnement scolaire anglophone, ce qui a limité la participation au sondage.

Dans le cadre de cette recherche, il était essentiel d'examiner la durée de résidence des familles francophones aux Émirats arabes unis afin d'évaluer son impact sur le maintien du français au sein du foyer. Les résultats du questionnaire montrent une diversité de profils : 35,3 % des répondants résident aux E.A.U depuis 1 à 3 ans, tandis que 23,5 % y vivent depuis 4 à 6 ans. La proportion la plus importante (41,2 %) est constituée de familles installées depuis plus de six ans, ce qui suggère une certaine stabilité pour une partie des répondants. Ces tendances démographiques s'inscrivent dans le contexte plus large du boom économique des E.A.U et de leur politique d'ouverture, qui ont favorisé l'arrivée de nombreux expatriés ces dernières décennies. Nous allons tenter d'explorer dans quelle mesure la durée de résidence influence les pratiques linguistiques familiales : les familles nouvellement arrivées peuvent être plus enclines à mettre en place des stratégies explicites de maintien du français, tandis que les résidents de longue durée doivent faire face aux défis de l'anglicisation progressive des enfants scolarisés en milieu international.

Les résultats du questionnaire montrent que la majorité des familles interrogées ont un enfant (41,2 %) ou deux enfants (23,5 %), tandis que 29,4 % en ont trois et 5,9 % en ont quatre. Cette répartition est cohérente avec les tendances observées chez les expatriés aux Émirats arabes unis, où le coût

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de la vie et les frais de scolarité influencent souvent la taille des familles. Ces données sont importantes pour analyser les dynamiques linguistiques au sein des foyers, notamment en ce qui concerne la transmission du français entre frères et soeurs.

Les âges des enfants des familles interrogées sont très variés, allant de 5 à 16 ans, sans prédominance d'une tranche d'âge spécifique. On note cependant que l'âge de 7 ans est le plus représenté (11,8 %). Cette diversité d'âges permet d'examiner l'influence de la scolarisation et de l'exposition à l'anglais sur le maintien du français, notamment en fonction des cycles scolaires et de l'intensité des interactions en français au sein du foyer.

4.1.2.Profil des familles ayant participé à l'entretien

Les entretiens ont été menés auprès de cinq familles francophones installées aux E.A.U depuis plus de six ans. Ce critère a été retenu afin d'avoir un recul suffisant sur l'évolution des pratiques linguistiques au sein du foyer. Les familles présentent des profils variés en termes de nombre d'enfants, de types de scolarisation et de stratégies mises en place pour maintenir le français. Les deux parents sont francophones.

Le tableau suivant synthétise leurs caractéristiques :

Durée de résidence

Famille aux EAU Nombre d'enfants Type d'école Langues parlées à la maison

Famille 1

10 ans

3

Britannique

Français avec mélange fréquent d'anglais

Famille 2

6 ans

2

Américaine

Français exclusivement avec les parents, anglais dominant ailleurs

Famille 3

12 ans

2

Britannique

Mélange frequent français-anglais

Famille 4

7 ans

1

Americaine

Français avec correction systématique, anglais
en dehors du cadre parental

Famille 5

9 ans

3

Americaine

Français avec les parents, mais anglais dominant entre frères et soeurs

Figure 1 : profil des familles ayant participé à l'entretien 4.1.3. Motivations du choix d'expatriation

Comme nous l'avons vu précédemment, la décision d'expatriation vers les E.A.U est devenue une option de plus en plus prisée par les Français ces dernières années. Cette section explorera les motivations qui incitent les familles françaises à choisir l'expatriation. Comprendre ces motivations est important pour éclairer la manière dont les familles abordent la préservation de la langue française au sein de leur foyer.

Les motivations qui poussent les familles à s'expatrier sont variées. Le graphique ci-dessous présente les principales raisons déclarées par les participants au questionnaire.

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Figure 2 - Raisons ayant motivé l'expatriation aux Émirats arabes unis

Tout d'abord, l'expatriation semble être avant tout un choix pragmatique. En effet, les opportunités professionnelles constituent la principale motivation, mentionnée par 78,6 % des enquêtés. Cette donnée suggère que l'installation aux E.A.U répond principalement à des impératifs de carrière, ce qui pourrait influencer le mode de vie des familles expatriées. En effet, les journées et les semaines de travail y sont souvent plus longues et plus denses qu'en France, avec un rythme professionnel soutenu. Cette intensité peut limiter le temps disponible pour les activités familiales et réduire les occasions de s'engager dans des pratiques culturelles et linguistiques spécifiques, telles que la transmission du français au sein du foyer. La recherche d'une meilleure qualité de vie est également un facteur important (50 %), traduisant une aspiration à un cadre de vie plus favorable, sans pour autant être la motivation première.

Par ailleurs, un autre élément marquant est la prévalence des motivations liées à des conditions jugées défavorables en France. Ainsi, 57,1 % des répondants déclarent s'être expatriés pour fuir le climat économique, social et politique, tandis que 57,1 % évoquent l'échappatoire à une situation de discrimination. Il est intéressant de noter que ce type de migration peut influencer le rapport à la langue et à l'identité : certaines familles pourraient renforcer la transmission du français comme un ancrage identitaire, tandis que d'autres pourraient être davantage tournées vers l'intégration dans un environnement anglophone perçu comme plus porteur d'opportunités. Il ressort en effet de notre enquête et de nos entretiens qu'une grande majorité des répondants sont des Français « d'origine étrangère ».

Les motivations liées à des conditions défavorables en France, notamment un climat économique, social ou politique particulier, ainsi que des situations de discrimination, jouent un rôle significatif dans la décision d'expatriation de nombreux musulmans français. Des chercheurs ont étudié ce phénomène, mettant en lumière une émigration parfois contrainte plutôt que volontaire.

Le sociologue Olivier Esteves, dans cet ouvrage coécrit La France, tu l'aimes mais tu la quittes, souligne que l'islamophobie ambiante en France pousse certains musulmans, notamment les plus diplômés, à envisager l'expatriation vers des pays comme le Royaume-Uni, les Émirats Arabes Unis ou le Canada. Esteves observe que beaucoup de ces individus, malgré leur haut niveau de qualification, se sentent constamment renvoyés à leurs origines et se sentent la cible de discours de méfiance voire de rejet dans l'espace médiatique et public français.

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De même, un article d'Arab News en 2024 rapporte que cette atmosphère d'islamophobie conduit à une « fuite des cerveaux », où des professionnels musulmans quittent la France pour des pays perçus comme plus accueillants. Esteves affirme que de plus en plus de musulmans français ne se sentent plus chez eux en France, ce qui les incite à chercher des opportunités ailleurs.

Ainsi, les motivations d'expatriation, qu'elles soient liées à des discriminations ou à la recherche d'un meilleur climat socio-économique, vont jouer un rôle crucial dans les choix linguistiques et identitaires des familles françaises à l'étranger.

D'autres motivations apparaissent plus secondaires. Par exemple, seulement 17,9 % des répondants citent l'environnement scolaire et éducatif comme un facteur déterminant de leur expatriation. Cette donnée suggère que, bien que l'éducation puisse jouer un rôle dans les décisions familiales, elle n'est pas un moteur principal d'installation aux E.A.U. De même, l'envie de découvrir de nouvelles cultures (7,1 %) et le rapprochement familial (3,6 %) sont des motivations très marginales, ce qui tend à confirmer une expatriation avant tout utilitaire et non culturelle ou affective. Enfin, l'expérience temporaire liée à une affectation professionnelle est mentionnée par 10,7 % des répondants, ce qui souligne que certains expatriés n'envisagent pas une installation durable, ce qui pourrait influencer aussi, dans une certaine mesure, leur investissement dans la transmission du français à leurs enfants.

Ces résultats permettent de mieux comprendre le profil des familles expatriées aux E.A.U. et les enjeux qui entourent le maintien du français dans ce contexte. Ce graphique apporte ainsi un éclairage utile sur la manière dont les motivations d'expatriation influencent potentiellement les stratégies linguistiques des familles francophones aux Émirats arabes unis.

4.2. Dynamiques familiales et bilinguisme familial 4.2.1. L'usage du français au sein du foyer

Dans le cadre de cette étude, il est important d'examiner dans quelle mesure cette langue est utilisée comme principal moyen de communication au sein du foyer. Cette section analyse les réponses des 29 familles interrogées sur l'usage du français à la maison, en mettant en lumière les tendances observées et les facteurs qui influencent ces pratiques linguistiques.

? Olivier Esteves, Alice Picard, Julien Talpin, La France, tu l'aimes mais tu la quittes : Enquête sur la diaspora

française musulmane, Éditions du Seuil, 2024.

51

Le graphique ci-dessous illustre la fréquence d'utilisation du français comme langue principale de communication au sein du foyer, selon les réponses de 28 participants à notre enquête :

Figure 2 : Usage du français a la maison

Les résultats révèlent que 42,9 % des familles déclarent utiliser toujours le français comme langue principale à la maison, tandis qu'un pourcentage identique (42,9 %) indique l'utiliser très souvent. Ainsi, 85,8 % des familles maintiennent une forte présence du français dans leur communication quotidienne. La forte utilisation du français au sein du foyer observée chez ces familles peut être interprétée comme une manifestation concrète de la loyauté linguistique telle que définie par Fishman (1991). En effet, la volonté affirmée de transmettre le français malgré la domination de l'anglais traduit un attachement identitaire profond et une stratégie consciente de résistance linguistique. À l'inverse, une minorité de familles l'emploie parfois (7,1 %) ou rarement (7,1 %), ce qui suggère une moindre exposition à la langue dans ces foyers.

Cette analyse met donc en évidence une tendance générale au maintien du français comme langue de communication dans la famille, avec une forte proportion de familles utilisant cette langue de manière prédominante. Toutefois, elle souligne également la présence d'un groupe plus vulnérable où l'anglais semble prendre progressivement le dessus.

Nous faisons l'hypothèse que les familles qui utilisent « toujours » ou « très souvent » le français au sein du foyer sont probablement celles qui mettent en place des stratégies actives.

Pour les autres, on peut en effet supposer que ces familles ont une approche plus souple du bilinguisme et peuvent alterner naturellement entre plusieurs langues sans imposer de règles strictes sur l'usage du français.

Nous avons remarqué cette même tendance chez quatre des familles interrogées lors des entretiens.

4.2.2. Mélange des langues dans le cadre familial

L'influence du contexte scolaire et social est un élément crucial : les enfants scolarisés dans des écoles internationales anglophones sont exposés quotidiennement à l'anglais, ce qui peut favoriser une transition progressive vers cette langue dans les échanges familiaux, d'autant plus que les parents, eux aussi immergés dans un environnement anglophone au travail, commencent souvent à intégrer des mots anglais dans leur discours quotidien.

Ainsi, les familles où le français est « parfois » ou « rarement » utilisé pourraient être celles où les enfants, bien que comprenant le français, préfèrent répondre en anglais ou qui ont recours au code-

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mixing. Le code-mixing, ou mélange de codes, se réfère à l'utilisation simultanée de deux langues ou plus dans un même énoncé ou conversation. C'est un phénomène linguistique courant dans les contextes multilingues, comme celui décrit où les enfants sont exposés à plusieurs langues, telles que le français à la maison et l'anglais à l'école.

Les chercheurs notent que le code-mixing peut survenir pour plusieurs raisons et dans divers contextes, par exemple les enfants bilingues peuvent utiliser le code-mixing pour s'exprimer plus facilement lorsque certains mots ou concepts leur viennent plus naturellement dans une langue spécifique s'il est plus familier avec le terme dans l'autre langue( Grosjean : 1982,2010). Aussi, dans un environnement où l'anglais est dominant à l'école, les enfants peuvent préférer répondre en anglais à la maison pour des raisons de commodité ou d'habitude acquise à l'école, sachant que de toutes façons ils seront compris par leur interlocuteur.

En résumé, le code-mixing est une stratégie adaptative utilisée par les enfants exposés à plusieurs langues, souvent influencée par le contexte linguistique dominant dans leur environnement scolaire et social. Cela reflète leur flexibilité linguistique et leur manière de naviguer entre différentes langues selon les besoins et les normes sociales perçues. Le recours fréquent au code-mixing chez les enfants, notamment dans les échanges entre frères et soeurs, illustre la dimension dynamique du bilinguisme décrite par De Houwer (2009) .

Pour évaluer la fréquence avec laquelle ces enfants mélangent les langues, nous avons sollicité l'avis des parents sur cette question :

10.3%

6.9%

Figure 4 : Le mélange des langues au sein du foyer

Une large majorité des parents interrogés (58,6 % + 24,1 %, soit 82,7 %) déclarent que leurs enfants mélangent très souvent ou souvent les langues dans leurs conversations quotidiennes. Ce constat met en évidence une forte tendance au bilinguisme actif, où l'alternance entre les langues est une pratique courante et spontanée chez ces enfants.

Une minorité qui observe un mélange moins fréquent : environ 10.3% des parents indiquent que leurs enfants mélangent parfois les langues, tandis que 6.9 % affirment que cela se produit rarement. Bien que cette proportion soit plus faible, elle révèle que tous les enfants ne développent pas nécessairement les mêmes habitudes linguistiques.

Nous pouvons remarquer une absence de réponse « jamais » : aucun parent n'a déclaré que son enfant ne mélange jamais les langues. Cette absence souligne que le bilinguisme chez ces enfants s'accompagne systématiquement d'un certain degré d'alternance codique. Cela confirme que, dans

un environnement multilingue, le passage d'une langue à l'autre est une stratégie linguistique naturelle, plutôt qu'une exception.

En effet, en fréquentant une école où l'anglais domine, ils développent des habitudes langagières qu'ils reproduisent naturellement dans leurs échanges quotidiens. Enfin, certains parents ont souligné que ce mélange des langues entre enfants (fratrie, amis...) était parfois plus marqué que dans leurs échanges avec les adultes. Cela suggère que le code-mixing ne résulte pas nécessairement d'un manque de compétence dans une langue, mais plutôt d'une habitude de communication propre aux jeunes bilingues, qui jonglent avec leurs langues en fonction du contexte et de l'interlocuteur.

Plutôt que de considérer le mélange des langues comme un obstacle, il peut être perçu comme

un signe de flexibilité et d'aisance linguistique.

Les familles interrogées lors des entretiens ont en grande majorité confirmé cette tendance, en précisant que le mélange des langues était particulièrement fréquent entre frères et soeurs. Plusieurs parents ont observé que leurs enfants alternaient spontanément entre le français et l'anglais au sein de la fratrie, souvent sans même s'en rendre compte. Nous aborderons ce point en détails dans la section suivante : la fratrie.

Nous avons remarqué cette même tendance chez quatre des familles interrogées lors des entretiens.

4.2.3 Répartition des langues dans le foyer

Cette section explore les pratiques langagières des familles interrogées. Dans un premier temps, nous nous sommes intéressés aux langues utilisées au sein du foyer, d'abord par la mère, puis par le père :

53

Figure 4 : Les langues au sein du foyer avec la mère Figure 5 : avec le père

L'analyse des données issues du questionnaire met en évidence des différences notables dans l'usage des langues parlées à la maison en fonction du parent. Cette situation reflète des tendances souvent observées dans les contextes d'immigration ou d'expatriation, où les stratégies de transmission linguistique varient en fonction des membres de la %fa7 m% ille.

6%

Notre questionnaire met en évidence une utilisation du français plus importante chez la mère. En effet, les résultats montrent que 89,3 % des familles déclarent que la mère parle exclusivement français avec son/ses enfant(s). Ce phénomène s'inscrit dans une tendance déjà documentée dans la littérature sur le maintien des langues minoritaires. Plusieurs études, notamment celles de Guardado (2002, 2018) et De Houwer (2007), ont souligné le rôle prépondérant des mères dans la transmission de la langue familiale. Ce constat a été observé dans divers contextes, notamment chez

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les familles hispanophones aux États-Unis ou les communautés turques en Allemagne, où la mère agit souvent comme un rempart face à l'érosion linguistique causée par l'environnement linguistique de la société extérieure.

Néanmoins, une minorité des familles (2 familles seulement) déclare utiliser l'anglais avec la mère, un chiffre qui témoigne de l'influence de la langue dominante sur certaines familles. Cette situation pourrait s'expliquer par plusieurs facteurs, notamment un choix stratégique des parents visant à renforcer la compétence de l'enfant en anglais, pour une meilleure intégration dans l'environnement anglophone, ou encore une plus grande facilité pour la mère à s'exprimer en anglais en raison de son propre parcours linguistique. J'ai d'ailleurs rencontré l'une de ces deux familles, où les deux parents, pourtant francophones et ayant un niveau moyen en anglais, ont tout de même décidé de ne parler qu'en anglais à leur fils de 4 ans, estimant que le français n'était pas nécessaire. Ils l'ont scolarisé dès son plus jeune âge dans une garderie anglophone, ce qui soulève la question de l'impact à long terme sur la communication familiale. Bien que ce cas reste marginal, il illustre une réalité qui existe.

Contrairement aux interactions avec la mère, celles avec le père sont plus variées. Si le français demeure la langue principale (64,3 %), il est moins exclusif, et d'autres langues sont introduites dans les échanges.

L'arabe apparaît comme une langue importante, seule ou en combinaison avec le français, représentant environ 21,5 % des réponses. L'introduction de l'arabe dans les interactions père-enfant pourrait également s'expliquer par un attachement identitaire plus fort du côté paternel, ou encore par des stratégies éducatives visant à assurer un bilinguisme fonctionnel. En effet, comme nous l'avions évoqué précédemment, de nombreuses familles interrogées sont issues de l'immigration maghrébine, un facteur qui pourrait avoir influencé leur choix des E.A.U comme destination d'expatriation plutôt que des pays comme le Canada ou le Royaume-Uni. En tant que pays arabe, les E.A.U offrent un environnement où la langue arabe, bien que fragilisée par l'anglais, reste présente à l'école et dans l'administration, ce qui peut représenter une opportunité pour ces familles de maintenir un lien avec cette langue et de la transmettre à leurs enfants. Il est clair que l'arabe possède une dimension religieuse. Plusieurs études ont montré que les familles musulmanes, quelles que soit leurs origines attachent souvent une importance particulière à la transmission de l'arabe non seulement pour des raisons identitaires, mais surtout pour des considérations spirituelles (Suleiman, 2013). Ainsi, au-delà des stratégies de préservation du français, le maintien de l'arabe apparaît également comme un enjeu pour certaines familles francophones installées aux Émirats.

L'anglais, quant à lui, est utilisé uniquement avec le père dans 7,1 % des cas. L'opposition entre une transmission linguistique plus forte du français chez la mère et une diversité plus marquée chez le père rappelle des tendances observées dans d'autres contextes multilingues. Ces comparaisons permettent d'affirmer que la situation observée dans les familles francophones aux E.A.U s'inscrit dans une dynamique globale où la mère agit souvent comme un vecteur central de transmission linguistique, tandis que le père introduit une plus grande flexibilité dans les pratiques langagières. Toutefois, un élément distinctif dans ce contexte est l'importance de l'arabe dans les interactions avec le père, ce qui témoigne d'une dynamique de transmission trilingue, moins fréquente dans d'autres études portant sur des situations de bilinguisme dominant.

Les entretiens nous apportent un éclairage supplémentaire sur ce phénomène puisque deux des familles interrogées déclarent que le père mélange parfois le français avec des mots de dialecte

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marocain ou algérien. ll s'agit davantage de l'insertion ponctuelle de termes isolés dans une phrase en français que de véritables échanges en arabe dialectal.

Selon les travaux de Fishman (1991) sur le passage intergénérationnel des langues, le maintien d'une langue minoritaire dans un environnement dominé par une autre langue repose sur des pratiques rigoureuses de transmission, ce qui semble ici être davantage le rôle de la mère. En effet, l'asymétrie observée dans la répartition des langues selon le parent - avec une transmission plus exclusive du français par la mère, s'inscrit dans les résultats des recherches de De Houwer (2007) sur le rôle central des mères dans le maintien de la langue familiale en contexte minoritaire.

En conclusion l'analyse des langues parlées à la maison avec les parents met en évidence des stratégies familiales différenciées dans la transmission du français. Alors que la mère apparaît comme le principal agent de maintien du français, le père joue un rôle plus diversifié en intégrant l'arabe et, dans une moindre mesure, l'anglais. Cette situation illustre une tendance déjà observée dans d'autres contextes multilingues, où la mère est souvent la gardienne de la langue d'origine. Toutefois, la spécificité du contexte émirien réside dans la cohabitation de trois langues (français, arabe et anglais), ce qui complexifie encore davantage la dynamique familiale et le développement linguistique des enfants.

1.2.4. La fratrie : un facteur clé

La fratrie constitue un espace de communication informel où les enfants se sentent libres d'utiliser les ressources linguistiques dont ils disposent, sans contrainte. Contrairement aux échanges avec des adultes, où un effort peut être fait pour maintenir une séparation plus nette des langues, surtout si les parents ont une politique linguistique explicite et que l'enfant doit utiliser uniquement le français a la maison.

D'autre part, ce phénomène peut être renforcé par le contexte scolaire et social dans lequel évoluent ces enfants. En fréquentant une école où l'anglais domine, ils développent des habitudes langagières qu'ils reproduisent naturellement dans leurs échanges quotidiens.

Dans le processus de transmission du français au sein des familles expatriées, les interactions quotidiennes entre frères et soeurs ainsi que la présence d'autres membres du foyer, comme les aides ménagères, jouent un rôle déterminant. Ces dynamiques langagières façonnent l'usage des langues au sein du domicile. L'analyse des réponses collectées met en lumière l'impact de ces facteurs sur le maintien du français dans les familles expatriées aux E.A.U. Notre questionnaire s'est ainsi penché sur les interactions entre frères et soeurs, et le graphique ci-dessous illustre la répartition des langues utilisées par les enfants dans ces échanges.

4.3%

56

Figure 6 : langue de communication dans la fratrie

Les résultats de ce graphique montrent que la majorité des interactions entre frères et soeurs se déroulent en français et en anglais (56,5 %), suivies par le français uniquement (39,1 %), et dans une moindre mesure par l'anglais seul (4,3 %). Cette répartition met en évidence une cohabitation importante entre le français et l'anglais au sein des fratries, ce qui pourrait influencer la dynamique de transmission du français.

Les recherches sur la transmission linguistique soulignent le rôle central de la fratrie dans le maintien ou l'érosion d'une langue minoritaire. De Houwer (2007) a montré que lorsque des frères et soeurs partagent la même langue dominante, leur interaction tend à renforcer cette langue au détriment de la langue minoritaire. Ainsi, dans les contextes où les enfants sont scolarisés en anglais, l'usage croissant de l'anglais entre frères et soeurs peut accélérer un déplacement linguistique vers cette langue, réduisant progressivement l'utilisation du français. De Houwer (2007) souligne que la présence de frères et soeurs aînés scolarisés dans une langue majoritaire peut accélérer l'exposition du reste de la fratrie à cette langue, réduisant ainsi l'usage de la langue familiale à la maison. En effet, les aînés, en rapportant du vocabulaire et des structures linguistiques issues de l'école, deviennent souvent des vecteurs de la langue dominante au sein du foyer.

Aux E.A.U, où l'anglais est la langue principale de l'enseignement, de l'espace public et des relations amicales, alors les fratries bilingues peuvent voir leur dynamique linguistique évoluer vers une prédominance de l'anglais, même dans des familles soucieuses de maintenir le français.

Nos entretiens avec les familles confirment le rôle majeur que semble jouer la fratrie dans le basculement vers l'anglais. Dans la Famille 5, l'anglais s'est progressivement imposé comme langue de communication au sein de la fratrie. Cela illustre le fait que même lorsque les parents tentent d'encourager le français, la pression sociale exercée par les interactions entre pairs, y compris au sein de la famille, peut favoriser un passage à l'anglais. L'un des parents interrogés précise : « Ils commencent une phrase en français, la fin est en anglais... entre eux, c'est naturel, on dirait qu'ils ne se rendent même pas compte.»

L'ordre de naissance joue également un rôle important. Les aînés, ayant généralement bénéficié d'un environnement plus contrôlé par les parents, tendent à maîtriser davantage la langue familiale, tandis que les cadets, exposés plus tôt à la langue de l'école à travers leur fratrie, risquent de développer une compétence moindre dans la langue première. Toutefois, d'autres études, comme celles de Lanza (2004), montrent que dans certaines familles, la fratrie peut aussi être un soutien

pour le maintien du bilinguisme, notamment lorsque les enfants utilisent activement la langue minoritaire entre eux. Ainsi, la langue de communication entre frères et soeurs constitue un facteur clé dans la transmission et la pérennité du bilinguisme au sein des familles.

Pour avoir une image précise du contexte langagier de ces familles, nous avons dû prendre en compte un autre facteur : la présence ou non d'une personne extérieure à la famille vivant avec elle. Le graphique suivant révèle en effet un élément clé du contexte émirien : la présence fréquente d'une personne extérieure vivant avec la famille, comme une aide-ménagère/ nourrice (nanny). Nous avons donc inclus dans notre questionnaire la question suivante : Est-ce que vous employez une aide-ménagère/garde à domicile? Si oui en quelle langue communique-t-elle avec les enfants? Parmi les 28 familles interrogées, 16 emploient une aide-ménagère, un phénomène malheureusement largement répandu aux E.A.U. Cette situation s'explique en partie par le coût élevé des structures de garde, qui rend l'embauche d'une nounou une alternative plus abordable pour de nombreuses familles. De plus, les horaires de travail aux Émirats sont souvent plus exigeants qu'en France, avec des journées plus longues et moins de flexibilité, ce qui pousse les parents à rechercher des solutions pratiques pour la prise en charge de leurs enfants après l'école. Les conditions de travail des aides ménagères sont précaires : elles n'ont généralement ni jours de repos fixes ni horaires définis, et leurs salaires restent relativement bas. Ce contexte influence également les dynamiques linguistiques au sein des foyers, car ces employées sont majoritairement anglophones, ce qui renforce l'exposition des enfants à l'anglais au quotidien.

Le graphique suivant met en évidence les langues utilisées par les enfants dans leurs échanges avec l'aide-ménagère, telles que rapportées par les familles ayant répondu au questionnaire

6.3%

6.3%

57

Figure 7 : Langue de communication avec l'aide-ménagère/nanny

Parmi les 16 familles ayant répondu à cette question, 87,5 % déclarent que ces personnes s'expriment exclusivement en anglais, tandis que 6,3 % utilisent le français et l'anglais, et 6.3 % uniquement le français.

De nombreuses familles emploient des aides domestiques originaires des Philippines, d'Inde ou d'Indonésie, la langue de communication avec les enfants est majoritairement l'anglais mais les familles francophones font également appel à des jeunes femmes venant de pays africains francophones. La présence d'une nanny anglophone, qui passe beaucoup de temps avec les enfants

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en bas âge, peut avoir une influence significative sur leur répertoire linguistique, renforçant leur exposition à l'anglais et contribuant ainsi à son adoption comme langue d'interaction au sein de la fratrie et à la maison en l'absence des parents.

Des études sur le rôle des aides domestiques dans l'acquisition des langues montrent que lorsque la personne en charge des soins quotidiens communique en anglais, les enfants développent une préférence précoce pour cette langue, qui peut ensuite se renforcer au contact de l'école et des pairs (Piller, 2016). Dans le cas des familles francophones aux E.A.U, cela soulève un défi supplémentaire pour le maintien du français : même si la langue est parlée au sein du foyer, la forte présence de l'anglais dans l'environnement quotidien des enfants tend à favoriser son utilisation spontanée.

Dans le cas des familles interrogées, le fait que certaines emploient des aides francophones, bien que minoritaires dans cette enquête, pourrait être une stratégie pour préserver un environnement où le français reste une langue vivante au quotidien.

1.3. Les représentations familiales

Dans notre cadre théorique, nous avons mis en évidence l'importance des représentations familiales dans le processus de transmission linguistique d'après les recherches existantes sur le sujet. Les perceptions qu'ont les parents de la langue première, de son utilité et de son statut dans leur environnement influencent directement les stratégies qu'ils adoptent pour en assurer le maintien au sein du foyer. Ces représentations jouent un rôle central dans la continuité intergénérationnelle, en orientant les pratiques langagières et les choix éducatifs. Afin d'examiner comment ces dynamiques se manifestent concrètement parmi les familles francophones des E.A.U, nous présentons ici les résultats des questionnaires et entretiens menés auprès des parents, qui permettent d'analyser leurs attitudes et motivations face à la transmission du français à leurs enfants.

1.3.1. Les représentations parentales sur la langue familiale

Le graphique suivant met en évidence la diversité des opinions des familles quant à l'importance du français pour l'avenir de leurs enfants. Il révèle un équilibre entre l'attachement à l'identité, les considérations scolaires et une approche pragmatique face à la prédominance de l'anglais.

Figure 8 : Le français et l'avenir

Les résultats montrent une diversité d'opinions quant au rôle du français, oscillant entre une forte valorisation culturelle et une perception plus utilitaire ou secondaire face à l'anglais.

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Le premier constat est que 37,9 % des parents considèrent le français comme : très important pour l'identité et la culture de leur enfant. Cette proportion élevée témoigne d'un attachement à la langue, non seulement en tant qu'outil de communication, mais aussi comme un élément clé de transmission culturelle et identitaire. Les entretiens avec les familles révèlent que l'attachement au français dépasse souvent la simple transmission linguistique : il s'inscrit dans une volonté plus large de préserver un lien identitaire fort avec les origines familiales. Pour de nombreux parents, le français est essentiel pour entretenir le lien avec la famille élargie, notamment les grands-parents restés dans le pays d'origine, et permet aux enfants de maintenir des relations affectives et culturelles avec leur héritage francophone. Certains évoquent également le rôle du français dans la transmission des valeurs et des traditions familiales, qu'il s'agisse des références littéraires, des habitudes de communication ou des pratiques éducatives.

Par contre, seulement 13,8 % des parents estiment que le français est important pour les opportunités académiques et professionnelles de leurs enfants. Ce chiffre relativement bas s'explique par le fait que l'anglais est la langue dominante des études supérieures et du monde du travail, notamment dans un contexte international comme celui des Émirats. La faible proportion de parents ayant choisi cette réponse confirme que, dans la hiérarchie des langues d'avenir, l'anglais l'emporte largement en tant que langue des opportunités économiques et professionnelles. Cela pourrait expliquer pourquoi certains parents sont moins stricts quant à l'apprentissage formel du français, considérant qu'il ne constitue pas un réel atout professionnel.

Une autre tendance intéressante ressort des données : 31% des parents estiment que le français est : assez important, mais pas essentiel. Cette réponse traduit une position intermédiaire : ces parents reconnaissent l'intérêt de la langue, mais sans pour autant la considérer comme indispensable dans le parcours de leur enfant. Il est probable que dans ces familles, le français soit maintenu dans certaines pratiques du quotidien (conversation en famille, culture, voyages) mais sans un engagement strict à assurer une instruction formelle approfondie. L'apprentissage du français peut alors être perçu comme un avantage culturel, sans pour autant nécessiter un investissement aussi poussé que l'anglais.

Enfin, 17,2% des répondants jugent que : le français n'est pas très important, l'anglais est suffisant. Cette donnée révèle que près d'un parent sur cinq ne considère pas le maintien du français comme une priorité pour l'avenir de son enfant. Ces familles ont sans doute fait le choix de s'adapter pleinement à l'environnement anglophone des E.A.U et de privilégier l'intégration académique et sociale par l'anglais. Cette tendance semble être particulièrement marquée dans les familles où l'anglais est devenu quasiment la langue dominante à la maison, notamment ceux chez qui les fratries qui interagissent en anglais au quotidien.

Les choix en matière d'études supérieures jouent un rôle important dans la hiérarchisation des langues par les familles. De nombreuses familles aux Émirats envisagent des études supérieures au Royaume-Uni ou au Canada, ce qui peut expliquer pourquoi elles ne placent pas le français au centre de leurs priorités académiques. L'anglais, perçu comme la langue dominante dans l'enseignement supérieur et le monde professionnel, tend alors à s'imposer dans les stratégies éducatives des parents.

Les entretiens révèlent également des inquiétudes et des incertitudes quant aux choix de scolarisation universitaire, en particulier chez les familles installées depuis longtemps aux Émirats. Pour ces parents, l'idée d'envoyer leur enfant étudier en France suscite une certaine appréhension. Ayant eux-mêmes quitté ce pays pour diverses raisons, ils craignent de le voir y retourner, redoutant un climat social et économique qu'ils avaient souhaité fuir. À l'inverse, envisager un départ vers des

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destinations anglophones, comme le Royaume-Uni ou les États-Unis, soulève d'autres préoccupations : l'éloignement géographique plus important et l'inconnu que représente un pays qu'ils ne connaissent pas bien.

Les entretiens montrent clairement que l'avenir académique des enfants et le choix du pays d'études supérieures sont largement influencés par le climat social en France. Toutes les familles interrogées ont abordé ce sujet, exprimant des préoccupations quant aux conditions d'accueil, aux perspectives professionnelles et au cadre de vie en France. Malgré l'attachement à la langue française, ces inquiétudes peuvent favoriser une orientation vers des études dans des pays anglophones, renforçant ainsi le poids de l'anglais dans les choix stratégiques langagiers des familles. Cette situation montre comment des facteurs comme la situation sociale et politique peuvent influencer la transmission de la langue première à la maison.

1.3.2. Comment les enfants perçoivent leur langue première

Cette section s'intéresse aux représentations que les parents se font de la manière dont leurs enfants perçoivent la langue française. À travers leurs réponses, il s'agit d'examiner dans quelle mesure les enfants semblent valoriser, rejeter ou simplement utiliser le français dans leur quotidien, tel que rapporté par les adultes. L'analyse de ces perceptions parentales permet d'approcher indirectement la place affective et symbolique qu'occupe le français chez les jeunes expatriés, ainsi que les éventuels obstacles rencontrés dans sa transmission au sein du foyer.

Le graphique suivant illustre les perceptions des parents quant à la manière dont leurs enfants perçoivent le français par rapport à l'anglais. Il est important de souligner que les enfants eux-mêmes n'ont pas été interrogés directement ; les résultats présentés ici reposent donc sur l'interprétation parentale, ce qui peut introduire un biais subjectif.

Figure 8 : Comment les enfants perçoivent le français

L'élément le plus marquant de cette enquête est que 69 % des parents (soit 20 répondants sur 29) estiment que leurs enfants trouvent le français plus difficile que l'anglais. Cette perception majoritaire peut s'expliquer par plusieurs facteurs : une moindre exposition au français dans le milieu scolaire et social, un usage prédominant de l'anglais dans les interactions quotidiennes, ou encore une scolarisation en anglais qui favorise une plus grande aisance dans cette langue.

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En effet, il ressort également de nos entretiens que selon les parents, leurs enfants considèrent l'anglais comme une langue plus simple à apprendre, en particulier sur le plan grammatical. La relative simplicité de la conjugaison anglaise (peu de variations de temps et d'accords comparé au français) et l'absence de distinctions complexes comme le genre grammatical peuvent rendre l'anglais plus accessible aux jeunes apprenants. De même, la lecture en anglais est perçue comme plus facile, probablement en raison d'une orthographe moins irrégulière que celle du français et d'une exposition plus précoce à des textes en anglais dans le cadre scolaire et extrascolaire.

Dans le même ordre d'idées, 62,1 % des parents déclarent que leurs enfants considèrent le français comme une langue moins importante pour leur réussite scolaire et professionnelle. Ce résultat, relativement élevé indique que la majorité des parents interrogés estiment que leurs enfants perçoivent le français comme moins crucial pour leur succès académique et professionnel.

Comme nous l'avons mentionné précédemment, nous avons remarqué lors de nos entretiens que les stratégies familiales en matière de transmission du français sont influencées par les projets d'études universitaires que les parents envisagent pour leurs enfants. En effet, au cours de nos entretiens, la majorité des familles ont évoqué leurs réflexions sur le choix d'université, ce qui influence directement leurs exigences en matière de français. Ceux qui privilégient des destinations anglophones comme le Royaume-Uni ou le Canada, peuvent être amenés à être moins stricts quant au maintien du français, l'anglais étant perçu comme plus stratégique pour l'avenir académique et professionnel de leurs enfants. À l'inverse, certains parents, malgré une scolarisation en anglais, souhaitent que leurs enfants poursuivent leurs études en France, en raison de coûts universitaires plus abordables, de la présence de la famille sur place ou encore de la proximité géographique. Il est important de rappeler qu'aux Émirats, l'enseignement supérieur est particulièrement onéreux, avec des frais de scolarité pouvant atteindre entre 80 000 et 200 000 AED (soit environ 20 000 à 50 000 euros) par an, selon l'université et le programme choisi. Malgré des progrès notables ces dernières années, l'offre universitaire locale reste encore relativement limitée, ce qui pousse de nombreuses familles à envisager des études à l'étranger, influençant ainsi leurs choix linguistiques et éducatifs.

Par ailleurs, 48,3 % des parents indiquent que leurs enfants perçoivent le français comme une langue principalement utilisée en famille.

Ce résultat montre que près de la moitié des parents interrogés affirment que leurs enfants perçoivent le français comme une langue principalement utilisée en famille. Cela suggère que le français est avant tout une langue de communication domestique, plutôt qu'un outil pour l'éducation, la socialisation ou la vie professionnelle. Les enfants semblent donc associer son usage aux interactions avec leurs parents et proches.

Dans un contexte où l'anglais est la langue principale de l'éducation et des opportunités professionnelles, le français semble relégué à un rôle secondaire. À long terme, cette restriction de l'usage du français à la seule sphère familiale pourrait fragiliser sa transmission. Si les enfants ne perçoivent pas la nécessité d'utiliser le français en dehors du foyer, il existe un risque qu'ils réduisent progressivement son emploi à mesure qu'ils grandissent et que leur vie sociale et professionnelle se déroule principalement en anglais. Aux U.A.E, les enfants évoluent dans un environnement multiculturel où leurs amis, qu'ils rencontrent principalement à l'école ou parmi leurs voisins, viennent de diverses nationalités, ce qui fait de l'anglais la langue principale de communication entre eux.

Ce résultat soulève donc une question essentielle : comment encourager un usage plus large du français afin qu'il ne soit pas perçu uniquement comme une langue familiale ? Il met en lumière la

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nécessité pour les familles francophones de mettre en place des stratégies adaptées pour élargir l'usage du français au-delà du cercle domestique et renforcer son statut dans la vie quotidienne des enfants.

Un autre point intéressant à noter est que 44,8 % des parents estiment que leurs enfants perçoivent le français comme une langue moins utile que l'anglais. Cette perception pourrait refléter une réalité pragmatique : dans un environnement dominé par l'anglais, la nécessité d'utiliser le français au quotidien est souvent moindre, ce qui peut influencer la motivation des enfants à le pratiquer activement.

Enfin, des perceptions plus minoritaires méritent également d'être mentionnées : seuls 17,2 % des parents indiquent que leurs enfants considèrent le français et l'anglais comme équivalents en termes de difficulté ou d'usage, tandis que 13,8 % estiment que leurs enfants trouvent le français plus facile ou plus naturel.

Ces résultats traduisent ainsi une dynamique de transmission linguistique marquée par une prédominance de l'anglais et une certaine difficulté à maintenir le français comme langue d'usage naturel pour les enfants. La subjectivité des réponses, qui repose sur l'interprétation parentale, invite néanmoins à une certaine prudence.

Nous pouvons ajouter que les représentations que l'enfant se construit à propos de sa langue première constituent un facteur déterminant dans l'efficacité de son maintien et de sa transmission. En effet, la perception qu'il en a influence directement sa motivation à l'apprendre, à y consacrer du temps, notamment dans le cadre d'un apprentissage formel. Pour cela, les parents jouent un rôle central dans cette construction. Bien au-delà de la transmission formelle des règles grammaticales, de l'orthographe ou de la conjugaison, il s'agit avant tout de nourrir chez l'enfant un attachement à sa langue maternelle. Cela passe par l'éveil à la richesse des mots, le plaisir de la lecture, et une mise en valeur explicite de la beauté et de la singularité de leur langue dès le plus jeune âge. En mettant en place un discours valorisant et en intégrant la langue dans des moments de partage, les parents contribuent à faire de cette transmission non pas une contrainte, mais un héritage vivant et apprécié.

Nous avons constaté lors de nos entretiens que certains enfants, en grandissant, peuvent également rejeter l'usage du français, le percevant comme une contrainte ou une langue peu utile dans leur environnement immédiat. D'autres, au contraire, peuvent développer un attachement plus fort à leur langue d'origine, notamment à travers des expériences personnelles positives ou un intérêt culturel spécifique. On observe en effet chez certains enfants ayant grandi loin de la France une forme d'idéalisation du pays et une revendication identitaire forte, nourrie par l'image positive dont bénéficie la France aux E.A.U. et aussi parce que leur contact avec la France se limite généralement aux périodes de vacances, associés à la famille, aux loisirs et à une certaine insouciance, ce qui peut renforcer cette vision idéalisée. Ce phénomène se traduit parfois par des manifestations de fierté nationale : lors de compétitions sportives, par exemple, il n'est pas rare de voir certains enfants brandissant des drapeaux français ou portant des maillots aux couleurs de la France, une attitude que l'on observerait sans doute moins fréquemment en France. L'image que se construit l'enfant de son pays d'origine a une influence claire sur sa motivation à apprendre le français.

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Synthèse du premier chapitre :

Ce premier chapitre a permis d'explorer les dynamiques complexes qui participent à la construction d'un foyer francophone à l'étranger, en particulier dans le contexte des familles francophones expatriées aux E.A.U. L'analyse du profil des familles a révélé une diversité de parcours et de motivations, où l'expatriation résulte aussi bien d'opportunités professionnelles que de choix personnels et familiaux. Ces motivations ont une influence directe sur la gestion des langues au sein du foyer, en déterminant les stratégies adoptées pour maintenir le français en dépit de la prédominance de l'anglais dans l'environnement scolaire et social.

Les pratiques linguistiques observées au sein des foyers francophones expatriés montrent un mélange varié des langues, où le français coexiste souvent avec l'anglais, voire avec d'autres langues. L'importance attribuée au français par les parents se manifeste dans leurs discours et leurs efforts pour le valoriser au sein du foyer. Ces représentations varient en fonction du projet familial et des attentes liées à l'avenir académique des enfants. En effet, l'une des spécificités majeures relevées dans cette étude concerne la difficulté d'envisager des études supérieures aux E.A.U. pour les enfants francophones. Cette contrainte amène les familles à envisager des parcours universitaires soit à l'étranger soit en France, et représente alors un facteur important dans la gestion de la politique langagière familiale. La construction d'un foyer francophone à l'étranger repose sur un arbitrage entre exposition à l'anglais, volonté de transmission du français et projet d'avenir des enfants.

La suite de cette recherche se penchera sur les stratégies mises en place par ces familles pour assurer le maintien du français dans ce contexte particulier.

Chapitre 5 : Les stratégies familiales de maintien et de transmission du français

Dans un contexte où l'anglais domine dans les sphères scolaires, sociales et professionnelles, le maintien et la transmission du français au sein des familles francophones peut devenir un véritable défi. Les stratégies adoptées par ces familles ne sont ni figées ni uniformes. En effet, elles varient en fonction de multiples facteurs, tels que l'âge des enfants, le temps disponible des parents, ou même l'évolution de la motivation au sein du foyer. Certaines familles adoptent une approche structurée et réfléchie, tandis que d'autres privilégient une transmission plus intuitive.

Les stratégies familiales de maintien et de transmission d'une langue peuvent être formelles ou informelles. Les stratégies formelles impliquent des dispositifs explicites visant à structurer l'apprentissage du français : cours de langue, inscriptions à des écoles ou à des activités extrascolaires en français, mise à disposition de ressources pédagogiques spécifiques (livres, applications, exercices), ou encore mise en place de temps dédiés à la lecture et à l'écriture. À l'inverse, les stratégies informelles reposent sur une immersion quotidienne dans la langue au travers des interactions familiales : conversations à la maison, visionnage de films et dessins animés en français, jeux en famille etc.

De la même façon, il semble important de distinguer les politiques linguistiques familiales explicites et implicites. Une politique linguistique familiale explicite se caractérise par des règles claires établies par les parents et expliquées à l'enfant, telles que l'imposition stricte du français à la maison, l'exigence d'une réponse en français lorsque l'enfant s'exprime en anglais, ou encore l'organisation régulière d'activités en lien avec la langue. À l'inverse, une politique linguistique

familiale implicite repose sur des choix et des habitudes ancrés dans le quotidien, sans qu'ils soient nécessairement verbalisés ou imposés de manière stricte.

Toutefois, il existe également des familles qui ne mettent en place aucune stratégie particulière et qui ne font aucun effort conscient pour la transmission du français. Résultant parfois d'un choix assumé ou d'un simple laisser-faire, cette absence de démarche constitue en soi une stratégie, qui conduit généralement à un affaiblissement progressif de la langue au sein du foyer. Certains parents considèrent que l'apprentissage du français n'est pas une priorité pour leurs enfants, soit parce qu'ils estiment que l'anglais suffit dans leur contexte de vie et qu'ils ne perçoivent pas l'utilité d'un maintien actif de la langue.

Cependant, toutes ces stratégies, y compris l'absence d'effort particulier, évoluent au fil du temps. L'enthousiasme des débuts peut s'essouffler face à la charge mentale des parents, aux résistances de l'enfant, ou à la pression scolaire qui favorise l'anglais. Certains enfants, en grandissant, peuvent également s'opposer a l'usage du français, le percevant comme une contrainte. D'autres, au contraire, peuvent développer un attachement plus fort à leur langue d'origine, notamment à travers des expériences personnelles positives ou un intérêt culturel spécifique.

L'objectif de ce chapitre est donc d'analyser les différentes stratégies mises en place par les familles interrogées, en mettant en lumière leur diversité, leur flexibilité et les défis qu'elles rencontrent. Il s'agit d'obtenir une « photographie » des pratiques langagières familiales et de comprendre comment ces dernières s'adaptent aux réalités du quotidien, aux contraintes et aux aspirations de chacun.

5.1 Analyse des stratégies d'encouragement à l'apprentissage du français

Cette section propose une analyse des données recueillies afin d'identifier les principales stratégies mises en place par les familles pour encourager l'apprentissage du français.

Le graphique suivant illustre les principales stratégies déclarées par les familles pour soutenir l'apprentissage du français à la maison. Ces pratiques, qui vont de la lecture en français à la scolarisation dans un établissement francophone ou aux activités extrascolaires en français, reflètent des formes diverses d'investissement parental dans le maintien de la langue française.

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Figure 10: Les stratégies parentales d'appropriation du français

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Ce graphique présente les différentes méthodes utilisées par les parents pour encourager l'apprentissage et l'utilisation du français par leurs enfants. L'enquête, basée sur 22 réponses, met en évidence des stratégies variées, certaines étant largement adoptées tandis que d'autres sont plus marginales.

Sur l'ensemble des participants à l'enquête, seules 22 familles ont répondu à cette question, ce qui suggère que les autres ne mettent pas en place de manière explicite des stratégies pour encourager ou maintenir l'apprentissage du français chez leur enfant.

La méthode la plus couramment utilisée est l'encouragement à lire des livres en français, citée par 63,6 % des enquêtes( 14 sur 22) Ce résultat souligne le rôle central de la lecture dans le maintien et le développement des compétences linguistiques des enfants. La lecture offre une exposition régulière au français et enrichit à la fois le vocabulaire et la structuration de la langue.

L'enseignement formel dispensé par un parent et l'organisation d'activités en français sont des stratégies également populaires, chacune recueillant 40,9 % des réponses. Ces résultats montrent que les familles cherchent à diversifier les approches en combinant des activités ludiques avec des méthodes plus structurées.

De même, le visionnage de programmes télévisés en français est une pratique assez répandue (36,4 % des parents). Cela reflète l'importance des médias dans le renforcement des compétences langagières, en particulier en matière de compréhension orale.

L'utilisation de ressources éducatives spécifiques est mentionnée par 31,8 % des répondants, tandis que seuls 4,5 % déclarent inscrire leur enfant à des cours de français. Ce chiffre relativement faible pourrait s'expliquer par plusieurs facteurs, notamment la disponibilité de ces cours ou leur coût.

Il est également intéressant de noter que l'utilisation de plateformes en ligne n'a été mentionnée par aucun parent, ce qui peut indiquer un manque d'habitude ou de confiance envers ces outils pour l'apprentissage du français.

Enfin, 4,5 % des parents indiquent ne pas encourager activement l'apprentissage du français de façon consciente. Ce chiffre, bien que marginal, soulève des questions sur les raisons sous-jacentes : manque de temps, priorisation d'une autre langue, ou absence de nécessité perçue.

Cette analyse révèle que la majorité des parents adopte une approche mixte, combinant la lecture, les activités en français et l'enseignement parental a la maison pour soutenir le développement linguistique de leurs enfants. Si la lecture est clairement privilégiée, d'autres méthodes, comme le visionnage de contenus en français et l'organisation d'activités, sont également fréquentes. En revanche, les cours formels et les plateformes en ligne semblent moins exploités.

5.2 Quelle exposition au français ?

Les recherches en acquisition des langues soulignent l'importance du temps et de la qualité d'exposition pour le développement et le maintien d'une langue. Pour les enfants francophones scolarisés dans des établissements anglophones, l'exposition au français repose principalement sur les initiatives mises en place par leur famille. Dans un contexte où l'anglais occupe une place prépondérante dans leur quotidien, il est essentiel de comprendre quand, où et comment ces enfants sont exposés au français. Cette section s'attache donc à analyser les différentes stratégies adoptées par les parents pour accroître cette exposition.

Dans cette section, nous analysons les activités extra-scolaires pratiquées par les enfants en anglais et en français afin de mieux comprendre les dynamiques d'exposition aux deux langues en dehors

66

du cadre scolaire. Les activités extra-scolaires désignent ici toutes les pratiques menées en dehors du temps scolaire structuré, telles que la lecture, le sport, la culture ou encore la consommation de médias.

13

10 10

5 1 2 1

17

23

4 1 2

23

12

15

15

10

Figure 10 et 11 : analyse comparative des activités extra scolaires comparative

Les données présentées dans les graphiques permettent d'examiner la répartition linguistique des activités extra-scolaires des enfants, en comparant leur usage de l'anglais et du français. Trois types d'activités ont été analysés : la lecture, les activités sportives ou culturelles et le visionnage de la télévision ou de films. Les résultats montrent une prédominance de l'anglais dans la plupart des activités extra-scolaires, ce qui soulève des interrogations sur la place du français dans le quotidien des enfants.

Le premier graphique indique que la lecture en anglais est une pratique largement répandue. La grande majorité des familles déclarent que leur(s) enfant(s) lisent au moins une fois par semaine en anglais, et une proportion significative le fait quotidiennement. En revanche, la lecture en français est bien moins fréquente : moins d'une dizaine de familles seulement affirme que leur(s) enfant lisent régulièrement en français, tandis qu'un nombre élevé (environ 12) déclarent ne jamais ou presque jamais lire en français et ceci malgré que les parents déclarent encourager leur(s) enfant(s) à lire en français, comme nous l'avons vu dans la section précédente.

Ce phénomène peut s'expliquer par plusieurs facteurs. D'une part, l'anglais est souvent la langue dominante du système scolaire, ce qui favorise l'accès aux livres en anglais, d'autant plus que la plupart des écoles ont une bibliothèque et permettent aux enfants d'emprunter un certain nombre de livres par semaine. D'autre part, les bibliothèques publiques et gratuites d'Abu Dhabi offrent une quantité bien plus importante de livres en anglais qu'en français, ce qui limite les opportunités de lecture en français.

Le graphique sur les activités en anglais montre que plus de 15 familles déclarent que leur(s)enfant(s) participent à des activités sportives ou culturelles au moins une fois par semaine en anglais, et plus de 10 déclarent qu'ils les pratiquent quotidiennement. En revanche, l'équivalent en français révèle une tendance opposée : la majorité des familles (plus de 20) déclarent ne jamais ou presque jamais prendre part à de telles activités en français.

Cette tendance peut être expliquée par plusieurs raisons : d'une part, la totalité des clubs sportifs et culturels fonctionne en anglais, ce qui limite l'accès à des alternatives francophones pour les familles souhaitant renforcer l'usage du français. D'autre part, les écoles proposent toutes des activités extra-scolaires au sein de l'établissement, lesquelles se déroulent également en anglais. Cette omniprésence i de l'anglais dans les loisirs et activités extra-scolaires renforce son statut de langue de communication dominante, y compris parmi les enfants francophones.

67

Il existe des alternatives en français, notamment à travers les activités proposées par les Alliances françaises, mais celles-ci sont souvent plus coûteuses et peuvent poser un problème d'ordre pratique et logistique aux parents vivant loin de ces centres. En comparaison, les activités extra-scolaires proposées directement par les écoles sont plus accessibles, à la fois en termes de coût et de logistique, puisqu'elles ne nécessitent pas de transport supplémentaire. Cet aspect pratique peut également expliquer pourquoi les enfants sont davantage engagés dans des loisirs en anglais.

Le visionnage de la télévision et des films en anglais est très courant : plus de 10 familles déclarent que leur(s) enfant(s) regarde(nt) la télévision ou des films en anglais tous les jours, tandis que la majorité le fait au moins une fois par semaine. En revanche, l'exposition au français via ces mêmes médias est bien plus réduite : la plupart des enfants regardent rarement ou jamais du contenu en français, avec seulement quelques enfants le faisant au moins une fois par semaine.

Ce résultat peut être attribué à l'omniprésence des contenus audiovisuels en anglais, qui dominent les plateformes de streaming et la télévision par satellite. De plus, les habitudes familiales jouent un rôle clé : si les parents consomment majoritairement des contenus en anglais, il est probable que les enfants suivent cette tendance.

Aux E.A.U, les films diffusés au cinéma sont en anglais avec des sous-titres en arabe. Il y a quelques années, certains films étaient également sous-titrés en français, mais cette initiative n'a pas perduré. Les raisons pour lesquelles cette option a été mise en place puis abandonnée me sont inconnues, mais cela reflète sans doute une adaptation aux préférences du public majoritaire et aux dynamiques linguistiques locales.

En conclusion, ces résultats soulignent une prédominance marquée de l'anglais dans les activités extra-scolaires, ce qui pourrait avoir des conséquences sur le maintien du français parmi les enfants francophones. La faible présence du français dans ces activités limite les opportunités d'immersion et d'usage actif de la langue en dehors du cadre familial.

On peut penser que l'absence d'activités régulières en français pourrait à terme affaiblir la compétence des enfants dans cette langue, en particulier dans des compétences telles que la lecture et la compréhension orale. Notre hypothèse est que les familles souhaitant préserver la langue française devront mettre en place des stratégies conscientes et explicites pour enrichir l'environnement francophone de leurs enfants au quotidien.

5.3 Gestion des langues au sein du foyer et stratégies de résistance face à l'anglais

Afin de mieux comprendre les stratégies adoptées par les familles francophones face à l'omniprésence de l'anglais, le graphique suivant présente la répartition des réponses à la question : « Avez-vous mis en place des règles spécifiques pour limiter l'usage de l'anglais à la maison ? »

Le graphique ci-dessous illustre les réponses des familles à la question portant sur la mise en place de règles spécifiques visant à limiter l'usage de l'anglais à la maison.

6.9%

68

Figure 11 : Règles langagières à la maison pour valoriser le francais

Parmi les 29 familles ayant répondu à cette question, une majorité importante, soit 62,1 %, a indiqué ne pas avoir mis en place de règles spécifiques visant à limiter l'usage de l'anglais dans l'espace familial. Ce résultat témoigne d'une certaine acceptation de la cohabitation linguistique entre le français et l'anglais dans la sphère familiale. Dans ces foyers, l'anglais semble s'imposer naturellement, sans qu'il y ait de tentative de régulation ou de contrôle. Cela peut refléter la forte présence de l'anglais dans l'environnement scolaire et social des enfants, et pourrait également révéler une difficulté, pour certains parents, à instaurer une politique linguistique familiale stricte.

À l'opposé, 17,2 % des familles déclarent avoir mis en place des règles strictes pour encadrer l'usage de l'anglais à la maison. Ces familles manifestent une volonté claire de créer un espace linguistique protégé, centré sur le français, afin de compenser l'exposition massive à l'anglais dans d'autres sphères de la vie de l'enfant (école, loisirs, relations sociales). Ces règles strictes peuvent prendre différentes formes : obligation de parler uniquement français à la maison, interdiction de regarder des contenus en anglais. Lors des entretiens, la famille 4 a par exemple indiqué privilégier systématiquement les contenus en français, qu'il s'agisse de vidéos ou de supports audio destinés à leur enfant.

Entre les deux, 13,8 % des familles ont adopté une approche plus souple, affirmant avoir mis en place des règles flexibles. Cette catégorie intermédiaire traduit une forme d'équilibre : les parents sont conscients de la nécessité de préserver l'usage du français, mais ils n'imposent pas des règles strictes, préférant probablement s'adapter aux situations ou laisser une certaine liberté aux enfants. Ce positionnement peut aussi refléter un compromis entre la volonté de transmettre la langue et le désir de ne pas trop contraindre les enfants dans leur quotidien.

Enfin, une minorité, soit 6,9 % des répondants a indiqué ne pas avoir encore instauré de règles, mais envisager de le faire. Ce chiffre montre que, même si certaines familles n'ont pas encore franchi le pas, elles prennent conscience de l'importance de réfléchir à une stratégie linguistique familiale. Cela suggère une prise de conscience progressive des effets potentiels d'une prédominance de l'anglais sur la transmission du français. En effet, plusieurs parents interrogés lors des entretiens ont évoqué le fait que cette prise de conscience ne s'était pas manifestée immédiatement. Pour certains, ce n'est qu'après plusieurs années de vie aux E.A.U ou à la suite de difficultés concrètes rencontrées par leurs enfants, comme l'incapacité à s'exprimer de manière fluide et complète en

3.4%

français ou le recours fréquent à des mots anglais dans les échanges familiaux, qu'ils ont commencé à mesurer les conséquences d'une absence de stratégie linguistique au sein du foyer.

Cette prise de recul les a alors amenés à réfléchir à la nécessité de mettre en place des règles ou des habitudes plus structurées, dans le but de rééquilibrer l'usage des langues au sein de la famille. Pour ces familles, l'usage majoritaire de l'anglais à l'extérieur (école, activités, relations sociales) ne pouvait plus être compensé de manière intuitive ou spontanée. Il devenait alors impératif d'intervenir de manière plus consciente dans l'environnement linguistique domestique afin de préserver, voire de restaurer, la compétence en français de leurs enfants. Ces données illustrent bien la distinction proposée par Spolsky (2004) entre les politiques linguistiques familiales explicites et implicites. Les familles ayant mis en place des règles strictes représentent des exemples de politiques explicites, où la langue française fait l'objet d'une régulation consciente et affirmée. À l'inverse, les familles qui n'ont pas de règles formalisées, mais qui continuent d'utiliser majoritairement le français, relèvent plutôt d'une politique implicite, où les usages se construisent par habitude ou par imprégnation. Cette typologie permet de mieux comprendre la diversité des approches parentales face à la cohabitation du français et de l'anglais dans le foyer.

Le graphique ci-dessous met en lumière la diversité des stratégies adoptées par les familles francophones interrogées lorsqu'un membre du foyer utilise l'anglais à la place du français dans des situations où ce dernier est normalement attendu.

Comment réagissez-vous quand votre enfant utilise l'anglais lorsque le français est attendu

69

Figure 12 : réaction des parents face au mélange des langues

La catégorie la plus représentée est celle des familles qui rappellent gentiment à la personne d'utiliser le français (37,9 %). Ce chiffre est cohérent avec les résultats précédents, où une proportion notable de parents a mis en place des règles plus ou moins strictes pour favoriser l'usage du français à la maison. Cependant, le fait que ce rappel soit qualifié de gentil suggère une approche plutôt souple, qui vise davantage à sensibiliser qu'à imposer une règle inflexible.

On observe également que 31 % des familles adoptent une attitude plutôt passive, en ignorant l'utilisation de l'anglais et en continuant en français. Ce résultat est intéressant lorsqu'on le met en parallèle avec la première analyse : il suggère que parmi les 62,1 % des familles qui n'ont pas de règles explicites pour limiter l'anglais, certaines ne se sentent pas nécessairement concernées par

70

un strict contrôle linguistique à la maison. Cette approche peut traduire une volonté de ne pas contraindre les enfants ou, à l'inverse, une certaine résignation face à la domination de l'anglais.

Environ 27,6 % des famille affirment que l'utilisation de l'anglais dans ces situations ne pose aucun problème. Ce résultat montre que pour beaucoup de foyers, la cohabitation linguistique est totalement acceptée, sans volonté de restreindre ou de privilégier une langue en particulier.

Enfin, une très faible proportion de familles (autour de 3.4 %) déclare avoir régulièrement des discussions sur l'importance d'utiliser le français. Ce chiffre reflète une approche plus consciente du maintien du français, potentiellement adoptée par les familles qui avaient affirmé dans l'analyse précédente avoir mis en place des règles strictes ou flexibles. Ces familles ne se contentent pas d'un rappel ponctuel, mais engagent une réflexion plus large sur les enjeux linguistiques et identitaires, ce qui peut être interprété comme une véritable stratégie de résistance face à l'anglicisation.

En conclusion ces deux graphiques mettent en évidence des approches contrastées : certaines familles appliquent des stratégies actives pour préserver l'usage du français, tandis que d'autres adoptent une posture plus passive ou tolérante envers l'anglais. Ces données enrichissent la compréhension du rôle parental dans la transmission du français et soulignent les différences dans la manière dont les familles perçoivent et gèrent le bilinguisme au quotidien.

On remarque une continuité entre les réponses concernant la mise en place de règles linguistiques et les réactions des familles à l'usage de l'anglais. En effet, les familles ayant des règles strictes sont probablement celles qui rappellent systématiquement à leurs enfants de parler français ou qui organisent des discussions sur l'importance de la langue.

Les familles sans règles spécifiques sont celles qui ignorent l'usage de l'anglais et qui considèrent que ce n'est pas un problème.

Les familles ayant des règles flexibles se retrouvent sans doute dans un entre-deux, avec des rappels occasionnels sans systématicité.

Cette analyse confirme que la gestion linguistique familiale ne se limite pas à la mise en place de règles, mais s'observe aussi dans les réactions quotidiennes face au mélange des langues. Elle illustre aussi le fait que la prise de conscience du besoin de stratégies linguistiques est souvent progressive, comme l'évoquaient certains parents dans les entretiens.

5.4 Analyse des entretiens semi-directifs

Cette section examine les résultats des entretiens semi-directifs menés auprès des familles. Complémentaires au questionnaire, ces entretiens vont dans le même sens que les tendances observées précédemment, tout en offrant une compréhension plus fine des mécanismes de transmission du français et de leurs répercussions sur la dynamique familiale. L'analyse met en lumière la diversité des profils familiaux, les stratégies mises en place pour maintenir l'usage du français au quotidien ainsi que les difficultés rencontrées. Les entretiens ont été conçus pour recueillir des récits personnels, permettant de mieux saisir l'implication parentale dans la transmission linguistique à travers des pratiques concrètes et contextualisées.

Le tableau ci-dessous synthétise les principaux éléments issus des entretiens menés avec cinq familles francophones installées aux Émirats arabes unis. Il permet d'avoir une vue d'ensemble sur la diversité des profils familiaux, la durée de résidence, le cadre scolaire, les pratiques linguistiques à la maison ainsi que les stratégies mobilisées pour maintenir le français. Cette présentation met également en évidence les observations faites par les parents, leur perception de l'importance de

71

la langue française et leur degré d'engagement dans sa transmission. Ces données qualitatives viennent ainsi enrichir les résultats du questionnaire en apportant une compréhension plus fine des dynamiques familiales et des obstacles rencontrés dans le contexte multilingue de l'expatriation.

Durée de

Famille rés dence aux

EAU

Stratégies

Nombre Langues parlées à la

d'enfant Type d école maison d'apprent ssage du

français

Observat ons des parent

Représentat on du
français (importance
perçue)

Engagement parental

Famille 1

10 ans

3

Britannique

Français avec mélange fréquent d'anglais

Cours du CNED les
premières années
seulement

Difficultés à faire lire en
français, manque de
temps, apprentissage
source de tension

Essentiel mais difficile à maintenir

Moyen : motivation
initiale mais
relâchement progressif

Famille 2

6 ans

2

Américaine

Français exclusivement
avec les parents, anglais
dominant ailleurs

Pas d'enseignement
formel, mais
enseignement maternel
structuré

Peu de mélange grâce à
des règles strictes, mais
effort constant

Très important,
nécessite un cadre
rigide

Élevé : stratégies
rigoureuses appliquées
à la maison

Famille 3

12 ans

2

Britannique

Mélange frequent
français-anglais

Aucune instruction
formelle, pas de
stratégie claire

Français en déclin,
manque de temps pour
l'enseigner

Secondaire, l'anglais est priorisé

Faible : absence de
stratégie ou d'effort
structuré

Famille 4

7 ans

1

Americaine

Français avec correction
systématique, anglais en
dehors du cadre
parental

Cours du CNED,
exposition via films et
abonnements à des
revues

Mélange présent mais
enfant corrigé
systématiquement

Très important, volonté forte de maintien

Élevé : corrections
systématiques et
exposition renforcée

Famille 5

9 ans

3

Americaine

Français au début, mais
anglais dominant entre
frères et soeurs

Cours en ligne au début
mais abandonnés au
profit de l'anglais

Mélange fréquent, manque de régularité, des enfants d'activités en français

Important mais difficile face aux contraintes

Moyen : effort initialrefus

mais abandon progressif

L'analyse des entretiens semi-directifs met en évidence une diversité des stratégies familiales, allant de méthodes structurées à des stratégies plus informelles, voire à une absence totale d'encadrement. Certaines familles ont recours à un enseignement formel pour renforcer l'apprentissage du français, comme le CNED. D'autres privilégient un enseignement parental (maternel structuré sans passer par des cours officiels (Famille 2), tandis que certaines n'adoptent aucune stratégie spécifique, et qui entraîne un affaiblissement progressif du français au sein du foyer (Familles 3 et 5).

La manière dont les langues sont utilisées au quotidien varie également selon les familles. Certaines imposent un cadre strict afin de limiter le mélange entre le français et l'anglais, comme la Famille 2, qui veille à maintenir une séparation stricte des langues. D'autres, comme la Famille 4, optent pour une correction systématique du français. En revanche, dans plusieurs foyers (Familles 1, 3 et 5), le mélange entre les deux langues est plus spontané. Un autre facteur clé réside dans la dynamique entre frères et soeurs : la Famille 5 illustre bien comment l'anglais peut progressivement dominer les interactions entre enfants, réduisant ainsi les occasions d'utiliser le français.

Il apparait clairement qu'un facteur déterminant dans le maintien du français est l'engagement parental et la perception de son importance. Les familles qui considèrent le français comme une priorité forte, telles que la Famille 2 et la Famille 4, mettent en place des stratégies plus rigoureuses (corrections systématiques, abonnements à des revues en français, exposition aux médias francophones). En revanche, les familles qui perçoivent le français comme secondaire ou difficile à maintenir, comme la Famille 3 et la Famille 5, présentent un relâchement dans les efforts et une augmentation de l'usage de l'anglais. Cette corrélation montre que l'attitude des parents joue un rôle clé dans la transmission linguistique et que les stratégies éducatives nécessitent une implication constante pour être efficaces.

Ces entretiens mettent en lumière le lien entre l'engagement parental, les représentions parentales et la réussite du maintien linguistique. En effet, les familles qui accordent une importance élevée au français appliquent des stratégies plus rigoureuses (Familles 2 et 4) et semblent montrer une meilleure préservation de la langue. À l'inverse, certaines familles commencent avec une motivation forte, mais finissent par relâcher leurs efforts en raison de contraintes quotidiennes (Familles 1 et 5). Nous reviendrons plus en détail sur ce point dans le chapitre 3. D'autres, comme la Famille 3,

72

considèrent l'anglais comme prioritaire et ne mettent en place aucune stratégie spécifique pour maintenir le français, ce qui entraîne une diminution progressive de son usage au sein du foyer.

Synthèse du chapitre :

L'analyse des réponses au questionnaire ainsi que des entretiens menés auprès des familles francophones a permis de mettre en lumière la diversité des stratégies adoptées pour maintenir et transmettre le français en contexte d'expatriation. Ces stratégies, souvent complémentaires, varient en fonction des profils familiaux, des parcours migratoires, et des ressources disponibles. L'enquête a ainsi contribué à dresser un tableau plus précis des pratiques concrètes mises en place au sein des foyers et à identifier certaines pistes d'action susceptibles d'accroître l'exposition des enfants au français une condition essentielle pour assurer la pérennité de cette langue dans un environnement fortement dominé par l'anglais.

Chapitre 6 : Entre idéal et réalité : les défis du maintien de la langue en contexte d'expatriation

Dans le cadre de l'appropriation et du maintien d'une langue minoritaire en contexte plurilingue, les familles jouent un rôle central mais qui comporte son lot de difficultés. Si les chapitres précédents ont permis de mettre en lumière les stratégies mises en place par les familles francophones d'Abu Dhabi pour préserver l'usage du français à la maison, il est aussi important d'examiner les nombreux défis auxquels elles sont confrontées au quotidien. Ces obstacles peuvent en effet fragiliser les efforts entrepris et influencer les trajectoires langagières des enfants.

Ce troisième chapitre s'intéresse ainsi aux limites et aux tensions qui peuvent émerger dans le cadre de cette entreprise de transmission linguistique. Il met en lumière la complexité du maintien du français dans un environnement majoritairement anglophone, en tenant compte de plusieurs paramètres : la place centrale de l'enfant dans ce processus, ses motivations, ses représentations de la langue, mais aussi les contraintes pesant sur les parents, qu'il s'agisse de leur disponibilité, de leur propre motivation sur le long terme ou de la charge mentale que représente la gestion linguistique familiale.

À travers une analyse des témoignages recueillis et des observations issues du terrain, ce chapitre propose également des pistes de réflexion visant à mieux comprendre les mécanismes d'essoufflement, les tensions intra-familiales possibles, mais aussi les pistes susceptibles de soutenir les familles dans leurs efforts. Il s'agira, en fait, de prendre un peu de distance par rapport à une vision idéalisée du bilinguisme pour en saisir les réalités concrètes, les limites, mais aussi les opportunités d'adaptation et de réajustement.

6.1 Le défi du maintien linguistique dans la durée

Si la volonté de maintenir la langue familiale est souvent affirmée dans les premières années d'expatriation, cette motivation tend à s'éroder au fil du temps. Le quotidien, les ajustements liés à la vie à l'étranger, ainsi que les multiples sollicitations extérieures contribuent progressivement à affaiblir la rigueur initialement mise en place au sein du foyer.

Plusieurs témoignages recueillis dans le cadre de cette recherche soulignent ce phénomène : des parents qui, dans un premier temps, avaient instauré des règles claires visant à favoriser l'usage du français à la maison, reconnaissent qu'après quelques années, ces règles sont devenues plus souples, voire ont été partiellement abandonnées. En effet, l'analyse des familles interrogées révèle

73

plusieurs tendances significatives dans la relation entre la durée de résidence aux Émirats et les stratégies de maintien du français. Une première observation concerne la difficulté croissante à maintenir une instruction formelle en français à mesure que les années passent. Les familles installées depuis plus de dix ans (Famille 1 et Famille 3) ont, au départ, tenté d'introduire un enseignement formel via le CNED ou des cours en ligne, mais ont progressivement arrêté, souvent faute de temps ou en raison des tensions engendrées par cette exigence. Cette tendance suggère que l'investissement initial dans l'enseignement du français peut s'éroder avec le temps, sous l'effet des contraintes quotidiennes et de l'adaptation progressive au contexte anglophone dominant.

Dans le cadre de nos entretiens, une corrélation intéressante apparaît entre la durée de résidence et la fréquence du mélange des langues. Les familles installées depuis plus de dix ans rapportent un mélange plus important entre le français et l'anglais au sein du foyer, comme l'illustrent les cas de la Famille 1 et de la Famille 3, où les parents observent une tendance marquée à l'alternance codique et une difficulté à maintenir le français comme langue principale au sein du foyer. Ce phénomène peut s'expliquer par le fait que, sur le long terme, les enfants sont exposés à un environnement majoritairement anglophone, d'abord à l'école, dans les interactions sociales et parfois même au sein de la fratrie, ce qui conduit à un renforcement progressif de l'anglais dans leur répertoire linguistique. À l'inverse, les familles résidant depuis une période plus courte, comme la Famille 2, rapportent un contrôle plus strict du langage à la maison, ce qui limite le mélange des langues.

Cette usure de l'engagement linguistique peut également s'expliquer par la fatigue psychologique qu'implique une vigilance constante, notamment lorsqu'elle s'exerce dans un cadre familial où les enjeux affectifs interagissent avec les enjeux éducatifs. À long terme, maintenir une politique linguistique familiale rigoureuse peut générer des tensions, voire un sentiment de fatigue ou de culpabilité chez les parents, qui n'arrivent plus à faire respecter les règles qu'ils avaient définies.

Dans le même sens, une corrélation intéressante apparaît entre la durée de résidence et la fréquence du mélange des langues. Les familles installées depuis plus de dix ans rapportent un mélange plus important entre le français et l'anglais au sein du foyer, comme l'illustrent les cas de la Famille 1 et de la Famille 3, où les parents observent une tendance marquée à l'alternance des langues et une difficulté à maintenir le français comme langue principale. Ce phénomène peut s'expliquer par le fait que, sur le long terme, les enfants sont exposés à un environnement majoritairement anglophone à l'école, dans les interactions sociales et parfois même au sein de la fratrie, ce qui conduit à un renforcement progressif de l'anglais dans leur répertoire linguistique. À l'inverse, les familles résidant depuis une période plus courte, comme la Famille 2, rapportent un contrôle plus strict du langage à la maison, ce qui limite le mélange des langues.

Ainsi, le défi ne réside pas uniquement dans la mise en place initiale d'un environnement propice à la langue familiale, mais surtout dans la capacité à maintenir cet engagement dans la durée, malgré les obstacles, les fluctuations de motivation, et l'évolution naturelle des dynamiques familiales et sociales.

6.2 Le maintien linguistique à l'épreuve des contraintes du quotidien

Parmi les différents éléments qui ressortent des entretiens menés auprès des familles francophones, le manque de temps apparaît de manière particulièrement récurrente. Il constitue même, pour beaucoup de parents, l'un des principaux freins à la transmission active du français à la maison. Cette contrainte est systématiquement évoquée, qu'elle soit liée à l'organisation familiale, aux obligations scolaires des enfants ou à la charge professionnelle des parents.

74

Ces enfants sont scolarisés dans des établissements anglophones où l'ensemble des apprentissages se fait en anglais. Après leurs journées d'école, ils doivent souvent faire des devoirs dans cette même langue, ce qui réduit considérablement le temps disponible pour pratiquer le français à la maison. À cela s'ajoutent les activités extrascolaires (sport, musique, clubs...), très présentes dans la vie des enfants interrogés, et qui se déroulent elles aussi, presque toujours, en anglais.

Les parents eux-mêmes soulignent qu'à la fin de la journée, ils manquent d'énergie pour instaurer des moments d'échange en français. Lire une histoire, discuter en famille ou simplement jouer avec les enfants dans la langue minoritaire demande non seulement du temps, mais aussi une disponibilité mentale difficile à mobiliser en fin de journée.

Certaines familles, bien qu'ayant mis en place des stratégies au départ, reconnaissent avoir progressivement relâché leurs efforts face aux contraintes du quotidien ou au manque d'adhésion des enfants. Comme en témoigne une mère : « On a arrêté les cours de français parce qu'il n'aimait pas ça, et on n'a pas vraiment repris autre chose depuis. » Ce type de témoignage illustre une dynamique fréquente, où la transmission linguistique, bien qu'intentionnelle, se heurte à la fatigue parentale, au manque de temps ou au rejet de l'enfant.

Les témoignages que nous avons recueillis illustrent bien l'écart entre l'intention éducative (maintenir le français comme langue vivante au sein du foyer) et la réalité quotidienne, marquée par la fatigue et la pression des emplois du temps. Pour certains parents, ces contraintes ne laissent que les week-ends comme espace potentiel pour "retrouver" le français, mais ces moments sont eux aussi souvent accaparés par les sorties et les activités en extérieur. Plusieurs parents expriment un sentiment de frustration, voire d'échec, face à cette difficulté à créer un environnement propice à l'usage régulier du français. Le manque de temps n'est pas simplement une excuse ou un prétexte, mais bien une contrainte structurelle, vécue de manière concrète et un peu pesante. Il ne s'agit pas seulement d'une mauvaise organisation individuelle, mais d'un phénomène lié à un mode de vie plutôt intense, caractéristique de nombreux foyers expatriés dans des contextes comme celui d'Abu Dhabi.

Ce constat rejoint les travaux d'Annick De Houwer, qui insiste sur le fait que la transmission d'une langue minoritaire n'est jamais un processus spontané : elle demande des efforts soutenus, un environnement favorable et surtout, un climat émotionnel positif autour de la langue1. Or, lorsque le français devient un objectif parmi d'autres dans un quotidien déjà surchargé, il peut se transformer en source de stress plutôt qu'en plaisir partagé. La contrainte de temps pèse alors directement sur la qualité de l'exposition à la langue.

6.3 La charge mentale liée à la transmission linguistique

Au-delà de la gestion du temps, plusieurs parents évoquent une forme de charge mentale liée au maintien du français dans un environnement où l'anglais est omniprésent. Cette transmission demande un effort actif et constant : rappeler à l'enfant de parler français, reformuler les phrases, proposer des lectures, trouver des ressources culturelles adaptées... Cela peut rapidement devenir une source de fatigue et de frustration.

Certains témoignages expriment un véritable épuisement face à cette tâche. Ce sentiment s'accompagne souvent d'un sentiment de culpabilité lorsque les efforts ne portent pas les fruits espérés. Ces témoignages font écho aux travaux d'Annick De Houwer, qui rappelle que la réussite de la transmission d'une langue minoritaire dépend de nombreux facteurs contextuels, et pas seulement de la volonté des parents. Dans ses recherches, elle souligne notamment l'importance du climat émotionnel associé à la langue : si parler le français devient synonyme de conflit, de

75

contrainte ou de tension, l'enfant peut développer une attitude négative envers cette langue. Le sentiment de devoir "forcer" l'usage du français, comme l'expriment plusieurs parents, peut ainsi s'avérer contre-productif sur le long terme.

6.4 L'enfant au coeur du processus

Il ressort clairement de notre recherche que, dans un contexte où le français est minoré face à la prédominance de l'anglais, l'enfant joue un rôle central dans la dynamique de transmission linguistique. Son engagement, sa motivation et les représentations qu'il construit autour de la langue française apparaissent comme des éléments déterminants pour la continuité ou l'affaiblissement de son usage au sein du foyer. L'analyse des réponses à notre questionnaire ainsi que les entretiens menés avec plusieurs familles montrent que la motivation intrinsèque de l'enfant constitue un levier ou, au contraire, un frein majeur à la continuité de l'usage du français au sein du foyer. Plusieurs parents interrogés évoquent des situations où leur enfant refuse progressivement de parler français, préférant s'exprimer exclusivement en anglais. À l'inverse, d'autres relatent une forte implication de leur enfant, qui manifeste de la fierté à parler français, y voyant un atout ou un marqueur identitaire.

Ces témoignages révèlent en effet le rôle fondamental des représentations que les enfants se construisent autour de la langue française. La langue peut être perçue comme difficile, contraignante ou inutile dans l'environnement social dans lequel ils évoluent, mais elle peut aussi être valorisée comme belle, prestigieuse ou représentative de l'identité familiale. Les résultats du questionnaire font apparaître une corrélation notable : les familles dont les enfants expriment une image positive du français (perçu comme langue de la culture, de la famille, ou comme atout pour l'avenir) rapportent une pratique plus fréquente et plus spontanée de cette langue au quotidien. Cette tendance est confirmée par plusieurs entretiens, dans lesquels des parents soulignent que l'investissement affectif de l'enfant est souvent lié à l'image qu'il se fait du français.

Or, ces représentations ne se forment pas de manière isolée : elles sont profondément influencées par le discours parental. L'analyse de nos entretiens met en lumière l'impact direct des discours familiaux sur la construction du rapport de l'enfant à la langue. Les parents qui valorisent explicitement le français, en insistant sur sa richesse, sa beauté ou son lien avec les origines familiales, contribuent à renforcer une perception positive de la langue. À l'inverse, lorsque la langue est présentée comme une obligation scolaire, comme un effort supplémentaire à fournir, cela tend à fragiliser la motivation de l'enfant. Il apparaît ainsi que le discours parental agit comme un cadre dans lequel l'enfant situe la langue française. En somme, les données recueillies dans cette recherche montrent que la motivation de l'enfant à maintenir et à utiliser le français est étroitement liée à la manière dont la langue est investie et valorisée dans son environnement familial. L'enfant n'est pas simplement un récepteur passif : il est acteur de son propre parcours, mais ce parcours est façonné par les représentations qui lui sont transmises, et celles-ci passent avant tout par les discours et les pratiques des adultes qui l'entourent.

Bien au-delà de la transmission formelle des règles grammaticales, de l'orthographe ou de la conjugaison, il s'agit avant tout de nourrir chez l'enfant un attachement profond à sa langue maternelle. Cela peut passer par l'éveil à la richesse des mots, le plaisir de la lecture, et une mise en valeur explicite de la beauté et de la singularité de cette langue dès le plus jeune âge. En mettant en place un discours valorisant et en intégrant la langue dans des moments de partage et d'émotion, les parents contribuent à faire de cette transmission non pas une contrainte, mais un héritage vivant et apprécié.

76

6.5 Quel avenir pour le français pour ces enfants expatriés aux E.A.U?

Dans un contexte marqué par une forte présence de l'anglais dans les sphères scolaires, médiatiques et sociales, il est légitime de s'interroger sur la manière dont les familles francophones perçoivent l'avenir du français dans leur propre foyer. Afin de mieux comprendre le degré de confiance ou d'inquiétude des familles face à cette situation, il leur a été demandé comment elles envisageaient l'évolution du français au sein de leur famille. Le graphique ci-dessous présente la répartition des réponses à cette question, et offre un aperçu des représentations que les familles ont de la future linguistique de leurs enfants.

10.3%

Figure 13 : perception de l'avenir du français au sein du foyer familial

Parmi les 29 familles interrogées, la question portant sur la manière dont elles envisagent l'avenir de la langue française dans leur foyer révèle une diversité d'attitudes oscillant entre confiance et inquiétude, sans toutefois aller jusqu'à un pessimisme radical.

Le graphique circulaire ci-dessous montre que 34,5 % des répondants estiment que le français sera préservé, tout en reconnaissant que l'anglais prendra de plus en plus d'importance dans la vie familiale. Il s'agit de la réponse la plus fréquemment choisie, ce qui témoigne d'une vision nuancée : ces familles semblent conscientes de la pression croissante, mais restent convaincues que le français continuera d'avoir une place significative dans les interactions quotidiennes.

Un autre 31 % des participants se disent très confiants quant à la capacité du français à demeurer la langue principale du foyer. Ce niveau élevé de confiance suggère surement que ces familles mettent en oeuvre des stratégies explicites de maintien linguistique. On peut également supposer que ce groupe est particulièrement attaché à la transmission intergénérationnelle du français comme élément identitaire.

En revanche, 24,1 % des familles estiment que, bien que le français soit encore utilisé, l'anglais s'imposera de plus en plus dans la dynamique familiale. Ce résultat est proche de la première réponse (34,5 %), mais semble refléter une inquiétude plus marquée, voire une résignation face à l'influence grandissante de l'anglais.

77

Une minorité de familles (environ 10.3 %,) expriment une crainte explicite de voir l'anglais devenir dominant au détriment du français. Ce groupe redoute une érosion linguistique progressive et perçoit la cohabitation des deux langues comme un rapport de force qui serait défavorable au français.

En somme, les réponses recueillies révèlent une certaine diversité de perceptions parmi les familles interrogées : si une majorité reste confiante quant à la place du français dans le foyer, une part non négligeable exprime des doutes, voire des craintes face à l'influence croissante de l'anglais. Ce constat met en lumière la tension entre volonté de préservation linguistique et réalités

sociolinguistiques du contexte local.
Plus encore, cette incertitude quant à la trajectoire future des enfants, qu'ils restent aux Émirats, repartent en France ou s'installent ailleurs, soulève une question essentielle : le français pourra-t-il conserver sa valeur identitaire et symbolique au fil des générations, dans un environnement où l'anglais façonne la majorité des expériences sociales, éducatives et professionnelles ? La pérennité de la transmission ne repose alors pas uniquement sur l'usage quotidien de la langue, mais aussi sur la manière dont elle est perçue, investie comme héritage linguistique et culturel. Ce double constat souligne l'importance des stratégies de résistance mises en place pour préserver une langue minoritaire dans un contexte fortement anglophone, comme c'est le cas dans les écoles internationales aux Émirats arabes unis.

L'affaiblissement progressif du français dans le quotidien des enfants ne constitue pas uniquement une perte symbolique ou affective. Il engage également des dimensions cognitives plus profondes, notamment à travers la fonction heuristique du langage. Cette fonction, essentielle dans le développement intellectuel de l'enfant, désigne la capacité du langage à servir d'outil de découverte, d'exploration et de construction du savoir. Lorsqu'un enfant utilise le français pour poser des questions, réfléchir à voix haute, formuler des hypothèses, il mobilise cette fonction dans un cadre linguistique spécifique, et structure son rapport au monde.

Or, dans un environnement largement dominé par l'anglais, les occasions d'exercer cette fonction dans la langue familiale peuvent considérablement se réduire. Le français tend alors à se cantonner à une fonction relationnelle, instrumentale (parler à un parent, dire bonjour à un grand-parent), au détriment de son potentiel cognitif. Cette interrogation m'a semblé d'autant plus pertinente qu'elle fait écho à ma propre expérience de mère francophone vivant dans un contexte anglophone. J'ai en effet observé chez mes enfants une certaine difficulté à formuler un raisonnement ou à exprimer un point de vue en français, alors que l'anglais semblait leur venir plus spontanément. Ce constat m'a amenée à m'interroger sur les effets d'un usage limité de la langue familiale sur le développement de la pensée dans cette langue.

Cela peut conduire à un développement déséquilibré du bilinguisme, dans lequel l'une des langues est investie pour penser et apprendre, tandis que l'autre devient une langue passive ou secondaire.

Ainsi, maintenir un usage actif et intellectuellement stimulant du français à la maison ne relève pas d'une simple volonté de transmission culturelle, mais d'un véritable enjeu pour la formation cognitive de l'enfant. Il s'agit de lui permettre de penser en français, de raisonner dans cette langue, et non simplement de la comprendre ou de la parler dans des contextes restreints. Cette perspective souligne l'importance de proposer aux enfants, dès le plus jeune âge, des interactions linguistiques riches et variées, qui intègrent aussi bien les émotions que la réflexion.

78

4. Conclusion générale

L'analyse des données issues des questionnaires et des entretiens menés auprès de familles francophones installées aux Émirats arabes unis permet de dégager plusieurs constats quant aux dynamiques de transmission du français dans ce contexte de contacts de langue.

Tout d'abord, cette étude révèle une grande hétérogénéité dans les pratiques linguistiques et les stratégies familiales. Certaines familles mettent en place des politiques explicites de maintien du français, allant jusqu'à imposer des règles strictes à la maison, tandis que d'autres adoptent une posture plus souple, voire parfois passive, vis-à-vis du bilinguisme. Ces choix sont souvent influencés par des facteurs contextuels : durée de résidence, perspectives de scolarisation, niveau d'exposition à l'anglais, mais aussi par des éléments plus subjectifs tels que les représentations parentales de la langue ou encore le projet éducatif envisagé pour l'enfant.

L'usage du français apparaît généralement bien implanté dans les interactions avec les parents, et notamment avec la mère, qui joue un rôle central dans sa transmission. Toutefois, l'anglais tend à s'imposer progressivement dans les échanges entre enfants (fratrie), dans les activités extrascolaires et les loisirs, renforçant ainsi une dynamique de glissement linguistique progressif. Le phénomène de code-mixing, particulièrement observé entre frères et soeurs, illustre cette tendance à une cohabitation linguistique marquée par la flexibilité, mais aussi peut être par un risque d'érosion du français lorsque celui-ci est de moins en moins investi au quotidien.

Par ailleurs, les résultats montrent que la perception du français chez les enfants, telle que rapportée par leurs parents, est souvent teintée de difficultés : langue perçue comme plus complexe, moins utile dans leur environnement scolaire, voire réservée à la sphère familiale. Cette perception peut limiter l'appropriation active du français et conduire à un usage restreint, en particulier lorsqu'aucune stratégie structurée n'est mise en place pour en soutenir l'apprentissage formel ou informel.

Mais au-delà de la fréquence d'usage ou des stratégies éducatives, cette enquête soulève des questions plus profondes sur les enjeux identitaires et cognitifs liés à la transmission de la langue. Le recul du français dans certains foyers n'implique pas seulement une perte symbolique ; il peut affecter la capacité de l'enfant à structurer sa pensée dans sa langue familiale, notamment à travers la fonction heuristique du langage. Dans un environnement anglophone, si le français ne reste qu'une langue d'affection, il risque de perdre sa fonction de langue de la pensée, de la curiosité, de l'élaboration intellectuelle, ce qui pose la question d'un bilinguisme déséquilibré.

Enfin, les incertitudes liées aux trajectoires futures des enfants (retour en France, poursuite d'études à l'étranger, installation durable dans un pays anglophone) rendent la question du maintien du français d'autant plus complexe.

Cette étude, centrée sur un échantillon limité de familles expatriées, ne prétend pas à une généralisation. Elle met néanmoins en lumière les tensions et les ajustements constants auxquels les familles francophones sont confrontées dans ce contexte où l'anglais domine. Elle met en lumière le processus de transmission linguistique en contexte migratoire, qui apparait comme un processus évolutif, inscrit dans les choix de vie, les valeurs culturelles et les trajectoires individuelles.

Dans un monde où la mobilité devient courante, il serait intéressant de suivre les évolutions de ces parcours familiaux sur plusieurs générations. Comprendre comment le français peut résister ou se transformer dans ces foyers plurilingues nous amène à interroger non seulement la place des langues, mais aussi les formes futures de l'identité francophone hors de France.

79

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Annexe 1 : questionnaire familles

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Mémoire de Master 2 Sciences du Langage
· Julie HOREL

Dynamiques familiales et stratégies de résistance : Le maintien du français chez les
élèves francophones scolarisés en écoles internationales aux Émirats Arabes Unis

Questionnaire Préservation du français en milieu expatrié : Stratégies familiales et défis

Section 1: Informations générales

1. Depuis combien de temps résidez-vous aux Émirats Arabes Unis ?

o Moins d'un an

o 1-3 ans

o 4-6 ans

o Plus de 6 ans

2. a) Combien d'enfants avez-vous ?

b) Quel est l'âge de votre/vos enfant(s) ?

3. Depuis combien de temps est-il/sont-ils scolarisés dans une école internationale

aux Émirats Arabes Unis ?

4. Quelles sont, selon vous, les principales raisons qui vous ont motivé à vous
expatrier aux Émirats arabes unis ?

(Veuillez choisir les options qui s'appliquent)

o Opportunités professionnelles ou de carrière.

o Meilleure qualité de vie ou conditions de vie plus attractives.

o Environnement scolaire et éducatif pour les enfants.

o Fuir le climat économique, social ou politique en France.

o Échapper à une situation de discrimination ou de marginalisation.

o Découvrir de nouvelles cultures et modes de vie.

o Rapprochement familial (rejoindre des proches déjà expatriés).

o Expérience temporaire (affectation professionnelle à durée déterminée).

o Autre (veuillez préciser) :

5. Quelles sont les langues parlées à la maison ?

? Avec la mère: français / anglais/ français et anglais/autre langue............../autre

combinaison :

? Avec le père : : français / anglais/ français et anglais/autre langue............../autre
combinaison :

? Avec les frères et soeurs : : français / anglais/ français et anglais/autre langue............../autre
combinaison :

? Autre personne vivant avec vous (aide-ménagère, autre membre de la famille..),

précisez : français / anglais/ français et anglais/autre langue / Autre
combinaison :

Section 2: Le français dans la famille

6. Dans quelle mesure le français est-il utilisé comme langue principale de communication à la maison ?

o Toujours

o Très souvent

o Parfois

o Rarement

7. Quelles activités extra-scolaires l'enfant fait il chaque semaine, a quelle fréquence et dans quelle langue ?

En anglais :

Activité sportive :

Autre (précisez)

Lecture (livres, revues, BD, journaux)

Regarder la télévision ou des films :

Presque jamais ou jamais

Au moins 1 fois/semaine

Tous les jours

83

Section 3: Transmission de la langue et identité linguistique

En français :

Lecture (livres, revues, BD, journaux)

Regarder la télévision ou des films :

Activité sportive :

Autre (précisez)

84

8. Selon vous, comment votre/vos enfants perçoit(vent) le français par rapport à l'anglais? (Choisissez les options qui s'appliquent)

o Mon/mes enfant(s) trouve(nt) le français plus difficile à utiliser que l'anglais.

o Mon/mes enfant(s) trouve(nt) le français plus facile à utiliser que l'anglais.

o Mon/mes enfant(s) considère(nt) le français aussi important que l'anglais pour leur réussite scolaire.

o Mon/mes enfant(s) considère(nt) le français moins important que l'anglais pour leur réussite scolaire.

o Mon/mes enfant(s) perçoive(nt) le français comme une langue principalement utilisée en famille

o Mon/mes enfant(s) utilise(nt) le français principalement pour communiquer avec des amis ou des membres de la communauté francophone.

o Mon/mes enfant(s) perçoive(nt) le français comme moins utile que l'anglais dans leur vie quotidienne aux Émirats

9. Comment décririez-vous l'importance du français pour l'avenir de votre enfant ? (Cochez les options qui s'appliquent)

o Très important pour son identité et sa culture

o Important pour des opportunités académiques et professionnelles

o Assez important, mais pas essentiel

o Pas très important, l'anglais est suffisant

10. Quelle est la principale raison qui vous pousse à transmettre et maintenir le français chez votre enfant ? (Choisissez une seule option)

o Préserver un héritage familial et culturel

o Faciliter l'accès à des opportunités éducatives et professionnelles

o Diversifier les compétences linguistiques et offrir une plus grande ouverture d'esprit

o Préparation à un éventuel retour dans un pays francophone

o Autres (précisez) :

85

11. Pensez-vous que l'apprentissage ou l'utilisation de l'anglais par votre enfant constitue un frein au maintien ou à l'apprentissage du français?

o Oui, cela représente un frein important

o Oui, mais seulement dans certaines situations

o Non, cela ne représente pas un frein

o Non, au contraire, cela aide au maintien/apprentissage du français

o Je ne sais pas / pas d'opinion

12. Selon vous, quelles sont les plus grandes difficultés à maintenir une atmosphère francophone à la maison dans un environnement anglophone?

(Cochez toutes les options qui s'appliquent)

o Pression scolaire pour l'apprentissage de l'anglais

o Préférences de l'enfant pour l'anglais en raison de ses amis et de l'école

o Manque de ressources en français à la maison

o Manque de motivation de l'enfant

o Difficulté à trouver du temps pour pratiquer le français

o Autre (précisez) :

Section 4: Stratégies de résistance / maintien du français

13. Est-ce que vous encouragez activement l'apprentissage et l'utilisation du français

par votre enfant ? Si oui, quelles méthodes spécifiques utilisez-vous pour soutenir l'apprentissage du français de votre enfant ?

(Cochez toutes les options qui s'appliquent)

o Inscription à des cours de français en dehors de l'école (alliance française, tuteurs).

o Enseignement formel dispensé par un parent à la maison (grammaire, orthographe...)

o Utilisation de ressources éducatives (livres, applications, jeux en français).

o Organisation d'activités en français (jeux, films, lectures en famille).

o Encouragement de l'enfant à interagir avec d'autres francophones (amis, famille, etc.).

o Visionnage de programmes télévisés ou films en français.

o Encouragement à lire des livres ou magazines en français.

o Utilisation de plateformes en ligne éducatives en français.

o Autres :

14. Votre famille a-t-elle mis en place des règles spécifiques pour limiter l'usage de l'anglais à la maison afin de favoriser le français ?

o Oui, des règles strictes sont en place

o Oui, mais elles sont flexibles

o Non, il n'y a pas de règles spécifiques

o Non, mais nous envisageons de le faire

86

15. Observez-vous que votre enfant mélange parfois le français et l'anglais dans ses

conversations quotidiennes (par exemple, en insérant des mots ou expressions anglaises dans des phrases en français) ?

o Très souvent

o Souvent

o Parfois

o Rarement

o Jamais

16. Comment votre famille réagit-elle lorsqu'un membre utilise l'anglais au lieu du français dans des situations où le français est attendu ? (Cochez toutes les options qui s'appliquent)

o Nous rappelons gentiment à la personne d'utiliser le français

o Nous ignorons l'utilisation de l'anglais et continuons en français

o Nous avons des discussions régulières sur l'importance d'utiliser le français

o Cela ne pose pas de problème, nous utilisons parfois l'anglais

17. Comment percevez-vous l'influence de l'anglais sur la manière dont votre enfant parle français ?

o Cela ne m'inquiète pas, c'est normal dans un contexte bilingue

o Je m'en inquiète un peu, mais cela ne semble pas affecter sa maîtrise du français

o Cela m'inquiète, car je pense que cela nuit à la qualité de son français

o Autre (veuillez préciser) :

18. Pensez-vous que l'encouragement à l'utilisation exclusive du français dans certaines situations à la maison est : (Cochez une seule option)

o Essentiel pour maintenir le niveau de français de notre enfant

o Important, mais pas essentiel

o Optionnel, cela dépend des situations

o Contre-productif, cela crée des tensions

o Je ne sais pas / pas d'opinion

19. Comment envisagez-vous l'avenir de la langue française au sein de votre famille ?

o Je suis très confiant(e) que le français restera la langue principale dans notre foyer

o Je pense que le français sera préservé, mais l'anglais aura de plus en plus d'importance

o Je crains que l'anglais ne devienne dominant et que le français perde en importance

o Je pense que l'anglais prendra complètement le dessus sur le français

87

Annexe 2 : Guide d'entretien semi-directif

? Parcours familial et contexte général

· Depuis combien de temps vivez-vous aux Émirats arabes unis ? Qu'est-ce qui a motivé votre départ ?

· Pouvez-vous me décrire brièvement votre environnement familial (nombre d'enfants, âges, langue(s) parlée(s) au sein du foyer) ?

· Comment décririez-vous la ou les langues de votre quotidien familial ? Y a-t-il une ou plusieurs langues dominantes à la maison ?

? Perception et rôle du français dans la famille

· Quelle place occupe le français dans votre famille aujourd'hui ?

· Pourquoi est-il important pour vous que votre/vos enfant(s) continue(nt) à parler français

?

· Avez-vous observé une évolution dans l'attitude de votre/vos enfant(s) envers le français depuis votre arrivée ?

· Comment vos enfants perçoivent-ils le français par rapport à l'anglais (facilité, utilité, attachement...) ?

· Pour vous, le français est-il davantage une langue d'identité, une langue scolaire, une langue culturelle... ?

? Stratégies familiales mises en oeuvre

· Avez-vous mis en place des règles ou habitudes spécifiques à la maison pour encourager l'usage du français ?

· Quelles activités ou ressources utilisez-vous pour maintenir une exposition au français (livres, médias, interactions sociales, etc.) ?

· Vos enfants suivent-ils des cours de français en dehors de l'école ? Pourquoi ou pourquoi pas ?

· Avez-vous parfois le sentiment de devoir « résister » à la domination de l'anglais ? Si oui, comment cela se traduit-il ?

· Y a-t-il des tensions ou difficultés liées au maintien du français (résistance des enfants, manque de temps, ressources...) ?

? Représentations du bilinguisme et perspectives d'avenir

· Selon vous, le bilinguisme est-il un atout ou un défi dans votre situation familiale ?

· Pensez-vous que l'usage de l'anglais compromet l'apprentissage ou le maintien du français chez votre/vos enfant(s) ?

· Comment réagissez-vous lorsque vos enfants utilisent l'anglais dans un contexte francophone (code-switching, refus de parler français, etc.) ?

88

? Comment imaginez-vous l'évolution de la place du français dans votre famille dans les années à venir ?

? Avez-vous des inquiétudes ou au contraire des espoirs particuliers concernant la transmission du français à vos enfants ?

? Y a-t-il un aspect que vous souhaiteriez ajouter ou approfondir concernant la langue, l'école ou la vie familiale en expatriation ?

? Souhaitez-vous me faire part d'une expérience ou d'un exemple marquant sur ce sujet ?

Annexe 3 : Grille de codage thématique simplifiée des entretiens

Ce tableau présente une synthèse croisée de l'analyse des entretiens menés avec trois familles françaises expatriées aux Émirats arabes unis. Il permet de visualiser les stratégies linguistiques mises en place, les obstacles rencontrés, les perceptions du français et le degré d'engagement parental dans le maintien de la langue.

Famille

Stratégies linguistiques [C1, ]

Mélanges / gestion du multilinguisme [C3]

Obstacles rencontrés [D1, D2]

Perceptions du français [B1]

Engagement parental [E2]

Famille 1

Cours CNED (début), aucune activité maintenue

Mélange fréquent à la maison

Difficultés à faire lire, manque de temps, tensions autour du français

Essentiel, mais difficile à maintenir

Moyen : motivation initiale, relâchement progressif

Famille 3

Aucune stratégie formelle

Usage quotidien mixte français- anglais

Manque de temps, français en recul

Secondaire, anglais prioritaire

Faible : peu
de structure
ou d'effort

Famille 5

Cours en ligne abandonnés, pas de suivi

Mélange constant entre enfants, moins avec parents

Refus d'activités en français, désintérêt progressif

Important, mais difficile face à la pression de l'anglais

Moyen-faible : engagement initial, puis abandon

Famille 4

Cours du CNED, exposition via films et abonnements à des revues

Mélange présent mais enfant corrigé systématiquement

--

Très important, volonté forte de maintien

Élevé : corrections systématiques et exposition renforcée

Famille 2

Pas d'enseignement formel, mais enseignement maternel structuré

Peu de mélange grâce à des règles strictes, mais effort constant

--

Très important, nécessite un cadre rigide

Élevé : stratégies rigoureuses appliquées à la maison

L'appropriation du français en contexte d'expatriation : le cas des enfants
français scolarisés dans des écoles anglophones aux Émirats arabes unis

Résumé

Dans un monde où la mobilité internationale est en constante progression, les familles expatriées sont souvent confrontées à des défis linguistiques importants.

Cette recherche s'intéresse aux stratégies mises en place par des familles françaises expatriées aux Émirats arabes unis pour maintenir l'usage du français chez leurs enfants scolarisés dans des écoles internationales anglophones. À partir d'un cadre théorique mobilisant les notions de bilinguisme, de transmission familiale, d'identité linguistique et de résistance face à la langue dominante, ce mémoire analyse les pratiques concrètes observées au sein des foyers. Cette recherche met en lumière les tensions, les arbitrages et les choix éducatifs auxquels sont confrontées les familles, tout en soulignant l'importance du rôle parental dans la construction d'un bilinguisme équilibré en contexte d'expatriation.

The appropriation of French in an expatriate context: the case of French children enrolled in English-speaking schools in the United Arab Emirates."

Summary

Mots clés :

 

Bilinguisme, contacts de langues, transmission linguistique, expatriation, familles francophones, maintien du français, stratégies familiales

In a world where international mobility is steadily increasing, expatriate families often face significant linguistic challenges.

This research explores the strategies implemented by French families living in the United Arab Emirates to maintain the use of French among their children enrolled in English-speaking international schools. Drawing on a theoretical framework that includes concepts of bilingualism, family language transmission, linguistic identity, and resistance to language dominance, this study analyzes concrete practices observed within these households. The findings shed light on the tensions, trade-offs, and educational choices faced by families, while emphasizing the central role of parents in building balanced bilingualism in an expatriate context.

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Key words:

 

bilingualism, language contact, language transmission, expatriation, French-speaking families, French language maintenance, family strategies






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