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MEMOIRE
Pour l'obtention du
Master 2 mention Sciences du Langage, parcours Langues,
Discours,
Sociétés
Préparé au sein du Département des
Sciences Du langage et de la Communication UFR Lettres et Sciences Humaines,
Université de Rouen Normandie
L'appropriation du français en contexte
d'expatriation : le cas des enfants français scolarisés dans
des écoles anglophones aux Émirats arabes unis
Présenté et soutenu par Julie
HOREL
Mémoire soutenu publiquement le 19/06 devant
le jury composé de
|
Nom, prénom
Monsieur Mehmet-Ali AKINCI
Madame Véronique MIGUEL ADDISU
|
Qualité
Professeur/Université de Rouen Normandie
Professeur/Université de Rouen Normandie
|
Président jury ou membre
jury
|
Mémoire dirigé par Prénom,
Nom
Laboratoire Dynamique du Langage in Situ
DYLIS UR 7474

2
DECLARATION
Ce travail est le fruit d'un travail personnel et constitue un
document original.
Je sais que prétendre être l'auteur d'un travail
écrit par une autre personne est une pratique sévèrement
sanctionnée par la loi.
3. Personne d'autre que moi n'a le droit de faire valoir ce
travail, en totalité ou en partie, comme le sien.
4. Les propos repris mot à mot à d'autres auteurs
figurent en citations et les auteurs sont mentionnés.
5. Les écrits sur lesquels je m'appuie dans ce
mémoire sont systématiquement référencés
selon un système de renvoi bibliographique clair et précis.
|
PRENOM : Julie
SIGNATURE :
|
3
Résumé :
Mots clés : bilinguisme, contacts de langues,
transmission linguistique, expatriation, familles francophones, maintien du
français, stratégies familiales
Dans un monde où la mobilité
internationale est en constante progression, les familles expatriées
sont souvent confrontées à des défis linguistiques
importants. Cette recherche s'intéresse aux stratégies mises en
place par des familles françaises expatriées aux Émirats
arabes unis pour maintenir l'usage du français chez leurs enfants
scolarisés dans des écoles internationales anglophones. À
partir d'un cadre théorique mobilisant les notions de bilinguisme, de
transmission familiale, d'identité linguistique et de résistance
face à la langue dominante, ce mémoire analyse les pratiques
concrètes observées au sein des foyers. Cette recherche met en
lumière les tensions, les arbitrages et les choix éducatifs
auxquels sont confrontées les familles, tout en soulignant l'importance
du rôle parental dans la construction d'un bilinguisme
équilibré en contexte d'expatriation.
Abstract:
Keywords: bilingualism, language contact, language
transmission, expatriation, French-speaking families, French language
maintenance, family strategies
In a world where international mobility is steadily
increasing, expatriate families often face
significant linguistic challenges. This research
explores the strategies implemented by French families living in the United
Arab Emirates to maintain the use of French among their children enrolled in
English- speaking international schools. Drawing on a theoretical framework
that includes concepts of bilingualism, family language transmission,
linguistic identity, and resistance to language dominance, this study analyzes
concrete practices observed within these households. The findings shed light on
the tensions, trade-offs, and educational choices faced by families, while
emphasizing the central role of parents in building balanced bilingualism in an
expatriate context.
4
Introduction : Contexte général et
situation linguistique aux Émirats Arabes
Unis..........................................................7
a. La communauté française aux
E.A.U..........................................................9
b. Contexte linguistique
unique..........................................................10
c. La langue comme ancrage
culturel..........................................................11
d. Problématique et questions de
recherche..........................................................11
e.
Méthode..........................................................12
f. Plan du
mémoire..........................................................12
Partie 1 : cadre théorique : bilinguisme,
mobilité et transmission linguistique
Chapitre 1 : Langues, migration et mobilité
géographique : le cas des EAU
1.1 Expatriation vs immigration :
implications..........................................................14 1.2
Contacts de langues : concepts
clés..........................................................15 1.3 La
langue française aux
émirats..........................................................16 1.4
Mobilité et contacts de langues : concept de l'attrition
linguistique..........................................................17 1.5
Langue et construction
identitaire..........................................................20
Synthèse du
chapitre..........................................................20
Chapitre 2 : Du bilinguisme en
général au bilinguisme des familles en situation de contact de
langues
2.1 Comprendre le bilinguisme : typologies et
définitions..........................................................21
2.2. Les théories d'acquisition pertinentes pour notre
sujet..........................................................25 2.3. Le
bilinguisme : un phénomène dynamique et
évolutif..........................................................27
2.4. Bilinguisme et bien-être familial : les
défis..........................................................27
Synthèse du
chapitre..........................................................29
Chapitre 3 : Politique linguistique familiale : enjeux
et stratégies
3.1. Transmission, maintien et perte de langue : le rôle de
la famille...........................................................30 3.2. La
politique linguistique familiale : concept et rôle
central...........................................................31 3.3. La
famille : moteur de la dynamique de transmission
linguistique...........................................................32 3.4.
Les familles en mobilité : quelle politique linguistique
adopter?..........................................................37 3.5. Les
familles et leur rôle clé dans l'exposition à la langue :
des enjeux cruciaux pour
l'apprentissage..........................................................38
3.6. La lecture : un levier pour renforcer
l'exposition..........................................................41
Synthèse du chapitre 42 Conclusion du cadre
théorique..........................................................42
Partie 2 : Méthodologie de la recherche
1.
Introduction..........................................................44
2. Approche méthodologique et population
cible..........................................................44
3. Collecte des
données..........................................................44 3.1.
Questionnaire destiné aux
familles..........................................................44 3.2
Entretiens
approfondis..........................................................45
4. Traitement et analyse des
données..........................................................45 4.1
Analyse des
questionnaires..........................................................45 4.2.
Analyse des
entretiens..........................................................46
Conclusion..........................................................46
5
Partie 3 : Présentation de l'analyse des
résultats
Chapitre 4 : Construire un foyer
francophone à l'étranger : profils et pratiques
langagières des familles
1. Portrait des familles
..................................................................................47
1.1. Profil des familles ayant répondu au questionnaire
..................................................................................48
1.1.2. Profil des familles ayant participé aux entretiens semi-directifs
..................................................................................49
1.1.3. Motivations du choix d'expatriation
..................................................................................49
1.2. Dynamiques familiales et bilinguisme familial
..................................................................................51
1.2.1. L'usage du français au sein du foyer
..................................................................................51
1.2.2. Mélange des langues dans le cadre familial
..................................................................................52
1.2.3. Répartition des langues à la maison
..................................................................................54
1.2.4. La fratrie : un facteur clé
..................................................................................56
1.3. Les représentations familiales sur la langue familiale
..................................................................................59
1.3.1. Les représentations parentales
..................................................................................59
1.3.2. Comment les enfants perçoivent leur langue première?
..................................................................................61
synthèse du chapitre
..................................................................................64
Chapitre 5 : Les stratégies familiales de
maintien et de transmission du français
2.1 Analyse des stratégies d'encouragement à
l'apprentissage du français
..................................................................................65
2.2 Quelle exposition au français ?
..................................................................................66
2.3 Gestion des langues au sein du foyer et stratégies de
résistance face à l'anglais
..................................................................................68
2.4 Analyse des entretiens semi-directifs
..................................................................................71
Synthese du chapitre
..................................................................................73
Chapitre 6 : Entre idéal et réalité
: les défis du maintien de la langue en contexte d'expatriation
3.1 Le défi du maintien linguistique dans la durée
..................................................................................73
3.2. Le maintien linguistique à l'épreuve des contraintes du
quotidien
..................................................................................74
3.3. La charge mentale liée à la transmission linguistique
..................................................................................75
3.4. L'enfant au coeur du processus
..................................................................................76
3.5. Quel avenir pour le français chez ces enfants expatries aux E.A.U?
..................................................................................77
Conclusion générale
..................................................................................79
Bibliographie
..................................................................................80
Annexe
1.............................................................................................................................................83
Annexe
2.............................................................................................................................................88
Annexe
3.............................................................................................................................................89
6
Introduction :
Mon intérêt pour ce sujet a d'abord
été éveillé par l'observation de la situation de la
langue arabe aux Émirats Arabes Unis (E.A.U), confrontée à
un déclin progressif face à la domination de l'anglais, en
particulier dans les milieux éducatifs et professionnels et les efforts
déployés par le gouvernement émirien pour le maintien de
la langue arabe. Cette situation m'a amenée à m'interroger sur le
maintien d'autres langues dans un contexte similaire. En effet, le maintien de
la langue première est une question fréquemment abordée
parmi les expatriés, que ce soit pour l'espagnol, le russe, ou d'autres
langues. Ainsi, cela m'a conduite à me demander comment le
français, dans cet environnement multilingue, parvient à se
maintenir parmi les enfants scolarisés dans les écoles
internationales. Cette question de la transmission linguistique est au coeur de
ma réflexion et de cette recherche.
De plus, en tant que francophone vivant aux E.A.U et
mère d'enfants scolarisés dans un système international
anglophone, j'ai rapidement été confrontée à une
question essentielle : comment préserver et transmettre la langue
française dans un environnement où l'anglais est
omniprésent, aussi bien à l'école que dans la vie
quotidienne ?
Au fil du temps et des rencontres, cette question est devenue
une véritable préoccupation. J'ai échangé avec de
nombreuses familles francophones dont les enfants, bien que issus de foyers
francophones, s'expriment majoritairement, voire exclusivement, en anglais. Ce
constat a renforcé mon intérêt pour les dynamiques de
transmission linguistique et les défis auxquels ces familles sont
confrontées.
Pour beaucoup de parents, maintenir le français dans un
environnement largement dominé par l'anglais représente un effort
constant, parfois vécu comme une lutte. Entre la nécessité
de rappeler sans cesse aux enfants de parler en français, l'organisation
d'activités pour renforcer leur exposition à la langue et la peur
qu'ils finissent par s'éloigner de leur héritage linguistique,
cette transmission devient une responsabilité qui s'ajoute à la
charge mentale quotidienne. Cette pression, bien que portée par l'amour
de la langue et le désir de la transmettre, peut parfois engendrer du
stress et une forme de lassitude.
À travers ce mémoire, mon objectif est
d'explorer les stratégies mises en place par ces familles pour maintenir
le français au sein du foyer, d'analyser leurs motivations, leurs
difficultés et leurs réussites. Je souhaite apporter une
réflexion sur le maintien du français en contexte d'expatriation
et, plus largement, sur la cohabitation des langues dans un monde de plus en
plus globalisé.
7
Contexte général et situation linguistique
aux Émirats arabes unis
Le paysage linguistique des Émirats arabes unis (E.A.U)
est, il me semble, unique au monde. La population est composée de plus
de 80% d'expatriés venus du monde entier. La population locale, les
arabes émiratis, représente moins de 12 % des résidents,
les autres étant des expatriés originaires des quatre continents.
Les plus grandes communautés expatriées proviennent du
sous-continent indien (Inde, Pakistan, Bangladesh) et des Philippines, suivies
par des populations provenant d'autres pays arabes (Égypte, Jordanie,
Liban, etc.), d'Europe et du continent américain. Situés au
carrefour de cultures, d'Histoire et de développement économique
rapide, les Émirats offrent un paysage sociolinguistique particulier
où différentes langues et dialectes coexistent au sein d'une
même société
Il est difficile de donner un chiffre exact concernant le
nombre de langues parlées aux Émirats arabes unis tant il y en a,
mais il est estimé qu'environ 80 à 100 langues sont
utilisées quotidiennement, reflétant la diversité de la
population expatriée.
L'arabe demeure la langue officielle mais l'anglais s'est
imposé au fil du temps comme langue véhiculaire, une lingua
franca, utilisée dans les affaires, l'éducation et la vie
quotidienne.
La diversité culturelle se retrouve naturellement dans
les écoles privées `'internationales», qui sont pour la
plupart composées d'élèves d'une centaine de
nationalités différentes et qui suivent soit le programme
britannique ou américain.
Dans ce contexte cosmopolite, où plus de 200
nationalités se côtoient, la diversité linguistique est
omniprésente et fait partie intégrante de la vie quotidienne.

8
a. La communauté française aux
Émirats
Le nombre de Français résidant aux
Émirats Arabes Unis a considérablement augmenté depuis les
années 2000. À l'époque, environ 2 000 Français
étaient enregistrés dans les registres consulaires aux
Émirats. Depuis, cette population a connu une croissance exponentielle.
En 2013, le nombre d'expatriés français atteignait environ 15
000. Par la suite, cette augmentation s'est poursuivie, atteignant 45 000
Français en 2023, principalement répartis entre Dubaï et Abu
Dhabi. Dubaï accueille la majorité de cette communauté.
Cette croissance est largement due à l'expansion économique des
Émirats et aux opportunités offertes dans tous les secteurs
d'activités.
On constate que les français choisissent de s'expatrier
aux E.A.U pour plusieurs raisons. Tout d'abord, pour des raisons
économiques : les Émirats offrent des opportunités
professionnelles dans des secteurs en pleine croissance comme les nouvelles
technologies, la finance, le tourisme, et l'innovation auxquelles s'ajoute une
absence d'impôt sur le revenu, ce qui rend les salaires très
attractifs. Ensuite, la sécurité est un facteur important : les
EAU sont considérés comme l'un des pays les plus sûrs au
monde, avec un taux de criminalité très bas, ce qui séduit
les expatriés cherchant un environnement sain pour leur famille.
Un autre facteur, plus social, est la perception de
discriminations en France, notamment à l'égard de la population
issue de l'immigration, les Français dits `'d'origine
étrangère». Certains expatriés expliquent leur
départ par une recherche d'un environnement où les
compétences sont davantage valorisées indépendamment des
origines. Dubaï et Abu Dhabi, étant des hubs internationaux,
offrent une diversité culturelle et semble moins discriminatoire pour
certains Français qui ont pu ressentir un sentiment d'exclusion dans
leur pays d'origine (Dubucs, 2018).
En effet, nous avons pu observer que de nombreuses familles
françaises expatriées aux E.A.U présentent un profil
similaire : des Français `'d'origine étrangère»,
cadres supérieurs ou ayant des diplômes universitaires, ayant
affirmé avoir été sujets à des discriminations en
matière d'emploi ou de progression sociale en France. Ces
discriminations prennent diverses formes, allant des difficultés
à accéder à certains postes en raison de
préjugés sur leurs noms ou origines, et à des limitations
dans leurs perspectives de carrière.
Aux E.A.U, l'identification des individus repose avant tout
sur la nationalité inscrite sur le passeport et non sur l'origine
ethnique. Les Français d'origine étrangère sont donc
reconnus comme français, valorisés pour leurs compétences
et la qualité de leur formation, modifiant en même temps la
façon dont ils s'identifient et se présentent aux autres. Ce
changement de contexte social va modifier leur lien au pays d'origine et leur
sentiment d'appartenance. Le sentiment d'appartenance à une
catégorie valorisée peut en effet renforcer une identité
nationale qui semblait parfois moins évidente en France.
9
La littérature sur le sujet a démontré
comment l'expatriation transforme le rapport des individus à leur
identité, notamment en ce qui concerne le lien avec le pays d'origine.
Des chercheurs comme Stuart Hall (1996) ont démontré que
l'identité est un processus dynamique, influencé par les
expériences personnelles. Pour les Français expatriés aux
E.A.U, ce changement dans le rapport identitaire est particulièrement
marqué, car ils évoluent dans un environnement où la
culture locale se mêle à une forte dominance de l'anglais et
à une présence internationale.
Plus généralement, l'expérience de
l'expatriation aux Émirats conduit de nombreux Français à
redéfinir leur identité culturelle, et à jongler entre le
maintien de traditions francophones et l'ouverture aux influences
multiculturelles de leur nouvel environnement.
Les conséquences de cette dynamique, notamment en ce
qui concerne la question de la volonté de transmission de la langue
française au sein des foyers, constituent un point important pour notre
étude.
Cette étude porte en effet sur les familles
francophones aux E.A.U qui, pour des raisons que nous détaillerons, ont
choisi d'inscrire leurs enfants dès le début de leur
scolarité dans des établissements internationaux plutôt que
dans les écoles françaises du pays (il existe à ce jour
huit écoles françaises aux E.A.U). Ces établissements
internationaux, alignés en majorité sur les curriculums
américains ou britanniques, offrent un cadre multiculturel a des
élèves venant des quatre coins du monde et où l'anglais
prédomine comme langue d'enseignement. Les enfants sont alors
immergés dans un environnement anglophone la majeure partie du temps
(«bain linguistique»), réservant l'usage du français au
cercle familial.
b. Un contexte linguistique unique aux
E.A.U
Le contexte linguistique des Émirats arabes unis
présente une configuration unique qui la distingue d'autres zones
d'expatriation. L'arabe est la langue officielle et la langue maternelle de la
population locale. Cependant, elle est de plus en plus marginalisée dans
les échanges quotidiens et dans le domaine de l'enseignement. Depuis
2010, les écoles publiques et les universités ont progressivement
adopté l'anglais comme principal médium d'enseignement, dans le
cadre de réformes éducatives visant à améliorer la
maîtrise de l'anglais parmi les citoyens émiratis.
L'anglais, omniprésent dans les échanges du
quotidien et professionnels, est principalement utilisé comme lingua
franca, c'est-à-dire comme outil de communication intercommunautaire
dépourvu d'un ancrage culturel fort (Farrugia, 2009). Contrairement
à des pays comme le Royaume-Uni ou les États-Unis, où la
langue anglaise est liée à une culture, aux Émirats, elle
fonctionne davantage comme un instrument pratique, pour communiquer dans une
société plurilingue et multiculturelle.
L'usage de « cette langue sans culture » permet aux
expatriés de maintenir plus facilement leur propre identité
culturelle tout en maîtrisant l'anglais. Malgré tout, cet
état de fait, nous le verrons, elle pose également des
défis : l'usage dominant de l'anglais, notamment dans les écoles
internationales, peut limiter le temps et la qualité de l'exposition des
enfants à leur langue d'origine (Todeva & Cenoz, 2009).
c. 10
La langue comme ancrage culturel
Toute personne vivant loin de son pays d'origine prend
particulièrement conscience du lien fort qui existe entre la langue, la
culture et l'identité, surtout lorsque cette langue est exclusivement
parlée au sein du foyer. Le français en contexte d'expatriation
devient un pilier central de l'identité familiale, un refuge et un
héritage. Mahmood Darwich(2000 :30), le célèbre
poète palestinien disait : «Lorsqu'on me demande qui je suis, je
réponds : je suis ma langue. Pour lui, la langue arabe était bien
plus qu'un moyen de communication, elle est un héritage, un point
d'ancrage face à l'effacement culturel et territorial. Dans une moindre
mesure, la plupart des français vivant loin de leur pays donnent une
valeur symbolique à la langue française, nous l explorerons plus
en détail un peu plus loin dans notre mémoire.
Dans un contexte où l'anglais est présent dans
tous les aspects de la vie quotidienne, la responsabilité de la
transmission du français repose principalement sur les parents. Ceux-ci
endossent alors le rôle de gardiens de leur langue maternelle, et portent
seuls la responsabilité de la transmission de la langue française
en essayant de cultiver l'identité culturelle de ces enfants. Nous
verrons en quoi cette tâche, loin d'être simple, peut être
une source de stress et de tensions pour ces familles.
Pour les familles francophones expatriées aux E.A.U,
le choix de maintenir le français au sein du foyer ne se réduit
donc pas à une simple décision pratique. Il s'agit d'un choix
réfléchi, identitaire, une volonté de préserver une
partie essentielle de leur patrimoine culturel. En effet, parler
français à la maison devient alors un moyen pour les enfants de
rester connectés à leurs racines culturelles et familiales
malgré un environnement extérieur qui privilégie une autre
langue. La langue, dans ce cas, n'est pas seulement un outil de communication,
mais aussi le symbole d'une histoire familiale et d'un lien affectif avec le
pays d'origine.
d. Problématique et questions de
recherche
Dans ce contexte, ces familles font face à un
défi : comment préserver et transmettre la langue
française tout en permettant l'intégration de leurs enfants dans
un système éducatif anglophone ?
Dans ce mémoire, nous tenterons de comprendre
comment les familles francophones maintiennent le français chez
elles dans un environnement anglophone? Quelles sont les stratégies
éducatives mises en place par les parents pour favoriser l'appropriation
du français malgré l'influence de l'anglais ?
En explorant les politiques linguistiques et les pratiques
éducatives familiales, nous chercherons à comprendre comment ces
familles naviguent entre la domination de l'anglais et la volonté de
maintenir le français dans cet environnement. L'objectif est
d'analyser les
11
pratiques langagières de ces familles et les
stratégies mises en place pour favoriser le maintien et l'appropriation
du français à la maison et assurer sa transmission aux
enfants.
Aussi nous explorerons les représentations parentales
concernant l'importance de la transmission du français dans ce contexte
linguistique particulier.
Nous verrons quelles sont les croyances, les idéologies
des parents qui motivent la politique linguistique familiale.
Nous partirons de l'hypothèse que les
représentations / attitude des parents à l'égard de leur
langue maternelle jouent un rôle central dans le processus de maintien /
transmission linguistique. En effet, la manière dont les parents
perçoivent et valorisent le français influence directement leur
engagement à maintenir cette langue au sein du foyer (Guadardo
;2002,2018). Ces représentations sont souvent
façonnées par des facteurs socioculturels et personnels, et
peuvent varier d'une famille à l'autre.
Ainsi, nous faisons l'hypothèse que plus les parents
attribuent une valeur symbolique élevée au français, plus
ils sont susceptibles de mettre en place des stratégies actives pour
encourager son usage quotidien chez leurs enfants (De Houwer, 1999).
e. Méthode
Dans le cadre de cette recherche, nous avons
privilégié une approche qualitative afin de comprendre les
stratégies déployées par les familles francophones pour
favoriser l'appropriation du français dans un environnement où
l'anglais domine. Pour ce faire, des entretiens semi-directifs et des
questionnaires ont été réalisés auprès de
parents francophones (25 familles) résidant aux émirats. Cette
méthodologie permet de recueillir des données nuancées sur
leurs pratiques linguistiques, leurs motivations, ainsi que les défis
rencontrés dans leur quotidien de parents élevant des enfants
bilingues.
Dans le cadre de cette étude, il est important de
préciser que nous ne chercherons pas à tester le niveau langagier
des enfants en français. En effet, notre objectif principal est
d'examiner et de se concentrer sur les stratégies mises en oeuvre par
les parents pour maintenir la langue française dans un environnement
anglophone.
Nous nous concentrerons donc sur les actions, les choix, et
les pratiques familiales qui favorisent l'appropriation du français. Ces
stratégies incluent, par exemple, les habitudes de communication
à la maison, le choix des supports éducatifs, et la place
attribuée au français dans les interactions quotidiennes. En
procédant ainsi, notre démarche vise à mieux comprendre
comment les familles tentent de préserver leur langue d'héritage
dans ce contexte linguistique particulier...
Aussi, nous nous intéresserons à des familles
où le français est la langue unique des parents, ce qui exclut
les familles dites mixtes (où chaque parent parle une langue
différente). Ce choix méthodologique vise à simplifier les
variables et à explorer de manière approfondie les
stratégies spécifiques aux familles francophones dans un contexte
migratoire anglophone.
f. Plan du mémoire
12
Afin de répondre à notre problématique et
de comprendre les mécanismes et les stratégies
déployées pour le maintien du français parmi les familles
francophones aux U.A.E, ce mémoire est structuré en trois
chapitres principaux, allant de la théorie à l'analyse des
données recueillies.
Le premier chapitre établit le cadre théorique
de l'étude. Il examine les concepts fondamentaux liés au
bilinguisme, à la relation entre langue et identité en contexte
d'expatriation, ainsi qu'aux politiques linguistiques familiales (PLF) en
contexte migratoire. Ce chapitre permettra de situer notre recherche dans le
cadre des études sur la transmission linguistique, le bilinguisme et le
rôle de la famille dans des contextes plurilingues.
Dans le deuxième chapitre, nous exposerons la
démarche méthodologique. Nous détaillerons le choix d'une
approche qualitative basée sur des entretiens semi-directifs et des
questionnaires destinés aux parents francophones des E.A.U. Nous
présenterons le processus de sélection des enquêtés,
les critères d'éligibilité, ainsi que les outils de
collecte de données utilisés. De plus, nous discuterons des
défis rencontrés lors de la collecte des données,
notamment les contraintes liées à l'accessibilité aux
familles et à la diversité des contextes sociolinguistiques.
Le dernier chapitre sera consacré à l'analyse
des données recueillies et à leur interprétation. Nous y
explorerons les pratiques linguistiques observées dans les foyers
francophones, les stratégies employées par les parents pour
encourager l'usage du français, ainsi que les obstacles et contraintes
auxquels ils font face dans un environnement anglophone. Enfin, nous
discuterons des implications de nos résultats pour la
préservation du français comme langue d'héritage dans un
contexte international et mettrons en lumière les pistes
éventuelles qui pourraient soutenir davantage les familles dans leurs
efforts de transmission linguistique.
13
Partie 1 : Cadre théorique :
bilinguisme, mobilité et transmission linguistique Chapitre 1 :
Langues, migration et mobilité géographique :
le cas des E.A.U
Dans un contexte de mobilité internationale croissante,
les familles expatriées font face à un défi majeur : celui
du maintien de leur langue d'origine dans un environnement linguistique souvent
dominé par une autre langue. Pour les francophones vivant à
l'étranger, notamment aux Émirats arabes unis (EAU), cette
question revêt une importance particulière.
Aussi, la question du maintien du français en situation
d'expatriation est intrinsèquement liée aux enjeux de
l'identité linguistique. Comme l'a démontré Fishman
(1991), la langue ne constitue pas seulement un moyen de communication, mais
aussi un vecteur essentiel de l'identité culturelle et de la
cohésion familiale. La pression du passage à l'anglais, qui est
souvent perçu comme un outil indispensable d'intégration et de
réussite sociale, peut ainsi fragiliser la place du français au
sein des familles expatriées. Ce phénomène est d'autant
plus visible lorsque la scolarisation des enfants se fait en anglais, ce qui
réduit les occasions d'exposition au français en dehors du cercle
familial.
Dans cette perspective, plusieurs chercheurs se sont
penchés, nous le verrons, sur les stratégies familiales mises en
place pour résister à l'érosion linguistique. (Spolsky,
2012)( Guardardo, 2008) (Haque,2019). Les recherches sur la transmission des
langues minoritaires en contexte migratoire mettent en évidence le
rôle central des parents dans la pérennité d'une langue
minoritaire face à la pression linguistique dominante.
L'expatriation des familles francophones aux EAU pose la
question du maintien du français non seulement en tant que langue de
communication, mais aussi en tant qu'élément clé de
l'identité individuelle et collective. Ce chapitre propose d'examiner
ces enjeux en mobilisant les concepts de bilinguisme, de mobilité
géographique et de transmission linguistique. Nous analyserons les
défis auxquels font face les familles françaises
expatriées dans un environnement dominé par l'anglais et
explorerons les stratégies mises en place pour préserver le
français dans ce contexte.
1.1 Expatriation vs immigration : implications
L'expatriation et l'immigration, bien qu'associées
à la mobilité internationale, impliquent des dynamiques sociales
et linguistiques différentes. L'immigration implique souvent un
déplacement permanent ou de longue durée, ou l'on suppose une
intégration progressive dans la culture et la langue du pays d'accueil,
parfois au détriment de la langue d'origine (Pavlenko, 2004). En effet,
les immigrants sont soumis à une pression d'assimilation linguistique,
ce qui peut entraîner un phénomène de substitution
linguistique sur une ou deux générations (Fishman, 1991).
À l'inverse, l'expatriation est
généralement perçue comme temporaire, bien que la
durée varie considérablement. Les expatriés conservent
souvent une identité culturelle et linguistique forte liée
à leur pays d'origine. Ainsi, les stratégies linguistiques des
expatriés visent moins à s'assimiler qu'à s'adapter, tout
en préservant leur patrimoine linguistique et
14
culturel. Ces différences fondamentales influencent les
trajectoires bilingues des enfants et la manière dont les familles
perçoivent et valorisent le bilinguisme.
1.2 Contacts de langues : concepts clés
En contexte de contacts de langues, la terminologie
liée au plurilinguisme varie pour décrire les pratiques et le
statut des langues impliquées. Ainsi, certains privilégient les
termes de langue première et langue seconde, qui reposent souvent sur
une distinction entre l'acquisition précoce et l'apprentissage
ultérieur d'une langue. En effet, la notion de langue seconde
renvoie à une langue apprise après la langue
première, dans un contexte où elle est utilisée de
manière significative dans la vie quotidienne, que ce soit pour
l'éducation, le travail ou les interactions sociales (Ellis, 1997)
Cependant, ces termes sont parfois critiqués pour leur manque de
clarté. Par exemple, Annick De Houwer (2009) souligne que le concept de
langue maternelle peut être trompeur, car il n'indique pas
nécessairement la langue dans laquelle un individu est le plus
compétent, mais plutôt celle qui est supposée avoir
été acquise en premier.
D'autres chercheurs préfèrent le terme de
langue d'héritage pour désigner les langues
parlées au sein des familles immigrantes ou minoritaires, qui ne sont
pas dominantes dans le pays d'accueil (Fishman, Guardardo 2018). Le terme
langue d'héritage désigne une langue minoritaire
transmise au sein de la sphère familiale, souvent dans un environnement
où une autre langue est dominante. Selon Montrul (2016), une langue
d'héritage est caractérisée par une acquisition
précoce, souvent informelle, dans un cadre familial, mais avec une
maîtrise qui peut varier selon les individus.
On pourra également trouver dans la littérature
le terme de langue minoritaire, souvent utilisé pour
désigner une langue parlée par un groupe minoritaire dans un
environnement où une autre langue est institutionnellement dominante.
Baker (2011) décrit ces langues comme étant à la fois un
outil de communication et un marqueur identitaire pour les locuteurs.
Aussi la notion de langue sociétale est souvent
opposée à celle de langue non sociétale,
particulièrement dans les contextes multilingues. Genesee (2015) insiste
sur le fait que la langue sociétale est généralement celle
utilisée dans les institutions publiques et pour la communication
intergroupe, alors que les langues non sociétales sont souvent
cantonnées à l'usage privé ou familial.
L'usage des termes langue d'héritage, langue
seconde ou encore langue minoritaire n'est pas neutre. Ces
désignations reflètent souvent des dynamiques de pouvoir, des
idéologies linguistiques et des préoccupations identitaires
propres aux contextes de migration (Guardado ,2018).
Pour notre mémoire nous utiliserons la terminologie
langue première ou langue d'héritage pour le français et
langue seconde pour l'anglais. En effet, bien que l'acquisition des deux
langues se fait parfois simultanément, le français est la langue
parlée à la maison, en famille, et constitue la langue des
premiers contacts linguistiques. Il s'agit donc d'une langue d'exposition
première, qui est, aux émirats, minoritaire et
non-sociétale. D'autre part,
15
l'anglais représente la langue seconde, introduite plus
tard, parlée à l'extérieur comme une langue
sociétale et donc majoritaire.
1.3 La langue française aux E.A.U
Louis Jean Calvet (1999) propose une classification des
langues à travers un modèle dit `'constellaire». Aux E.A.U,
le français occupe une position intermédiaire entre les langues
hyper-centrales (l'anglais) et les langues périphériques (les
langues régionales ou communautaires comme l'hindi ou le tagalog).
Dans ce modèle, les langues sont classées selon
leur importance et leur influence à l'échelle mondiale. Certaines
sont centrales, et d'autres langues vont graviter autour, elles vont servir de
pivot et tiennent le rôle de langue véhiculaire dans certaines
régions. (Le français en Afrique, l'espagnol en Amérique
du Sud par exemple).
Le français, selon ce modèle, tient un
rôle de langue centrale au même titre que l'espagnol, l'hindi ou le
chinois.
Bien que le français aux E.A.U ne figure pas dans les
langues dominantes de ce pays, il a tout de même une image de langue
»prestigieuse» comme en témoigne le nombre important de locaux
inscrit aux cours de FLE des instituts de la région. Aux E.A.U, l'arabe
est la langue officielle, et l'anglais occupe une place majeure dans la vie
sociale, économique et éducative. Le français est donc une
langue secondaire dans l'espace public, ne jouant pas un rôle dominant
dans les interactions quotidiennes des Émirats. Ce statut du
français pourrait le placer dans la catégorie des langues non
sociétales, c'est-à-dire des langues qui ne sont pas largement
parlées ou reconnues par la majorité de la population locale.
Dans ses travaux, Guardado(2018 :22) utilise le concept de
communauté diasporique pour décrire des groupes
linguistiques et culturels vivant hors de leur pays d'origine tout en
maintenant des liens avec celui-ci.
Selon lui une communauté diasporique se caractérise
par :
? La dispersion géographique : Un groupe
dispersé loin de son territoire d'origine,
souvent à travers des contextes migratoires variés
(volontaires ou contraints).
? Le maintien de liens symboliques avec le pays d'origine
: Ces liens peuvent être linguistiques, culturels, identitaires ou
économiques.
? Un sentiment d'appartenance collective : Les
membres d'une communauté diasporique partagent une identité
commune basée sur leur langue, leur culture, ou leur histoire.
? Des pratiques transnationales : Les membres
entretiennent des relations actives avec leur pays d'origine ou entre les
membres de la diaspora dans d'autres parties du monde.
Le caractère perçu comme provisoire de
l'expatriation, qu'elle soit de courte ou de longue durée éloigne
peut-être un peu la communauté française du concept de
communauté diasporique présenté par Guadardo, mais de
nombreuses similarités dans les dynamiques
16
sociales et linguistiques rendent les travaux existants sur
les langues de diaspora particulièrement pertinents pour notre sujet sur
le maintien/ la transmission linguistique. Par ailleurs, l'immigration
française aux E.A.U étant relativement récente et massive,
elle reste difficile à anticiper dans son évolution future
d'autant plus que le gouvernement émirien multiplie depuis quelques
années les initiatives visant à stabiliser la population
expatriée, notamment avec des dispositifs tels que le `''Golden
Visa», qui permet aux retraités disposant d'une situation
financière confortable de rester dans le pays même après la
fin de leur contrat de travail, ce qui n'était pas envisageable
auparavant.
1.4. Mobilité, contacts de langue et attrition
linguistique
Dans le cadre de la dynamique multilingue et des migrations
internationales, les concepts d'attrition linguistique, de langue
d'héritage et de loyauté linguistique permettent
d'éclairer les processus de transformation des compétences
linguistiques en fonction de l'environnement sociolinguistique. Ces notions
sont interconnectées et permettent de mieux comprendre les
mécanismes qui influencent le maintien ou la perte du français
dans un contexte dominé par l'anglais.
Le terme « loyauté linguistique » apparait
pour la première fois dans le livre Languages in contact : findings and
problems d'Uriel Weinreich, dans la section intitulée « The
sociocultural setting of language contact » (1963, p.99). Fishman a repris
le concept dans le livre qu'il a dirigé et intitulé Language
loyalty in the United States : the maintenance and perpetuation of non-English
mother tongues by American ethnic and religious groups (1966)
Le concept de « loyauté linguistique »,
considérée elle-même comme une expression identitaire,
désigne l'attitude consciente et explicite ou le sentiment d'une
communauté à maintenir l'usage de sa langue maternelle dans des
situations mettant en contact des communautés linguistiquement
différentes. (Fishman,1966)
L'attrition linguistique désigne le
phénomène de perte ou de détérioration progressive
d'une langue première (L1) sous l'influence d'une langue dominante (L2),
souvent en raison d'un manque d'usage prolongé (Schmid & Köpke,
2007 : p197). Ce processus peut toucher différents niveaux linguistiques
(phonétique, syntaxe, lexique) et se manifeste notamment chez les
enfants bilingues lorsque leur langue première est peu sollicitée
au quotidien. L'attrition peut être partielle, affectant certains aspects
du langage, ou plus marquée, pouvant conduire à une
quasi-disparition de la compétence active dans la langue d'origine.
Nous trouvons la notion de langue d'héritage (Heritage
language) surtout dans la littérature anglo-saxonne, les termes
langue primaire ou de langue non-sociétale semblent
être privilégiée par les chercheurs francophones. Il s'agit
d'une langue minoritaire en contexte migratoire
transmise au sein du cadre familial (Fishman, 1991 ; Montrul,
2016). Contrairement aux langues officielles ou sociétales, la langue
d'héritage est souvent cantonnée à l'usage domestique et
ne bénéficie pas toujours d'un soutien institutionnel. Dans le
cas des familles francophones aux E.A.U, le français peut être
considéré comme une langue d'héritage, car
17
il est principalement transmis dans l'espace familial, tandis
que l'anglais domine dans les interactions sociales et éducatives.
La loyauté linguistique est un facteur clé du
maintien de la langue d'héritage. La loyauté linguistique
(language loyalty), un concept introduit par Weinreich (1953) et
développé par Fishman (1991), fait référence
à l'attachement des locuteurs à leur langue d'origine et aux
efforts déployés pour en assurer la transmission
intergénérationnelle. La loyauté linguistique se manifeste
par des choix linguistiques conscients (parler exclusivement la langue
minoritaire à la maison, inscrire les enfants dans des activités
en français, etc.) et peut être influencée par des facteurs
socioculturels et identitaires. Une forte loyauté linguistique favorise
le maintien de la langue minoritaire, tandis qu'un relâchement des
pratiques familiales peut accélérer son érosion.
Ces trois concepts sont très liés aux parcours
linguistiques des enfants qui parlent français dans un environnement
où l'anglais domine.
L'attrition linguistique peut être ralentie ou
évitée par une loyauté linguistique forte et des pratiques
familiales cohérentes. Inversement, une exposition insuffisante à
la langue d'héritage et une faible valorisation de celle-ci peuvent
favoriser son déclin progressif.
Les nombreux travaux réalisés en sociolinguistiques
sur les langues en contexte de diaspora /migration témoignent en effet
de la difficulté à maintenir la langue d'héritage dans un
contexte où cette langue est minoritaire.
Apprendre la langue familiale dans un pays différent de
celui d'origine peut entraîner des particularités linguistiques,
notamment dans le vocabulaire et la grammaire. Ces différences peuvent
se manifester par une érosion progressive de la langue (attrition)
ou par une acquisition partielle (acquisition différentielle)
(Paradis et al., 2021). Cela signifie que l'enfant pourrait ne jamais
maîtriser certains aspects de la langue comme le ferait un enfant
grandissant dans un environnement où cette langue est à la fois
celle de la maison, de l'école et de la société.
Cependant, ni l'attrition ni l'acquisition différentielle ne sont
systématiques ou définitives (Albirini, 2018), et elles ne
signifient pas forcément un niveau de langue plus faible. Le bilinguisme
des enfants vivant en situation de mobilité peut être
marqué par des inégalités, car leur langue familiale est
souvent en position de minoration. Elle est rarement enseignée à
l'école, principalement utilisée à l'oral, et son usage se
limite souvent au cadre familial ou à une communauté linguistique
parfois éloignée.
Selon diverses études menées dans des pays
d'immigration comme le Canada, les États- Unis ou l'Australie,
jusqu'à 90 % des enfants d'immigrants perdent leur langue maternelle ou
voient sa maîtrise considérablement réduite d'une
génération à l'autre. Ces auteurs ont étudié
différents aspects du maintien et de la perte des langues minoritaires,
notamment l'impact du contexte scolaire et familial sur la transmission
intergénérationnelle. En Australie, par exemple, une étude
de Clyne (2003) a montré que seulement 13 % des enfants de
deuxième génération parlent couramment la langue
maternelle de leurs parents.
18
Une autre étude menée en 2006 par l'institut Pew
Hispanic Research a révélé qu'environ 71 % des enfants de
première génération immigrée (nés à
l'étranger) continuent à parler espagnol à la maison.
Cependant, ce chiffre tombe à 49 % pour la deuxième
génération (nés aux États-Unis de parents
immigrés) et à 25 % pour la troisième
génération.
Guardado (2002), dans son étude sur les familles
hispanophones au Canada, analyse les facteurs influençant la
transmission de l'espagnol dans un environnement où l'anglais domine. Il
met en évidence que le maintien de la langue d'héritage
dépend non seulement de l'exposition et de l'usage de cette langue au
sein du foyer, mais aussi de beaucoup de l'attitude des parents envers cette
transmission. Il souligne également que la pression de l'assimilation
linguistique peut mener à un abandon progressif de la langue
d'héritage, en particulier si elle est perçue comme moins
valorisée socialement que la langue dominante. Comme mentionné
précédemment, il semble que la pression de l'assimilation
linguistique soit atténuée dans notre cas, en raison du contexte
spécifique des E.A.U.
Bernard Lüdi et Georges Py précisent qu'il est
plutôt rare que la langue apportée avec la migration se maintienne
à long terme, « sauf dans des circonstances particulières
» (Lüdi et Py, 2013, p. 17). En France (Héran et al., 2002),
et ailleurs (Carreira et Kagan, 2011), des études montrent l'abandon des
langues d'origine, dans le cercle familial, au bout de trois
générations.
D'autres recherches présentent cependant des
résultats plus positifs, comme l'étude dirigée par S. AKIN
en 2018 sur la communauté kurde de France, qui montre qu'une langue
minoritaire, même après plusieurs générations peut
maintenir une bonne vitalité. S. Akin, pour expliquer ce
phénomène, met en avant le concept de loyauté
linguistique, qu'il définit comme « une attitude favorable des
locuteurs envers leur langue maternelle ou leur langue d'héritage,
manifestée par des efforts pour maintenir son usage et en assurer la
transmission intergénérationnelle, malgré la pression
exercée par une langue dominante dans leur environnement sociétal
».
La loyauté linguistique (language loyalty) est un
concept qui examine la manière dont une communauté linguistique
choisit de résister à l'érosion de sa langue, notamment
par des pratiques et des stratégies de préservation qui sont
souvent associées à des considérations identitaires et
culturelles. (Fishman, 1991)
Henri Boyer (1997), qui s'appuie sur les travaux de Uriel
Weinreich (1953), met en avant le concept de loyauté linguistique
comme un élément fondamental pour comprendre la dynamique
des langues dans des contextes de minoration. Il souligne que, dans des
situations de minoration linguistique, le sentiment de loyauté envers
une langue peut jouer un rôle fondamental dans l'évolution des
dynamiques sociolinguistiques.
Dans la deuxième partie de notre mémoire, nous
chercherons à analyser le rôle, l'importance de la loyauté
linguistique chez les expatriés français résidant aux
E.A.U, en mettant en lumière les raisons qui influencent leur
attachement à la langue française.
19
1.5 Langue et construction identitaire
Si la perte de la langue française devient une source
d'inquiétude pour les parents c'est bien parce qu'elle reflète
une peur plus profonde : la perte d'une part essentielle de leur
identité.
Les recherches existantes ont largement démontré
le lien étroit entre la langue et l'identité d'un individu ainsi
que le rôle fondateur de la langue dans les constructions identitaires.
Par exemple, Norton (2013) explore le lien entre l'apprentissage des langues et
la construction identitaire des individus, en montrant que l'appropriation
d'une langue ne se réduit pas à une simple acquisition de
compétences linguistiques, mais implique également des enjeux
sociaux et identitaires. Selon elle, les apprenants ne sont pas de simples
réceptacles de savoirs linguistiques ; ils adoptent, négocient ou
rejettent des identités en fonction des contextes dans lesquels ils
évoluent. Par exemple, un apprenant issu d'une minorité
linguistique peut hésiter à utiliser sa langue d'origine s'il
perçoit qu'elle est socialement dévalorisée. En ce sens,
l'apprentissage d'une langue ne se limite pas à une dimension cognitive,
mais constitue un processus identitaire dynamique.
Aussi, d'après l'hypothèse de Sapir Whorf, la
langue façonne notre manière de voir le monde en nous fournissant
des grilles de lecture-compréhension du réel, grilles elles
même élaborées par l'expérience d'un groupe
linguistique. Les grilles de lecture font référence aux cadres
cognitifs et culturels que la langue fournit pour comprendre et
interpréter le monde. Cette hypothèse met en avant la langue
comme étant le reflet de la culture, des traditions, et des besoins
spécifiques des locuteurs qui l'ont façonnée au fil du
temps. La langue est, en effet, bien plus qu'un outil de communication mais un
héritage, et perdre une langue c'est perdre une partie de cet
héritage collectif et une façon unique de voir le monde.
L'apprentissage d'autres langues et la confrontation à
des cultures différentes permettent de prendre pleinement conscience de
l'idée que la langue façonne notre perception du monde.
L'expérience de l'expatriation, en particulier, amplifie cette prise de
conscience.
Conclusion partielle
L'analyse de la situation linguistique de la communauté
française aux E.A.U met en lumière la complexité des
rapports entre langues, migration et mobilité géographique. La
distinction entre expatriation et immigration influence non seulement les
trajectoires socioprofessionnelles des individus, mais aussi leurs pratiques et
représentations linguistiques. Dans un contexte marqué par une
diversité linguistique importante, les contacts de langues
façonnent les usages quotidiens et soulèvent des enjeux majeurs
en matière de transmission et de maintien des langues minoritaires. Un
enjeu particulier concerne les enfants francophones scolarisés dans les
écoles anglophones du pays, où la pression de l'anglais est
omniprésente. Cette situation soulève la question du maintien du
français dans un contexte éducatif qui favorise l'Anglais,
notamment dans les usages scolaires et sociaux. Ces transformations
linguistiques s'inscrivent également dans un cadre identitaire où
les langues jouent un rôle central dans la construction et la
négociation des appartenances culturelles. L'expérience de
l'expatriation, en modifiant les repères sociaux et linguistiques,
bouscule les identités et redéfinit le rapport à la langue
première. Ce processus, souvent marqué par des tensions entre
intégration et préservation linguistique,
20
influence les trajectoires linguistiques et identitaires des
individus, en particulier celles des enfants grandissant dans un système
éducatif anglophone. Ainsi, cette première partie a permis de
poser les bases théoriques et contextuelles nécessaires pour
comprendre les enjeux du maintien du français dans un environnement.
Ce chapitre a mis en évidence les dynamiques complexes
qui façonnent l'usage et la transmission des langues en situation de
mobilité. Elle conduit naturellement à une réflexion plus
large sur le bilinguisme, en particulier sur la manière dont les
familles naviguent entre plusieurs langues et adaptent leurs pratiques
linguistiques face aux défis du contact des langues.
Chapitre 2 : Du bilinguisme en général
au bilinguisme des familles en situation de contacts de langues.
Cette section propose d'explorer la littérature et les
cadres théoriques pertinents pour comprendre cette dynamique, en
s'appuyant sur les concepts d'acquisition du langage en contexte de
plurilinguisme, de transmission linguistique
intergénérationnelle, et de politique linguistique familiale.
Elle tente également de comprendre et d'étudier les facteurs qui
influencent l'acquisition/développement ou le maintien des
compétences linguistiques chez l'enfant bilingue.
De nombreuses recherches nous ont permis de comprendre le
processus d'acquisition du langage chez l'enfant ainsi que les dynamiques
propres au bilinguisme. Les concepts serviront de cadre pour orienter nos
analyses.
Les premières études se sont
intéressées au bilinguisme familial, certains chercheurs ayant
même observé leurs propres enfants dans un cadre quotidien,
documentant les stratégies utilisées pour transmettre deux
langues et les éventuels défis liés à cette
transmission. Ces travaux ont posé les bases de la recherche de l'impact
du contexte familial sur le développement bilingue des enfants.
Avec les mouvements de population, la mondialisation, le champ
de la recherche s'est élargi, apportant de nouvelles
problématiques et des perspectives différentes.
(Sociolinguistique, écolinguistique etc.) Le maintien de la langue
maternelle dans des contextes multilingues est une problématique
centrale dans les études de sociolinguistique et d'éducation
bilingue. Nombreux sont les travaux qui ont permis de comprendre le processus
d'acquisition du langage et du bilinguisme.
2.1. Comprendre le bilinguisme : typologies et
définitions
Le bilinguisme est un phénomène complexe,
défini et interprété de diverses façons selon les
disciplines et les contextes. En linguistique, Bloomfield (1933), dans une
définition souvent citée, décrit le bilinguisme comme la
maîtrise native de deux langues. Cette vision, idéaliste,
est, pour une grande majorité de chercheurs inadaptée à la
plupart des bilingues, car elle repose sur une idée difficilement
tenable de compétences parfaitement identiques dans deux langues. En
d'autres termes, cela supposerait que le bilingue utilise ses deux langues
comme le ferait un monolingue natif. Cette vision du bilinguisme, très
restrictive,
21
est liée à une autre notion discutable qui est
celle du « bilingue parfait », supposant un équilibre parfait
entre la maîtrise de deux langues, elles-mêmes parfaitement
maîtrisées (Comblain, 2022).
Ainsi, un enfant bilingue n'est pas la somme de deux
bilingues, mais il construit un parcours d'apprentissage langagier qui lui est
particulier, spécifique. La coexistence et l'interaction constante des
deux langues chez le bilingue ont produit un système linguistique
différent mais complet. » F. Grosjean (2008 , 13 :14)
Les travaux plus récents proposent une approche plus
large et réaliste, appelée holistique fonctionnelle (F.
Grosjean 1989, 2015), (Ludi et Py, 1986). En effet, Grosjean (2010 :4), entre
autres, considère le bilinguisme comme l'utilisation
régulière de deux langues, indépendamment du niveau de
maîtrise. Cette définition s'éloigne de l'exigence d'une
maitrise parfaite et met plutôt l'accent sur l'usage et la pratique des
langues dans des contextes spécifiques. Par exemple, un enfant peut
utiliser une langue (le français) dans le cadre familial et une autre
(l'anglais) à l'école, sans pour autant atteindre un niveau
similaire dans les deux langues.
De manière complémentaire, Barbara Pearson
(2008) souligne que le bilinguisme n'est pas un état binaire (bilingue
ou non), mais un continuum, où les individus peuvent naviguer entre
différentes compétences et usages linguistiques. Cette
perspective est importante pour comprendre que les enfants bilingues
évoluent constamment en fonction de leur environnement, de leurs besoins
communicatifs, et de leur exposition aux langues.
Afin d'éclairer la diversité des approches
théoriques sur le bilinguisme, le schéma ci- dessous
proposé par Akinci (2024-2025) présente un continuum allant des
conceptions maximalistes aux perspectives holistiques et fonctionnelles, en
passant par des approches minimalistes et intégratives (Macnamara 1967 :
59.60). Cette classification reflète aussi l'évolution et la
diversité des recherches sur le bilinguisme.

Figure 1 : différentes conceptions du bilinguisme (source
: cours master 1 Akinci, 2023-
2024)
22
Pour mieux comprendre la diversité des situations
bilingues, nous nous appuierons sur le schéma suivant, extrait du cours
de M. Akinci, intitulé Acquisition et Plurilittéracie."
Cette partie s'inspire largement de ce cours pour expliquer
les différents types de bilinguisme et leurs implications
théoriques.

Figure 2 : les différents types de bilinguisme (source
Akinci, 2023-2024)
Le schéma proposé ci-dessus illustre les divers
types de bilinguisme en fonction de trois axes principaux : le contexte
d'acquisition, la conséquence de l'acquisition, et l'âge
d'acquisition. Chacun de ces axes offre une perspective différente sur
la manière dont les individus acquièrent et utilisent plusieurs
langues. Ce cadre théorique est souvent exploré dans des travaux
en sociolinguistique et en psycholinguistique et est en accord avec les travaux
de Hamers et Blanc (2002), qui proposent une approche multidimensionnelle du
bilinguisme en intégrant des facteurs cognitifs, sociaux et
éducatifs.
Hamers et Blanc (2002) distinguent deux grandes catégories
:
? Bilinguisme naturel : L'apprentissage des deux langues se
fait dans un environnement informel, sans instruction spécifique (ex. :
un enfant grandissant dans un foyer où chaque parent parle une langue
différente).
? Bilinguisme scolaire : L'apprentissage d'une langue seconde a
lieu dans un cadre éducatif structuré (ex. : immersion scolaire,
école bilingue).
Cette distinction est essentielle car elle influence la
compétence linguistique. Le bilinguisme naturel favorise
généralement un développement plus intuitif des deux
langues, tandis que le bilinguisme scolaire repose souvent sur un enseignement
explicite et peut être plus limité à des contextes
académiques.
Selon Hamers et Blanc (2022), les conséquences de
l'acquisition du bilinguisme peuvent prendre deux formes principales : un
bilinguisme additif, où la seconde langue s'ajoute sans
23
nuire à la première, ou un bilinguisme
soustractif, où la seconde langue remplace progressivement la langue
initiale.
Selon Hamers et Blanc, le bilinguisme soustractif est
fréquent dans les sociétés où une langue
minoritaire est en contact avec une langue dominante, souvent dans un contexte
d'assimilation linguistique. À l'inverse, le bilinguisme additif se
développe lorsque la société accorde une reconnaissance
égale aux deux langues, favorisant leur maintien.
D'autre part ,l'âge d'exposition à la
deuxième langue joue un rôle central dans le développement
du bilinguisme. Le schéma distingue :
? Bilinguisme précoce : Se développe dès
l'enfance et peut être soit :
o Simultané : L'enfant apprend deux langues dès la
naissance (bilinguisme natif).
o Successif/Séquentiel/Consécutif : Une
deuxième langue est introduite après la première (souvent
avant 6 ou 7 ans).
? Bilinguisme tardif : Se développe après
l'enfance, souvent à l'adolescence ou à l'âge adulte.
Ce schéma illustre la complexité du bilinguisme
telle que définie par Hamers et Blanc (2002) en mettant en
évidence l'interaction entre plusieurs dimensions fondamentales. D'une
part, le contexte d'acquisition joue un rôle déterminant, qu'il
soit familial, favorisant un bilinguisme naturel, ou scolaire, où
l'apprentissage est structuré. D'autre part, les facteurs
sociolinguistiques influencent la dynamique du bilinguisme, pouvant être
additif lorsque les deux langues coexistent sans conflit, ou soustractif
lorsque la langue dominante prend le pas sur la langue minoritaire. Enfin, le
facteur temporel, incluant l'âge d'acquisition et le mode
d'apprentissage, impacte directement le développement des
compétences bilingues, un apprentissage précoce favorisant une
meilleure maîtrise et intégration des langues.
Dans cette étude, nous nous intéresserons
spécifiquement au bilinguisme où le français est acquis
comme langue première au sein du foyer un peu avant ou
parallèlement à l'apprentissage de l'anglais. Les enfants que
nous avons retenus pour notre étude ont eu leur premier contact avec
l'anglais pour la grande majorité à l'âge de quatre ans,
l'âge de la première scolarisation aux E.A.U et n'ont jamais
été scolarisés en école française. Comme le
souligne Grosjean (2015), cette distinction est cruciale, car les dynamiques
d'apprentissage, d'usage, et de maintien diffèrent selon le type de
bilinguisme.
Nous nous concentrerons exclusivement sur les situations
où le français est la langue parlée par le père et
la mère. Les familles multilingues, où plusieurs langues
cohabitent à la maison et où l'anglais s'ajoute en tant que
troisième langue, ont été
délibérément écartées de notre étude
pour des raisons que nous justifierons dans la partie méthodologie de
notre mémoire.
En résumé, dans le cadre de notre étude
sur le maintien du français parmi les enfants francophones
scolarisés dans des écoles internationales aux E.A.U, si l'on
voudrait les définir selon les critères du schéma
ci-dessus : tout d'abord, ils sont exposés et acquièrent
24
le français de façon naturelle, en famille et
leur apprentissage continuera parallèlement à l'acquisition de la
langue anglaise, qui elle, se fait dans un contexte scolaire. Concernant
l'âge d'acquisition, il s'agit majoritairement d'un bilinguisme
précoce séquentiel. Mais nous verrons que cette classification
n'est pas cloisonnée, les parcours individuels étant souvent
divers, mais nous retiendrons que l'apprentissage de l'anglais et du
français pour les enfants de cette étude se font souvent en
parallèle.
2.2. Les théories d'acquisition bilingue les plus
pertinentes pour notre sujet
Les théories de l'acquisition bilingue constituent un
cadre fondamental pour analyser les mécanismes de maintien et de
développement des compétences linguistiques en contexte
plurilingue. Elles offrent des outils d'analyse pour étudier les
stratégies mises en oeuvre par les familles francophones en milieu
anglophone pour préserver et transmettre la langue française.
L'étude des théories de l'acquisition et du
bilinguisme est essentielle pour comprendre les dynamiques de transmission du
français au sein des familles expatriées. En effet, en analysant
les mécanismes par lesquels un enfant apprend et développe ses
différentes langues, ces théories offrent un éclairage sur
les défis et les leviers dont disposent les parents pour maintenir le
français dans un environnement dominé par l'anglais. Comprendre
comment l'enfant jongle entre ses langues permet ainsi d'interpréter
plus finement les stratégies mises en place par les familles : choix des
contextes d'exposition, ajustements dans les pratiques linguistiques du foyer,
ou encore recours à des dispositifs éducatifs
complémentaires. Ces cadres théoriques sont donc indispensables
pour saisir la complexité des décisions parentales en
matière de transmission linguistique et leurs effets sur la
compétence bilingue des enfants.
La théorie socioconstructiviste de Lev
Vygotsky (1934) met en lumière l'importance des interactions sociales
dans l'acquisition du langage. En effet, l'acquisition du langage est un
processus fondamentalement social car l'enfant va co-construire ses
connaissances au contact des autres grâce aux interactions avec son
entourage. Selon Morgenstern (2019) « L'enfant n'apprend pas la langue
dans les grammaires, mais dans les interactions avec ses interlocuteurs et dans
le bain de langage qui l'entoure ».
Vygotsky développe le concept de zone proximale de
développement (ZPD), qui met en avant l'idée que le soutien
de l'adulte (étayage, reformulations, guidance) va permettre à
l'enfant de développer et d'affiner ses compétences
langagières au-delà de ce qu'il aurait pu accomplir seul.
Dans le contexte de l'acquisition bilingue, il est
nécessaire de s'interroger sur la relation entre les deux langues, ainsi
que sur le rapport, le lien qui peut exister entre elles. La théorie du
double iceberg apporte un éclairage précieux à ce sujet.
En effet, la théorie du double iceberg va éclairer
particulièrement notre sujet : Cummins postule que les
compétences cognitives et académiques sous-jacentes sont
partagées entre les langues. En d'autres termes, lorsqu'un apprenant
développe des compétences en L1, cela peut faciliter
l'apprentissage de la L2, à condition que la L1 ait atteint un certain
niveau de
25
développement. Cette interdépendance repose sur
le Modèle de Base de Compétence Commune (Common Underlying
Proficiency, CUP), qui stipule que malgré les différences
superficielles entre les langues (grammaire, vocabulaire), les processus
cognitifs nécessaires à la lecture, à l'écriture ou
à la pensée critique par exemple sont communs.
Plusieurs études ont appuyé l'hypothèse
de l'interdépendance. Une recherche menée par Genesee (2006)
montre que les enfants bilingues développent des compétences en
littératie plus élevées lorsqu'ils sont exposés de
manière soutenue à leurs deux langues. De plus, Bialystok (2001)
a démontré que les enfants bilingues bénéficient
d'une meilleure conscience métalinguistique, facilitant ainsi le
transfert de compétences linguistiques entre les langues.
Dans le cadre de notre recherche sur les familles francophones
aux E.A.U, ces théories offrent une base solide pour comprendre comment
les compétences en français peuvent être maintenues et
renforcées tout en favorisant l'apprentissage de l'anglais.
JC Beacco (2015) propose également une théorie
qui semble pertinente, celle des ballons linguistiques. Il compare les
compétences linguistiques a des ballons que chaque individu porte en
lui. Ces ballons représentent les différentes langues qu'une
personne connaît. Leur taille varie en fonction de la maîtrise de
chaque langue. Ces ballons n'évoluent pas indépendamment : ils
peuvent interagir, se soutenir mutuellement ou, au contraire, entrer en
compétition.
Il distingue deux types d'interactions :
? L'inflation mutuelle : Les compétences dans une langue
peuvent renforcer celles d'une autre langue. Par exemple, l'apprentissage de la
lecture en anglais peut faciliter l'apprentissage de la lecture
français, comme le suggère également la théorie de
Cummins.
? La compétition : Si une langue domine trop dans
l'environnement social ou scolaire, elle peut freiner le développement
ou le maintien d'une autre langue.
Dans le contexte qui nous intéresse ici, on pourrait
supposer que les parents doivent alors veiller à maintenir une taille
suffisante du « ballon » du français, malgré la
pression exercée par le « ballon » de l'anglais, plus souvent
utilisé au quotidien
L'interdépendance entre les ballons peut expliquer
comment les enfants peuvent simultanément développer leur
compétence en français et en anglais, sans nécessairement
nuire à l'une ou l'autre.
La théorie des ballons (2015) est complémentaire
à celle de l'interdépendance de Cummins. Alors que Cummins met
l'accent sur le transfert cognitif entre langues, JC Beacco (2015) propose une
approche légèrement différente, en tenant compte des
interactions contextuelles entre langues. Ensemble, ces théories peuvent
aider à comprendre non seulement les mécanismes cognitifs, mais
aussi les stratégies familiales et éducatives visant à
maintenir un équilibre entre les langues.
26
2.3. Le bilinguisme : un phénomène dynamique
et évolutif
Pour la majorité des chercheurs le bilinguisme ne peut
être appréhendé comme un état figé ou un
équilibre parfait entre deux langues, mais plutôt comme un
processus dynamique et en constante évolution. Cette perspective est
largement partagée par les chercheurs, qui soulignent que les
compétences linguistiques des individus bilingues peuvent évoluer
en fonction de divers facteurs sociaux, cognitifs et environnementaux.
Comme le souligne Grosjean (2015), le bilinguisme est
plutôt à appréhender comme un continuum où les
compétences dans chaque langue varient non seulement entre les
individus, mais aussi au sein d'un même individu au fil du temps. Par
exemple, un enfant peut développer une grande aisance orale en
français grâce aux conversations régulières avec ses
parents, mais avoir des difficultés à l'écrit en raison
d'un manque de pratique écrite dans cette langue. Inversement, une
scolarisation intensive en anglais peut conduire à une excellente
maîtrise grammaticale et lexicale dans cette langue, tout en
affaiblissant la fluidité ou la spontanéité des
interactions en français. Ces particularités pourraient
évoluer au cours de la vie de l'enfant si, par exemple, il venait
à être scolarisé en français.
Nous pouvons penser que l'usage et la compétence
interagissent en permanence. L'évolution des compétences
bilingues dépend aussi de facteurs externes, comme un changement de
milieu de vie ou d'environnement scolaire, qui peut subitement reconfigurer
l'exposition et les compétences linguistiques de l'enfant.
En ce sens, le bilinguisme des enfants expatriés dans
des contextes multilingues, comme celui des E.A.U, constitue, il me semble, un
exemple particulièrement éclairant.
2.4. Bilinguisme et bien-être familial : les
défis
Plusieurs chercheurs se sont intéressés plus
récemment au bilinguisme/plurilinguisme sous un angle différent,
en étudiant la dimension émotionnelle du bilinguisme et de la
transmission linguistique (Pavlenko, 2005), (Lantolf, & Thorne, S. L.,
2006).
En contexte d'expatriation la transmission linguistique est
souvent perçue, un peu naïvement comme un processus naturel et
spontané. On suppose que l'enfant, bien qu'exposé en permanence
à un environnement anglophone (bain linguistique) tout au long de la
journée, parviendra malgré tout à acquérir la
langue française de manière naturelle. Cependant, des
échanges avec des familles françaises confrontées au refus
ou à l'incapacité de leurs enfants de communiquer en
français, la phrase très souvent entendue : ils « parlent
mais n'écrivent pas », révèlent une
réalité plus complexe. Ces observations soulignent le risque,
parfois sous-estimé, de perdre à long terme la maîtrise de
leur langue première et la prise de conscience de ce risque peut devenir
une source d'inquiétude pour les parents.
En réalité, la transmission ou le maintien de la
langue première repose sur des efforts conscients, continus et demande
un investissement important des parents.
Dans de nombreux cas, la responsabilité de cette
transmission repose principalement sur un seul parent, la mère (Lemoine,
2019). Il s'agit d'une charge émotionnelle et mentale exigeante,
où le souhait de transmettre la langue est souvent entravé par
les contraintes du
27
quotidien : manque de temps, démotivation des enfants
ou encore le poids des influences extérieures. La transmission
linguistique est en réalité un long chemin, fait de doutes et
d'interrogations.
De Houwer (2009) s'intéresse à la question de
l'harmonie familiale et met en avant l'idée que la transmission
linguistique ne doit pas se faire au détriment de
l'épanouissement général des membres de la famille. Elle
distingue notamment le « bilinguisme harmonieux
», qui se caractérise par une acquisition fluide
des deux langues sans conflit, d'un bilinguisme plus problématique
où l'usage d'une langue peut être perçu comme une
contrainte par l'enfant ou engendrer des tensions avec les parents. Elle
insiste sur le fait que la pression excessive pour transmettre une langue peut
engendrer du stress, tant pour les parents que pour les enfants. Ce stress peut
diminuer la qualité des interactions parent- enfant, essentielles pour
un apprentissage naturel et positif des langues. En effet, les parents doivent
naviguer entre les exigences de la scolarisation en langue seconde (l'anglais)
et leur propre désir de transmettre la langue minoritaire. De Houwer
note également que des tensions peuvent émerger si l'un des
parents ne partage pas l'objectif de transmission linguistique ou si les
enfants manifestent une résistance à parler la langue
minoritaire, ce qui nuit directement au bien-être familial en
créant des tensions voire des conflits. À l'inverse, un cadre
familial bienveillant, où le français est valorisé sans
être strictement imposé, favorise un bilinguisme plus
équilibré et une meilleure acceptation de la langue. En effet,
lorsque la transmission s'inscrit dans une démarche positive et
valorisante, l'enfant développe une relation sereine avec la langue.
À l'inverse, si elle est perçue comme une obligation ou un enjeu
de performance, cela peut démotiver l'enfant et créer des
blocages.
Nous verrons que pour ces familles qui optent pour la
scolarisation de leurs enfants dans des écoles internationales, la
question de la perte de langue se pose rapidement. Si, dans un premier temps,
la maîtrise précoce de l'anglais, fluide et `'sans accent»
suscite une certaine fierté, elle est souvent suivie d'une
inquiétude grandissante face aux hésitations des enfants
lorsqu'ils s'expriment en français ainsi qu'à leur
difficulté à formuler des idées simples ou à
exprimer des émotions. L'enfant tend souvent à privilégier
la lecture en anglais, qu'il perçoit comme plus facile, ce qui peut
laisser les parents démunis et avoir le sentiment d'imposer le
français à leur enfant.
Le fait que le foyer constitue pour ces enfants le seul lieu
d'exposition au français n'est pas sans répercussions
psychologiques. La maîtrise de la langue est conditionnée par les
interactions familiales, qui diffèrent de celles que l'on pourrait
observer dans un environnement plus varié en termes de registres et de
locuteurs. Cette exposition restreinte peut entraîner des
difficultés à comprendre certains usages du français,
notamment les registres familiers ou le parler des jeunes, ainsi que les
expressions idiomatiques. En conséquence, l'enfant peut ressentir un
décalage avec ses pairs francophones en dehors du cadre familial, ce qui
fragilise son sentiment de compétence linguistique. Ce manque de
confiance peut se manifester par des hésitations, des blocages, voire un
refus de s'exprimer en français, par peur d'être jugé ou de
ne pas être compris. Cette situation peut entraîner le
développement d'une insécurité linguistique
vis-à-vis de la langue première,
28
particulièrement perceptible lors de voyages en France
ou en présence de locuteurs francophones monolingues, un
phénomène souvent décrit comme Heritage Language
Anxiety ( Ye°im Sevinç,2017; Pavlenko, 2015).
Nous chercherons à déterminer si les familles
françaises éprouvent ou prennent conscience de ce
phénomène récemment exploré par divers auteurs tels
que Sevinç (2017), Martin Guardado(2002) et Silvina Montrul, qui ont mis
en lumière les enjeux psychologiques et émotionnels liés
à l'anxiété linguistique dans le contexte des langues
premières (ou d'héritage) et les effets sur la construction
identitaire de ces enfants. L'enjeu est donc de permettre à ces enfants
d'acquérir le français non seulement comme langue du foyer, mais
aussi comme un moyen d'expression naturel et diversifié, leur
évitant ainsi un rapport conflictuel avec la langue.
Conclusion partielle
L'étude du bilinguisme sous ses différentes
facettes met en lumière la complexité et la diversité des
trajectoires linguistiques des individus et des familles en situation de
contact de langues. Les définitions et typologies du bilinguisme
montrent qu'il ne s'agit pas d'un état figé, mais d'un processus
évolutif influencé par de multiples facteurs. L'étude des
théories d'acquisition met en lumière l'importance de
l'exposition linguistique et des interactions familiales dans le
développement des compétences bilingues.
Le bilinguisme ne se limite pas à un
phénomène strictement linguistique ; il touche également
aux dimensions identitaires et émotionnelles des locuteurs. Pour les
familles, en particulier celles vivant dans des environnements où une
langue dominante exerce une forte pression, maintenir un équilibre entre
les langues peut être un véritable défi. Si le bilinguisme
est une richesse, il peut aussi être une source de tensions dans la
famille, quand l'usage d'une langue est perçu comme une contrainte par
l'enfant ou engendrer des tensions avec les parents.
Ainsi, cette réflexion sur le bilinguisme et ses
implications dans un contexte de contact de langues pose les bases
nécessaires pour aborder plus spécifiquement la place du
français dans les foyers francophones expatriés aux
Émirats arabes unis. L'enjeu central réside dans les
stratégies familiales mises en place pour assurer la transmission du
français tout en favorisant l'épanouissement bilingue des enfants
dans un environnement où l'anglais s'impose comme langue dominante.
29
Chapitre 3 : Politique linguistique familiale : enjeux
et défis
Lorsque la langue première est minorée dans la
société, la famille devient le principal vecteur de sa
transmission et de sa préservation. En l'absence d'un soutien
institutionnel, ce sont les pratiques linguistiques familiales qui
déterminent en grande partie le maintien ou l'érosion de la
langue à travers les générations. Ce chapitre explore le
rôle central de la politique linguistique familiale dans ce processus, en
analysant les stratégies mises en place par les parents, les facteurs
qui influencent leurs choix, ainsi que les défis qu'ils doivent
surmonter face à la pression de la langue dominante.
3.1. Transmission, maintien et perte de langue : le
rôle de la famille
La transmission, le maintien et la perte des langues au sein
des familles constituent un champ d'étude central en sociolinguistique.
(Fishman, 1991 ; Spolsky, 2009). Ces processus sont façonnés par
divers facteurs, parmi lesquels les représentations familiales et la
loyauté linguistique jouent un rôle déterminant (Guardado,
2002 ; Curdt-Christiansen, 2016). Les travaux de Spolsky (2009) sur la gestion
familiale des langues soulignent l'importance des attitudes et des
representations parentales dans le maintien d'une langue minorée. Dans
cette perspective, la loyauté linguistique, définie comme
l'attachement affectif et identitaire à une langue (Weinreich, 1953),
apparaît comme un facteur clé dans les choix linguistiques
familiaux.
Les représentations familiales et la loyauté
linguistique, étroitement liées, constituent en effet des
facteurs essentiels pour comprendre les dynamiques de maintien et de
transmission linguistique au sein des familles.
Les représentations consistent en un ensemble de
jugements de valeur et sur les formes de discours produites et sur les
locuteurs qui les produisent, transmis par la famille d'abord, l'école
ensuite, les divers groupes sociaux fréquentés enfin. Elles se
constituent essentiellement en fonction de normes sociales dominantes
imposées, acceptées, ignorées ou rejetées.
(M.Akinci ,2008)
Ces représentations construisent la manière dont
les parents perçoivent la langue minoritaire. Ainsi, une
représentation positive de la langue minoritaire renforce la motivation
des parents à la transmettre activement, alors qu'une perception
négative ou neutre peut mener à un désinvestissement
linguistique (Guardado,2018).
Nous faisons l'hypothèse que ces représentations
ont un effet sur la motivation des parents à mettre en place des
stratégies éducatives pour faciliter l'appropriation du
français mais aussi sur la motivation des enfants à s'approprier
le langage.
En effet, les enfants perçoivent les attitudes
parentales à l'égard des langues, ce qui influence leur propre
motivation à apprendre et utiliser une langue. Les
représentations familiales, qu'elles soient explicites ou implicites,
transmettent des messages sur la valeur de chaque langue. Ceci peut
représenter alors soit un vecteur de motivation ou au contraire peut
être source de désintérêt pour la langue.
30
En effet, lorsque les parents expriment de la fierté
pour la langue minoritaire et l'intègrent activement dans la vie
quotidienne, les enfants développent une attitude positive envers cette
langue. Cela les motive à l'utiliser et à en approfondir la
maîtrise.
En revanche, si les parents montrent des signes d'ambivalence
ou de désengagement, les enfants peuvent percevoir la langue minoritaire
comme moins pertinente ou valorisée, ce qui entraîne souvent une
diminution de son usage. Le décrochage linguistique est souvent
lié à un manque de valorisation explicite de la langue
minoritaire dans le cercle familial (Fishman, 1991).
3.2. La politique linguistique familiale : un rôle
central
Un des enjeux du bilinguisme est l'équilibre entre les
deux langues. La langue dominante, (l'anglais dans notre contexte) peut avoir
un effet de dilution ou de perte partielle de la langue d'héritage (le
français dans le cas des familles francophones)
En effet, la question de la perte et du maintien de la langue
d'héritage chez les enfants bilingues a été largement
étudiée dans divers contextes sociolinguistiques. Guardado
(2002), dans son étude sur les familles hispanophones au Canada, analyse
les facteurs influençant la transmission de l'espagnol dans un
environnement où l'anglais domine. Il met en évidence que le
maintien de la langue d'héritage dépend non seulement de
l'exposition et de l'usage de cette langue au sein du foyer, mais aussi de
beaucoup de l'attitude des parents envers cette transmission.
En contexte de migration, des représentations
négatives liées à des préjugés sociaux ou au
manque de valorisation de la langue d'héritage peuvent conduire à
un déclin de son usage. Fishman (1991) souligne que l'abandon d'une
langue minoritaire au profit de la langue majoritaire est souvent lié
à des dynamiques de pouvoir et à de pression. Les familles qui
valorisent leur langue d'héritage tendent à mettre en place des
stratégies explicites pour en favoriser l'acquisition, telles que
l'utilisation exclusive de cette langue dans l'espace familial, ou encore
l'inscription des enfants dans des programmes éducatifs bilingues ou
communautaires.
Guardado (2008), met en évidence que ces
représentations sont souvent façonnées par des facteurs
externes, notamment les pressions de la société et les discours
dominants sur ces langues ou sur le bilinguisme. En conséquence, les
parents qui perçoivent un risque d'assimilation linguistique peuvent
adopter des pratiques plus rigoureuses pour maintenir leur langue maternelle.
À l'inverse, ceux qui intériorisent des discours
dévalorisant leur langue tendent à réduire son usage,
voire à l'abandonner.
La pression de l'assimilation linguistique peut mener à
un abandon progressif de la langue d'héritage, en particulier si elle
est perçue comme moins valorisée socialement que la langue
dominante. Comme mentionné précédemment, il semble que la
pression de l'assimilation linguistique soit atténuée dans notre
cas, en raison du contexte spécifique des Émirats.
Ces études illustrent comment les
représentations familiales sur la langue influencent les pratiques
linguistiques, et constituent le fondement de la politique linguistique
familiale.
31
Les représentations familiales jouent un rôle
déterminant dans la transmission et l'acquisition du bilinguisme car
elles influencent les pratiques linguistiques quotidiennes et les
stratégies éducatives. En effet, elles posent un cadre,
façonnent la politique linguistique familiale et le degré
d'engagement des familles dans la transmission d'une langue.
Dans une étude menée par De Houwer (2007), les
familles ayant une attitude proactive envers le bilinguisme étaient plus
susceptibles de voir leurs enfants devenir véritablement bilingues.
L'importance de l'attitude des parents envers la langue
d'héritage est aussi soulignée par S. Spolsky qui
considère que, dans les contextes de migration, la famille est
l'institution la plus influente dans les mécanismes de transmission des
langues (2016).
3.3. La famille : moteur de la dynamique de transmission
linguistique
La politique linguistique familiale désigne les
croyances, pratiques et efforts explicites ou implicites des familles pour
gérer l'acquisition, le maintien et l'usage des langues dans le cadre
domestique (Spolsky, 2004).
Spolsky (2009) décrit la Politique Linguistique
Familiale (PLF) comme un sous-domaine de la politique linguistique qui se
concentre sur les choix, pratiques et idéologies linguistiques
adoptés au sein des familles pour influencer la transmission et
l'utilisation des langues. Selon lui, la PLF comprend trois composantes
principales :
? Les pratiques linguistiques : les langues effectivement
utilisées dans les interactions familiales.
? Les croyances ou idéologies linguistiques : les
attitudes et valeurs attribuées aux langues par les membres de la
famille.
? La gestion linguistique : les efforts explicites pour
influencer ou réguler l'utilisation des langues au sein de la
famille.
La gestion linguistique familiale (Family Language Management)
peut être définie comme l'implication parentale
implicite/explicite et subconsciente/consciente visant à établir
des conditions linguistiques favorables à l'apprentissage des langues et
à l'acquisition de la littératie dans la ou les langues
minoritaires à la maison et/ou dans des contextes communautaires
(Curdt-Christiansen).
Selon Haque (20219), pour comprendre les politiques
linguistiques familiales il est nécessaire d'opter pour une approche
dialectique, c'est à dire en examinant les contradictions, les
oppositions et les interactions entre différentes forces ou
idées, pour mieux comprendre leur évolution et leurs
implications.
Cela signifie qu'au lieu de voir la politique linguistique
familiale comme un phénomène statique, on l'étudie comme
un processus en tension entre différentes influences :
? Les normes sociales et les choix individuels (ex. : une famille
veut parler sa langue maternelle, mais la société valorise une
autre langue).
32
? Les traditions et le changement (ex. : des parents veulent
transmettre leur langue, mais les enfants préfèrent parler la
langue dominante de leur environnement).
? Les pressions extérieures et les décisions
internes (ex. : l'école ou le gouvernement encouragent une langue,
tandis que la famille essaie d'en préserver une autre).
L'idée est de ne pas voir ces tensions comme de simples
oppositions, mais comme des dynamiques qui façonnent la
réalité linguistique des familles.
Le schéma suivant illustre les aspects
multidimensionnels de la politique linguistique familiale (Family Language
Policy - FLP) selon Curdt-Christiansen (2009). Il met en évidence les
interactions complexes entre différents facteurs influençant les
choix linguistiques dans les familles.
La politique linguistique familiale ou Family Language Policy
est un concept clé qui englobe les décisions, les croyances et
les pratiques des familles en matière de gestion des langues dans un
environnement multilingue. Ce modèle met en évidence les facteurs
internes et externes qui façonnent ces politiques.

Ce schéma permet de mettre en évidence la
manière dont les facteurs déterminant la politique linguistique
familiale interagissent. L'auteur différencie deux types de facteurs
:
? Les facteurs macro structurels (externes à la famille) :
contexte politique, socio culturel, économique ou l'environnement
sociolinguistique (exposition des familles à différentes langues
dans leur environnement quotidien.
? Les facteurs micro structurels (internes) : milieu familial
propice à la littéracie, attentes parentales, niveau
d'éducation, connaissances sur le bilinguisme etc..
33
Ces facteurs modèlent directement les
représentations parentales et vont conditionner les priorités
linguistiques des parents.
Nous remarquons que les idéologies linguistiques (ce que
nous avons nommé précédemment les représentations
parentales) est le point central du modèle.
Ce terme fait référence aux croyances des parents
concernant les langues :
? La valeur sociale et économique
attribuée à chaque langue.
? Les perceptions de la langue comme un
vecteur d'identité culturelle ou de réussite professionnelle.
Les idéologies linguistiques agissent donc comme un
filtre par lequel les facteurs macro et micro influencent les actions des
parents. Elles servent de base justificative pour les décisions
prises.
Les actions des parents, ici appelées
aménagement familial, représentent les actions concrètes
pour favoriser l'appropriation de la langue. Cela rejoint le concept de gestion
linguistique familiale évoqué par Spolsky. Par exemple,
l'investissement économique comprend des éléments tels que
l'achat de livres ou l'inscription à des cours prives etc. Dans notre
cas, il serait pertinent d'y inclure également l'investissement en
termes de temps passé avec l'enfant, un facteur qui, comme nous le
verrons, s'avère déterminant pour les parents.
Ce schéma illustre les différents facteurs
influençant le développement et l'usage des langues dans un
contexte bilingue ou plurilingue. Il met en évidence trois grandes
catégories interdépendantes : les facteurs familiaux, les
facteurs socioculturels et les facteurs environnementaux linguistiques.
Les facteurs familiaux constituent la base du schéma et
jouent un rôle déterminant dans l'acquisition linguistique. Ils
influencent à la fois le développement et l'usage des langues au
sein du foyer. Des éléments tels que l'existence de frères
et soeurs, la mobilité familiale ou encore le besoin de communiquer avec
la famille élargie façonnent la dynamique linguistique des
enfants. Par exemple, si un aîné adopte une langue dominante, cela
peut impacter la langue d'usage des plus jeunes. De même, une famille qui
se déplace fréquemment entre différentes régions
linguistiques peut voir son répertoire langagier évoluer en
fonction des contextes.
Les facteurs socioculturels viennent compléter ces
influences familiales en intégrant les attitudes et
représentations sociales vis-à-vis du bilinguisme. La perception
du prestige d'une langue, le soutien institutionnel ou encore les croyances des
parents quant à leur rôle dans l'acquisition linguistique sont
autant d'éléments qui influencent les choix linguistiques des
familles. Dans certaines sociétés, le bilinguisme est
valorisé et encouragé, tandis que dans d'autres, une langue
dominante s'impose, reléguant les langues minoritaires à un usage
plus restreint. Les normes culturelles, le genre des locuteurs et le
système de valeurs sous-jacent peuvent également orienter les
pratiques langagières des individus et des familles.
34
Enfin, les facteurs environnementaux linguistiques concernent
les conditions d'exposition aux langues et les stratégies mises en place
pour favoriser leur apprentissage. La quantité et la qualité des
interactions en langue cible, la langue d'instruction scolaire ou encore les
stratégies parentales face au mélange des langues sont autant
d'éléments déterminants. Un enfant
bénéficiant d'un environnement riche en interactions
variées aura plus de chances de développer une compétence
avancée dans une langue donnée. De plus, le choix linguistique
des parents - comme l'adoption du principe « une personne, une langue
» (OPOL) ou l'usage exclusif de la langue minoritaire à la maison -
peut avoir un impact significatif sur la transmission et la
pérennité du bilinguisme au sein du foyer.
À la place d'"idéologies linguistiques",
Schiffman (2006 : 112) utilise le terme "culture linguistique", qu'il
définit comme « la somme totale des idées, des valeurs, des
croyances, des attitudes, des préjugés, des mythes, des
contraintes religieuses et de tout l'autre bagage culturel que les locuteurs
apportent à leur relation avec la langue issue de leur culture
».
Ce schéma met ainsi en lumière la
complexité des dynamiques linguistiques en contexte bilingue. Il
souligne que l'acquisition et l'usage des langues ne dépendent pas
uniquement de l'exposition, mais résultent d'une interaction entre
influences familiales, socioculturelles et environnementales. Dans le cas des
familles francophones vivant dans un environnement dominé par l'anglais,
comme aux E.A.U ce modèle permet d'identifier les leviers et obstacles
au maintien du français chez les enfants scolarisés en
anglais.

Figure 1 : schéma conceptuel : les facteurs
influençant les dynamiques langagières familiales.(Beduneau
2025)
35
Ce schéma de Violaine Beduneau(2025) propose une
conceptualisation des stratégies et pratiques langagières des
familles plurilingues.
Les deux schémas présentent une vision dynamique
des politiques linguistiques familiales en mettant en évidence
l'influence des facteurs externes (sociopolitiques, économiques,
culturels) et internes (représentations parentales, pratiques
langagières) sur la transmission des langues. Toutefois, le second
modèle accorde une place plus centrale à l'enfant et à sa
relation avec les parents. Alors que le premier schéma met surtout
l'accent sur les stratégies linguistiques parentales et leur impact sur
les représentations et pratiques langagières des enfants, le
second modèle intègre des dimensions plus subjectives comme les
attitudes linguistiques et représentations des enfants. La chercheuse
met en avant le rôle actif de l'enfant dans le processus de transmission.
Selon elle, l'enfant est un agent glottopolitique, c'est pourquoi elle lui
accorde une place importante dans ce modèle : dans les interactions
parent-enfant, il participe de la renégociation des pratiques
langagières familiales, voire des stratégies linguistiques
familiales.
Cette approche permet ainsi de mieux comprendre la
transmission linguistique comme une dynamique familiale où les choix
parentaux et les expériences de l'enfant s'influencent mutuellement.
Effectivement, nous verrons lors de l'analyse de notre questionnaire aux
familles que, malheureusement, le manque de motivation de l'enfant peut parfois
devenir un frein au maintien ou à la transmission de la langue
française dans la famille malgré la volonté des
parents.
En effet, les enfants, quand ils justifient ou
privilégient le recours à telle ou telle langue -
envisagée comme un objet valorisant pour le domaine scolaire, la
société ou pour leur avenir - s'inscrivent eux aussi, dès
leur plus jeune âge, dans une idéologie linguistique. Plusieurs
études montrent que les enfants peuvent faire acte de résistance
face à la langue parentale en parlant la langue de l'école, la
langue valorisée (Haque, 2019).
Aussi, nous pouvons noter que bien que la famille soit le
noyau et le lieu principal de la transmission de l'héritage
linguistique, la famille peut aussi se montrer vulnérable au milieu
extérieur et la politique linguistique familiale peut changer,
évoluer sous l'influence du contexte extérieur. Canagarajah
(2008:171) souligne que:» the family is porous, open to influences and
interests from other broader social forces and institutions. (...) in a context
in which there are needs of social acceptance, economic survival, and legal
status, families give relatively less importance to heritage language
importance».
Nous verrons dans la deuxième partie de notre
mémoire qu'effectivement certaines familles françaises aux
émirats ont, au début de leur expatriation adopté une
politique active de transmission de la langue française a leurs enfants,
puis, après quelques années, ont décidé de
suspendre tout enseignement afin que leur enfant puisse se concentrer seulement
sur l'acquisition de l'anglais , qu'elles considéraient plus utile pour
l'avenir de leurs enfants ou tout simplement car ils avaient le sentiment que
l'apprentissage du français entravait la maitrise de l'anglais.
36
3.4. Les familles en mobilité : quelle politique
linguistique adopter?
Les familles en situation de mobilité sont
confrontées à des choix linguistiques qui influencent le
développement bilingue de leurs enfants. Selon les contextes et les
dynamiques familiales, différentes stratégies peuvent être
mises en place pour équilibrer l'usage des langues en
présence.
En effet, dans les familles vivant en dehors de leur pays
d'origine et souhaitant transmettre ou maintenir la langue première, les
pratiques langagières peuvent s'organiser selon une répartition
spatiale, qu'elle résulte d'un choix intentionnel ou d'une adaptation
spontanée : une langue est privilégiée dans l'espace
domestique, tandis que l'autre domine à l'extérieur. Annick De
Houwer (2007) souligne que cette stratégie figure parmi les plus
efficaces. Toutefois, elle comporte le risque d'une marginalisation progressive
de la langue familiale, restreinte à la sphère privée et
potentiellement sujette à une (auto)censure dans les interactions
extérieures. (Beduneau,2025) Plusieurs chercheurs soulignent en effet
que la limitation d'une langue au seul espace domestique peut compromettre son
développement et son maintien sur le long terme (Montrul, 2013 ; Paradis
et al., 2011).
Pour que l'enfant développe son bilinguisme, cette
répartition langagière parmi les espaces de socialisation
implique que la langue familiale fasse l'objet d'un enseignement-apprentissage,
surtout si la langue de l'extérieur est aussi la langue de scolarisation
et si elle entre à l'intérieur de la maison via les
médias, la télévision, les activités liées
à l'école, les amitiés, etc. (Akinci, 2016). De plus,
comme le souligne Fishman (1991), la transmission
intergénérationnelle des langues minoritaires repose en grande
partie sur des pratiques langagières structurées et un
investissement conscient des familles dans la transmission.
Aussi, certaines familles adoptent une répartition
temporelle des langues en fonction de l'âge des enfants : une langue
d'abord, ensuite l'autre, répartition très répandue et
à la base du bilinguisme de nombreux enfants (Grosjean, 2015). Souvent,
la première langue est la langue minoritaire.
Certaines familles adoptent une politique stricte où
seule la langue minoritaire est utilisée à la maison, dans le but
de renforcer son acquisition et de contrer la domination de la langue
majoritaire (De Houwer, 2007). Cette approche est souvent adoptée
lorsque les parents craignent une perte rapide de la langue d'origine,
notamment en contexte d'immigration. Cependant, cette stratégie peut
créer des tensions lorsque l'enfant perçoit une
déconnexion entre la langue familiale et son environnement
extérieur (Curdt- Christiansen, 2009).
A l'inverse, certaines familles, nous le verrons,
décident de ne pas encadrer les choix linguistiques de leur(s)
enfant(s). Ne pas adopter de politique linguistique familiale explicite
constitue en réalité une politique en soi, souvent
qualifiée de "laissez-faire linguistique" (Spolsky, 2004). Aux
Émirats arabes unis, où l'anglais s'impose comme langue dominante
dans les sphères éducatives, sociales et professionnelles, de
nombreuses familles francophones n'établissent pas de règles
claires quant à l'usage du français et laissent l'environnement
extérieur façonner au fil du temps les pratiques linguistiques
des enfants. Ce choix, qu'il soit conscient ou non, peut entraîner une
érosion progressive du français,
37
qui devient une langue secondaire, reléguée
à des usages sporadiques (Curdt-Christiansen, 2009).
L'absence de cadre structurant pour la transmission du
français permet à l'anglais de s'installer progressivement comme
langue de référence, d'abord dans les interactions enfantines,
puis dans les échanges familiaux, notamment lorsque les parents
eux-mêmes s'adaptent aux préférences linguistiques de leurs
enfants (Paradis et al., 2011). Or, plusieurs études
montrent que sans un effort de maintien actif, la langue minoritaire tend
à être abandonnée au profit de la langue dominante
(Fishman, 1991 ; De Houwer, 2007). Ainsi, même dans les
familles qui ne formulent pas explicitement de règles linguistiques, une
dynamique s'opère, souvent en faveur de l'anglais, ce qui illustre bien
que l'absence d'une politique familiale ne signifie pas l'absence de
conséquences linguistiques.
Dans le cadre du maintien des langues minoritaires au sein des
familles en situation de contact de langues, la politique linguistique
familiale (PLF) n'est pas toujours fixe ni cohérente dans le temps. Elle
peut évoluer en fonction des dynamiques familiales, des contraintes
externes, ou encore des expériences vécues par
les parents et les enfants. Ainsi, même lorsque les parents adoptent
initialement des idéologies favorables au bilinguisme et expriment des
attitudes positives envers la transmission de la langue première, ces
intentions ne se traduisent pas systématiquement en pratiques
linguistiques constantes ou en une gestion linguistique
efficace. Comme l'explique Curdt-Christiansen (2016), les
incohérences dans la PLF peuvent résulter de divers facteurs
internes et externes, rendant difficile le maintien actif de la langue
minoritaire au sein du foyer.
3.5. La famille et son rôle clé dans
l'exposition à la langue : des enjeux cruciaux pour l'apprentissage
Aux E.A.U, l'anglais est omniprésent
dans les interactions sociales, les médias et le système
scolaire, et l'enfant est, dans son quotidien, beaucoup plus
exposé à cette langue qu'au français. Il
bénéficie d'un input plus diversifié et abondant que le
français. La langue d'héritage, le français est
entendue/pratiquée presque exclusivement dans le cadre familial, ce qui,
selon la littérature existante la rend plus vulnérable. En effet,
sans efforts délibérés pour maximiser l'exposition
à la langue d'héritage, celle-ci risque de devenir une langue
passive, voire d'être progressivement abandonnée (
Pearson,2008).
Certains chercheurs distinguent l'input, qui désigne
les données linguistiques accessibles à l'apprenant, de
l'exposition, qui renvoie au simple contact avec la langue sans garantie
d'assimilation par l'enfant (Krashen, 1985); (Lightbown &
Spada, 2006).
La distinction entre l'input, défini comme les
données linguistiques accessibles et potentiellement assimilables par
l'apprenant, et l'exposition, qui implique un simple contact avec la langue
sans nécessairement aboutir à une acquisition, permet de mieux
comprendre et analyser les défis auxquels fait face la langue
d'héritage dans un contexte multilingue. Cependant, dans la
littérature l'input et l'exposition sont souvent utilisés comme
synonymes, leur définition exacte ainsi que leurs différences
restent floues et divergent selon les chercheurs.
38
Pour De Houwer (2009), la notion générale
d'input sert à désigner toute parole entendue, qu'elle soit
adressée directement aux enfants ou reçue indirectement,
intentionnellement ou non. Le terme « exposition » peut être
utilisé pour référer plus précisément aux
mesures de quantité de l'input.
La notion d'exposition couvre alors ce qui est mesurable et
observable dans un contexte d'apprentissage particulier, tel que le discours
adressé à l'enfant, alors que celle d'input concerne les
constructions pertinentes pour la solution d'un problème particulier
d'apprentissage (Carroll, 2017).
Pour S. Krashen (1982) : l'input linguistique est l'ensemble
des données compréhensibles que l'apprenant
reçoit, et c'est cet input qui est le principal moteur de l'acquisition
d'une langue.
Il est largement accepté que l'exposition et l'input
jouent un rôle essentiel dans le développement langagier (Brehmer
& Kurbangulova, 2017 ; Schalley & Eisenchlas, 2022)
Que ce soit en milieu scolaire ou familial, l'exposition
régulière à une langue permet aux enfants de
développer leurs compétences linguistiques, notamment en
vocabulaire, syntaxe, et phonologie. Cummins (2000) met en avant l'importance
de cet input pour favoriser le transfert inter linguistique, un aspect
clé du bilinguisme. De même, Genesee (2006) souligne que des
environnements riches en input dans les deux langues renforcent la
capacité des enfants à naviguer efficacement entre ces
dernières.
La quantité d'input nécessaire pour le
développement optimal des compétences linguistiques bilingues est
un sujet débattu parmi les chercheurs. Selon Genesee, sur la base des
travaux de Thordardottir et al. (2011), une exposition d'au moins 40 %
à chaque langue est le seuil critique pour garantir un bon
développement linguistique dans les deux langues. Cette estimation
permet l'acquisition des compétences linguistiques sans qu'une langue ne
devienne dominante au détriment de l'autre.
Toutefois, il ne s'agit pas seulement de la quantité
d'input, mais surtout de sa qualité. D'autres études, comme
celles de Hoff et Core (2013), soulignent que, même en cas d'exposition
moindre, une qualité élevée de l'input peut compenser une
quantité plus réduite, en particulier si l'input est
diversifié et interactif. De la même façon, Paradis (2011)
montre que l'interaction dans des contextes signifiants, où l'enfant est
engagé dans des échanges réels et variés, favorise
un meilleur développement linguistique que de simples expositions
passives.
Les études récentes confirment que les enfants
développent des compétences plus solides lorsqu'ils sont
exposés à un langage riche, diversifié et contextuellement
pertinent, même si le temps d'exposition est limité.
En effet, ce n'est pas simplement l'exposition à une
langue qui détermine le niveau de compétence, mais surtout le
type d'interactions auxquelles l'enfant participe. Des échanges riches
et variés, par exemple, des conversations où l'enfant est
encouragé à poser des questions, formuler des hypothèses
ou résoudre des problèmes stimulent davantage le
développement linguistique que des expositions passives, comme regarder
la télévision.
39
La diversité lexicale, syntaxique et pragmatique de
l'input permet aux enfants de mieux comprendre les subtilités des
langues qu'ils apprennent. Ces éléments mettent en lumière
l'importance de créer des environnements d'apprentissage où la
langue est utilisée de manière significative et engageante
(Paradis, 2011).
De Houwer (2009) évoque la « fréquence
d'exposition linguistique » comme le facteur environnemental le plus
important influençant probablement l'acquisition bilingue en termes de
production orale. Sur la base de ses études, la chercheuse attribue les
différences dans les divers domaines d'utilisation linguistique des
enfants en ASLA (Acquisition précoce d'une seconde langue)
principalement à l'âge d'exposition de l'enfant à la langue
et à la durée pendant laquelle l'enfant entend la ou les langues.
(Andritsou, 2022). En effet, un enfant exposé quotidiennement à
un français riche et varié aura davantage de chances de
maîtriser cette langue de manière complète.
Cependant, ces facteurs seuls ne suffisent pas. Pearson (2008)
met en avant l'importance de la motivation de l'enfant à utiliser chaque
langue. Cette motivation peut être influencée par les
représentations familiales, le rôle affectif, ou encore la
dynamique familiale, nous y reviendrons un peu plus tard dans ce
mémoire.
La littérature démontre donc que la
quantité, la fréquence et la qualité d input jouent un
rôle essentiel dans l'appropriation d'une langue.
En conséquence, l'un des défis majeurs pour les
familles francophones des E.A.U va être d'accroitre la quantité et
la fréquence d'exposition/d'input dans un environnement essentiellement
anglophone. Pour relever ce défi, ces familles mettent en place diverses
stratégies de résistance visant à
préserver l'usage du français malgré la
prédominance de l'anglais dans leur environnement quotidien.
La notion de résistance linguistique fait
référence aux pratiques et stratégies adoptées par
des individus ou des groupes pour préserver leur langue et leur culture
face à des pressions extérieures, souvent liées à
la domination d'une langue majoritaire. Ces stratégies peuvent
être conscientes (activisme, politiques familiales) ou inconscientes
(pratiques quotidiennes, habitudes linguistiques). Comme le montrent les
travaux de Guardado (2008) et de De Houwer (2009), la persistance des efforts
familiaux et communautaires peut significativement retarder l'érosion
linguistique.
Parmi les stratégies de résistance, la lecture
en langue première semble être une stratégie de
résistance efficace dans le cadre du maintien linguistique. Elle joue un
rôle central en renforçant l'exposition à la langue
minoritaire, en enrichissant le vocabulaire, et en créant un lien
émotionnel et culturel avec la langue.
40
3.6. La lecture : un levier pour renforcer l'exposition
Parmi les stratégies de résistance, la lecture
semble être une stratégie de résistance efficace dans le
cadre du maintien linguistique. Elle joue un rôle central en
renforçant l'exposition à la langue minoritaire, en enrichissant
le vocabulaire, et en créant un lien émotionnel et culturel avec
la langue. La lecture est souvent une activité partagée,
notamment avec les jeunes enfants. Cela renforce le lien affectif autour de la
langue d'héritage et donne un sens émotionnel à son
apprentissage.
Les recherches existantes ont aussi largement mis en
évidence l'importance de la lecture dans l'acquisition d'une langue
(Krashen, 2004 ; Day, R. R., & Bamford, J. , 1998). Elle offre à
l'enfant une exposition à un vocabulaire varié, favorise la
consolidation des connaissances acquises et encourage le développement
de nouvelles compétences linguistiques.
La lecture extensive, particulièrement lorsqu'elle est
volontaire et motivée, est une source essentielle d'input linguistique
compréhensible, un facteur clé dans le développement des
compétences linguistique (Krashen, 2004).
La théorie de l'interdépendance linguistique
de J.Cummins (1979) éclaire notre compréhension de la `'bi
littératie», entendue comme la capacité à maitriser
la lecture et l'écriture dans les deux langues. Cette théorie
introduit le concept de Compétence cognitive sous-jacente commune
(Common Underlying Proficiency,), qui met en évidence la
manière dont les compétences et les connaissances
développées dans une langue peuvent transférer ou soutenir
l'acquisition d'une seconde langue. En effet, selon lui, les compétences
linguistiques telles que la compréhension de texte et la pensée
critique entre autres, sont transférables à une autre langue,
facilitant ainsi l'apprentissage bilingue.
Aussi, en ce qui concerne l'apprentissage de la lecture, nous
avons constaté que de nombreuses familles interrogées pour notre
étude déclarent avoir fait le choix d'attendre que l'enfant
maitrise la lecture en anglais pour commencer l'apprentissage de la lecture en
français, la proximité des deux langues permet en effet de
faciliter le transfert des compétences nécessaires.
Cependant, il semblerait que bien que la lecture autonome ait
des bénéfices indéniables, elle ne peut suffire à
accroitre les connaissances linguistiques de l'enfant. Par exemple, un enfant
s'il lit seul, lorsqu'il rencontre un mot inconnu aura tendance à
l'ignorer et à se contenter d'une compréhension globale de la
phrase ou du texte. Cette lecture apportera surement des
bénéfices (renforcement du lexique) mais elle ne suffira pas
à accroitre les connaissances de l'enfant en termes de connaissance
lexicale ou de vocabulaire. Une lecture accompagnée, où un adulte
guide l'enfant dans la compréhension des textes, semble souvent
essentielle. Ce soutien permet de surmonter les obstacles lexicaux, d'affiner,
de nuancer et la bonne compréhension permettra à l'enfant de
réutiliser le mot ou le concept nouveau dans un contexte
diffèrent.
Cette idée rejoint la théorie socio
constructiviste de Vygotsky, qui souligne l'importance de l'interaction sociale
dans le développement cognitif (étayage). Dans ce cadre, l'adulte
agit
41
comme un médiateur, facilitant l'accès au sens
et renforçant les liens entre la langue et la pensée.
Conclusion partielle
L'analyse du concept de politique linguistique familiale met
en évidence le rôle central des familles dans la transmission et
le maintien de la langue d'héritage en contexte minoritaire. Face
à la domination croissante de la langue seconde dans les écoles
et l'environnement social, le maintien de la langue première
représente un enjeu majeur pour les parents, qui doivent trouver des
stratégies adaptées afin d'assurer une exposition suffisante et
encourager son usage au quotidien. Ces stratégies s'inscrivent dans une
politique linguistique familiale (PLF), qui repose sur un ensemble de
pratiques, de représentations et de décisions influençant
la dynamique d'acquisition et de maintien de la langue (Spolsky, 2004).
Le foyer constitue le principal espace de transmission et
l'efficacité de cette transmission dépend largement des
représentations familiales à l'égard de la langue. Le
bilinguisme harmonieux, tel que défini par De Houwer (2009),
dépend en grande partie de la manière dont ces
représentations familiales façonnent l'apprentissage et l'usage
de la langue première. Ainsi, la politique linguistique familiale ne se
limite pas à des règles explicites ; elle repose également
sur des attitudes implicites qui influencent la motivation de l'enfant à
s'exprimer dans la langue d'héritage.
Dans cette perspective, la diversification des pratiques
linguistiques est essentielle pour éviter que la langue première
ne soit cantonnée à un cadre purement familial. La lecture, en
particulier, joue un rôle clé en renforçant l'exposition
à des registres variés et en enrichissant le répertoire
lexical et culturel de l'enfant. Ainsi, la transmission linguistique repose non
seulement sur des pratiques conscientes, mais aussi sur une vision de la langue
qui la rende dynamique et pleinement intégrée au quotidien de
l'enfant.
Conclusion du cadre théorique
L'analyse du cadre théorique nous a permis d'explorer
les dynamiques du bilinguisme en contexte de mobilité, en mettant en
lumière les interactions complexes entre migration, transmission
linguistique et politiques familiales. Nous avons inscrit notre
réflexion dans le contexte spécifique des E.A.U, où la
diversité linguistique et la prédominance de l'anglais
façonnent les pratiques langagières des familles
expatriées. Cette situation particulière nous a conduit à
interroger les mécanismes qui sous-tendent le développement et le
maintien des compétences linguistiques des enfants francophones
scolarisés dans des établissements anglophones.
Nous avons examiné différentes approches du
bilinguisme, des premières théories maximalistes aux conceptions
plus récentes et fonctionnelles, mettant en évidence son
caractère dynamique et évolutif. L'étude des travaux de
Cummins (1979, 2000) et de De Houwer (2007, 2009) nous a permis de mieux
comprendre l'impact des politiques linguistiques familiales sur le maintien des
langues minoritaires, tout en soulignant les tensions entre exposition
linguistique, acquisition et attachement identitaire. Ces
42
recherches montrent que la transmission du français en
contexte d'expatriation ne relève pas d'un processus spontané,
mais repose sur des choix conscients et des stratégies
d'aménagement linguistique qui varient en fonction des croyances et des
attitudes parentales.
Par ailleurs, nous avons abordé la question du
bilinguisme harmonieux et des défis qu'il représente pour les
familles expatriées. Loin d'être un simple enrichissement
linguistique, le bilinguisme peut être source de tensions, notamment
lorsque la langue minoritaire est perçue comme une contrainte par
l'enfant ou lorsqu'elle devient un enjeu de performance pour les parents. Nous
avons également évoqué la charge mentale liée
à la transmission linguistique et la nécessité d'adopter
des stratégies adaptées pour assurer un équilibre entre
les langues tout en préservant le bien-être familial.
Enfin, nous avons souligné le rôle central de la
politique linguistique familiale dans la transmission du français. La
gestion linguistique des parents, influencée par des facteurs internes
(représentations, pratiques, investissement) et externes (contexte
sociolinguistique, choix éducatifs), détermine largement le
degré de maintien du français chez les enfants. Toutefois, cette
politique familiale peut évoluer avec le temps et être
marquée par des incohérences ou des ajustements en fonction des
réalités du quotidien.
Ce cadre théorique constitue donc une base essentielle
pour comprendre les enjeux du maintien du français dans un environnement
où il n'est ni langue dominante, ni langue sociétale. Il nous
permet d'analyser les dynamiques linguistiques des familles francophones aux
Émirats arabes unis en tenant compte des stratégies qu'elles
adoptent, des obstacles qu'elles rencontrent et des motivations qui les
poussent à préserver leur langue d'héritage.
Dans la partie suivante, nous allons confronter ces
éléments théoriques aux réalités du terrain
à travers l'analyse des données recueillies. Nous chercherons
à identifier les pratiques concrètes mises en place par les
familles, les facteurs facilitant ou entravant le maintien du français,
ainsi que l'impact des représentations parentales sur les trajectoires
linguistiques des enfants.
43
Partie 2: Méthodologie de la recherche
1. Introduction
La présente recherche s'inscrit dans le cadre de
l'étude des stratégies familiales de maintien du français
parmi les familles françaises résidant aux E.A.U dont les enfants
sont scolarisés dans des écoles anglophones. Face à la
domination de l'anglais dans la vie quotidienne de ces enfants, il est
essentiel de comprendre comment ces familles organisent la transmission et le
maintien de la langue française au sein du foyer. Cette partie expose la
méthodologie adoptée pour répondre à cette
problématique, incluant les outils de collecte de données et les
techniques d'analyse employées.
2. Approche méthodologique et population
cible
Cette étude adopte une approche qualitative permettant
d'appréhender de manière approfondie les perceptions et les
pratiques linguistiques des familles concernées. Les données
collectées et leur analyse détaillée visent à faire
ressortir des tendances et des déterminants de la transmission
linguistique familiale.
La population cible est constituée de familles
françaises vivant aux E.A.U, dont au moins un enfant est
scolarisé dans une école anglophone depuis les premières
années de sa scolarisation.
Dans le cadre de cette étude, nous avons choisi de ne
pas approfondir la catégorie socioprofessionnelle des parents, en raison
de l'homogénéité des profils observés parmi les
familles françaises résidant aux E.A.U. En effet, la
majorité des parents appartiennent à des catégories
socioprofessionnelles plutôt élevées, occupant des postes
de cadre supérieur dans divers secteurs économiques. Cette
tendance s'explique en partie par la structure du marché du travail
émirati, où les postes non qualifiés sont souvent pourvus
par des travailleurs immigrés en provenance d'Asie. Il nous semble donc
que ce critère n'a pas d'incidence significative sur notre
problématique, les familles partageant des conditions
socio-professionnelles similaires.
La durée de résidence aux E.A.U. a
été considérée comme un facteur clé, car une
installation prolongée dans un environnement anglophone peut influencer
les pratiques linguistiques familiales et le degré d'exposition au
français. La composition de la fratrie a également
été étudiée, le nombre d'enfants et les
interactions entre frères et soeurs pouvant jouer un rôle dans la
transmission et l'usage du français à la maison. Par ailleurs,
nous avons examiné les pratiques éducatives mises en place par
les parents, notamment le choix des activités extrascolaires en
français ou la mise à disposition de livres en français
par exemple et l'ensemble des stratégies de valorisation de la langue
française dans la sphère familiale. Nous avons ainsi
cherché à adopter une approche aussi exhaustive que possible en
prenant en compte des divers facteurs influençant le maintien du
français.
3. Collecte des données
3.1. Questionnaire destiné aux familles
Dans un premier temps, un questionnaire a été
diffusé via les groupes Facebook et WhatsApp destinés aux
expatriés francophones aux E.A.U. Ce questionnaire avait pour objectif
d'obtenir un aperçu des stratégies familiales employées et
d'identifier des familles susceptibles de participer à des entretiens
approfondis.
44
Le questionnaire comportait des questions fermées et
ouvertes abordant les thèmes suivants :
· Usage du français et de l'anglais à la
maison.
· Pratiques de transmission linguistique
· Ressources et supports utilisés pour maintenir le
français.
· Perception de la place du français dans l'avenir
des enfants.
· Difficultés rencontrées dans l'enseignement
du français à domicile
Initialement, le questionnaire était destiné
à toutes les familles francophones dont les enfants sont
scolarisés en système anglophone. Cependant, afin d'affiner
l'analyse et d'assurer une certaine homogénéité dans
l'échantillon, un tri a été effectué. Les familles
mixtes ont été exclues, de même que celles dont les enfants
ont fréquenté l'école française à un moment
donné. Ainsi, l'étude s'est concentrée uniquement sur les
familles francophones dont les enfants ont été scolarisés
exclusivement dans des écoles anglophones et n'ont jamais suivi un
cursus en école française.
3.2 Entretiens approfondis
Après analyse des réponses au questionnaire, un
échantillon de familles a été sélectionné
selon les critères mentionnes auparavant pour des entretiens
semi-directifs. Ceux-ci ont permis d'explorer plus en détail les
dynamiques linguistiques et les motivations sous-jacentes aux choix des
parents.
Les entretiens ont été réalisés en
visioconférence ou en présentiel, enregistrés avec le
consentement des participants.
4. Traitement et analyse des données
4.1 Analyse des questionnaires
Les réponses aux questionnaires ont été
traitées de manière quantitative et qualitative :
· Les questions fermées ont été
analysées statistiquement (fréquences, pourcentages) afin
d'identifier les tendances générales.
· Les réponses ouvertes ont fait l'objet d'une
analyse thématique
4.2. Analyse des entretiens
Les entretiens ont été analysés selon une
approche thématique en plusieurs étapes :
1. Codification des données : les discours ont
été découpés en unités de sens et
classés selon des catégories (ex : communication
familiale, stratégies éducatives, expositions culturelles et
médiatiques, attitudes face à l'anglais, etc.).
2. Identification des tendances : comparaison entre les familles
pour dégager des profils-types et des variations.
3. Analyse comparative : mise en relation des résultats
des entretiens avec les données du questionnaire
45
Conclusion
Cette méthodologie, combinant questionnaire et
entretiens semi-directifs permet d'obtenir une vision nuancée des
pratiques et perceptions des familles françaises face à la
préservation du français. L'analyse des données
collectées offrira une compréhension approfondie des
stratégies de résistance linguistique mises en place dans un
contexte de bilinguisme dominé par l'anglais.
46
Partie 3 : Présentation de l'analyse des
resultats
Cette partie constitue l'aboutissement de notre étude,
dédiée à l'analyse approfondie des données
recueillies au sein des foyers francophones établis aux E.A.U. Nous nous
pencherons sur les pratiques linguistiques observées au sein de ces
familles, les stratégies d'apprentissage mises en place par les parents
pour promouvoir l'usage du français chez leurs enfants, ainsi que les
défis significatifs qu'ils rencontrent dans un environnement où
l'anglais prédomine.
L'objectif principal de cette analyse est de comprendre les
actions concrètes mises en place par ces familles pour transmettre et
maintenir le français comme langue première, ainsi que les
stratégies qu'elles adoptent pour résister à la pression
de l'anglais.
Nous explorerons en détail les résultats obtenus
pour nos entretiens et questionnaires, en mettant en lumière les
facteurs facilitants et les obstacles rencontrés par les familles
francophones.
Il convient toutefois de souligner que cette analyse offre une
photographie de la situation des familles à un moment donné, dans
un contexte d'expatriation en constante évolution. En effet, les
conditions de vie des expatriés peuvent être sujettes à des
changements rapides, qu'il s'agisse des opportunités professionnelles,
des choix de scolarisation ou encore des dynamiques linguistiques au sein des
foyers. Ces évolutions influencent directement les stratégies
mises en place par les familles pour maintenir le français et
résister à l'anglicisation de leur environnement quotidien.
Ainsi, les conclusions de cette étude doivent être
envisagées dans cette perspective de flexibilité et d'adaptation
propre à l'expatriation.
En effet, de nombreuses familles adaptent leur politique
linguistique au fil du temps en fonction par exemple de l'évolution de
leur enfant, notamment face aux difficultés qu'il peut rencontrer
à un niveau plus avancé dans le système britannique ou
également en fonction des perspectives d'avenir des parents, qu'il
s'agisse d'un projet de retour dans un pays francophone ou, au contraire, d'une
installation durable dans un environnement anglophone. Par ailleurs, nous avons
constaté que plusieurs enfants rejoignent le système scolaire
français sur le tard, pour des raisons que nous examinerons plus en
détail ultérieurement.
Chapitre 4 : Construire un foyer francophone à
l'étranger : profil et pratiques langagières des
familles
Afin d'examiner les stratégies familiales de maintien
du français des familles que nous avons interrogées, nous avons
privilégié une approche mixte pour l'analyse des données,
combinant des méthodes quantitatives et qualitatives. D'une part, les
questionnaires ont fait l'objet d'une analyse descriptive afin d'identifier les
tendances générales dans les réponses des parents.
Certaines corrélations ont également été
examinées, notamment entre la durée de résidence aux
E.A.U. et les difficultés perçues dans le maintien d'une
instruction formelle en français, ainsi que l'influence des
représentations familiales sur l'exigence linguistique des familles.
D'autre part, les entretiens ont été
analysés selon une approche thématique. Les réponses des
parents ont été classées en grands thèmes,
permettant d'identifier les discours dominants, le rapport à la langue
française et les stratégies mises en place dans le cadre
familial.
47
4.1Portrait des familles
4.1.1. Familles ayant répondu au questionnaire
Avant d'analyser les réponses recueillies, il est
important de préciser le profil des familles ayant participé
à l'étude, ainsi que les facteurs ayant influencé le taux
de participation au questionnaire.
Le regroupement des questionnaires et des entretiens dans une
même section se justifie par la complémentarité des
données obtenues. Les questionnaires fournissent des résultats
quantitatifs permettant d'identifier les tendances générales et
les perceptions majoritaires des familles quant au maintien du français.
Toutefois, les entretiens, bien que plus approfondis, n'ont pas apporté
d'informations véritablement nouvelles par rapport aux réponses
recueillies par le questionnaire. Ainsi, plutôt que de leur consacrer une
section distincte, nous avons intégré les témoignages des
entretiens dans l'analyse des résultats quantitatifs, afin d'illustrer
et de nuancer certaines tendances observées. Cette approche permet
d'offrir une vision plus cohérente et synthétique des pratiques
linguistiques familiales, tout en évitant des répétitions
dans l'interprétation des données.
Mon questionnaire a reçu 26 réponses, ce qui
peut paraitre relativement peu mais qui peut s'expliquer par le fait que la
majorité des familles françaises résidant aux E.A.U
choisissent d'inscrire leurs enfants dans le système éducatif
français. Avec huit établissements homologués
répartis entre Abu Dhabi et Dubaï, ces familles disposent d'un
large choix pour maintenir la scolarisation en français.
Choisir le système éducatif français
offre une stabilité précieuse pour les familles
expatriées, notamment celles qui sont amenées à changer
fréquemment de pays. En effet, les établissements français
à l'étranger suivent des programmes homogènes,
garantissant une continuité de l'enseignement, quel que soit le pays de
résidence. Ce réseau, piloté par l'Agence pour
l'Enseignement Français à l'Étranger (AEFE), permet aux
enfants de bénéficier d'une éducation alignée avec
le système scolaire français, facilitant ainsi les transitions
d'un pays à l'autre. Cette stabilité est particulièrement
bénéfique pour les familles qui, en raison de leur
mobilité, cherchent à maintenir un cadre éducatif
relativement stable pour leurs enfants.
Cette situation réduit le nombre de foyers
concernés par la problématique du maintien du français
dans un environnement scolaire anglophone, ce qui a limité la
participation au sondage.
Dans le cadre de cette recherche, il était essentiel
d'examiner la durée de résidence des familles francophones aux
Émirats arabes unis afin d'évaluer son impact sur le maintien du
français au sein du foyer. Les résultats du questionnaire
montrent une diversité de profils : 35,3 % des répondants
résident aux E.A.U depuis 1 à 3 ans, tandis que 23,5 % y vivent
depuis 4 à 6 ans. La proportion la plus importante (41,2 %) est
constituée de familles installées depuis plus de six ans, ce qui
suggère une certaine stabilité pour une partie des
répondants. Ces tendances démographiques s'inscrivent dans le
contexte plus large du boom économique des E.A.U et de leur politique
d'ouverture, qui ont favorisé l'arrivée de nombreux
expatriés ces dernières décennies. Nous allons tenter
d'explorer dans quelle mesure la durée de résidence influence les
pratiques linguistiques familiales : les familles nouvellement arrivées
peuvent être plus enclines à mettre en place des stratégies
explicites de maintien du français, tandis que les résidents de
longue durée doivent faire face aux défis de l'anglicisation
progressive des enfants scolarisés en milieu international.
Les résultats du questionnaire montrent que la
majorité des familles interrogées ont un enfant (41,2 %) ou deux
enfants (23,5 %), tandis que 29,4 % en ont trois et 5,9 % en ont quatre. Cette
répartition est cohérente avec les tendances observées
chez les expatriés aux Émirats arabes unis, où le
coût
48
de la vie et les frais de scolarité influencent souvent
la taille des familles. Ces données sont importantes pour analyser les
dynamiques linguistiques au sein des foyers, notamment en ce qui concerne la
transmission du français entre frères et soeurs.
Les âges des enfants des familles interrogées
sont très variés, allant de 5 à 16 ans, sans
prédominance d'une tranche d'âge spécifique. On note
cependant que l'âge de 7 ans est le plus représenté (11,8
%). Cette diversité d'âges permet d'examiner l'influence de la
scolarisation et de l'exposition à l'anglais sur le maintien du
français, notamment en fonction des cycles scolaires et de
l'intensité des interactions en français au sein du foyer.
4.1.2.Profil des familles ayant participé à
l'entretien
Les entretiens ont été menés
auprès de cinq familles francophones installées aux E.A.U depuis
plus de six ans. Ce critère a été retenu afin d'avoir un
recul suffisant sur l'évolution des pratiques linguistiques au sein du
foyer. Les familles présentent des profils variés en termes de
nombre d'enfants, de types de scolarisation et de stratégies mises en
place pour maintenir le français. Les deux parents sont francophones.
Le tableau suivant synthétise leurs
caractéristiques :
|
Durée de résidence
Famille aux EAU Nombre d'enfants Type d'école
Langues parlées à la maison
|
|
Famille 1
|
10 ans
|
3
|
Britannique
|
Français avec mélange fréquent
d'anglais
|
|
Famille 2
|
6 ans
|
2
|
Américaine
|
Français exclusivement avec les parents, anglais dominant
ailleurs
|
|
Famille 3
|
12 ans
|
2
|
Britannique
|
Mélange frequent français-anglais
|
|
Famille 4
|
7 ans
|
1
|
Americaine
|
Français avec correction systématique,
anglais en dehors du cadre parental
|
|
Famille 5
|
9 ans
|
3
|
Americaine
|
Français avec les parents, mais anglais dominant entre
frères et soeurs
|
Figure 1 : profil des familles ayant participé
à l'entretien 4.1.3. Motivations du choix
d'expatriation
Comme nous l'avons vu précédemment, la
décision d'expatriation vers les E.A.U est devenue une option de plus en
plus prisée par les Français ces dernières années.
Cette section explorera les motivations qui incitent les familles
françaises à choisir l'expatriation. Comprendre ces motivations
est important pour éclairer la manière dont les familles abordent
la préservation de la langue française au sein de leur foyer.
Les motivations qui poussent les familles à s'expatrier
sont variées. Le graphique ci-dessous présente les principales
raisons déclarées par les participants au questionnaire.

49
Figure 2 - Raisons ayant motivé l'expatriation aux
Émirats arabes unis
Tout d'abord, l'expatriation semble être avant tout un
choix pragmatique. En effet, les opportunités professionnelles
constituent la principale motivation, mentionnée par 78,6 % des
enquêtés. Cette donnée suggère que l'installation
aux E.A.U répond principalement à des impératifs de
carrière, ce qui pourrait influencer le mode de vie des familles
expatriées. En effet, les journées et les semaines de travail y
sont souvent plus longues et plus denses qu'en France, avec un rythme
professionnel soutenu. Cette intensité peut limiter le temps disponible
pour les activités familiales et réduire les occasions de
s'engager dans des pratiques culturelles et linguistiques spécifiques,
telles que la transmission du français au sein du foyer. La recherche
d'une meilleure qualité de vie est également un facteur important
(50 %), traduisant une aspiration à un cadre de vie plus favorable, sans
pour autant être la motivation première.
Par ailleurs, un autre élément marquant est la
prévalence des motivations liées à des conditions
jugées défavorables en France. Ainsi, 57,1 % des
répondants déclarent s'être expatriés pour fuir le
climat économique, social et politique, tandis que 57,1 %
évoquent l'échappatoire à une situation de discrimination.
Il est intéressant de noter que ce type de migration peut influencer le
rapport à la langue et à l'identité : certaines familles
pourraient renforcer la transmission du français comme un ancrage
identitaire, tandis que d'autres pourraient être davantage
tournées vers l'intégration dans un environnement anglophone
perçu comme plus porteur d'opportunités. Il ressort en effet de
notre enquête et de nos entretiens qu'une grande majorité des
répondants sont des Français « d'origine
étrangère ».
Les motivations liées à des conditions
défavorables en France, notamment un climat économique, social ou
politique particulier, ainsi que des situations de discrimination, jouent un
rôle significatif dans la décision d'expatriation de nombreux
musulmans français. Des chercheurs ont étudié ce
phénomène, mettant en lumière une émigration
parfois contrainte plutôt que volontaire.
Le sociologue Olivier Esteves, dans cet ouvrage coécrit
La France, tu l'aimes mais tu la quittes, souligne que l'islamophobie
ambiante en France pousse certains musulmans, notamment les plus
diplômés, à envisager l'expatriation vers des pays comme le
Royaume-Uni, les Émirats Arabes Unis ou le Canada. Esteves observe que
beaucoup de ces individus, malgré leur haut niveau de qualification, se
sentent constamment renvoyés à leurs origines et se sentent la
cible de discours de méfiance voire de rejet dans l'espace
médiatique et public français.
50
De même, un article d'Arab News en 2024 rapporte que
cette atmosphère d'islamophobie conduit à une « fuite des
cerveaux », où des professionnels musulmans quittent la France pour
des pays perçus comme plus accueillants. Esteves affirme que de plus en
plus de musulmans français ne se sentent plus chez eux en France, ce qui
les incite à chercher des opportunités ailleurs.
Ainsi, les motivations d'expatriation, qu'elles soient
liées à des discriminations ou à la recherche d'un
meilleur climat socio-économique, vont jouer un rôle crucial dans
les choix linguistiques et identitaires des familles françaises à
l'étranger.
D'autres motivations apparaissent plus secondaires. Par
exemple, seulement 17,9 % des répondants citent l'environnement scolaire
et éducatif comme un facteur déterminant de leur expatriation.
Cette donnée suggère que, bien que l'éducation puisse
jouer un rôle dans les décisions familiales, elle n'est pas un
moteur principal d'installation aux E.A.U. De même, l'envie de
découvrir de nouvelles cultures (7,1 %) et le rapprochement familial
(3,6 %) sont des motivations très marginales, ce qui tend à
confirmer une expatriation avant tout utilitaire et non culturelle ou
affective. Enfin, l'expérience temporaire liée à une
affectation professionnelle est mentionnée par 10,7 % des
répondants, ce qui souligne que certains expatriés n'envisagent
pas une installation durable, ce qui pourrait influencer aussi, dans une
certaine mesure, leur investissement dans la transmission du français
à leurs enfants.
Ces résultats permettent de mieux comprendre le profil
des familles expatriées aux E.A.U. et les enjeux qui entourent le
maintien du français dans ce contexte. Ce graphique apporte ainsi un
éclairage utile sur la manière dont les motivations
d'expatriation influencent potentiellement les stratégies linguistiques
des familles francophones aux Émirats arabes unis.
4.2. Dynamiques familiales et bilinguisme familial 4.2.1.
L'usage du français au sein du foyer
Dans le cadre de cette étude, il est important
d'examiner dans quelle mesure cette langue est utilisée comme principal
moyen de communication au sein du foyer. Cette section analyse les
réponses des 29 familles interrogées sur l'usage du
français à la maison, en mettant en lumière les tendances
observées et les facteurs qui influencent ces pratiques
linguistiques.
? Olivier Esteves, Alice Picard, Julien
Talpin, La France, tu l'aimes mais tu la quittes :
Enquête sur la diaspora
française musulmane, Éditions du Seuil,
2024.
51
Le graphique ci-dessous illustre la fréquence
d'utilisation du français comme langue principale de communication au
sein du foyer, selon les réponses de 28 participants à notre
enquête :

Figure 2 : Usage du français a la maison
Les résultats révèlent que 42,9 % des
familles déclarent utiliser toujours le français comme
langue principale à la maison, tandis qu'un pourcentage identique (42,9
%) indique l'utiliser très souvent. Ainsi, 85,8 % des familles
maintiennent une forte présence du français dans leur
communication quotidienne. La forte utilisation du français au sein du
foyer observée chez ces familles peut être
interprétée comme une manifestation concrète de la
loyauté linguistique telle que définie par Fishman (1991). En
effet, la volonté affirmée de transmettre le français
malgré la domination de l'anglais traduit un attachement identitaire
profond et une stratégie consciente de résistance linguistique.
À l'inverse, une minorité de familles l'emploie parfois (7,1 %)
ou rarement (7,1 %), ce qui suggère une moindre exposition à la
langue dans ces foyers.
Cette analyse met donc en évidence une tendance
générale au maintien du français comme langue de
communication dans la famille, avec une forte proportion de familles utilisant
cette langue de manière prédominante. Toutefois, elle souligne
également la présence d'un groupe plus vulnérable
où l'anglais semble prendre progressivement le dessus.
Nous faisons l'hypothèse que les familles qui utilisent
« toujours » ou « très souvent » le français
au sein du foyer sont probablement celles qui mettent en place des
stratégies actives.
Pour les autres, on peut en effet supposer que ces familles
ont une approche plus souple du bilinguisme et peuvent alterner naturellement
entre plusieurs langues sans imposer de règles strictes sur l'usage du
français.
Nous avons remarqué cette même tendance chez
quatre des familles interrogées lors des entretiens.
4.2.2. Mélange des langues dans le cadre
familial
L'influence du contexte scolaire et social est un
élément crucial : les enfants scolarisés dans des
écoles internationales anglophones sont exposés quotidiennement
à l'anglais, ce qui peut favoriser une transition progressive vers cette
langue dans les échanges familiaux, d'autant plus que les parents, eux
aussi immergés dans un environnement anglophone au travail, commencent
souvent à intégrer des mots anglais dans leur discours
quotidien.
Ainsi, les familles où le français est «
parfois » ou « rarement » utilisé pourraient être
celles où les enfants, bien que comprenant le français,
préfèrent répondre en anglais ou qui ont recours au
code-
52
mixing. Le code-mixing, ou mélange de codes, se
réfère à l'utilisation simultanée de deux langues
ou plus dans un même énoncé ou conversation. C'est un
phénomène linguistique courant dans les contextes multilingues,
comme celui décrit où les enfants sont exposés à
plusieurs langues, telles que le français à la maison et
l'anglais à l'école.
Les chercheurs notent que le code-mixing peut survenir pour
plusieurs raisons et dans divers contextes, par exemple les enfants bilingues
peuvent utiliser le code-mixing pour s'exprimer plus facilement lorsque
certains mots ou concepts leur viennent plus naturellement dans une langue
spécifique s'il est plus familier avec le terme dans l'autre langue(
Grosjean : 1982,2010). Aussi, dans un environnement où l'anglais est
dominant à l'école, les enfants peuvent préférer
répondre en anglais à la maison pour des raisons de
commodité ou d'habitude acquise à l'école, sachant que de
toutes façons ils seront compris par leur interlocuteur.
En résumé, le code-mixing est une
stratégie adaptative utilisée par les enfants exposés
à plusieurs langues, souvent influencée par le contexte
linguistique dominant dans leur environnement scolaire et social. Cela
reflète leur flexibilité linguistique et leur manière de
naviguer entre différentes langues selon les besoins et les normes
sociales perçues. Le recours fréquent au code-mixing chez les
enfants, notamment dans les échanges entre frères et soeurs,
illustre la dimension dynamique du bilinguisme décrite par De Houwer
(2009) .
Pour évaluer la fréquence avec laquelle ces
enfants mélangent les langues, nous avons sollicité l'avis des
parents sur cette question :

10.3%
6.9%
Figure 4 : Le mélange des langues au sein du
foyer
Une large majorité des parents interrogés (58,6
% + 24,1 %, soit 82,7 %) déclarent que leurs enfants mélangent
très souvent ou souvent les langues dans leurs conversations
quotidiennes. Ce constat met en évidence une forte tendance au
bilinguisme actif, où l'alternance entre les langues est une pratique
courante et spontanée chez ces enfants.
Une minorité qui observe un mélange moins
fréquent : environ 10.3% des parents indiquent que leurs enfants
mélangent parfois les langues, tandis que 6.9 % affirment que cela se
produit rarement. Bien que cette proportion soit plus faible, elle
révèle que tous les enfants ne développent pas
nécessairement les mêmes habitudes linguistiques.
Nous pouvons remarquer une absence de réponse «
jamais » : aucun parent n'a déclaré que son enfant ne
mélange jamais les langues. Cette absence souligne que le bilinguisme
chez ces enfants s'accompagne systématiquement d'un certain degré
d'alternance codique. Cela confirme que, dans
un environnement multilingue, le passage d'une langue à
l'autre est une stratégie linguistique naturelle, plutôt qu'une
exception.
En effet, en fréquentant une école où
l'anglais domine, ils développent des habitudes langagières
qu'ils reproduisent naturellement dans leurs échanges quotidiens. Enfin,
certains parents ont souligné que ce mélange des langues entre
enfants (fratrie, amis...) était parfois plus marqué que dans
leurs échanges avec les adultes. Cela suggère que le code-mixing
ne résulte pas nécessairement d'un manque de compétence
dans une langue, mais plutôt d'une habitude de communication propre aux
jeunes bilingues, qui jonglent avec leurs langues en fonction du contexte et de
l'interlocuteur.
Plutôt que de considérer le mélange des
langues comme un obstacle, il peut être perçu comme
un signe de flexibilité et d'aisance linguistique.
Les familles interrogées lors des entretiens ont en
grande majorité confirmé cette tendance, en précisant que
le mélange des langues était particulièrement
fréquent entre frères et soeurs. Plusieurs parents ont
observé que leurs enfants alternaient spontanément entre le
français et l'anglais au sein de la fratrie, souvent sans même
s'en rendre compte. Nous aborderons ce point en détails dans la section
suivante : la fratrie.
Nous avons remarqué cette même tendance chez
quatre des familles interrogées lors des entretiens.
4.2.3 Répartition des langues dans le foyer
Cette section explore les pratiques langagières des
familles interrogées. Dans un premier temps, nous nous sommes
intéressés aux langues utilisées au sein du foyer, d'abord
par la mère, puis par le père :

53
Figure 4 : Les langues au sein du foyer avec la mère
Figure 5 : avec le père
L'analyse des données issues du questionnaire met en
évidence des différences notables dans l'usage des langues
parlées à la maison en fonction du parent. Cette situation
reflète des tendances souvent observées dans les contextes
d'immigration ou d'expatriation, où les stratégies de
transmission linguistique varient en fonction des membres de la %fa7 m%
ille.
6%
Notre questionnaire met en évidence une utilisation du
français plus importante chez la mère. En effet, les
résultats montrent que 89,3 % des familles déclarent que la
mère parle exclusivement français avec son/ses enfant(s). Ce
phénomène s'inscrit dans une tendance déjà
documentée dans la littérature sur le maintien des langues
minoritaires. Plusieurs études, notamment celles de Guardado (2002,
2018) et De Houwer (2007), ont souligné le rôle
prépondérant des mères dans la transmission de la langue
familiale. Ce constat a été observé dans divers contextes,
notamment chez
54
les familles hispanophones aux États-Unis ou les
communautés turques en Allemagne, où la mère agit souvent
comme un rempart face à l'érosion linguistique causée par
l'environnement linguistique de la société extérieure.
Néanmoins, une minorité des familles (2 familles
seulement) déclare utiliser l'anglais avec la mère, un chiffre
qui témoigne de l'influence de la langue dominante sur certaines
familles. Cette situation pourrait s'expliquer par plusieurs facteurs,
notamment un choix stratégique des parents visant à renforcer la
compétence de l'enfant en anglais, pour une meilleure intégration
dans l'environnement anglophone, ou encore une plus grande facilité pour
la mère à s'exprimer en anglais en raison de son propre parcours
linguistique. J'ai d'ailleurs rencontré l'une de ces deux familles,
où les deux parents, pourtant francophones et ayant un niveau moyen en
anglais, ont tout de même décidé de ne parler qu'en anglais
à leur fils de 4 ans, estimant que le français n'était pas
nécessaire. Ils l'ont scolarisé dès son plus jeune
âge dans une garderie anglophone, ce qui soulève la question de
l'impact à long terme sur la communication familiale. Bien que ce cas
reste marginal, il illustre une réalité qui existe.
Contrairement aux interactions avec la mère, celles
avec le père sont plus variées. Si le français demeure la
langue principale (64,3 %), il est moins exclusif, et d'autres langues sont
introduites dans les échanges.
L'arabe apparaît comme une langue importante, seule ou
en combinaison avec le français, représentant environ 21,5 % des
réponses. L'introduction de l'arabe dans les interactions
père-enfant pourrait également s'expliquer par un attachement
identitaire plus fort du côté paternel, ou encore par des
stratégies éducatives visant à assurer un bilinguisme
fonctionnel. En effet, comme nous l'avions évoqué
précédemment, de nombreuses familles interrogées sont
issues de l'immigration maghrébine, un facteur qui pourrait avoir
influencé leur choix des E.A.U comme destination d'expatriation
plutôt que des pays comme le Canada ou le Royaume-Uni. En tant que pays
arabe, les E.A.U offrent un environnement où la langue arabe, bien que
fragilisée par l'anglais, reste présente à l'école
et dans l'administration, ce qui peut représenter une opportunité
pour ces familles de maintenir un lien avec cette langue et de la transmettre
à leurs enfants. Il est clair que l'arabe possède une dimension
religieuse. Plusieurs études ont montré que les familles
musulmanes, quelles que soit leurs origines attachent souvent une importance
particulière à la transmission de l'arabe non seulement pour des
raisons identitaires, mais surtout pour des considérations spirituelles
(Suleiman, 2013). Ainsi, au-delà des stratégies de
préservation du français, le maintien de l'arabe apparaît
également comme un enjeu pour certaines familles francophones
installées aux Émirats.
L'anglais, quant à lui, est utilisé uniquement
avec le père dans 7,1 % des cas. L'opposition entre une transmission
linguistique plus forte du français chez la mère et une
diversité plus marquée chez le père rappelle des tendances
observées dans d'autres contextes multilingues. Ces comparaisons
permettent d'affirmer que la situation observée dans les familles
francophones aux E.A.U s'inscrit dans une dynamique globale où la
mère agit souvent comme un vecteur central de transmission linguistique,
tandis que le père introduit une plus grande flexibilité dans les
pratiques langagières. Toutefois, un élément distinctif
dans ce contexte est l'importance de l'arabe dans les interactions avec le
père, ce qui témoigne d'une dynamique de transmission trilingue,
moins fréquente dans d'autres études portant sur des situations
de bilinguisme dominant.
Les entretiens nous apportent un éclairage
supplémentaire sur ce phénomène puisque deux des familles
interrogées déclarent que le père mélange parfois
le français avec des mots de dialecte
55
marocain ou algérien. ll s'agit davantage de
l'insertion ponctuelle de termes isolés dans une phrase en
français que de véritables échanges en arabe dialectal.
Selon les travaux de Fishman (1991) sur le passage
intergénérationnel des langues, le maintien d'une langue
minoritaire dans un environnement dominé par une autre langue repose sur
des pratiques rigoureuses de transmission, ce qui semble ici être
davantage le rôle de la mère. En effet, l'asymétrie
observée dans la répartition des langues selon le parent - avec
une transmission plus exclusive du français par la mère,
s'inscrit dans les résultats des recherches de De Houwer (2007) sur le
rôle central des mères dans le maintien de la langue familiale en
contexte minoritaire.
En conclusion l'analyse des langues parlées à la
maison avec les parents met en évidence des stratégies familiales
différenciées dans la transmission du français. Alors que
la mère apparaît comme le principal agent de maintien du
français, le père joue un rôle plus diversifié en
intégrant l'arabe et, dans une moindre mesure, l'anglais. Cette
situation illustre une tendance déjà observée dans
d'autres contextes multilingues, où la mère est souvent la
gardienne de la langue d'origine. Toutefois, la spécificité du
contexte émirien réside dans la cohabitation de trois langues
(français, arabe et anglais), ce qui complexifie encore davantage la
dynamique familiale et le développement linguistique des enfants.
1.2.4. La fratrie : un facteur clé
La fratrie constitue un espace de communication informel
où les enfants se sentent libres d'utiliser les ressources linguistiques
dont ils disposent, sans contrainte. Contrairement aux échanges avec des
adultes, où un effort peut être fait pour maintenir une
séparation plus nette des langues, surtout si les parents ont une
politique linguistique explicite et que l'enfant doit utiliser uniquement le
français a la maison.
D'autre part, ce phénomène peut être
renforcé par le contexte scolaire et social dans lequel évoluent
ces enfants. En fréquentant une école où l'anglais domine,
ils développent des habitudes langagières qu'ils reproduisent
naturellement dans leurs échanges quotidiens.
Dans le processus de transmission du français au sein
des familles expatriées, les interactions quotidiennes entre
frères et soeurs ainsi que la présence d'autres membres du foyer,
comme les aides ménagères, jouent un rôle
déterminant. Ces dynamiques langagières façonnent l'usage
des langues au sein du domicile. L'analyse des réponses
collectées met en lumière l'impact de ces facteurs sur le
maintien du français dans les familles expatriées aux E.A.U.
Notre questionnaire s'est ainsi penché sur les interactions entre
frères et soeurs, et le graphique ci-dessous illustre la
répartition des langues utilisées par les enfants dans ces
échanges.

4.3%
56
Figure 6 : langue de communication dans la fratrie
Les résultats de ce graphique montrent que la
majorité des interactions entre frères et soeurs se
déroulent en français et en anglais (56,5 %), suivies par le
français uniquement (39,1 %), et dans une moindre mesure par l'anglais
seul (4,3 %). Cette répartition met en évidence une cohabitation
importante entre le français et l'anglais au sein des fratries, ce qui
pourrait influencer la dynamique de transmission du français.
Les recherches sur la transmission linguistique soulignent le
rôle central de la fratrie dans le maintien ou l'érosion d'une
langue minoritaire. De Houwer (2007) a montré que lorsque des
frères et soeurs partagent la même langue dominante, leur
interaction tend à renforcer cette langue au détriment de la
langue minoritaire. Ainsi, dans les contextes où les enfants sont
scolarisés en anglais, l'usage croissant de l'anglais entre
frères et soeurs peut accélérer un déplacement
linguistique vers cette langue, réduisant progressivement l'utilisation
du français. De Houwer (2007) souligne que la présence de
frères et soeurs aînés scolarisés dans une langue
majoritaire peut accélérer l'exposition du reste de la fratrie
à cette langue, réduisant ainsi l'usage de la langue familiale
à la maison. En effet, les aînés, en rapportant du
vocabulaire et des structures linguistiques issues de l'école,
deviennent souvent des vecteurs de la langue dominante au sein du foyer.
Aux E.A.U, où l'anglais est la langue principale de
l'enseignement, de l'espace public et des relations amicales, alors les
fratries bilingues peuvent voir leur dynamique linguistique évoluer vers
une prédominance de l'anglais, même dans des familles soucieuses
de maintenir le français.
Nos entretiens avec les familles confirment le rôle
majeur que semble jouer la fratrie dans le basculement vers l'anglais. Dans la
Famille 5, l'anglais s'est progressivement imposé comme langue de
communication au sein de la fratrie. Cela illustre le fait que même
lorsque les parents tentent d'encourager le français, la pression
sociale exercée par les interactions entre pairs, y compris au sein de
la famille, peut favoriser un passage à l'anglais. L'un des parents
interrogés précise : « Ils commencent une phrase en
français, la fin est en anglais... entre eux, c'est naturel, on dirait
qu'ils ne se rendent même pas compte.»
L'ordre de naissance joue également un rôle
important. Les aînés, ayant généralement
bénéficié d'un environnement plus contrôlé
par les parents, tendent à maîtriser davantage la langue
familiale, tandis que les cadets, exposés plus tôt à la
langue de l'école à travers leur fratrie, risquent de
développer une compétence moindre dans la langue première.
Toutefois, d'autres études, comme celles de Lanza (2004), montrent que
dans certaines familles, la fratrie peut aussi être un soutien
pour le maintien du bilinguisme, notamment lorsque les enfants
utilisent activement la langue minoritaire entre eux. Ainsi, la langue de
communication entre frères et soeurs constitue un facteur clé
dans la transmission et la pérennité du bilinguisme au sein des
familles.
Pour avoir une image précise du contexte langagier de
ces familles, nous avons dû prendre en compte un autre facteur : la
présence ou non d'une personne extérieure à la famille
vivant avec elle. Le graphique suivant révèle en effet un
élément clé du contexte émirien : la
présence fréquente d'une personne extérieure vivant avec
la famille, comme une aide-ménagère/ nourrice (nanny).
Nous avons donc inclus dans notre questionnaire la question suivante :
Est-ce que vous employez une aide-ménagère/garde à
domicile? Si oui en quelle langue communique-t-elle avec les enfants? Parmi les
28 familles interrogées, 16 emploient une aide-ménagère,
un phénomène malheureusement largement répandu aux E.A.U.
Cette situation s'explique en partie par le coût élevé des
structures de garde, qui rend l'embauche d'une nounou une alternative plus
abordable pour de nombreuses familles. De plus, les horaires de travail aux
Émirats sont souvent plus exigeants qu'en France, avec des
journées plus longues et moins de flexibilité, ce qui pousse les
parents à rechercher des solutions pratiques pour la prise en charge de
leurs enfants après l'école. Les conditions de travail des aides
ménagères sont précaires : elles n'ont
généralement ni jours de repos fixes ni horaires définis,
et leurs salaires restent relativement bas. Ce contexte influence
également les dynamiques linguistiques au sein des foyers, car ces
employées sont majoritairement anglophones, ce qui renforce l'exposition
des enfants à l'anglais au quotidien.
Le graphique suivant met en évidence les langues
utilisées par les enfants dans leurs échanges avec
l'aide-ménagère, telles que rapportées par les familles
ayant répondu au questionnaire

6.3%
6.3%

57
Figure 7 : Langue de communication avec
l'aide-ménagère/nanny
Parmi les 16 familles ayant répondu à cette
question, 87,5 % déclarent que ces personnes s'expriment exclusivement
en anglais, tandis que 6,3 % utilisent le français et l'anglais, et 6.3
% uniquement le français.
De nombreuses familles emploient des aides domestiques
originaires des Philippines, d'Inde ou d'Indonésie, la langue de
communication avec les enfants est majoritairement l'anglais mais les familles
francophones font également appel à des jeunes femmes venant de
pays africains francophones. La présence d'une nanny anglophone, qui
passe beaucoup de temps avec les enfants
58
en bas âge, peut avoir une influence significative sur
leur répertoire linguistique, renforçant leur exposition à
l'anglais et contribuant ainsi à son adoption comme langue d'interaction
au sein de la fratrie et à la maison en l'absence des parents.
Des études sur le rôle des aides domestiques dans
l'acquisition des langues montrent que lorsque la personne en charge des soins
quotidiens communique en anglais, les enfants développent une
préférence précoce pour cette langue, qui peut ensuite se
renforcer au contact de l'école et des pairs (Piller, 2016). Dans le cas
des familles francophones aux E.A.U, cela soulève un défi
supplémentaire pour le maintien du français : même si la
langue est parlée au sein du foyer, la forte présence de
l'anglais dans l'environnement quotidien des enfants tend à favoriser
son utilisation spontanée.
Dans le cas des familles interrogées, le fait que
certaines emploient des aides francophones, bien que minoritaires dans cette
enquête, pourrait être une stratégie pour préserver
un environnement où le français reste une langue vivante au
quotidien.
1.3. Les représentations familiales
Dans notre cadre théorique, nous avons mis en
évidence l'importance des représentations familiales dans le
processus de transmission linguistique d'après les recherches existantes
sur le sujet. Les perceptions qu'ont les parents de la langue première,
de son utilité et de son statut dans leur environnement influencent
directement les stratégies qu'ils adoptent pour en assurer le maintien
au sein du foyer. Ces représentations jouent un rôle central dans
la continuité intergénérationnelle, en orientant les
pratiques langagières et les choix éducatifs. Afin d'examiner
comment ces dynamiques se manifestent concrètement parmi les familles
francophones des E.A.U, nous présentons ici les résultats des
questionnaires et entretiens menés auprès des parents, qui
permettent d'analyser leurs attitudes et motivations face à la
transmission du français à leurs enfants.
1.3.1. Les représentations parentales sur la langue
familiale
Le graphique suivant met en évidence la
diversité des opinions des familles quant à l'importance du
français pour l'avenir de leurs enfants. Il révèle un
équilibre entre l'attachement à l'identité, les
considérations scolaires et une approche pragmatique face à la
prédominance de l'anglais.

Figure 8 : Le français et l'avenir
Les résultats montrent une diversité d'opinions
quant au rôle du français, oscillant entre une forte valorisation
culturelle et une perception plus utilitaire ou secondaire face à
l'anglais.
59
Le premier constat est que 37,9 % des parents
considèrent le français comme : très important pour
l'identité et la culture de leur enfant. Cette proportion
élevée témoigne d'un attachement à la langue, non
seulement en tant qu'outil de communication, mais aussi comme un
élément clé de transmission culturelle et identitaire. Les
entretiens avec les familles révèlent que l'attachement au
français dépasse souvent la simple transmission linguistique : il
s'inscrit dans une volonté plus large de préserver un lien
identitaire fort avec les origines familiales. Pour de nombreux parents, le
français est essentiel pour entretenir le lien avec la famille
élargie, notamment les grands-parents restés dans le pays
d'origine, et permet aux enfants de maintenir des relations affectives et
culturelles avec leur héritage francophone. Certains évoquent
également le rôle du français dans la transmission des
valeurs et des traditions familiales, qu'il s'agisse des
références littéraires, des habitudes de communication ou
des pratiques éducatives.
Par contre, seulement 13,8 % des parents estiment que le
français est important pour les opportunités académiques
et professionnelles de leurs enfants. Ce chiffre relativement bas s'explique
par le fait que l'anglais est la langue dominante des études
supérieures et du monde du travail, notamment dans un contexte
international comme celui des Émirats. La faible proportion de parents
ayant choisi cette réponse confirme que, dans la hiérarchie des
langues d'avenir, l'anglais l'emporte largement en tant que langue des
opportunités économiques et professionnelles. Cela pourrait
expliquer pourquoi certains parents sont moins stricts quant à
l'apprentissage formel du français, considérant qu'il ne
constitue pas un réel atout professionnel.
Une autre tendance intéressante ressort des
données : 31% des parents estiment que le français est :
assez important, mais pas essentiel. Cette réponse traduit une
position intermédiaire : ces parents reconnaissent
l'intérêt de la langue, mais sans pour autant la considérer
comme indispensable dans le parcours de leur enfant. Il est probable que dans
ces familles, le français soit maintenu dans certaines pratiques du
quotidien (conversation en famille, culture, voyages) mais sans un engagement
strict à assurer une instruction formelle approfondie. L'apprentissage
du français peut alors être perçu comme un avantage
culturel, sans pour autant nécessiter un investissement aussi
poussé que l'anglais.
Enfin, 17,2% des répondants jugent que : le
français n'est pas très important, l'anglais est suffisant.
Cette donnée révèle que près d'un parent sur
cinq ne considère pas le maintien du français comme une
priorité pour l'avenir de son enfant. Ces familles ont sans doute fait
le choix de s'adapter pleinement à l'environnement anglophone des E.A.U
et de privilégier l'intégration académique et sociale par
l'anglais. Cette tendance semble être particulièrement
marquée dans les familles où l'anglais est devenu quasiment la
langue dominante à la maison, notamment ceux chez qui les fratries qui
interagissent en anglais au quotidien.
Les choix en matière d'études supérieures
jouent un rôle important dans la hiérarchisation des langues par
les familles. De nombreuses familles aux Émirats envisagent des
études supérieures au Royaume-Uni ou au Canada, ce qui peut
expliquer pourquoi elles ne placent pas le français au centre de leurs
priorités académiques. L'anglais, perçu comme la langue
dominante dans l'enseignement supérieur et le monde professionnel, tend
alors à s'imposer dans les stratégies éducatives des
parents.
Les entretiens révèlent également des
inquiétudes et des incertitudes quant aux choix de scolarisation
universitaire, en particulier chez les familles installées depuis
longtemps aux Émirats. Pour ces parents, l'idée d'envoyer leur
enfant étudier en France suscite une certaine appréhension. Ayant
eux-mêmes quitté ce pays pour diverses raisons, ils craignent de
le voir y retourner, redoutant un climat social et économique qu'ils
avaient souhaité fuir. À l'inverse, envisager un départ
vers des
60
destinations anglophones, comme le Royaume-Uni ou les
États-Unis, soulève d'autres préoccupations :
l'éloignement géographique plus important et l'inconnu que
représente un pays qu'ils ne connaissent pas bien.
Les entretiens montrent clairement que l'avenir
académique des enfants et le choix du pays d'études
supérieures sont largement influencés par le climat social en
France. Toutes les familles interrogées ont abordé ce sujet,
exprimant des préoccupations quant aux conditions d'accueil, aux
perspectives professionnelles et au cadre de vie en France. Malgré
l'attachement à la langue française, ces inquiétudes
peuvent favoriser une orientation vers des études dans des pays
anglophones, renforçant ainsi le poids de l'anglais dans les choix
stratégiques langagiers des familles. Cette situation montre comment des
facteurs comme la situation sociale et politique peuvent influencer la
transmission de la langue première à la maison.
1.3.2. Comment les enfants perçoivent leur langue
première
Cette section s'intéresse aux représentations
que les parents se font de la manière dont leurs enfants
perçoivent la langue française. À travers leurs
réponses, il s'agit d'examiner dans quelle mesure les enfants semblent
valoriser, rejeter ou simplement utiliser le français dans leur
quotidien, tel que rapporté par les adultes. L'analyse de ces
perceptions parentales permet d'approcher indirectement la place affective et
symbolique qu'occupe le français chez les jeunes expatriés, ainsi
que les éventuels obstacles rencontrés dans sa transmission au
sein du foyer.
Le graphique suivant illustre les perceptions des parents
quant à la manière dont leurs enfants perçoivent le
français par rapport à l'anglais. Il est important de souligner
que les enfants eux-mêmes n'ont pas été interrogés
directement ; les résultats présentés ici reposent donc
sur l'interprétation parentale, ce qui peut introduire un biais
subjectif.

Figure 8 : Comment les enfants perçoivent le
français
L'élément le plus marquant de cette
enquête est que 69 % des parents (soit 20 répondants sur 29)
estiment que leurs enfants trouvent le français plus difficile que
l'anglais. Cette perception majoritaire peut s'expliquer par plusieurs facteurs
: une moindre exposition au français dans le milieu scolaire et social,
un usage prédominant de l'anglais dans les interactions quotidiennes, ou
encore une scolarisation en anglais qui favorise une plus grande aisance dans
cette langue.
61
En effet, il ressort également de nos entretiens que
selon les parents, leurs enfants considèrent l'anglais comme une langue
plus simple à apprendre, en particulier sur le plan grammatical. La
relative simplicité de la conjugaison anglaise (peu de variations de
temps et d'accords comparé au français) et l'absence de
distinctions complexes comme le genre grammatical peuvent rendre l'anglais plus
accessible aux jeunes apprenants. De même, la lecture en anglais est
perçue comme plus facile, probablement en raison d'une orthographe moins
irrégulière que celle du français et d'une exposition plus
précoce à des textes en anglais dans le cadre scolaire et
extrascolaire.
Dans le même ordre d'idées, 62,1 % des parents
déclarent que leurs enfants considèrent le français comme
une langue moins importante pour leur réussite scolaire et
professionnelle. Ce résultat, relativement élevé indique
que la majorité des parents interrogés estiment que leurs enfants
perçoivent le français comme moins crucial pour leur
succès académique et professionnel.
Comme nous l'avons mentionné
précédemment, nous avons remarqué lors de nos entretiens
que les stratégies familiales en matière de transmission du
français sont influencées par les projets d'études
universitaires que les parents envisagent pour leurs enfants. En effet, au
cours de nos entretiens, la majorité des familles ont
évoqué leurs réflexions sur le choix d'université,
ce qui influence directement leurs exigences en matière de
français. Ceux qui privilégient des destinations anglophones
comme le Royaume-Uni ou le Canada, peuvent être amenés à
être moins stricts quant au maintien du français, l'anglais
étant perçu comme plus stratégique pour l'avenir
académique et professionnel de leurs enfants. À l'inverse,
certains parents, malgré une scolarisation en anglais, souhaitent que
leurs enfants poursuivent leurs études en France, en raison de
coûts universitaires plus abordables, de la présence de la famille
sur place ou encore de la proximité géographique. Il est
important de rappeler qu'aux Émirats, l'enseignement supérieur
est particulièrement onéreux, avec des frais de scolarité
pouvant atteindre entre 80 000 et 200 000 AED (soit environ 20 000 à 50
000 euros) par an, selon l'université et le programme choisi.
Malgré des progrès notables ces dernières années,
l'offre universitaire locale reste encore relativement limitée, ce qui
pousse de nombreuses familles à envisager des études à
l'étranger, influençant ainsi leurs choix linguistiques et
éducatifs.
Par ailleurs, 48,3 % des parents indiquent que leurs enfants
perçoivent le français comme une langue principalement
utilisée en famille.
Ce résultat montre que près de la moitié
des parents interrogés affirment que leurs enfants perçoivent le
français comme une langue principalement utilisée en famille.
Cela suggère que le français est avant tout une langue de
communication domestique, plutôt qu'un outil pour l'éducation, la
socialisation ou la vie professionnelle. Les enfants semblent donc associer son
usage aux interactions avec leurs parents et proches.
Dans un contexte où l'anglais est la langue principale
de l'éducation et des opportunités professionnelles, le
français semble relégué à un rôle secondaire.
À long terme, cette restriction de l'usage du français à
la seule sphère familiale pourrait fragiliser sa transmission. Si les
enfants ne perçoivent pas la nécessité d'utiliser le
français en dehors du foyer, il existe un risque qu'ils réduisent
progressivement son emploi à mesure qu'ils grandissent et que leur vie
sociale et professionnelle se déroule principalement en anglais. Aux
U.A.E, les enfants évoluent dans un environnement multiculturel
où leurs amis, qu'ils rencontrent principalement à l'école
ou parmi leurs voisins, viennent de diverses nationalités, ce qui fait
de l'anglais la langue principale de communication entre eux.
Ce résultat soulève donc une question
essentielle : comment encourager un usage plus large du français afin
qu'il ne soit pas perçu uniquement comme une langue familiale ? Il met
en lumière la
62
nécessité pour les familles francophones de
mettre en place des stratégies adaptées pour élargir
l'usage du français au-delà du cercle domestique et renforcer son
statut dans la vie quotidienne des enfants.
Un autre point intéressant à noter est que 44,8
% des parents estiment que leurs enfants perçoivent le français
comme une langue moins utile que l'anglais. Cette perception pourrait
refléter une réalité pragmatique : dans un environnement
dominé par l'anglais, la nécessité d'utiliser le
français au quotidien est souvent moindre, ce qui peut influencer la
motivation des enfants à le pratiquer activement.
Enfin, des perceptions plus minoritaires méritent
également d'être mentionnées : seuls 17,2 % des parents
indiquent que leurs enfants considèrent le français et l'anglais
comme équivalents en termes de difficulté ou d'usage, tandis que
13,8 % estiment que leurs enfants trouvent le français plus facile ou
plus naturel.
Ces résultats traduisent ainsi une dynamique de
transmission linguistique marquée par une prédominance de
l'anglais et une certaine difficulté à maintenir le
français comme langue d'usage naturel pour les enfants. La
subjectivité des réponses, qui repose sur l'interprétation
parentale, invite néanmoins à une certaine prudence.
Nous pouvons ajouter que les représentations que
l'enfant se construit à propos de sa langue première constituent
un facteur déterminant dans l'efficacité de son maintien et de sa
transmission. En effet, la perception qu'il en a influence directement sa
motivation à l'apprendre, à y consacrer du temps, notamment dans
le cadre d'un apprentissage formel. Pour cela, les parents jouent un rôle
central dans cette construction. Bien au-delà de la transmission
formelle des règles grammaticales, de l'orthographe ou de la
conjugaison, il s'agit avant tout de nourrir chez l'enfant un attachement
à sa langue maternelle. Cela passe par l'éveil à la
richesse des mots, le plaisir de la lecture, et une mise en valeur explicite de
la beauté et de la singularité de leur langue dès le plus
jeune âge. En mettant en place un discours valorisant et en
intégrant la langue dans des moments de partage, les parents contribuent
à faire de cette transmission non pas une contrainte, mais un
héritage vivant et apprécié.
Nous avons constaté lors de nos entretiens que certains
enfants, en grandissant, peuvent également rejeter l'usage du
français, le percevant comme une contrainte ou une langue peu utile dans
leur environnement immédiat. D'autres, au contraire, peuvent
développer un attachement plus fort à leur langue d'origine,
notamment à travers des expériences personnelles positives ou un
intérêt culturel spécifique. On observe en effet chez
certains enfants ayant grandi loin de la France une forme d'idéalisation
du pays et une revendication identitaire forte, nourrie par l'image positive
dont bénéficie la France aux E.A.U. et aussi parce que leur
contact avec la France se limite généralement aux périodes
de vacances, associés à la famille, aux loisirs et à une
certaine insouciance, ce qui peut renforcer cette vision
idéalisée. Ce phénomène se traduit parfois par des
manifestations de fierté nationale : lors de compétitions
sportives, par exemple, il n'est pas rare de voir certains enfants brandissant
des drapeaux français ou portant des maillots aux couleurs de la France,
une attitude que l'on observerait sans doute moins fréquemment en
France. L'image que se construit l'enfant de son pays d'origine a une influence
claire sur sa motivation à apprendre le français.
63
Synthèse du premier chapitre :
Ce premier chapitre a permis d'explorer les dynamiques
complexes qui participent à la construction d'un foyer francophone
à l'étranger, en particulier dans le contexte des familles
francophones expatriées aux E.A.U. L'analyse du profil des familles a
révélé une diversité de parcours et de motivations,
où l'expatriation résulte aussi bien d'opportunités
professionnelles que de choix personnels et familiaux. Ces motivations ont une
influence directe sur la gestion des langues au sein du foyer, en
déterminant les stratégies adoptées pour maintenir le
français en dépit de la prédominance de l'anglais dans
l'environnement scolaire et social.
Les pratiques linguistiques observées au sein des
foyers francophones expatriés montrent un mélange varié
des langues, où le français coexiste souvent avec l'anglais,
voire avec d'autres langues. L'importance attribuée au français
par les parents se manifeste dans leurs discours et leurs efforts pour le
valoriser au sein du foyer. Ces représentations varient en fonction du
projet familial et des attentes liées à l'avenir
académique des enfants. En effet, l'une des spécificités
majeures relevées dans cette étude concerne la difficulté
d'envisager des études supérieures aux E.A.U. pour les enfants
francophones. Cette contrainte amène les familles à envisager des
parcours universitaires soit à l'étranger soit en France, et
représente alors un facteur important dans la gestion de la politique
langagière familiale. La construction d'un foyer francophone à
l'étranger repose sur un arbitrage entre exposition à l'anglais,
volonté de transmission du français et projet d'avenir des
enfants.
La suite de cette recherche se penchera sur les
stratégies mises en place par ces familles pour assurer le maintien du
français dans ce contexte particulier.
Chapitre 5 : Les stratégies familiales de maintien
et de transmission du français
Dans un contexte où l'anglais domine dans les
sphères scolaires, sociales et professionnelles, le maintien et la
transmission du français au sein des familles francophones peut devenir
un véritable défi. Les stratégies adoptées par ces
familles ne sont ni figées ni uniformes. En effet, elles varient en
fonction de multiples facteurs, tels que l'âge des enfants, le temps
disponible des parents, ou même l'évolution de la motivation au
sein du foyer. Certaines familles adoptent une approche structurée et
réfléchie, tandis que d'autres privilégient une
transmission plus intuitive.
Les stratégies familiales de maintien et de
transmission d'une langue peuvent être formelles ou informelles. Les
stratégies formelles impliquent des dispositifs explicites visant
à structurer l'apprentissage du français : cours de langue,
inscriptions à des écoles ou à des activités
extrascolaires en français, mise à disposition de ressources
pédagogiques spécifiques (livres, applications, exercices), ou
encore mise en place de temps dédiés à la lecture et
à l'écriture. À l'inverse, les stratégies
informelles reposent sur une immersion quotidienne dans la langue au travers
des interactions familiales : conversations à la maison, visionnage de
films et dessins animés en français, jeux en famille etc.
De la même façon, il semble important de
distinguer les politiques linguistiques familiales explicites et implicites.
Une politique linguistique familiale explicite se caractérise par des
règles claires établies par les parents et expliquées
à l'enfant, telles que l'imposition stricte du français à
la maison, l'exigence d'une réponse en français lorsque l'enfant
s'exprime en anglais, ou encore l'organisation régulière
d'activités en lien avec la langue. À l'inverse, une politique
linguistique
familiale implicite repose sur des choix et des habitudes
ancrés dans le quotidien, sans qu'ils soient nécessairement
verbalisés ou imposés de manière stricte.
Toutefois, il existe également des familles qui ne
mettent en place aucune stratégie particulière et qui ne font
aucun effort conscient pour la transmission du français.
Résultant parfois d'un choix assumé ou d'un simple laisser-faire,
cette absence de démarche constitue en soi une stratégie, qui
conduit généralement à un affaiblissement progressif de la
langue au sein du foyer. Certains parents considèrent que
l'apprentissage du français n'est pas une priorité pour leurs
enfants, soit parce qu'ils estiment que l'anglais suffit dans leur contexte de
vie et qu'ils ne perçoivent pas l'utilité d'un maintien actif de
la langue.
Cependant, toutes ces stratégies, y compris l'absence
d'effort particulier, évoluent au fil du temps. L'enthousiasme des
débuts peut s'essouffler face à la charge mentale des parents,
aux résistances de l'enfant, ou à la pression scolaire qui
favorise l'anglais. Certains enfants, en grandissant, peuvent également
s'opposer a l'usage du français, le percevant comme une contrainte.
D'autres, au contraire, peuvent développer un attachement plus fort
à leur langue d'origine, notamment à travers des
expériences personnelles positives ou un intérêt culturel
spécifique.
L'objectif de ce chapitre est donc d'analyser les
différentes stratégies mises en place par les familles
interrogées, en mettant en lumière leur diversité, leur
flexibilité et les défis qu'elles rencontrent. Il s'agit
d'obtenir une « photographie » des pratiques langagières
familiales et de comprendre comment ces dernières s'adaptent aux
réalités du quotidien, aux contraintes et aux aspirations de
chacun.
5.1 Analyse des stratégies d'encouragement à
l'apprentissage du français
Cette section propose une analyse des données
recueillies afin d'identifier les principales stratégies mises en place
par les familles pour encourager l'apprentissage du français.
Le graphique suivant illustre les principales
stratégies déclarées par les familles pour soutenir
l'apprentissage du français à la maison. Ces pratiques, qui vont
de la lecture en français à la scolarisation dans un
établissement francophone ou aux activités extrascolaires en
français, reflètent des formes diverses d'investissement parental
dans le maintien de la langue française.

64
Figure 10: Les stratégies parentales d'appropriation
du français
65
Ce graphique présente les différentes
méthodes utilisées par les parents pour encourager
l'apprentissage et l'utilisation du français par leurs enfants.
L'enquête, basée sur 22 réponses, met en
évidence des stratégies variées, certaines étant
largement adoptées tandis que d'autres sont plus marginales.
Sur l'ensemble des participants à l'enquête,
seules 22 familles ont répondu à cette question,
ce qui suggère que les autres ne mettent pas en place de manière
explicite des stratégies pour encourager ou maintenir l'apprentissage du
français chez leur enfant.
La méthode la plus couramment utilisée est
l'encouragement à lire des livres en français, citée par
63,6 % des enquêtes( 14 sur 22) Ce résultat
souligne le rôle central de la lecture dans le maintien et le
développement des compétences linguistiques des enfants. La
lecture offre une exposition régulière au français et
enrichit à la fois le vocabulaire et la structuration de la langue.
L'enseignement formel dispensé par un parent et
l'organisation d'activités en français sont des stratégies
également populaires, chacune recueillant 40,9 % des réponses.
Ces résultats montrent que les familles cherchent à diversifier
les approches en combinant des activités ludiques avec des
méthodes plus structurées.
De même, le visionnage de programmes
télévisés en français est une pratique assez
répandue (36,4 % des parents). Cela reflète l'importance des
médias dans le renforcement des compétences langagières,
en particulier en matière de compréhension orale.
L'utilisation de ressources éducatives
spécifiques est mentionnée par 31,8 % des répondants,
tandis que seuls 4,5 % déclarent inscrire leur enfant à des cours
de français. Ce chiffre relativement faible pourrait s'expliquer par
plusieurs facteurs, notamment la disponibilité de ces cours ou leur
coût.
Il est également intéressant de noter que
l'utilisation de plateformes en ligne n'a été mentionnée
par aucun parent, ce qui peut indiquer un manque d'habitude ou de confiance
envers ces outils pour l'apprentissage du français.
Enfin, 4,5 % des parents indiquent ne pas encourager activement
l'apprentissage du français de façon consciente. Ce chiffre, bien
que marginal, soulève des questions sur les raisons sous-jacentes :
manque de temps, priorisation d'une autre langue, ou absence de
nécessité perçue.
Cette analyse révèle que la majorité des
parents adopte une approche mixte, combinant la lecture, les activités
en français et l'enseignement parental a la maison pour soutenir le
développement linguistique de leurs enfants. Si la lecture est
clairement privilégiée, d'autres méthodes, comme le
visionnage de contenus en français et l'organisation d'activités,
sont également fréquentes. En revanche, les cours formels et les
plateformes en ligne semblent moins exploités.
5.2 Quelle exposition au français ?
Les recherches en acquisition des langues soulignent
l'importance du temps et de la qualité d'exposition pour le
développement et le maintien d'une langue. Pour les enfants francophones
scolarisés dans des établissements anglophones, l'exposition au
français repose principalement sur les initiatives mises en place par
leur famille. Dans un contexte où l'anglais occupe une place
prépondérante dans leur quotidien, il est essentiel de comprendre
quand, où et comment ces enfants sont exposés au français.
Cette section s'attache donc à analyser les différentes
stratégies adoptées par les parents pour accroître cette
exposition.
Dans cette section, nous analysons les activités
extra-scolaires pratiquées par les enfants en anglais et en
français afin de mieux comprendre les dynamiques d'exposition aux deux
langues en dehors
66
du cadre scolaire. Les activités extra-scolaires
désignent ici toutes les pratiques menées en dehors du temps
scolaire structuré, telles que la lecture, le sport, la culture ou
encore la consommation de médias.

13
10 10
5 1 2 1
17
23
4 1 2
23
12
15
15
10
Figure 10 et 11 : analyse comparative des activités
extra scolaires comparative
Les données présentées dans les
graphiques permettent d'examiner la répartition linguistique des
activités extra-scolaires des enfants, en comparant leur usage de
l'anglais et du français. Trois types d'activités ont
été analysés : la lecture, les activités sportives
ou culturelles et le visionnage de la télévision ou de films. Les
résultats montrent une prédominance de l'anglais dans la plupart
des activités extra-scolaires, ce qui soulève des interrogations
sur la place du français dans le quotidien des enfants.
Le premier graphique indique que la lecture en anglais est une
pratique largement répandue. La grande majorité des familles
déclarent que leur(s) enfant(s) lisent au moins une fois par semaine en
anglais, et une proportion significative le fait quotidiennement. En revanche,
la lecture en français est bien moins fréquente : moins d'une
dizaine de familles seulement affirme que leur(s) enfant lisent
régulièrement en français, tandis qu'un nombre
élevé (environ 12) déclarent ne jamais ou presque jamais
lire en français et ceci malgré que les parents déclarent
encourager leur(s) enfant(s) à lire en français, comme nous
l'avons vu dans la section précédente.
Ce phénomène peut s'expliquer par plusieurs
facteurs. D'une part, l'anglais est souvent la langue dominante du
système scolaire, ce qui favorise l'accès aux livres en anglais,
d'autant plus que la plupart des écoles ont une bibliothèque et
permettent aux enfants d'emprunter un certain nombre de livres par semaine.
D'autre part, les bibliothèques publiques et gratuites d'Abu Dhabi
offrent une quantité bien plus importante de livres en anglais qu'en
français, ce qui limite les opportunités de lecture en
français.
Le graphique sur les activités en anglais montre que
plus de 15 familles déclarent que leur(s)enfant(s) participent à
des activités sportives ou culturelles au moins une fois par semaine en
anglais, et plus de 10 déclarent qu'ils les pratiquent quotidiennement.
En revanche, l'équivalent en français révèle une
tendance opposée : la majorité des familles (plus de 20)
déclarent ne jamais ou presque jamais prendre part à de telles
activités en français.
Cette tendance peut être expliquée par plusieurs
raisons : d'une part, la totalité des clubs sportifs et culturels
fonctionne en anglais, ce qui limite l'accès à des alternatives
francophones pour les familles souhaitant renforcer l'usage du français.
D'autre part, les écoles proposent toutes des activités
extra-scolaires au sein de l'établissement, lesquelles se
déroulent également en anglais. Cette omniprésence i de
l'anglais dans les loisirs et activités extra-scolaires renforce son
statut de langue de communication dominante, y compris parmi les enfants
francophones.
67
Il existe des alternatives en français, notamment
à travers les activités proposées par les Alliances
françaises, mais celles-ci sont souvent plus coûteuses et peuvent
poser un problème d'ordre pratique et logistique aux parents vivant loin
de ces centres. En comparaison, les activités extra-scolaires
proposées directement par les écoles sont plus accessibles,
à la fois en termes de coût et de logistique, puisqu'elles ne
nécessitent pas de transport supplémentaire. Cet aspect pratique
peut également expliquer pourquoi les enfants sont davantage
engagés dans des loisirs en anglais.
Le visionnage de la télévision et des films en
anglais est très courant : plus de 10 familles déclarent que
leur(s) enfant(s) regarde(nt) la télévision ou des films en
anglais tous les jours, tandis que la majorité le fait au moins une fois
par semaine. En revanche, l'exposition au français via ces mêmes
médias est bien plus réduite : la plupart des enfants regardent
rarement ou jamais du contenu en français, avec seulement quelques
enfants le faisant au moins une fois par semaine.
Ce résultat peut être attribué à
l'omniprésence des contenus audiovisuels en anglais, qui dominent les
plateformes de streaming et la télévision par satellite. De plus,
les habitudes familiales jouent un rôle clé : si les parents
consomment majoritairement des contenus en anglais, il est probable que les
enfants suivent cette tendance.
Aux E.A.U, les films diffusés au cinéma sont en
anglais avec des sous-titres en arabe. Il y a quelques années, certains
films étaient également sous-titrés en français,
mais cette initiative n'a pas perduré. Les raisons pour lesquelles cette
option a été mise en place puis abandonnée me sont
inconnues, mais cela reflète sans doute une adaptation aux
préférences du public majoritaire et aux dynamiques linguistiques
locales.
En conclusion, ces résultats soulignent une
prédominance marquée de l'anglais dans les activités
extra-scolaires, ce qui pourrait avoir des conséquences sur le maintien
du français parmi les enfants francophones. La faible présence du
français dans ces activités limite les opportunités
d'immersion et d'usage actif de la langue en dehors du cadre familial.
On peut penser que l'absence d'activités
régulières en français pourrait à terme affaiblir
la compétence des enfants dans cette langue, en particulier dans des
compétences telles que la lecture et la compréhension orale.
Notre hypothèse est que les familles souhaitant préserver la
langue française devront mettre en place des stratégies
conscientes et explicites pour enrichir l'environnement francophone de leurs
enfants au quotidien.
5.3 Gestion des langues au sein du foyer et
stratégies de résistance face à l'anglais
Afin de mieux comprendre les stratégies adoptées
par les familles francophones face à l'omniprésence de l'anglais,
le graphique suivant présente la répartition des réponses
à la question : « Avez-vous mis en place des règles
spécifiques pour limiter l'usage de l'anglais à la maison ?
»
Le graphique ci-dessous illustre les réponses des
familles à la question portant sur la mise en place de règles
spécifiques visant à limiter l'usage de l'anglais à la
maison.

6.9%
68
Figure 11 : Règles langagières à la
maison pour valoriser le francais
Parmi les 29 familles ayant répondu à cette
question, une majorité importante, soit 62,1 %, a indiqué ne pas
avoir mis en place de règles spécifiques visant à limiter
l'usage de l'anglais dans l'espace familial. Ce résultat témoigne
d'une certaine acceptation de la cohabitation linguistique entre le
français et l'anglais dans la sphère familiale. Dans ces foyers,
l'anglais semble s'imposer naturellement, sans qu'il y ait de tentative de
régulation ou de contrôle. Cela peut refléter la forte
présence de l'anglais dans l'environnement scolaire et social des
enfants, et pourrait également révéler une
difficulté, pour certains parents, à instaurer une politique
linguistique familiale stricte.
À l'opposé, 17,2 % des familles déclarent
avoir mis en place des règles strictes pour encadrer l'usage de
l'anglais à la maison. Ces familles manifestent une volonté
claire de créer un espace linguistique protégé,
centré sur le français, afin de compenser l'exposition massive
à l'anglais dans d'autres sphères de la vie de l'enfant
(école, loisirs, relations sociales). Ces règles strictes peuvent
prendre différentes formes : obligation de parler uniquement
français à la maison, interdiction de regarder des contenus en
anglais. Lors des entretiens, la famille 4 a par exemple indiqué
privilégier systématiquement les contenus en français,
qu'il s'agisse de vidéos ou de supports audio destinés à
leur enfant.
Entre les deux, 13,8 % des familles ont adopté une
approche plus souple, affirmant avoir mis en place des règles flexibles.
Cette catégorie intermédiaire traduit une forme
d'équilibre : les parents sont conscients de la nécessité
de préserver l'usage du français, mais ils n'imposent pas des
règles strictes, préférant probablement s'adapter aux
situations ou laisser une certaine liberté aux enfants. Ce
positionnement peut aussi refléter un compromis entre la volonté
de transmettre la langue et le désir de ne pas trop contraindre les
enfants dans leur quotidien.
Enfin, une minorité, soit 6,9 % des répondants a
indiqué ne pas avoir encore instauré de règles, mais
envisager de le faire. Ce chiffre montre que, même si certaines familles
n'ont pas encore franchi le pas, elles prennent conscience de l'importance de
réfléchir à une stratégie linguistique familiale.
Cela suggère une prise de conscience progressive des effets potentiels
d'une prédominance de l'anglais sur la transmission du français.
En effet, plusieurs parents interrogés lors des entretiens ont
évoqué le fait que cette prise de conscience ne s'était
pas manifestée immédiatement. Pour certains, ce n'est
qu'après plusieurs années de vie aux E.A.U ou à la suite
de difficultés concrètes rencontrées par leurs enfants,
comme l'incapacité à s'exprimer de manière fluide et
complète en

3.4%
français ou le recours fréquent à des
mots anglais dans les échanges familiaux, qu'ils ont commencé
à mesurer les conséquences d'une absence de stratégie
linguistique au sein du foyer.
Cette prise de recul les a alors amenés à
réfléchir à la nécessité de mettre en place
des règles ou des habitudes plus structurées, dans le but de
rééquilibrer l'usage des langues au sein de la famille. Pour ces
familles, l'usage majoritaire de l'anglais à l'extérieur
(école, activités, relations sociales) ne pouvait plus être
compensé de manière intuitive ou spontanée. Il devenait
alors impératif d'intervenir de manière plus consciente dans
l'environnement linguistique domestique afin de préserver, voire de
restaurer, la compétence en français de leurs enfants. Ces
données illustrent bien la distinction proposée par Spolsky
(2004) entre les politiques linguistiques familiales explicites et implicites.
Les familles ayant mis en place des règles strictes représentent
des exemples de politiques explicites, où la langue française
fait l'objet d'une régulation consciente et affirmée. À
l'inverse, les familles qui n'ont pas de règles formalisées, mais
qui continuent d'utiliser majoritairement le français, relèvent
plutôt d'une politique implicite, où les usages se construisent
par habitude ou par imprégnation. Cette typologie permet de mieux
comprendre la diversité des approches parentales face à la
cohabitation du français et de l'anglais dans le foyer.
Le graphique ci-dessous met en lumière la
diversité des stratégies adoptées par les familles
francophones interrogées lorsqu'un membre du foyer utilise l'anglais
à la place du français dans des situations où ce dernier
est normalement attendu.
Comment réagissez-vous quand votre enfant utilise
l'anglais lorsque le français est attendu

69
Figure 12 : réaction des parents face au
mélange des langues
La catégorie la plus représentée est
celle des familles qui rappellent gentiment à la personne d'utiliser le
français (37,9 %). Ce chiffre est cohérent avec les
résultats précédents, où une proportion notable de
parents a mis en place des règles plus ou moins strictes pour favoriser
l'usage du français à la maison. Cependant, le fait que ce rappel
soit qualifié de gentil suggère une approche plutôt souple,
qui vise davantage à sensibiliser qu'à imposer une règle
inflexible.
On observe également que 31 % des familles adoptent une
attitude plutôt passive, en ignorant l'utilisation de l'anglais et en
continuant en français. Ce résultat est intéressant
lorsqu'on le met en parallèle avec la première analyse : il
suggère que parmi les 62,1 % des familles qui n'ont pas de règles
explicites pour limiter l'anglais, certaines ne se sentent pas
nécessairement concernées par
70
un strict contrôle linguistique à la maison.
Cette approche peut traduire une volonté de ne pas contraindre les
enfants ou, à l'inverse, une certaine résignation face à
la domination de l'anglais.
Environ 27,6 % des famille affirment que
l'utilisation de l'anglais dans ces situations ne pose aucun problème.
Ce résultat montre que pour beaucoup de foyers, la cohabitation
linguistique est totalement acceptée, sans volonté de restreindre
ou de privilégier une langue en particulier.
Enfin, une très faible proportion de familles (autour
de 3.4 %) déclare avoir régulièrement des discussions sur
l'importance d'utiliser le français. Ce chiffre reflète une
approche plus consciente du maintien du français, potentiellement
adoptée par les familles qui avaient affirmé dans l'analyse
précédente avoir mis en place des règles strictes ou
flexibles. Ces familles ne se contentent pas d'un rappel ponctuel, mais
engagent une réflexion plus large sur les enjeux linguistiques et
identitaires, ce qui peut être interprété comme une
véritable stratégie de résistance face à
l'anglicisation.
En conclusion ces deux graphiques mettent en évidence
des approches contrastées : certaines familles appliquent des
stratégies actives pour préserver l'usage du français,
tandis que d'autres adoptent une posture plus passive ou tolérante
envers l'anglais. Ces données enrichissent la compréhension du
rôle parental dans la transmission du français et soulignent les
différences dans la manière dont les familles perçoivent
et gèrent le bilinguisme au quotidien.
On remarque une continuité entre les réponses
concernant la mise en place de règles linguistiques et les
réactions des familles à l'usage de l'anglais. En effet, les
familles ayant des règles strictes sont probablement celles qui
rappellent systématiquement à leurs enfants de parler
français ou qui organisent des discussions sur l'importance de la
langue.
Les familles sans règles spécifiques sont celles
qui ignorent l'usage de l'anglais et qui considèrent que ce n'est pas un
problème.
Les familles ayant des règles flexibles se retrouvent sans
doute dans un entre-deux, avec des rappels occasionnels sans
systématicité.
Cette analyse confirme que la gestion linguistique familiale
ne se limite pas à la mise en place de règles, mais s'observe
aussi dans les réactions quotidiennes face au mélange des
langues. Elle illustre aussi le fait que la prise de conscience du besoin de
stratégies linguistiques est souvent progressive, comme
l'évoquaient certains parents dans les entretiens.
5.4 Analyse des entretiens semi-directifs
Cette section examine les résultats des entretiens
semi-directifs menés auprès des familles. Complémentaires
au questionnaire, ces entretiens vont dans le même sens que les tendances
observées précédemment, tout en offrant une
compréhension plus fine des mécanismes de transmission du
français et de leurs répercussions sur la dynamique familiale.
L'analyse met en lumière la diversité des profils familiaux, les
stratégies mises en place pour maintenir l'usage du français au
quotidien ainsi que les difficultés rencontrées. Les entretiens
ont été conçus pour recueillir des récits
personnels, permettant de mieux saisir l'implication parentale dans la
transmission linguistique à travers des pratiques concrètes et
contextualisées.
Le tableau ci-dessous synthétise les principaux
éléments issus des entretiens menés avec cinq familles
francophones installées aux Émirats arabes unis. Il permet
d'avoir une vue d'ensemble sur la diversité des profils familiaux, la
durée de résidence, le cadre scolaire, les pratiques
linguistiques à la maison ainsi que les stratégies
mobilisées pour maintenir le français. Cette présentation
met également en évidence les observations faites par les
parents, leur perception de l'importance de
71
la langue française et leur degré d'engagement
dans sa transmission. Ces données qualitatives viennent ainsi enrichir
les résultats du questionnaire en apportant une compréhension
plus fine des dynamiques familiales et des obstacles rencontrés dans le
contexte multilingue de l'expatriation.
|
Durée de
Famille rés dence aux
EAU
|
Stratégies
Nombre Langues parlées à la
d'enfant Type d école maison d'apprent ssage
du
français
|
Observat ons des parent
|
Représentat on du français
(importance perçue)
|
Engagement parental
|
|
Famille 1
|
10 ans
|
3
|
Britannique
|
Français avec mélange fréquent d'anglais
|
Cours du CNED les premières
années seulement
|
Difficultés à faire lire en français,
manque de temps, apprentissage source de tension
|
Essentiel mais difficile à maintenir
|
Moyen : motivation initiale mais relâchement
progressif
|
|
Famille 2
|
6 ans
|
2
|
Américaine
|
Français exclusivement avec les parents,
anglais dominant ailleurs
|
Pas d'enseignement formel, mais enseignement
maternel structuré
|
Peu de mélange grâce à des règles
strictes, mais effort constant
|
Très important, nécessite un
cadre rigide
|
Élevé : stratégies rigoureuses
appliquées à la maison
|
|
Famille 3
|
12 ans
|
2
|
Britannique
|
Mélange frequent français-anglais
|
Aucune instruction formelle, pas de stratégie
claire
|
Français en déclin, manque de temps
pour l'enseigner
|
Secondaire, l'anglais est priorisé
|
Faible : absence de stratégie ou
d'effort structuré
|
|
Famille 4
|
7 ans
|
1
|
Americaine
|
Français avec correction systématique, anglais
en dehors du cadre parental
|
Cours du CNED, exposition via films et abonnements
à des revues
|
Mélange présent mais enfant
corrigé systématiquement
|
Très important, volonté forte de maintien
|
Élevé : corrections systématiques
et exposition renforcée
|
|
Famille 5
|
9 ans
|
3
|
Americaine
|
Français au début, mais anglais dominant
entre frères et soeurs
|
Cours en ligne au début mais abandonnés
au profit de l'anglais
|
Mélange fréquent, manque de
régularité, des enfants d'activités en français
|
Important mais difficile face aux contraintes
Moyen : effort initialrefus
|
mais abandon progressif
|
L'analyse des entretiens semi-directifs met en évidence
une diversité des stratégies familiales, allant de
méthodes structurées à des stratégies plus
informelles, voire à une absence totale d'encadrement. Certaines
familles ont recours à un enseignement formel pour renforcer
l'apprentissage du français, comme le CNED. D'autres privilégient
un enseignement parental (maternel structuré sans passer par des cours
officiels (Famille 2), tandis que certaines n'adoptent aucune stratégie
spécifique, et qui entraîne un affaiblissement progressif du
français au sein du foyer (Familles 3 et 5).
La manière dont les langues sont utilisées au
quotidien varie également selon les familles. Certaines imposent un
cadre strict afin de limiter le mélange entre le français et
l'anglais, comme la Famille 2, qui veille à maintenir une
séparation stricte des langues. D'autres, comme la Famille 4, optent
pour une correction systématique du français. En revanche, dans
plusieurs foyers (Familles 1, 3 et 5), le mélange entre les deux langues
est plus spontané. Un autre facteur clé réside dans la
dynamique entre frères et soeurs : la Famille 5 illustre bien comment
l'anglais peut progressivement dominer les interactions entre enfants,
réduisant ainsi les occasions d'utiliser le français.
Il apparait clairement qu'un facteur déterminant dans
le maintien du français est l'engagement parental et la perception de
son importance. Les familles qui considèrent le français comme
une priorité forte, telles que la Famille 2 et la Famille 4, mettent en
place des stratégies plus rigoureuses (corrections systématiques,
abonnements à des revues en français, exposition aux
médias francophones). En revanche, les familles qui perçoivent le
français comme secondaire ou difficile à maintenir, comme la
Famille 3 et la Famille 5, présentent un relâchement dans les
efforts et une augmentation de l'usage de l'anglais. Cette corrélation
montre que l'attitude des parents joue un rôle clé dans la
transmission linguistique et que les stratégies éducatives
nécessitent une implication constante pour être efficaces.
Ces entretiens mettent en lumière le lien entre
l'engagement parental, les représentions parentales et la
réussite du maintien linguistique. En effet, les familles qui accordent
une importance élevée au français appliquent des
stratégies plus rigoureuses (Familles 2 et 4) et semblent montrer une
meilleure préservation de la langue. À l'inverse, certaines
familles commencent avec une motivation forte, mais finissent par
relâcher leurs efforts en raison de contraintes quotidiennes (Familles 1
et 5). Nous reviendrons plus en détail sur ce point dans le chapitre 3.
D'autres, comme la Famille 3,
72
considèrent l'anglais comme prioritaire et ne mettent
en place aucune stratégie spécifique pour maintenir le
français, ce qui entraîne une diminution progressive de son usage
au sein du foyer.
Synthèse du chapitre :
L'analyse des réponses au questionnaire ainsi que des
entretiens menés auprès des familles francophones a permis de
mettre en lumière la diversité des stratégies
adoptées pour maintenir et transmettre le français en contexte
d'expatriation. Ces stratégies, souvent complémentaires, varient
en fonction des profils familiaux, des parcours migratoires, et des ressources
disponibles. L'enquête a ainsi contribué à dresser un
tableau plus précis des pratiques concrètes mises en place au
sein des foyers et à identifier certaines pistes d'action susceptibles
d'accroître l'exposition des enfants au français une condition
essentielle pour assurer la pérennité de cette langue dans un
environnement fortement dominé par l'anglais.
Chapitre 6 : Entre idéal et
réalité : les défis du maintien de la langue en contexte
d'expatriation
Dans le cadre de l'appropriation et du maintien d'une langue
minoritaire en contexte plurilingue, les familles jouent un rôle central
mais qui comporte son lot de difficultés. Si les chapitres
précédents ont permis de mettre en lumière les
stratégies mises en place par les familles francophones d'Abu Dhabi pour
préserver l'usage du français à la maison, il est aussi
important d'examiner les nombreux défis auxquels elles sont
confrontées au quotidien. Ces obstacles peuvent en effet fragiliser les
efforts entrepris et influencer les trajectoires langagières des
enfants.
Ce troisième chapitre s'intéresse ainsi aux
limites et aux tensions qui peuvent émerger dans le cadre de cette
entreprise de transmission linguistique. Il met en lumière la
complexité du maintien du français dans un environnement
majoritairement anglophone, en tenant compte de plusieurs paramètres :
la place centrale de l'enfant dans ce processus, ses motivations, ses
représentations de la langue, mais aussi les contraintes pesant sur les
parents, qu'il s'agisse de leur disponibilité, de leur propre motivation
sur le long terme ou de la charge mentale que représente la gestion
linguistique familiale.
À travers une analyse des témoignages recueillis
et des observations issues du terrain, ce chapitre propose également des
pistes de réflexion visant à mieux comprendre les
mécanismes d'essoufflement, les tensions intra-familiales possibles,
mais aussi les pistes susceptibles de soutenir les familles dans leurs efforts.
Il s'agira, en fait, de prendre un peu de distance par rapport à une
vision idéalisée du bilinguisme pour en saisir les
réalités concrètes, les limites, mais aussi les
opportunités d'adaptation et de réajustement.
6.1 Le défi du maintien linguistique dans la
durée
Si la volonté de maintenir la langue familiale est
souvent affirmée dans les premières années d'expatriation,
cette motivation tend à s'éroder au fil du temps. Le quotidien,
les ajustements liés à la vie à l'étranger, ainsi
que les multiples sollicitations extérieures contribuent progressivement
à affaiblir la rigueur initialement mise en place au sein du foyer.
Plusieurs témoignages recueillis dans le cadre de cette
recherche soulignent ce phénomène : des parents qui, dans un
premier temps, avaient instauré des règles claires visant
à favoriser l'usage du français à la maison, reconnaissent
qu'après quelques années, ces règles sont devenues plus
souples, voire ont été partiellement abandonnées. En
effet, l'analyse des familles interrogées révèle
73
plusieurs tendances significatives dans la relation entre la
durée de résidence aux Émirats et les stratégies de
maintien du français. Une première observation concerne la
difficulté croissante à maintenir une instruction formelle en
français à mesure que les années passent. Les familles
installées depuis plus de dix ans (Famille 1 et Famille 3) ont, au
départ, tenté d'introduire un enseignement formel via le CNED ou
des cours en ligne, mais ont progressivement arrêté, souvent faute
de temps ou en raison des tensions engendrées par cette exigence. Cette
tendance suggère que l'investissement initial dans l'enseignement du
français peut s'éroder avec le temps, sous l'effet des
contraintes quotidiennes et de l'adaptation progressive au contexte anglophone
dominant.
Dans le cadre de nos entretiens, une corrélation
intéressante apparaît entre la durée de résidence et
la fréquence du mélange des langues. Les familles
installées depuis plus de dix ans rapportent un mélange plus
important entre le français et l'anglais au sein du foyer, comme
l'illustrent les cas de la Famille 1 et de la Famille 3, où les parents
observent une tendance marquée à l'alternance codique et une
difficulté à maintenir le français comme langue principale
au sein du foyer. Ce phénomène peut s'expliquer par le fait que,
sur le long terme, les enfants sont exposés à un environnement
majoritairement anglophone, d'abord à l'école, dans les
interactions sociales et parfois même au sein de la fratrie, ce qui
conduit à un renforcement progressif de l'anglais dans leur
répertoire linguistique. À l'inverse, les
familles résidant depuis une période plus courte, comme la
Famille 2, rapportent un contrôle plus strict du langage
à la maison, ce qui limite le mélange des langues.
Cette usure de l'engagement linguistique peut également
s'expliquer par la fatigue psychologique qu'implique une vigilance constante,
notamment lorsqu'elle s'exerce dans un cadre familial où les enjeux
affectifs interagissent avec les enjeux éducatifs. À
long terme, maintenir une politique linguistique familiale rigoureuse
peut générer des tensions, voire un sentiment de fatigue ou de
culpabilité chez les parents, qui n'arrivent plus à faire
respecter les règles qu'ils avaient définies.
Dans le même sens, une corrélation
intéressante apparaît entre la durée de résidence et
la fréquence du mélange des langues. Les familles
installées depuis plus de dix ans rapportent un mélange plus
important entre le français et l'anglais au sein du foyer, comme
l'illustrent les cas de la Famille 1 et de la Famille 3, où les parents
observent une tendance marquée à l'alternance des langues et une
difficulté à maintenir le français comme langue
principale. Ce phénomène peut s'expliquer par le fait que, sur le
long terme, les enfants sont exposés à un environnement
majoritairement anglophone à l'école, dans les interactions
sociales et parfois même au sein de la fratrie, ce qui conduit à
un renforcement progressif de l'anglais dans leur répertoire
linguistique. À l'inverse, les familles résidant
depuis une période plus courte, comme la Famille 2,
rapportent un contrôle plus strict du langage à la
maison, ce qui limite le mélange des langues.
Ainsi, le défi ne réside pas uniquement dans la
mise en place initiale d'un environnement propice à la langue familiale,
mais surtout dans la capacité à maintenir cet engagement dans la
durée, malgré les obstacles, les fluctuations de motivation, et
l'évolution naturelle des dynamiques familiales et sociales.
6.2 Le maintien linguistique à l'épreuve des
contraintes du quotidien
Parmi les différents éléments qui
ressortent des entretiens menés auprès des familles francophones,
le manque de temps apparaît de manière particulièrement
récurrente. Il constitue même, pour beaucoup de parents, l'un des
principaux freins à la transmission active du français à
la maison. Cette contrainte est systématiquement évoquée,
qu'elle soit liée à l'organisation familiale, aux obligations
scolaires des enfants ou à la charge professionnelle des parents.
74
Ces enfants sont scolarisés dans des
établissements anglophones où l'ensemble des apprentissages se
fait en anglais. Après leurs journées d'école, ils doivent
souvent faire des devoirs dans cette même langue, ce qui réduit
considérablement le temps disponible pour pratiquer le français
à la maison. À cela s'ajoutent les activités
extrascolaires (sport, musique, clubs...), très présentes dans la
vie des enfants interrogés, et qui se déroulent elles aussi,
presque toujours, en anglais.
Les parents eux-mêmes soulignent qu'à la fin de
la journée, ils manquent d'énergie pour instaurer des moments
d'échange en français. Lire une histoire, discuter en famille ou
simplement jouer avec les enfants dans la langue minoritaire demande non
seulement du temps, mais aussi une disponibilité mentale difficile
à mobiliser en fin de journée.
Certaines familles, bien qu'ayant mis en place des
stratégies au départ, reconnaissent avoir progressivement
relâché leurs efforts face aux contraintes du quotidien ou au
manque d'adhésion des enfants. Comme en témoigne une mère
: « On a arrêté les cours de français parce qu'il
n'aimait pas ça, et on n'a pas vraiment repris autre chose depuis.
» Ce type de témoignage illustre une dynamique
fréquente, où la transmission linguistique, bien
qu'intentionnelle, se heurte à la fatigue parentale, au manque de temps
ou au rejet de l'enfant.
Les témoignages que nous avons recueillis illustrent
bien l'écart entre l'intention éducative (maintenir le
français comme langue vivante au sein du foyer) et la
réalité quotidienne, marquée par la fatigue et la pression
des emplois du temps. Pour certains parents, ces contraintes ne laissent que
les week-ends comme espace potentiel pour "retrouver" le français, mais
ces moments sont eux aussi souvent accaparés par les sorties et les
activités en extérieur. Plusieurs parents expriment un sentiment
de frustration, voire d'échec, face à cette difficulté
à créer un environnement propice à l'usage régulier
du français. Le manque de temps n'est pas simplement une excuse ou un
prétexte, mais bien une contrainte structurelle, vécue de
manière concrète et un peu pesante. Il ne s'agit pas seulement
d'une mauvaise organisation individuelle, mais d'un phénomène
lié à un mode de vie plutôt intense, caractéristique
de nombreux foyers expatriés dans des contextes comme celui d'Abu
Dhabi.
Ce constat rejoint les travaux d'Annick De Houwer, qui insiste
sur le fait que la transmission d'une langue minoritaire n'est jamais un
processus spontané : elle demande des efforts soutenus, un environnement
favorable et surtout, un climat émotionnel positif autour de la
langue1. Or, lorsque le français devient un objectif parmi
d'autres dans un quotidien déjà surchargé, il peut se
transformer en source de stress plutôt qu'en plaisir partagé. La
contrainte de temps pèse alors directement sur la qualité de
l'exposition à la langue.
6.3 La charge mentale liée à la transmission
linguistique
Au-delà de la gestion du temps, plusieurs parents
évoquent une forme de charge mentale liée au maintien du
français dans un environnement où l'anglais est
omniprésent. Cette transmission demande un effort actif et constant :
rappeler à l'enfant de parler français, reformuler les phrases,
proposer des lectures, trouver des ressources culturelles adaptées...
Cela peut rapidement devenir une source de fatigue et de frustration.
Certains témoignages expriment un véritable
épuisement face à cette tâche. Ce sentiment s'accompagne
souvent d'un sentiment de culpabilité lorsque les efforts ne portent pas
les fruits espérés. Ces témoignages font écho aux
travaux d'Annick De Houwer, qui rappelle que la réussite de la
transmission d'une langue minoritaire dépend de nombreux facteurs
contextuels, et pas seulement de la volonté des parents. Dans ses
recherches, elle souligne notamment l'importance du climat émotionnel
associé à la langue : si parler le français devient
synonyme de conflit, de
75
contrainte ou de tension, l'enfant peut développer une
attitude négative envers cette langue. Le sentiment de devoir "forcer"
l'usage du français, comme l'expriment plusieurs parents, peut ainsi
s'avérer contre-productif sur le long terme.
6.4 L'enfant au coeur du processus
Il ressort clairement de notre recherche que, dans un contexte
où le français est minoré face à la
prédominance de l'anglais, l'enfant joue un rôle central dans la
dynamique de transmission linguistique. Son engagement, sa motivation et les
représentations qu'il construit autour de la langue française
apparaissent comme des éléments déterminants pour la
continuité ou l'affaiblissement de son usage au sein du foyer. L'analyse
des réponses à notre questionnaire ainsi que les entretiens
menés avec plusieurs familles montrent que la motivation
intrinsèque de l'enfant constitue un levier ou, au contraire, un frein
majeur à la continuité de l'usage du français au sein du
foyer. Plusieurs parents interrogés évoquent des situations
où leur enfant refuse progressivement de parler français,
préférant s'exprimer exclusivement en anglais. À
l'inverse, d'autres relatent une forte implication de leur enfant, qui
manifeste de la fierté à parler français, y voyant un
atout ou un marqueur identitaire.
Ces témoignages révèlent en effet le
rôle fondamental des représentations que les enfants se
construisent autour de la langue française. La langue peut être
perçue comme difficile, contraignante ou inutile dans l'environnement
social dans lequel ils évoluent, mais elle peut aussi être
valorisée comme belle, prestigieuse ou représentative de
l'identité familiale. Les résultats du questionnaire font
apparaître une corrélation notable : les familles dont les enfants
expriment une image positive du français (perçu comme langue de
la culture, de la famille, ou comme atout pour l'avenir) rapportent une
pratique plus fréquente et plus spontanée de cette langue au
quotidien. Cette tendance est confirmée par plusieurs entretiens, dans
lesquels des parents soulignent que l'investissement affectif de l'enfant est
souvent lié à l'image qu'il se fait du français.
Or, ces représentations ne se forment pas de
manière isolée : elles sont profondément
influencées par le discours parental. L'analyse de nos entretiens met en
lumière l'impact direct des discours familiaux sur la construction du
rapport de l'enfant à la langue. Les parents qui valorisent
explicitement le français, en insistant sur sa richesse, sa
beauté ou son lien avec les origines familiales, contribuent à
renforcer une perception positive de la langue. À
l'inverse, lorsque la langue est présentée comme une
obligation scolaire, comme un effort supplémentaire à fournir,
cela tend à fragiliser la motivation de l'enfant. Il apparaît
ainsi que le discours parental agit comme un cadre dans lequel l'enfant situe
la langue française. En somme, les données recueillies dans cette
recherche montrent que la motivation de l'enfant à maintenir et à
utiliser le français est étroitement liée à la
manière dont la langue est investie et valorisée dans son
environnement familial. L'enfant n'est pas simplement un récepteur
passif : il est acteur de son propre parcours, mais ce parcours est
façonné par les représentations qui lui sont transmises,
et celles-ci passent avant tout par les discours et les pratiques des adultes
qui l'entourent.
Bien au-delà de la transmission formelle des
règles grammaticales, de l'orthographe ou de la conjugaison, il s'agit
avant tout de nourrir chez l'enfant un attachement profond à sa langue
maternelle. Cela peut passer par l'éveil à la richesse des mots,
le plaisir de la lecture, et une mise en valeur explicite de la beauté
et de la singularité de cette langue dès le plus jeune âge.
En mettant en place un discours valorisant et en intégrant la langue
dans des moments de partage et d'émotion, les parents contribuent
à faire de cette transmission non pas une contrainte, mais un
héritage vivant et apprécié.
76
6.5 Quel avenir pour le français pour ces enfants
expatriés aux E.A.U?
Dans un contexte marqué par une forte présence
de l'anglais dans les sphères scolaires, médiatiques et sociales,
il est légitime de s'interroger sur la manière dont les familles
francophones perçoivent l'avenir du français dans leur propre
foyer. Afin de mieux comprendre le degré de confiance ou
d'inquiétude des familles face à cette situation, il leur a
été demandé comment elles envisageaient l'évolution
du français au sein de leur famille. Le graphique ci-dessous
présente la répartition des réponses à cette
question, et offre un aperçu des représentations que les familles
ont de la future linguistique de leurs enfants.

10.3%
Figure 13 : perception de l'avenir du français
au sein du foyer familial
Parmi les 29 familles interrogées, la question portant
sur la manière dont elles envisagent l'avenir de la langue
française dans leur foyer révèle une diversité
d'attitudes oscillant entre confiance et inquiétude, sans toutefois
aller jusqu'à un pessimisme radical.
Le graphique circulaire ci-dessous montre que 34,5 % des
répondants estiment que le français sera préservé,
tout en reconnaissant que l'anglais prendra de plus en plus d'importance dans
la vie familiale. Il s'agit de la réponse la plus fréquemment
choisie, ce qui témoigne d'une vision nuancée : ces familles
semblent conscientes de la pression croissante, mais restent convaincues que le
français continuera d'avoir une place significative dans les
interactions quotidiennes.
Un autre 31 % des participants se disent très confiants
quant à la capacité du français à demeurer la
langue principale du foyer. Ce niveau élevé de confiance
suggère surement que ces familles mettent en oeuvre des
stratégies explicites de maintien linguistique. On peut également
supposer que ce groupe est particulièrement attaché à la
transmission intergénérationnelle du français comme
élément identitaire.
En revanche, 24,1 % des familles estiment que, bien que le
français soit encore utilisé, l'anglais s'imposera de plus en
plus dans la dynamique familiale. Ce résultat est proche de la
première réponse (34,5 %), mais semble refléter une
inquiétude plus marquée, voire une résignation face
à l'influence grandissante de l'anglais.
77
Une minorité de familles (environ 10.3 %,) expriment
une crainte explicite de voir l'anglais devenir dominant au détriment du
français. Ce groupe redoute une érosion linguistique progressive
et perçoit la cohabitation des deux langues comme un rapport de force
qui serait défavorable au français.
En somme, les réponses recueillies
révèlent une certaine diversité de perceptions parmi les
familles interrogées : si une majorité reste confiante quant
à la place du français dans le foyer, une part non
négligeable exprime des doutes, voire des craintes face à
l'influence croissante de l'anglais. Ce constat met en lumière la
tension entre volonté de préservation linguistique et
réalités
sociolinguistiques du contexte local. Plus encore, cette
incertitude quant à la trajectoire future des enfants, qu'ils restent
aux Émirats, repartent en France ou s'installent ailleurs,
soulève une question essentielle : le français pourra-t-il
conserver sa valeur identitaire et symbolique au fil des
générations, dans un environnement où l'anglais
façonne la majorité des expériences sociales,
éducatives et professionnelles ? La pérennité de la
transmission ne repose alors pas uniquement sur l'usage quotidien de la langue,
mais aussi sur la manière dont elle est perçue, investie comme
héritage linguistique et culturel. Ce double constat souligne
l'importance des stratégies de résistance mises en place pour
préserver une langue minoritaire dans un contexte fortement anglophone,
comme c'est le cas dans les écoles internationales aux Émirats
arabes unis.
L'affaiblissement progressif du français dans le
quotidien des enfants ne constitue pas uniquement une perte symbolique ou
affective. Il engage également des dimensions cognitives plus profondes,
notamment à travers la fonction heuristique du langage. Cette fonction,
essentielle dans le développement intellectuel de l'enfant,
désigne la capacité du langage à servir d'outil de
découverte, d'exploration et de construction du savoir. Lorsqu'un enfant
utilise le français pour poser des questions, réfléchir
à voix haute, formuler des hypothèses, il mobilise cette fonction
dans un cadre linguistique spécifique, et structure son rapport au
monde.
Or, dans un environnement largement dominé par
l'anglais, les occasions d'exercer cette fonction dans la langue familiale
peuvent considérablement se réduire. Le français tend
alors à se cantonner à une fonction relationnelle, instrumentale
(parler à un parent, dire bonjour à un grand-parent), au
détriment de son potentiel cognitif. Cette interrogation m'a
semblé d'autant plus pertinente qu'elle fait écho à ma
propre expérience de mère francophone vivant dans un contexte
anglophone. J'ai en effet observé chez mes enfants une certaine
difficulté à formuler un raisonnement ou à exprimer un
point de vue en français, alors que l'anglais semblait leur venir plus
spontanément. Ce constat m'a amenée à m'interroger sur les
effets d'un usage limité de la langue familiale sur le
développement de la pensée dans cette langue.
Cela peut conduire à un développement
déséquilibré du bilinguisme, dans lequel l'une des langues
est investie pour penser et apprendre, tandis que l'autre devient une langue
passive ou secondaire.
Ainsi, maintenir un usage actif et intellectuellement
stimulant du français à la maison ne relève pas d'une
simple volonté de transmission culturelle, mais d'un véritable
enjeu pour la formation cognitive de l'enfant. Il s'agit de lui permettre de
penser en français, de raisonner dans cette langue, et non simplement de
la comprendre ou de la parler dans des contextes restreints. Cette perspective
souligne l'importance de proposer aux enfants, dès le plus jeune
âge, des interactions linguistiques riches et variées, qui
intègrent aussi bien les émotions que la réflexion.
78
4. Conclusion générale
L'analyse des données issues des questionnaires et des
entretiens menés auprès de familles francophones
installées aux Émirats arabes unis permet de dégager
plusieurs constats quant aux dynamiques de transmission du français dans
ce contexte de contacts de langue.
Tout d'abord, cette étude révèle une
grande hétérogénéité dans les pratiques
linguistiques et les stratégies familiales. Certaines familles mettent
en place des politiques explicites de maintien du français, allant
jusqu'à imposer des règles strictes à la maison, tandis
que d'autres adoptent une posture plus souple, voire parfois passive,
vis-à-vis du bilinguisme. Ces choix sont souvent influencés par
des facteurs contextuels : durée de résidence, perspectives de
scolarisation, niveau d'exposition à l'anglais, mais aussi par des
éléments plus subjectifs tels que les représentations
parentales de la langue ou encore le projet éducatif envisagé
pour l'enfant.
L'usage du français apparaît
généralement bien implanté dans les interactions avec les
parents, et notamment avec la mère, qui joue un rôle central dans
sa transmission. Toutefois, l'anglais tend à s'imposer progressivement
dans les échanges entre enfants (fratrie), dans les activités
extrascolaires et les loisirs, renforçant ainsi une dynamique de
glissement linguistique progressif. Le phénomène de code-mixing,
particulièrement observé entre frères et soeurs, illustre
cette tendance à une cohabitation linguistique marquée par la
flexibilité, mais aussi peut être par un risque d'érosion
du français lorsque celui-ci est de moins en moins investi au
quotidien.
Par ailleurs, les résultats montrent que la perception
du français chez les enfants, telle que rapportée par leurs
parents, est souvent teintée de difficultés : langue
perçue comme plus complexe, moins utile dans leur environnement
scolaire, voire réservée à la sphère familiale.
Cette perception peut limiter l'appropriation active du français et
conduire à un usage restreint, en particulier lorsqu'aucune
stratégie structurée n'est mise en place pour en soutenir
l'apprentissage formel ou informel.
Mais au-delà de la fréquence d'usage ou des
stratégies éducatives, cette enquête soulève des
questions plus profondes sur les enjeux identitaires et cognitifs liés
à la transmission de la langue. Le recul du français dans
certains foyers n'implique pas seulement une perte symbolique ; il peut
affecter la capacité de l'enfant à structurer sa pensée
dans sa langue familiale, notamment à travers la fonction heuristique du
langage. Dans un environnement anglophone, si le français ne reste
qu'une langue d'affection, il risque de perdre sa fonction de langue de la
pensée, de la curiosité, de l'élaboration intellectuelle,
ce qui pose la question d'un bilinguisme déséquilibré.
Enfin, les incertitudes liées aux trajectoires futures
des enfants (retour en France, poursuite d'études à
l'étranger, installation durable dans un pays anglophone) rendent la
question du maintien du français d'autant plus complexe.
Cette étude, centrée sur un échantillon
limité de familles expatriées, ne prétend pas à une
généralisation. Elle met néanmoins en lumière les
tensions et les ajustements constants auxquels les familles francophones sont
confrontées dans ce contexte où l'anglais domine. Elle met en
lumière le processus de transmission linguistique en contexte
migratoire, qui apparait comme un processus évolutif, inscrit dans les
choix de vie, les valeurs culturelles et les trajectoires individuelles.
Dans un monde où la mobilité devient courante,
il serait intéressant de suivre les évolutions de ces parcours
familiaux sur plusieurs générations. Comprendre comment le
français peut résister ou se transformer dans ces foyers
plurilingues nous amène à interroger non seulement la place des
langues, mais aussi les formes futures de l'identité francophone hors de
France.
79
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Annexe 1 : questionnaire familles

82
Mémoire de Master 2 Sciences du Langage
· Julie HOREL
Dynamiques familiales et stratégies de
résistance : Le maintien du français chez
les élèves francophones scolarisés en écoles
internationales aux Émirats Arabes Unis
Questionnaire Préservation du français en
milieu expatrié : Stratégies familiales et
défis
Section 1: Informations générales
1. Depuis combien de temps résidez-vous aux
Émirats Arabes Unis ?
o Moins d'un an
o 1-3 ans
o 4-6 ans
o Plus de 6 ans
2. a) Combien d'enfants avez-vous ?
b) Quel est l'âge de votre/vos enfant(s) ?
3. Depuis combien de temps est-il/sont-ils
scolarisés dans une école internationale
aux Émirats Arabes Unis ?
4. Quelles sont, selon vous, les principales raisons qui
vous ont motivé à vous expatrier aux Émirats arabes
unis ?
(Veuillez choisir les options qui s'appliquent)
o Opportunités professionnelles ou de carrière.
o Meilleure qualité de vie ou conditions de vie plus
attractives.
o Environnement scolaire et éducatif pour les enfants.
o Fuir le climat économique, social ou politique en
France.
o Échapper à une situation de discrimination ou de
marginalisation.
o Découvrir de nouvelles cultures et modes de vie.
o Rapprochement familial (rejoindre des proches
déjà expatriés).
o Expérience temporaire (affectation professionnelle
à durée déterminée).
o Autre (veuillez préciser) :
5. Quelles sont les langues parlées à la
maison ?
? Avec la mère: français / anglais/
français et anglais/autre langue............../autre
combinaison :
? Avec le père : : français / anglais/
français et anglais/autre langue............../autre combinaison :
? Avec les frères et soeurs : : français /
anglais/ français et anglais/autre
langue............../autre combinaison :
? Autre personne vivant avec vous (aide-ménagère,
autre membre de la famille..),
précisez : français / anglais/
français et anglais/autre langue / Autre combinaison :
Section 2: Le français dans la famille
6. Dans quelle mesure le français est-il utilisé
comme langue principale de communication à la maison ?
o Toujours
o Très souvent
o Parfois
o Rarement
7. Quelles activités extra-scolaires l'enfant fait il
chaque semaine, a quelle fréquence et dans quelle langue ?

En anglais :
Activité sportive :
Autre (précisez)
Lecture (livres, revues, BD, journaux)
Regarder la télévision ou des films :
Presque jamais ou jamais
Au moins 1 fois/semaine
Tous les jours
83
Section 3: Transmission de la langue et
identité linguistique

En français :
Lecture (livres, revues, BD, journaux)
Regarder la télévision ou des films :
Activité sportive :
Autre (précisez)
84
8. Selon vous, comment votre/vos enfants
perçoit(vent) le français par rapport à l'anglais?
(Choisissez les options qui s'appliquent)
o Mon/mes enfant(s) trouve(nt) le français plus difficile
à utiliser que l'anglais.
o Mon/mes enfant(s) trouve(nt) le français plus facile
à utiliser que l'anglais.
o Mon/mes enfant(s) considère(nt) le français
aussi important que l'anglais pour leur réussite scolaire.
o Mon/mes enfant(s) considère(nt) le français
moins important que l'anglais pour leur réussite scolaire.
o Mon/mes enfant(s) perçoive(nt) le français comme
une langue principalement utilisée en famille
o Mon/mes enfant(s) utilise(nt) le français
principalement pour communiquer avec des amis ou des membres de la
communauté francophone.
o Mon/mes enfant(s) perçoive(nt) le français comme
moins utile que l'anglais dans leur vie quotidienne aux Émirats
9. Comment décririez-vous l'importance du
français pour l'avenir de votre enfant ? (Cochez les options
qui s'appliquent)
o Très important pour son identité et sa
culture
o Important pour des opportunités académiques et
professionnelles
o Assez important, mais pas essentiel
o Pas très important, l'anglais est suffisant
10. Quelle est la principale raison qui vous pousse
à transmettre et maintenir le français chez votre enfant
? (Choisissez une seule option)
o Préserver un héritage familial et culturel
o Faciliter l'accès à des opportunités
éducatives et professionnelles
o Diversifier les compétences linguistiques et offrir une
plus grande ouverture d'esprit
o Préparation à un éventuel retour dans un
pays francophone
o Autres (précisez) :
85
11. Pensez-vous que l'apprentissage ou l'utilisation de
l'anglais par votre enfant constitue un frein au maintien ou à
l'apprentissage du français?
o Oui, cela représente un frein important
o Oui, mais seulement dans certaines situations
o Non, cela ne représente pas un frein
o Non, au contraire, cela aide au maintien/apprentissage du
français
o Je ne sais pas / pas d'opinion
12. Selon vous, quelles sont les plus grandes
difficultés à maintenir une atmosphère francophone
à la maison dans un environnement anglophone?
(Cochez toutes les options qui s'appliquent)
o Pression scolaire pour l'apprentissage de l'anglais
o Préférences de l'enfant pour l'anglais en raison
de ses amis et de l'école
o Manque de ressources en français à la maison
o Manque de motivation de l'enfant
o Difficulté à trouver du temps pour pratiquer le
français
o Autre (précisez) :
Section 4: Stratégies de résistance /
maintien du français
13. Est-ce que vous encouragez activement
l'apprentissage et l'utilisation du français
par votre enfant ? Si oui, quelles méthodes
spécifiques utilisez-vous pour soutenir l'apprentissage du
français de votre enfant ?
(Cochez toutes les options qui s'appliquent)
o Inscription à des cours de français en dehors de
l'école (alliance française, tuteurs).
o Enseignement formel dispensé par un parent à la
maison (grammaire, orthographe...)
o Utilisation de ressources éducatives (livres,
applications, jeux en français).
o Organisation d'activités en français (jeux,
films, lectures en famille).
o Encouragement de l'enfant à interagir avec d'autres
francophones (amis, famille, etc.).
o Visionnage de programmes télévisés ou
films en français.
o Encouragement à lire des livres ou magazines en
français.
o Utilisation de plateformes en ligne éducatives en
français.
o Autres :
14. Votre famille a-t-elle mis en place des
règles spécifiques pour limiter l'usage de l'anglais à la
maison afin de favoriser le français ?
o Oui, des règles strictes sont en place
o Oui, mais elles sont flexibles
o Non, il n'y a pas de règles spécifiques
o Non, mais nous envisageons de le faire
86
15. Observez-vous que votre enfant mélange parfois
le français et l'anglais dans ses
conversations quotidiennes (par exemple, en
insérant des mots ou expressions anglaises dans des phrases en
français) ?
o Très souvent
o Souvent
o Parfois
o Rarement
o Jamais
16. Comment votre famille réagit-elle lorsqu'un
membre utilise l'anglais au lieu du français dans des situations
où le français est attendu ? (Cochez toutes les options qui
s'appliquent)
o Nous rappelons gentiment à la personne d'utiliser le
français
o Nous ignorons l'utilisation de l'anglais et continuons en
français
o Nous avons des discussions régulières sur
l'importance d'utiliser le français
o Cela ne pose pas de problème, nous utilisons parfois
l'anglais
17. Comment percevez-vous l'influence de l'anglais sur
la manière dont votre enfant parle français ?
o Cela ne m'inquiète pas, c'est normal dans un contexte
bilingue
o Je m'en inquiète un peu, mais cela ne semble pas
affecter sa maîtrise du français
o Cela m'inquiète, car je pense que cela nuit à la
qualité de son français
o Autre (veuillez préciser) :
18. Pensez-vous que l'encouragement à
l'utilisation exclusive du français dans certaines situations à
la maison est : (Cochez une seule option)
o Essentiel pour maintenir le niveau de français de notre
enfant
o Important, mais pas essentiel
o Optionnel, cela dépend des situations
o Contre-productif, cela crée des tensions
o Je ne sais pas / pas d'opinion
19. Comment envisagez-vous l'avenir de la langue
française au sein de votre famille ?
o Je suis très confiant(e) que le français restera
la langue principale dans notre foyer
o Je pense que le français sera préservé,
mais l'anglais aura de plus en plus d'importance
o Je crains que l'anglais ne devienne dominant et que le
français perde en importance
o Je pense que l'anglais prendra complètement le dessus
sur le français
87
Annexe 2 : Guide d'entretien semi-directif
? Parcours familial et contexte général
· Depuis combien de temps vivez-vous aux Émirats
arabes unis ? Qu'est-ce qui a motivé votre départ ?
· Pouvez-vous me décrire brièvement votre
environnement familial (nombre d'enfants, âges, langue(s)
parlée(s) au sein du foyer) ?
· Comment décririez-vous la ou les langues de votre
quotidien familial ? Y a-t-il une ou plusieurs langues dominantes à la
maison ?
? Perception et rôle du français dans la famille
· Quelle place occupe le français dans votre famille
aujourd'hui ?
· Pourquoi est-il important pour vous que votre/vos
enfant(s) continue(nt) à parler français
?
· Avez-vous observé une évolution dans
l'attitude de votre/vos enfant(s) envers le français depuis votre
arrivée ?
· Comment vos enfants perçoivent-ils le
français par rapport à l'anglais (facilité,
utilité, attachement...) ?
· Pour vous, le français est-il davantage une langue
d'identité, une langue scolaire, une langue culturelle... ?
? Stratégies familiales mises en oeuvre
· Avez-vous mis en place des règles ou habitudes
spécifiques à la maison pour encourager l'usage du
français ?
· Quelles activités ou ressources utilisez-vous pour
maintenir une exposition au français (livres, médias,
interactions sociales, etc.) ?
· Vos enfants suivent-ils des cours de français
en dehors de l'école ? Pourquoi ou pourquoi pas ?
· Avez-vous parfois le sentiment de devoir «
résister » à la domination de l'anglais ? Si oui, comment
cela se traduit-il ?
· Y a-t-il des tensions ou difficultés liées
au maintien du français (résistance des enfants, manque de temps,
ressources...) ?
? Représentations du bilinguisme et perspectives
d'avenir
· Selon vous, le bilinguisme est-il un atout ou un
défi dans votre situation familiale ?
· Pensez-vous que l'usage de l'anglais compromet
l'apprentissage ou le maintien du français chez votre/vos enfant(s) ?
· Comment réagissez-vous lorsque vos enfants
utilisent l'anglais dans un contexte francophone (code-switching, refus de
parler français, etc.) ?
88
? Comment imaginez-vous l'évolution de la place du
français dans votre famille dans les années à venir ?
? Avez-vous des inquiétudes ou au contraire des espoirs
particuliers concernant la transmission du français à vos enfants
?
? Y a-t-il un aspect que vous souhaiteriez ajouter ou approfondir
concernant la langue, l'école ou la vie familiale en expatriation ?
? Souhaitez-vous me faire part d'une expérience ou d'un
exemple marquant sur ce sujet ?
Annexe 3 : Grille de codage thématique
simplifiée des entretiens
Ce tableau présente une synthèse croisée
de l'analyse des entretiens menés avec trois familles françaises
expatriées aux Émirats arabes unis. Il permet de visualiser les
stratégies linguistiques mises en place, les obstacles
rencontrés, les perceptions du français et le degré
d'engagement parental dans le maintien de la langue.
|
Famille
|
Stratégies linguistiques [C1, ]
|
Mélanges / gestion du multilinguisme [C3]
|
Obstacles rencontrés [D1, D2]
|
Perceptions du français [B1]
|
Engagement parental [E2]
|
|
Famille 1
|
Cours CNED (début), aucune activité maintenue
|
Mélange fréquent à la maison
|
Difficultés à faire lire, manque de temps, tensions
autour du français
|
Essentiel, mais difficile à maintenir
|
Moyen : motivation initiale, relâchement progressif
|
|
Famille 3
|
Aucune stratégie formelle
|
Usage quotidien mixte français- anglais
|
Manque de temps, français en recul
|
Secondaire, anglais prioritaire
|
Faible : peu de structure ou d'effort
|
|
Famille 5
|
Cours en ligne abandonnés, pas de suivi
|
Mélange constant entre enfants, moins avec parents
|
Refus d'activités en français,
désintérêt progressif
|
Important, mais difficile face à la pression de
l'anglais
|
Moyen-faible : engagement initial, puis abandon
|
|
Famille 4
|
Cours du CNED, exposition via films et abonnements à des
revues
|
Mélange présent mais enfant corrigé
systématiquement
|
--
|
Très important, volonté forte de maintien
|
Élevé : corrections systématiques et
exposition renforcée
|
|
Famille 2
|
Pas d'enseignement formel, mais enseignement maternel
structuré
|
Peu de mélange grâce à des règles
strictes, mais effort constant
|
--
|
Très important, nécessite un cadre rigide
|
Élevé : stratégies rigoureuses
appliquées à la maison
|

L'appropriation du français en contexte
d'expatriation : le cas des enfants français scolarisés dans
des écoles anglophones aux Émirats arabes unis
Résumé
|
Dans un monde où la mobilité internationale est
en constante progression, les familles expatriées sont souvent
confrontées à des défis linguistiques importants.
Cette recherche s'intéresse aux stratégies mises en
place par des familles françaises expatriées aux Émirats
arabes unis pour maintenir l'usage du français chez leurs enfants
scolarisés dans des écoles internationales anglophones. À
partir d'un cadre théorique mobilisant les notions de bilinguisme, de
transmission familiale, d'identité linguistique et de résistance
face à la langue dominante, ce mémoire analyse les pratiques
concrètes observées au sein des foyers. Cette recherche met en
lumière les tensions, les arbitrages et les choix éducatifs
auxquels sont confrontées les familles, tout en soulignant l'importance
du rôle parental dans la construction d'un bilinguisme
équilibré en contexte d'expatriation.
|

The appropriation of French in an expatriate context: the
case of French children enrolled in English-speaking schools in the United Arab
Emirates."
Summary
Mots clés :
|
Bilinguisme, contacts de langues, transmission linguistique,
expatriation, familles francophones, maintien du français,
stratégies familiales
|
|
In a world where international mobility is steadily increasing,
expatriate families often face significant linguistic challenges.
This research explores the strategies implemented by French
families living in the United Arab Emirates to maintain the use of French among
their children enrolled in English-speaking international schools. Drawing on a
theoretical framework that includes concepts of bilingualism, family language
transmission, linguistic identity, and resistance to language dominance, this
study analyzes concrete practices observed within these households. The
findings shed light on the tensions, trade-offs, and educational choices faced
by families, while emphasizing the central role of parents in building balanced
bilingualism in an expatriate context.
|
2
Key words:
|
bilingualism, language contact, language transmission,
expatriation, French-speaking families, French language maintenance, family
strategies
|

|