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Echos faunistiques et liens sacrés dans nicostratos d'Eric Boissetpar Sarra Halim Université de Jijel - Master 2 Littérature 2023 |
CHAPITRE IÉtat de l'art : Introduction aux études animales en littérature CHAPITRE I ÉTAT DE L'ART 13 Introduction :Les animaux ont toujours fait partie de la vie et des intérêts de l'être humain. En effet, une place notable leur a été consacrée en littérature quelle que soit la culture ou l'époque. L'animal est un sujet récurent, on peut parler d'universalité et d'intemporalité quant aux oeuvres le mettant en scène : les mythes et légendes antiques, Kalila et Dimna, Les Fables de La Fontaine, les contes merveilleux, etc. Depuis la naissance du roman, de nombreux personnages-animaux sont devenus des icônes culturelles, citons le renard du Petit Prince d'Antoine de Saint-Exupéry, ami de l'enfant aux conseils précieux; le cachalot meurtrier Moby Dick d'Herman Melville; ou encore l'espadon du Vieil homme et la mer d'Ernest Hemingway qui sera l'objet de la quête acharnée de cet homme à ses risques et périls. Tout comme dans notre corpus, il existe également de nombreux oiseaux fictifs célèbres : la cigogne dans les Fables de La Fontaine, les corbeaux dans Les Oiseaux de Daphné du Maurier, «Rokh» le vautour de la mythologie persane, etc. L'animal a même acquis le rang de protagoniste, majoritairement dans la littérature d'enfance et de jeunesse, en étant un élément incontournable. C'est pour cette raison que 7 l'animal a fait l'objet de nombreuses études littéraires, dont la zoopoétique. Cette dernière est une approche jeune et fructueuse qui vise à analyser la représentation de l'animal dans les oeuvres littéraires, ses fonctions, son rôle, et les liens qu'il entretient avec les personnages humains. Étant donné que notre travail de recherche est centré sur le personnage-animal, il est impératif de définir cette approche afin de mieux comprendre ses principes, ce qui nous permettra d'aborder l'animal sous différents angles. Par la suite, nous aborderons les différentes grilles de lecture élaborées dans le cadre de l'étude de l'animal en littérature. Enfin, nous nous concentrerons sur la dimension symbolique de ce dernier afin d'identifier les sources du symbolisme animal qui transparaît à travers notre corpus. 7ATZENHOFFER, Régine. (2017). « Je me sers d'animaux pour instruire les hommes » : le personnage-animal dans la littérature d'enfance et de jeunesse contemporaine. e-Scripta Romanica. 4. 1-15. 10.18778/2392-0718.04.01., consultée le 07 novembre 2023. CHAPITRE I ÉTAT DE L'ART 14 Notre but est de pouvoir appliquer la zoopoétique sur le récit : étant une approche nouvelle, il n'y a pas de grilles ou de concepts à proprement dit applicables sur le texte. Ce chapitre vise donc à vulgariser l'approche et à la convertir de la théorie à la pratique. 1 - Définition et principes de la zoopoétique : La zoopoétique (ou zoocritique) est une approche littéraire récente. L'animal étant une partie inhérente de tout moyen d'expression artistique, de nombreuses disciplines lui ont accordé une certaine attention, même si celle-ci restait rare et insuffisante, se concentrant sur les anciens corpus mythiques, épiques ou folkloriques incorporant des animaux et des créatures «non-humaines». En ce qui concerne les études littéraires, celle de l'animal a longtemps été mise à l'écart aux dépens des subversions langagières et de l'écriture de soi en vogue jusqu'à la fin du XXe siècle et encore aujourd'hui . Ce n'est qu'à partir de la dernière décennie que 8 l'animal a réussi à s'imposer, donnant lieu à un «tournant animal»9. En effet, les mouvements écologistes sont à leur pic, la nature est le centre d'intérêt de nombreux domaines (politique, économique, culturel, etc.) dont les arts et la littérature. La fiction animale est à l'ordre du jour et les recherches visant à l'analyser s'unissent sous l'appellation de «zoopoétique». La zoopoétique n'est pas à confondre avec l'écopoétique, qui se concentre sur l'environnement en général et non sur l'animal en particulier. Typiquement francophone, elle n'est pas non plus à assimiler à son analogue anglo-saxon «animal studies» qui n'emploie pas les mêmes méthodes. Ce terme renvoie à un vaste ensemble éclectique d'approches qui ne se focalisent pas uniquement sur la production littéraire, comme le fait la zoopoétique10. Pourtant, elle est bel et bien issue de l'interdisciplinarité des animal studies (ou études animales), selon Aarthi Vadde, spécialiste en littérature anglophone : 8 SIMOTA, Maria. (2023). Une analyse zoopoétique du récit de voyage La panthère des neiges de Sylvain Tesson. Studia Universitatis Babe?-Bolyai Philologia. 68. 265-281. 10.24193/subbphilo.2023.2.15., consultée le 15 novembre 2023, p. 269. 9Ibid.
CHAPITRE I ÉTAT DE L'ART 15 La zoocritique plonge ses racines dans les études animales, une formation qui repose sur la philosophie, la zoologie et la religion ; tandis que l'écocritique est la contribution littéraire aux études environnementales, domaine qui est également le champ d'étude de l'histoire, de l'anthropologie et de la géographie.11 Le terme «zoopoétique» est un néologisme de Jacques Derrida (2006) . Derrida y 12 faisait référence au rapport de l'homme au monde des vivants (indirectement, à la question animale) dans une étude de l'oeuvre de Kafka. Cette acception est reprise par la plupart des théoriciens de la zoocritique, qui étudie toute représentation animale en littérature, mais aussi les liens humain-animal et plus généralement le «non-humain». Son objectif est de s'éloigner de l'anthropocentrisme dans une perspective «post-humaniste» . 13 Derrida est d'ailleurs l'une des nombreuses inspirations d'Anne Simon, chercheuse à la tête de la zoopoétique française. Dans ses ouvrages et entretiens, Simon définit les principes et les enjeux de son approche. Dans le cadre de son projet Animots, la zoopoétique est présentée comme suit : La zoopoétique est une approche littéraire des textes fondée sur un renouvellement des interfaces avec des disciplines relevant des sciences humaines et sociales tout comme des sciences du vivant. Son objectif est notamment de mettre en valeur la pluralité des moyens stylistiques, linguistiques, narratifs, rythmiques, thématiques et dramaturgiques que les écrivains et écrivaines mettent en jeu pour restituer la diversité des activités, des affects, des sentiments et des mondes animaux.14 La zoopoétique ne s'arrête pas à une étude superficielle de la représentation des animaux dans les textes. L'engagement est en effet bien présent : «La zoopoétique est une zoopolitique et une zoopoéthique.» . Cet engagement transparait aussi dans les principes 15 mêmes de l'approche. 11 Mohamed-Sami Alloun, Op. Cit, p. 71 12 SIMOTA, Maria, Op. cit., p. 270.
14TELLIER, Honorine, Présentation de la zoopoétique, Animots, Carnets de zoopoétique, Hypoyhèses, Openedition, 2023, URL: https://animots.hypotheses.org/zoopoetique, consultée le 27 décembre 2023.
CHAPITRE I ÉTAT DE L'ART 16 Simon ne perçoit pas le monde des vivants en «règnes» distincts ; la nature et ses catégories ne sont que des constructions occidentales. En anthropologie, la protection de la nature telle que nous la percevons est un continuum de son exploitation. De nombreuses institutions préservent la nature selon le service qu'elle rend à l'humain. Si un élément naturel, comme un animal «nuisible», n'a pas d'avantages, il n'est pas question de le protéger. Cette pseudo-écologie est aussi anthropocentriste que les notions dont Anne Simon souhaite s'éloigner dans le cadre de ses études littéraires16. Les animaux ne sont plus là pour servir l'Homme, ils sont une partie intégrante de l'environnement avec qui l'Homme cohabite et partage ce territoire. L'animal n'existe pas pour rendre des «services écologiques» , mais il existe à part entière avec un mode de vie, 17 des besoins, un langage et un instinct. L'Homme devient un parallèle de cet animal, nous parlons alors d'humain et de «non-humain» et de la représentation des rapports entre ces deux éléments dans les oeuvres littéraires. Suite à ces bases idéologiques, «Il y a [É] une poétique primordiale des vivants qui est aussi une façon, prélittéraire, de définir la zoopoétique» . 18 Par ailleurs, de nombreux philosophes et théoriciens ont influencé la réflexion d'Anne Simon : Jacques Derrida (cité précédemment), Maurice Merleau-Ponty, Gilles Deleuze, David Abram, Dominique Lestel, Marcel Proust, Jean Giono et tant d'autres . 19 Le point commun qui rassemble ces penseurs est leur perception de la relation entre l'homme et ce qui l'entoure. Entre phénoménologie et animalité, ils ont tous contribué à la question animale, de près ou de loin, grâce à leurs travaux, ce qui leur octroie un statut de «précurseurs» de la zoopoétique française. Anne Simon définit la zoopoétique comme une approche transdisciplinaire qui vise à explorer les liens entre la littérature et le vivant, et en particulier la relation humain-animale. Elle dépasse les limites structurales et narratologiques que lui impose son statut de théorie 16PIGNOCCHI, Alessandro, La recomposition des mondes, éditions du Seuil, 2019, p. 20-25.
18TELLIER, Honorine, Loc. cit. 19Anne Simon et Olivier Penot-Lacassagne, « Changer de plan, traverser les temps : complexité de la zoopoétique », Elfe XX-XXI [En ligne], 11 | 2022, mis en ligne le 28 décembre 2022, consulté le 16 janvier 2023. URL : http://journals.openedition.org/elfe/4468 ; DOI : https://doi.org/10.4000/elfe.4468, p. 2. CHAPITRE I ÉTAT DE L'ART 17 littéraire pour interroger des domaines extra-littéraires touchant à l'animal : zoologie, éthologie, ethnologie, écologie, droit, zoosémiotique, religion, anthropologie, philosophie, linguistique, etc.20 Comme nous l'avons expliqué précédemment, elle cherche aussi à redéfinir les conventions qui touchent à la perception, la compréhension et la représentation de la vie animale, tout en s'intéressant à l'altérité intrinsèque de ces relations. Les stratégies d'écriture restent tout de même le centre d'intérêt de la discipline, puisqu'elles témoignent de ces phénomènes : Celle-ci [la zoopoétique] interroge dès lors à nouveaux frais les tempos et les phrasés, les effets de liste ou d'ellipses, les structurations narratives et syntaxiques, les alternances de points de vue, les innovations topiques, bref cet ensemble de manières d'écrire qui permettent à un auteur d'engager le lecteur dans le monde et les allures d'une bête singulière ; qui lui permettent, aussi, souvent, de lui évoquer comment ce monde lui échappe - la fuite sans traces de Moby Dick apparaît sur ce plan comme paradigmatique du rapport entre langage littéraire et esquive animale.21 Parmi les focalisations de la zoopoétique, le personnage-animal (ou non-humain) est ce qui nous intéresse le plus. Le statut de personnage qu'a récupéré l'animal depuis le XXe siècle (y compris dans la littérature post-coloniale et de jeunesse) est l'objet de nombreuses études zoopoétiques. Il n'y a pas de typologie ou de catégorisation unique des personnages-animaux, chaque théoricien et chercheur apporte une contribution à cette problématique inhérente aux études zoopoétiques en expansion. 2 - Archétypes de règne animal dans la littérature : Il existe de nombreuses typologies et classifications des personnages-animaux dans la zoopoétique. En effet, différents critères sont pris en compte dans les ouvrages et articles à notre disposition. Ces travaux de recherches et ouvrages théoriques sont nombreux et tendent à analyser un genre littéraire à la fois. Certains se basent sur le mythe, d'autres sur le récit de voyage, la littérature de jeunesse, les romans écologiques ou animaliers, les fables et contes merveilleux, etc. 20 Ibid., p. 3. 21 TELLIER, Honorine, Loc. cit. CHAPITRE I ÉTAT DE L'ART 18 Les récits animaliers varient selon leurs genres et leurs fonctions, ainsi varient les personnages-animaux dont ils font objet. Toutefois, certains types sont récurrents, il se répètent à travers les études, ce qui leur donne un caractère synthétique et général. Nous nous sommes inspirés des travaux que nous expliquons ultérieurement, ainsi que de l'ouvrage Narratology Beyond the Human : Storytelling and Animal Life de David Herman, chercheur en études littéraires et animales, afin d'élaborer la typologie suivante : a - L'animal anthropomorphe : C'est un animal qui possède des caractéristiques humaines, le plus souvent physiques : le corps, les habits ; mais aussi morales : les agissements, la parole, les émotions, la pensée, etc. Il est souvent employé à visée symbolique ou allégorique, comme dans les fables. Il peuple aussi les récits animaliers fantastiques et de jeunesse. Exemple : Le lapin dans Alice au pays des merveilles de Lewis Caroll parle avec la petite fille, est vêtu d'un costume et boit même le thé avec des humains. b - L'animal symbolique ou allégorique : C'est un personnage, souvent anthropomorphisé, qui a pour fonction de représenter des concepts abstraits ou des valeurs humaines. Il ne se limite pas à son rôle d'animal mais implique bel et bien un message profond. Ce symbolisme diffère selon la culture à laquelle appartient l'oeuvre littéraire en question. Exemple : Le renard symbole de la ruse dans les Fables de La Fontaine. c - L'animal réaliste : Mis en scène dans le réalisme animal, il est une représentation authentique de l'animal dans son milieu naturel. Parfois, ce type de personnage est utilisé pour raconter des histoires du point de vue de l'animal, ou encore pour explorer les relations humain-animal fidèlement à la réalité et leurs problématiques inhérentes. Exemple : Histoires naturelles de Jules Renard, un recueil de nouvelles où l'écrivain décrit des paysages à travers les animaux et insectes qui y vivent. CHAPITRE I ÉTAT DE L'ART 19 d - L'animal compagnon : Cet animal fait office d'ami ou de guide pour les personnages humains et les accompagne à travers leurs aventures. Exemple : Les animaux dans Sans famille d'Hector Malot qui sont les amis du protagoniste Rémi. e - L'animal antagoniste : Contrairement à la catégorie précédente, celle-ci comporte les animaux représentant un danger pour les personnages humains. Ce statut peut engendrer une relation conflictuelle voire une lutte acharnée entre les humains et le règne animal dans le roman. Exemple : Moby Dick d'Herman Melville, qui vit en contexte de lutte permanent entre la baleine et le protagoniste qu'elle a amputé d'une jambe. f - L'animal héros ou narrateur : Dans cette catégorie, l'animal est non seulement le protagoniste mais aussi le «sauveur». L'animal est celui qui aide l'homme et non l'inverse, comme dans Le livre de la jungle de Rudyard Kipling. Un cas particulier de ce type est l'animal narrateur qui raconte l'histoire de son point de vue, qu'il soit réaliste ou anthropomorphisé. Exemple : Flush de Virginia Woolf, où un chien est le narrateur du roman. C'est une oeuvre «biographique» qui narre la vie de l'écrivaine britannique Elizabeth Barret Browning à travers les yeux de son cocker spaniel nommé Flush. À présent, nous allons développer les différentes typologies à notre disposition selon les critères qu'elles respectent. En effet, les ouvrages et articles consultés n'abordent pas l'animal dans son ensemble. Chaque chercheur se focalise sur un genre littéraire spécifique ou une discipline bien définie. Nous commencerons par une typologie de l'animal dans le domaine moral qui influence les représentations littéraires, nous passerons ensuite aux genres où le personnage-animal se trouve récurent (la littérature viatique et de jeunesse), et nous finirons avec un classement issu de l'analyse sémiotique de l'animal dans les textes littéraires. CHAPITRE I ÉTAT DE L'ART 20 2. 1 - Le personnage-animal dans le domaine moral et juridique : Dans le cadre d'Études sur la mort, George Chapouthier, neuroscientifique français, a rédigé l'article «À la vie, à la mort : les liens entre l'Homme et l'animal» qui aborde les différents traitement des animaux à travers l'Histoire. En effet, le traitement de l'animal n'a pas toujours été le même. Au Moyen Âge par exemple, les procès animaux étaient de coutume : cochons jugés de pillages, dauphins exorcisés ; les tortures et la condamnation à mort étaient ordonnées par les autorités judiciaires et ecclésiastiques . Aujourd'hui, il existe des lois qui protègent les animaux de 22 telles violences et le progrès scientifique nous a permis de comprendre que l'animal, contrairement à l'homme, agit par instinct, et ne peux répondre de ses actes comme nous le faisons. Il existe un lien homme-animal bien particulier, ce lien peut changer d'une personne à l'autre selon ses expériences et ses convictions, mais il peut aussi être une idéologie de masse. Selon Chapouthier, l'animal a été perçu différemment à travers le monde et les époques, ce qui a fortement affecté ce lien et la façon dont l'humain traite l'animal : domestication, exploitation, amour, vénération, chasse, etc. La nature des relations affectives entretenues par l'homme envers l'animal est en même temps liée au concept de la mort23, pour être plus exact, aux conditions dans lesquelles l'animal est abattu ou encore aux manières de disposer des corps d'animaux décédés. Dans cette optique très singulière, qui s'éloigne un peu de la littérature, Chapouthier identifie trois conceptions - majoritairement occidentales - de l'animal24 : 22 CESTES Marine, «L'étrange pratique des procès animaux au Moyen Âge», Ça m'intéresse, le 18/04/2024, URL : https://www.caminteresse.fr/histoire/l-etrange-pratique-des-proces-d-animaux-au-moyen-age-11194126/, consulté le 10 juin 2024. 23 CHAPOUTHIER Georges, « À la vie, à la mort : les liens entre l'homme et l'animal », Études sur la mort, 2014/1 (n° 145), p. 39-45. DOI : 10.3917/eslm.145.0039. URL : https://www.cairn.info/revue-etudes-sur-la-mort-2014-1-page-39.htm, consultée le 07 novembre 2023. 24Ibid, p. 39 CHAPITRE I ÉTAT DE L'ART 21 a - L'animal humanisé : Elle est considérée comme la plus répandue. L'animal est perçu comme un «petit homme» , on lui attribue des émotions et des traits humains. De 25 nombreux animaux sont d'ailleurs, encore aujourd'hui, incompris ou réputés pour un trait de caractère qu'ils ne connaissent sûrement pas, comme le renard et la ruse. Cette conception peut paraître inoffensive, mais elle est en réalité une arme à double tranchant. L'animal pourtant dépourvu de conscience (au sens judiciaire du mot) a souvent été jugé par des tribunaux pour des crimes26 ; ou encore maltraité par ceux qui croient aux légendes et idées reçues sur les animaux «méchants» ou «maudits». Dans la littérature, l'animal humanisé peut être l'équivalent de l'animal anthropomorphe auquel les écrivains attribuent des éléments humains. b - L'animal-objet : Cette conception est la plus dangereuse et crée un détachement total entre l'homme et l'animal. L'animal existe uniquement pour servir l'homme et est dépourvu de sensibilité et de volonté. C'est dans cette perspective que l'exploitation et la maltraitance des animaux est justifiée voire encouragée . Cette vision trop répandue peut se 27 retrouver en littérature lorsque l'animal est représenté comme un élément de l'intrigue, sans aucune construction, qui ne sert qu'au héros ou aux personnages humains en général. Ce concept est aussi associé à une forte méconnaissance de l'animal (sa biologie, son mode de vie, ses besoins, son langage, etc.). c - L'animal comme être sensible : Cette conception est celle qui se rapproche le plus de la philosophie d'Anne Simon. Ici l'animal n'est ni l'équivalent ni l'esclave de l'homme . La proximité entre l'homme et l'animal est favorisée par leur individualité. Le 28 progrès de la science a donné lieu à de nombreuses connaissances au sujet de l'animal et de son existence, ce qui permet à l'homme de mieux le comprendre et de mieux cohabiter avec. Cette pensée moderne est répandue dans les mouvements de protection des animaux et vise à renouveler la perception de l'animal par la société. En littérature, de nombreux auteurs de récits écologiques contribuent à cette conception tentant d'éduquer le public et de représenter 25 Ibid. 26Ibid, p. 40 27 Ibid.
CHAPITRE I ÉTAT DE L'ART 22 une relation homme-animaux saine et harmonieuse. Le personnage-animal est, dans cette situation, réaliste et minutieusement décrit, tout en prenant en considération sa sensibilité longtemps ignorée. 2. 2 - Le personnage-animal dans le récit de voyage : Dans l'article «Une analyse zoopoétique du récit de voyage La panthère des neiges de Sylvain Tesson», Maria Simota applique une classification de l'animal dans les récits de voyage élaborée par Elizabeth Leane ; professeure en études de l'Antarctique en Australie, à la fois diplômée en sciences et en littérature, elle dédie ses recherches à allier les deux disciplines. . La littérature viatique va de paire avec le concept d'animalité ; un périple ou un déplacement est généralement caractérisé par des rencontres étrangères qui peuvent être de différentes natures, dont la rencontre d'un animal . Ce personnage-animal n'entretient pas 29 toujours la même fonction et le même lien avec le protagoniste. Leane propose alors une typologie de ces cas bien distincts, qui ne couvre pas la totalité des situations (quand l'animal menace l'humain, ou encore quand il est lui-même le protagoniste) : 30 a - L'animal comme objet de quête : Dans cette catégorie, «se situent les récits de voyage ayant comme motivation de déplacement la recherche de l'animal en question.»31. Dans les contes, un animal magique fait souvent objet de la quête du héros, comme dans Le merle blanc. b - L'animal comme moyen de voyager : L'animal est un moyen de transport, certains héros se déplaçant à dos de cheval ou d'âne comme dans Don Quichotte de Cervantes. Ce type comprend plus généralement les cas où l'animal est au service de l'homme, que ce soit pour le transport, la nourriture, ou autres.32 29 SIMOTA, Maria, Op. cit., p. 271. 30Ibid, p. 272.
CHAPITRE I ÉTAT DE L'ART 23 c - L'animal comme compagnon : C'est la catégorie qui met le plus en valeur l'animal. En effet, ce dernier se retrouve sur un pied d'égalité avec le personnage humain, comme un ami ou un camarade33. Cette relation permet de donner plus de profondeur et de personnalité au personnage-animal. Citons l'exemple de Belle et Sébastien de Cécile Aubry, où l'enfant et la chienne forment un duo amical inséparable à travers leurs aventures. 2. 3 - Le personnage-animal dans la littérature de jeunesse : Régine Atzenhoffer, docteure en études germaniques et professeure à l'université de Strasbourg, dans son article « "Je me sers d'animaux pour instruire les hommes" : le personnage-animal dans la littérature d'enfance et de jeunesse contemporaine », affirme que les animaux (surtout anthropomorphes) sont omniprésents dans la littérature de jeunesse. Nathalie Prince, professeure de littérature générale et comparée à l'université du Mans, la rejoint : « Il y a omniprésence de l'animal dans la littérature de jeunesse parce que justement il s'agit d'une littérature symbolique, stéréotypique et que l'animal paraît en soi sursignifiant. » 34 . Selon Atzenhoffer, la présence de ces animaux peut avoir de nombreuses fonctions dans le récit : a - Illustration d'un écosystème : En premier lieu, l'animal illustre un lieu ou un écosystème : les lions représentent 35 la savane, les vaches la ferme, etc. Cette première fonction permet de faire visiter une grande variété de zones géographiques à travers leurs faunes, égayant la curiosité de l'enfant et sa créativité tout en développant sa culture générale. De plus, l'animal est ici généralement réaliste et permet d'aborder des sujets importants concernant la cause animale, inhérente à la philosophie zoopoétique. C'est ainsi
34PRINCE Nathalie, La littérature de jeunesse, 3e édition, Armand Colin, 2021. (version numérique) 35ATZENHOFFER, Régine., Op. Cit, p. 2. CHAPITRE I ÉTAT DE L'ART 24 que l'on sensibilise l'enfant à considérer l'animal comme un être sensible et non comme un objet . C'est également par le biais des animaux que l'enfant en apprend sur l'écologie et le 36 devenir de l'environnement, l'animal représenterait ici un exemple des conséquences de nos actions sur la planète37. Exemple : La bande dessinée Grrreeny de Midam met en scène un tigre devenu vert à cause de son contact avec un liquide radioactif. Il illustre le combat contre la pollution et les braconniers mais aussi l'écosystème de la jungle en nous présentant ses amis animaux. Françoise Armengaud, philosophe et essayiste française, différencie entre le rôle dans le récit qu'ont les animaux selon leur classement conventionnel : « j'adopte la classification habituelle des espèces animales relative à l'usage humain : "animaux de compagnie", "sauvages" ou "d'élevage". Mais, comme ils n'ont pas choisi d'y appartenir, je l'ai relativisée. Pour moi, ils sont seulement dits "de compagnie", dits "sauvages" et dits "d'élevage". »38. Ainsi, l'animal, selon sa condition, est plus ou moins proche des personnages humains ; son traitement aussi diffère, des problématiques tel que la violence envers les animaux, l'exploitation et le dressage sont abordées. b - L'animal et le phénomène d'identification : En deuxième lieu, l'animal est une source d'identification39 et de réconfort pour l'enfant, d'où l'utilisation des personnages-animaux dans la représentation du milieu hospitalier par exemple. Cette identification est due à la qualité universelle de ces représentations animales : le personnage animal tel qu'on peut le figurer dans les illustrations pour la jeunesse penche davantage vers l'universalité
enfantine que toute 36ARMENGAUD Françoise, « Enfants et animaux dans la littérature jeunesse », L'école des parents, 2017/5 (Sup. au N° 623), p. 187-208. DOI : 10.3917/epar.s623.0187. URL : https://www.cairn.info/revue-l-ecole-des-parents-2017-5-page-187.htmMÉMOIRES, page consultée le 07 Novembre 2023, p. 203. 37Ibid, p. 202. 38Ibid, p. 204. 39ATZENHOFFER Régine, Op. Cit., p. 1 CHAPITRE I ÉTAT DE L'ART 25 inscrivez celui-ci dans un schéma social et ethnique ; vous inscrivez en lui une différence et un processus de différenciation. [É] L'animal, quant à lui, d'une certaine manière, échappe à ce procès social40 Toutefois, certains animaux peuvent être source de peur et de méfiance chez le lecteur 41 enfant, à cause de leur antagonisme ou de leur apparence terrifiante (tel que le loup). Françoise Armengaud, aborde elle aussi ce phénomène dans son article «Enfants et animaux dans la littérature de jeunesse». Elle y parle de «simplicité animale» ; selon des 42 psychologues et éducateurs, l'enfant préfère passer par l'animal. Elle affirme : Les personnages d'animaux tels que figurés dans la littérature jeunesse étayent le développement des enfants, notamment en leur permettant de s'identifier sans se mettre en jeu totalement. En effet, l'animal y est pris pour «autre chose que lui-même» tout en restant «quelque chose de lui-même»43 Elle souligne ce paradoxe entre la prise de distance à travers l'animal et sa facilitation du rapprochement émotionnel qu'est l'identification : «[É] il fallait une échappée à l'affrontement direct, une voie oblique, qui offre à la fois un support, une décharge à l'identification»44. Cette identification se subdivise, selon elle, en trois catégories : 45 - L'identification ancrée dans la vie quotidienne : les récits représentent des situations banales auxquels l'enfant fait face tous les jours, renforçant ces repères indispensables. - L'identification héroïque ou initiatique : des animaux considérés comme «sauvages» jouent un rôle fondamental dans ce type de récits où «[É] une transformation advient. À leur terme, chacun des héros est devenu non pas un autre, mais pleinement lui- 40 PRINCE Nathalie, Loc. cit. 41ATZENHOFFER, Régine, Op. cit. p. 10 42 ARMENGAUD Françoise, Op. Cit, p. 188. 43Ibid, p. 190.
45Ibid, p. 194 - 197. CHAPITRE I ÉTAT DE L'ART 26 même, en ayant intégré ses contradictions et affirmé ses propres valeurs.» . L'enfant ou 46 l'adolescent va donc s'identifier à cette initiation qui est une image des changements auxquels il fait face dans la construction de son identité. - L'identification facilitante ou aidante : les récits provocant ce genre d'identifications sont les récits où sont mis en avant des cas complexes voire rarement représentés . L'enfant qui se sent d'habitude exclus ou incompris se sentira ici représenté 47 et écouté, l'aidant à comprendre et à accepter la situation dans laquelle il se trouve : handicap, deuil, séparation des parents, harcèlement, etc. Par la suite, elle aborde à son tour l'amitié entre l'enfant et l'animal. Cette amitié contribue, selon elle, au développement de l'indépendance de l'enfant, de sa conception de l'altérité et d'une réflexion sur la société humaine à travers les personnages-animaux : «L'animal est un refuge indéfectible, qui ne juge pas. Gagner son amitié constitue pour l'enfant une conquête qu'il ne doit qu'à lui-même, non à sa famille, et qui lui ouvre une voie sécurisée vers l'indépendance.» . 48 Cette étude relevant de la réception, elle touche à l'influence sur l'enfant-lecteur de ces récits mettant en scène des personnages-animaux. c - La fonction didactique de l'animal : En dernier lieu, l'animal a un rôle éducatif, notamment par le biais des deux fonctions citées précédemment mais aussi à travers le thème de l'amitié dans lequel les enfants-lecteurs ne peuvent que se reconnaître. Armengaud, aborde en effet, l'amitié entre l'enfant et l'animal. Cette amitié contribue, selon elle, au développement de l'indépendance de l'enfant, de sa conception de l'altérité et d'une réflexion sur la société humaine à travers les personnages-animaux : «L'animal est un refuge indéfectible, qui ne juge pas. Gagner son amitié constitue pour 46 Ibid, p. 195. 47Ibid, p 196. 48Ibid, p. 198. CHAPITRE I ÉTAT DE L'ART 27 l'enfant une conquête qu'il ne doit qu'à lui-même, non à sa famille, et qui lui ouvre une voie sécurisée vers l'indépendance.» . 49 Dans l'article « L'Enfant et l'animal dans la littérature de jeunesse du second XIXe siècle », Marie-Françoise Melmoux-Montaubin, professeure de littérature à l'université d'Amiens, étudie elle aussi ces liens. Citant de nombreux exemples (de la Comtesse de Ségur à Hector Malot) et identifiant les différents phénomènes liés à l'animal dans les contes et récits pour enfant, elle aboutit au terme de «co-éducation»50. Ce terme moderne renvoie à la fonction didactique du personnage-animal dans le récit d'apprentissage vis-à-vis des personnages humains. Le protagoniste - généralement enfant - grandit avec un animal, ils forment une relation d'égal à égal (amicale) mais aussi d'éducateur et d'élève, que ce soit de l'animal vers l'enfant ou vice-versa. Les deux personnages se complètent et traversent les difficultés ensemble, ce qui leur permet de mûrir et de s'apprendre mutuellement les choses de la vie. Atzenhoffer, quant à elle, centre son étude sur cette dernière fonction qu'elle subdivise en trois types de personnage-animal 51 : - L'animal compagnon : Le héros le prend en amitié ou en partenaire de jeu. C'est à la fois une source de réconfort pour l'enfant qui verra en l'animal un ami, mais aussi une source de développement émotionnel, puisque l'enfant va s'attacher à ce personnage et affirmer ses sentiments (d'amitié, de partage, d'empathie, etc.) dans la vie de tous les jours. Ce type d'histoire donne également un aperçu des relations humain-animal (de compagnie). - L'animal-héros : Ces personnages sont généralement anthropomorphisés puisque le héros doit parler et agir. Ils ont des pensées et des activités humaines permettant à l'enfant de s'y identifier. Similairement à l'animal compagnon, ils favorisent un développement émotionnel plus approfondi. Puisque l'animal protagoniste représente littéralement un 49Ibid, p. 198. 50MELMOUX-MONTAUBIN, Marie-Françoise, L'enfant et l'animal dans la littérature de jeunesse du second XIXe siècle, Université de Picardie Jules Verne, consulté le 07 novembre 2023, p. 10. 51 Ibid. p. 1- 6 CHAPITRE I ÉTAT DE L'ART 28 humain, il permet de comprendre et de mettre les mots sur des sentiments positifs ou négatifs que l'enfant pourrait ressentir dans des situations similaires. Les récits mettant en scène des animaux-héros ressemblent à des Fables, produisant au passage une morale. - L'animal-guide : Ce type s'assimile à celui de l'animal compagnon, mais il n'est pas seulement présent entant qu'ami. Cet animal est «médiateur» et sert de guide physique ou moral au protagoniste afin de surmonter les obstacles. Les animaux-guides touchent parfois à des thèmes complexes qu'on ne sait peut-être pas aborder avec les enfants comme la mort, la persévérance, l'échec, les conflits, la vieillesse, etc.52 Tout comme les deux autres types, cet animal va contribuer au développement émotionnel de l'enfant de manière plus poussée, il peut même indirectement l'aider à surmonter des difficultés auxquelles il fait face dans la vie réelle. 2. 4 - Le personnage-animal selon son degré d'individualité : Dans l'article «Les personnages animaux dans la littérature - Esquisse de typologie et de fonctions» d'Inga Velitchko, doctorante à l'université de Paris, le personnage-animal est classé selon son degré d'individualité et de volonté. Ce classement se rapproche du classement précédent de Chapouthier où l'on se base sur le degré de «conscience» de l'animal pour définir sa relation avec l'homme. Pour ce faire, elle s'inspire des travaux de Propp, structuraliste russe, qui abordent le conte folklorique et l'analyse par le biais de 31 fonctions distribuée sur sept actants (Héros, Princesse, Mandataire, Donateur, Auxiliaire, Agresseur, Faux-héros). Velitchko procède, en effet, à une analyse sémiotique des personnages animaux dans la littérature (principalement la littérature folklorique et celle du XXe siècle). Elle distribue alors les personnages-animaux «des moins personnalisés aux plus individualisés»53 selon un schéma de gradation : 52Ibid., p. 2. 53 Inga Velitchko, « Les personnages animaux dans la littérature - Esquisse de typologie et de fonctions », Fabula / Les colloques, La parole aux animaux. Conditions d'extension de l'énonciation (dir. Denis Bertrand, Michel Costantini), URL : http://www.fabula.org/ colloques/document5396.php, page consultée le 07 November 2023, p. 2 - 4.
CHAPITRE I ÉTAT DE L'ART 29 a - Les personnages animaux dépourvus d'individualité et de volonté propre : Ils sont dépeints en tant qu'éléments du monde extérieur à la sphère humaine, par équivalence aux objets. Ce sont les animaux qui ne représentent qu'un élément de l'intrigue (l'animal-objet selon Chapouthier) ou encore des instruments au service des personnages humains (l'animal comme moyen de voyager selon Leane). Le dialogue homme-animal est peu probable dans cette situation car la présence des animaux est marginalisée. Exemple : les animaux dans Robinson Crusoe de Daniel Defoe qui sont négligés et ne font partie que de l'arrière plan de l'histoire, qui se déroule pourtant en pleine nature. b - Les animaux interagissant avec les personnages humains dans un contexte d'amitié ou de lutte : Cette catégorie met en scène des animaux dotés d'individualité et de volonté. Ils ont un contact avec les personnages humains, que ce contact soit amical ou conflictuel. Ces animaux sont généralement des compagnons de l'homme (catégorie récurrente) ou ses ennemis, la lutte entre eux peut s'avérer brutale comme dans Michaël chien de cirque de Jack London qui dénonce la maltraitance animale au sein du monde du spectacle. Selon Propp, les personnages-animaux ont plusieurs rôles (fonctions du conte) dans le rite initiatique54. Il en associe deux à ce groupe : les animaux amicaux sont des protecteurs de l'homme quitte à se sacrifier pour lui, ils ont la fonction d'Auxiliaire ou de Donateurs ; les animaux antagonistes «gardent la frontière entre le monde des vivants et le monde des morts»55, ils peuvent causer la perte ou la mort du héros, ils ont par conséquent la fonction d'Agresseur. c - L'animal entretenant une relation de métamorphose avec l'homme : «Ici, les deux personnages ne sont en réalité que deux parties de la même personne : leurs niveaux d'individualisation et de volonté sont équivalents»56. Ces personnages-animaux sont quasi- 54Ibid, p. 5. 55 Ibid. 56Ibid, p. 3. CHAPITRE I ÉTAT DE L'ART 30 égaux aux personnages humains (comme la bête dans La Métamorphose de Kafka où un homme se réveille un jour dans le corps d'un insecte géant). Dans cette situation, l'homme et l'animal partageant le même corps ont un dialogue intérieur57. Mais cette métamorphose peut s'avérer plus sombre dans le cadre d'un rite initiatique : «Selon Propp, une telle métamorphose est toujours la manifestation de la mort temporaire, et c'est souvent même un procédé pour éviter la mort définitive. L'animal a alors pour fonction de préserver le héros dans son parcours entre la vie et la mort.»58 d - Les animaux équivalents à l'homme en terme d'individualité et de volonté : Ce dernier groupe possède un taux maximal d'individualité, les mettant sur un pied d'égalité avec les personnages humains. Leur degré d'individualité élevé se manifeste aussi au niveau de leur rôle dans le récit et implique une quasi-absence de contact avec l'homme ; ils vivent en groupe et communiquent entre eux, peignant une société animale indépendante de l'homme. Exemple : La ferme des animaux de George Orwell. Ce roman dystopique est une satire politique dans laquelle les animaux d'une ferme complotent une révolution contre leurs maîtres. Ils communiquent ainsi entre eux, revendiquant leur indépendance de l'homme. 3- Bestiaire de l'animal sacré : L'animal en tant que personnage n'est pas uniquement présent en littérature mais aussi dans les mythes religieux antiques et contemporains. En effet, les textes sacrés ont toujours abordé la problématique du rapport entre les êtres humains et le règne animal : dans les mythologies gréco-romaine, de nombreuses créatures sont des hybrides humains-animaux tel que le centaure et la sirène ; dans la mythologie égyptienne, ce sont les Dieux qui sont 57Ibid, p. 9. 58Ibid, p. 6. CHAPITRE I ÉTAT DE L'ART 31 zoomorphes ; dans les religions monothéistes, les animaux sont représentés plus réalistement mais gardent leur nature sacrée.59 La littérature entretient une relation solide avec la mythologie et les religions, entre autres, une relation intertextuelle : «En sa qualité de religion dominante en Occident, le christianisme a exercé une influence prépondérante sur les pratiques culturelles en général, la littérature en particulier.» . Notre corpus étant un roman français dans lequel la religion 60 chrétienne est omniprésente, nous allons nous pencher sur le symbolisme chrétien. Selon le dictionnaire du littéraire : La Bible [É] est par excellence Le Livre, l'une des sources principales de la pensée occidentale, non seulement parce qu'il [É] fonde les croyances des religions juives, chrétiennes et musulmanes, mais parce qu'il est le best-seller absolu, traduit en plus de 200 langues. La littérature l'a réécrit, transposé, jusqu'à imprégner même l'athéisme moderne de ses figures symboliques.61 La Bible est un modèle de création littéraire qui représente pour la littérature française, depuis ses débuts à nos jours, une source culturelle de thèmes, de symboles et de citations parmi d'autres ; elle a d'ailleurs souvent cohabité avec la mythologie gréco-romaine . 62 Alors que la Bible était hautement respectée à l'époque médiévale et celle de la Renaissance, elle perd peu-à-peu son statut divin et devient un emblème esthétique laïque 59BESSEYRE, Marianne (dir.) ; LE POGAM, Pierre-Yves (dir.) ; et MEUNIER, Florian (dir.), L'animal symbole, Nouvelle édition [en ligne]. Paris : Éditions du Comité des travaux historiques et scientifiques, 2019 (généré le 03 mars 2020). Disponible sur Internet : < http://books.openedition.org/cths/5008>. ISBN : 9782735508839. DOI : 10.4000/books.cths.5008. 60ARON Paul, SAINT-JACQUES Denis & VIALA Alain, Le dictionnaire du littéraire, Presses Universitaires de France, 2010, p. 88. 61Ibid, p. 50. 62 MILLET Olivier, La Bible. Presses Universitaires de France, « Une histoire personnelle de ... », 2017, ISBN : 9782130733492. DOI : 10.3917/puf.mille.2017.03. URL : https://www-cairn-info.sndl1.arn.dz/la-bible--9782130733492.htm, consulté le 18 février 2024, p. 173. CHAPITRE I ÉTAT DE L'ART 32 duquel les auteurs peuvent puiser des symboles et des thématiques chrétiennes indépendamment de leur message sacré . 63 Les phénomènes intertextuels qui lient la Bible à la littérature profane sont ainsi de natures variées et c'est ce qu'Olivier Millet, professeur de littérature française à la Sorbonne, développe dans son ouvrage La Bible : réécritures, références, citations, allusions, thématiques sacrées ou encore structures inspirées des versets bibliques . Parmi ces emprunts 64 au livre sacré, les symboles sont les plus couramment employés. Le christianisme est une religion riche en symboles. Il est donc primordial de les comprendre afin d'appréhender toute philosophie ou oeuvre artistique relevant de la religion judéo-chrétienne. Ces symboles ne sont pourtant pas purement religieux, leurs significations se sont enrichies au fil du temps et des civilisations que la religion a côtoyé65. Les symboles chrétiens majeurs sont nombreux et s'apparentent à des personnages et à des évènements bibliques : le Diable, le Déluge et l'arche de Noé, la création du monde, la Croix, les Anges, Jésus-Christ, etc. Cependant, des objets ou termes qui semblent, à première vue, neutres sont aussi porteurs d'une symbolique chrétienne. Les animaux et les plantes par exemple, mentionnés ou non dans le livre sacré, auront une connotation religieuse dans le contexte adéquat . 66 D'après la Bibliothèque nationale de France, l'art religieux médiéval (tapisseries, peintures, vitraux, sculptures) est empreint d'animaux symboliques. L'historien Michel Pastoureau explique le mécanisme de ce symbolisme comme suit : Même s'il est polymorphe, le symbole médiéval se construit presque toujours autour d'une relation de type analogique, c'est-à-dire appuyée sur la ressemblance - plus ou moins grande - entre deux mots, deux notions, deux objets, ou bien sur la correspondance entre une chose et une idée. Plus précisément, la pensée analogique médiévale s'efforce d'établir 63Ibid, p. 173-191. 64Ibid, p. 165-171. 65 FEUILLET Michel, Lexique des symboles chrétiens, Que sais-je?, Presses Universitaires de France, 2009, p.3.
CHAPITRE I ÉTAT DE L'ART 33 un lien entre quelque chose d'apparent et quelque chose de caché ; et, principalement entre ce qui est présent dans le monde d'ici-bas et ce qui a sa place parmi les vérités éternelles de l'au-delà.67 Le symbolisme animal a notamment été dicté par la manière dont l'Église conçoit la faune. L'animal est l'objet d'un des plus grands débats religieux au sein du christianisme, il connait par conséquent différentes conceptions à travers le temps68. D'abord, l'animal est considéré comme une créature inférieure (l'animal machine) dépourvue d'âme et au service de l'homme. Puis, il est perçu tel un missionnaire représentant de la création divine. Enfin, l'animal est depuis peu protégé en tant que créature à part entière méritant le respect et la bonté. Cette progression a influencé le traitement des animaux dans les communautés chrétiennes mais aussi leur représentation dans la fiction. Cependant, il est à souligner que le symbolisme médiéval reste dominant. En effet, il est le premier à s'inspirer des bestiaires religieux qui recensent les significations des animaux dans la Bible et dans les arts. L'un des plus connus et des plus anciens est Le Physiologos, il existe de nombreux manuscrits datant au plus tôt du IIe siècle . 69 Selon Arnaud Zucker, professeur de littérature grecque, Le Physiologos est un : «ouvrage simple et populaire qui fait de la vocation spirituelle du signe animal un principe de composition, en offrant une série de diptyques présentant comme les faces réelles d'une même médaille la description d'une nature animale, d'une part, et sa valeur spirituelle, d'autre part.» . En d'autres termes, il est un ouvrage ancien qui contient les multiples significations 70 et caractéristiques des figures animales au sein de la religion chrétienne. 67PASTOUREAU Michel cité dans «Une faune symbolique chrétienne», Bibliothèque nationale de France, URL : https://multimedia-ext.bnf.fr/pdf/Bestiaire2.pdf, consultée le : 14 février 2024, p. 1. 68BARATAY Éric, « Le christianisme et les animaux. De la dévalorisation à la prise en compte », Revue d'éthique et de théologie morale, 2020/2 (N° 306), p. 37-49. DOI : 10.3917/retm.308.0037. URL : https:// www.cairn.info/revue-d-ethique-et-de-theologie-morale-2020-2-page-37.htm, consulté le 14 février 2024. 69 Arnaud Zucker, « Morale du Physiologos : le symbolisme animal dans le christianisme ancien (IIe-Ve s.) », Rursus [En ligne], 2 | 2007, mis en ligne le 02 décembre 2009, consulté le 19 avril 2019. URL : http:// journals.openedition.org/rursus/142 ; DOI : 10.4000/rursus.142, p. 1. 70Ibid, p. 2. CHAPITRE I ÉTAT DE L'ART 34 Différents types d'animaux y sont représentés : des animaux réels et d'autres imaginaires. Ils représentent des leçons morales ou des figures de l'Ancien et du Nouveau Testament. Certains d'entre eux sont associés au bien, d'autres au mal : Les exemples du bien sont généralement le lion, la panthère, la licorne, le cerf, l'aigle, le pélican, le phénix ; ils symbolisent tous le Christ. La fourmi, la sirène, l'autruche, la colombe, la salamandre symbolisent le bon chrétien, tandis que le crocodile, le dragon, le loup, l'ours, le renard, l'âne sauvage (onagre), le singe représentent le mal et figurent le diable.71 Il faut tout de même comprendre le contexte d'un symbole afin de l'appréhender : «la figure animale est irréductible à une signification univoque et tend à un symbolisme multiple.» . Le lion, par exemple, peut être une figure positive ou négative selon son rôle 72 dans le récit.73 |
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