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Echos faunistiques et liens sacrés dans nicostratos d'Eric Boissetpar Sarra Halim Université de Jijel - Master 2 Littérature 2023 |
Introduction :Suite aux résultats du chapitre précédent, il nous est désormais possible d'analyser le rôle du personnage-animal. Mais avant d'appliquer les concepts que nous avons recensé, il est primordial d'analyser les rapports entre les personnages de notre corpus. Ce deuxième chapitre est donc un intermédiaire, le but est d'effectuer une étude des actants afin de poursuivre à bien l'étude du personnage-animal et de son rôle dans le récit. Nous commençons par une analyse structurale au service de l'analyse sémiotique des personnages pour délimiter les bases et les évènements clés de l'histoire. La grille de Philippe Hamon nous permettra de comprendre les rapports qu'entretiennent les personnages humains avec notre personnage-animal et le rôle de celui-ci dans le récit. 1 - Le schéma narratif : Tout texte est une structure, de mots, de thèmes et d'idées74. De nombreux théoriciens se sont attelés à l'analyse de la structure qu'est le texte littéraire, certains se sont concentrés sur le conte (exemple de Vladimir Propp), d'autres sur le théâtre ou encore la fable, et tant d'autres genres narratifs. L'histoire est le contenu d'un récit qui nécessite une intrigue et des personnages qui en sont les acteurs. Un récit se compose de plusieurs étapes, selon Louis Hébert, enseignant-chercheur en sémiotique au Québec : L'intrigue est le fil logique qui unit les différents états et actions de l'histoire. L'exposition est la ou les parties du récit qui présentent et mettent en place les principaux éléments de l'histoire. Le noeud est la « Péripétie ou suite de péripéties qui, dans une pièce de théâtre, un roman, amènent l'action à son point culminant [É] Le dénouement est la partie du récit vers lequel les actions et états de l'histoire convergent et offrent leurs pleines conséquences. Le dénouement est souvent précédé d'une accentuation, temporaire et/ou illusoire, des problèmes [É] ou d'une diminution de ceux-ci75 74 HÉBERT Louis, L'Analyse des textes littéraires, Une méthodologie complète, Paris, Classiques Garnier, 2014, p. 105. 75Ibid, p. 48-49. CHAPITRE II DYNAMIQUES INTERSPÉCIFIQUES DE LA RELATION HOMME-ANIMAL 38 Nous pouvons déduire quatre étapes principales d'un récit : l'exposition, le noeud, l'intrigue et le dénouement, ce dernier souvent précédé d'un pic. Cette structure décrite par L. Hébert dans son ouvrage n'est pas sans nous rappeler le schéma narratif quinaire de Paul Larivaille, universitaire français et spécialiste en littérature italienne. Ce dernier a établit un schéma en cinq étapes à appliquer sur le conte qui suit le modèle suivant : 76 - État initial (équilibre) : l'exposition ; - Déclencheur (problème) : le noeud ; - Action (évènements) : l'intrigue ; - Sanction (conséquence) : le pic ; - État final (retour de l'équilibre) : le dénouement. Selon Vincent Jouve, ce schéma narratif est de nature flexible. En effet, il a su s'imposer à tous les genres narratifs, mais puisque chaque intrigue opère à sa façon, il en existe de nombreuses versions . 77 La plus connue d'entre elles est celle que l'on applique généralement sur les romans balzaciens, considérés comme les modèles classiques du roman. Les dénominations et les implications de certaines étapes y sont modifiées comme suit : État initial ; Complication ; Dynamique ; Résolution (au lieu de sanction) ; État final . Notons que dans cette version, la 78 quatrième étape (Sanction) est remplacée par son opposée (Résolution). Notre corpus étant un roman, nous appliquons cette version : - État initial : Yannis recueille l'oiseau et l'élève en secret. L'ambiance entre le garçon et son père est tendue, sans conflits majeurs. 76JOUVE Vincent, Poétique du roman. Armand Colin, « Cursus », 2020, ISBN : 9782200625948. DOI : 10.3917/arco.jouve.2020.01. URL : https://www-cairn-info.sndl1.arn.dz/poetique-du-roman--9782200625948.htm., consulté le 13 mars 2024, p. 80.
78Ibid, p. 83. CHAPITRE II DYNAMIQUES INTERSPÉCIFIQUES DE LA RELATION HOMME-ANIMAL 39 - Complication : Son père découvre le secret, s'énerve, et chasse l'oiseau. C'est le départ du conflit entre lui et son fils. - Dynamique : Il y a une course - poursuite permanente entre le père et le pélican, ce dernier et Yannis grandissent ensemble, et le garçon se fait un ami Périclès. Ils vivent ensemble des péripéties jusqu'au jour où Nicostratos le pélican est battu à mort sur le port. Yannis doit faire le deuil de son animal de compagnie. - Résolution : Yannis découvre que Démosthène avait soigné le pélican en cachette. Ceci entraine au rétablissement de la relation entre lui et son fils et le pélican est sauvé. - État final : Le pélican est sauvé et Yannis se réconcilie avec son père (la même scène que celle de l'étape précédente). Il est à observer que l'étape «État final» n'existe pas réellement dans notre corpus, la quatrième et la cinquième étapes réfèrent au mêmes évènements. De plus, un évènement marquant et majeur, celui de l'attaque du pélican sur le port, n'est mentionné qu'à la fin de l'étape «Dynamique», parmi les autres actions qui ne lui sont pas équivalentes en influence. C'est pour cette raison que nous appliquerons désormais la première version du schéma qui se rapproche des étapes de L. Hébert afin de donner à chaque évènement sa juste valeur dans la narration : - État initial / Exposition : cette première étape s'étend sur le quart du roman (un chapitre). Dans ce chapitre, les personnages principaux : Yannis (le protagoniste), Démosthène (son père), Nicostratos (le pélican) et Papa Kostas (le prêtre) sont présentés. L'ambiance est tendue entre Yannis et son père car ce dernier est de nature maussade. Yannis est solitaire et aide son père au travail. C'est durant une de ses missions que le garçon sauve un oisillon négligé en l'échangeant contre la croix en or de sa mère défunte. Il élève alors le bébé pélican en cachette dans sa chambre avec les précieux conseils de Papa Kostas. CHAPITRE II DYNAMIQUES INTERSPÉCIFIQUES DE LA RELATION HOMME-ANIMAL 40 - Déclencheur / Noeud : Au début du deuxième chapitre, un an après le début de l'histoire, le secret est découvert par Démosthène qui en est fou de rage. Il chasse le pélican et se dispute violemment avec son fils. Cet événement marque le début du conflit père-fils. - Action / Intrigue : Les deuxième et troisième chapitres sont consacrés aux péripéties de Yannis et de son animal de compagnie exilé sur une baie déserte. Démosthène continue de chasser l'oiseau et de le maltraiter. Il tente même de le tuer un soir sur une barque, chose qu'il ne fera pas par honte. Nicostratos grandit et devient majestueux, cela lui procure une grande notoriété auprès des habitants de l'île et des touristes. Yannis passe ses journées à le surveiller de peur qu'il ne lui arrive quelque chose, c'est comme ça qu'il rencontre son ami Périclès qui passera le reste de l'histoire à leurs côtés. - Sanction / Pic : Un jour, un pêcheur bat Nicostratos à mort. Le pélican, aillant peur des barbus, avait attaqué l'homme sur le port. Grièvement blessé, il est emporté par Démosthène qui allait abréger ses souffrances. Dès le quatrième et dernier chapitre, Yannis tombe dans une dépression profonde et doit affronter la souffrance du deuil avec le soutien de Papa Kostas et de son ami Périclès. - État final / Dénouement : Yannis découvre que son père a en réalité sauvé le pélican. Il s'est occupé de l'oiseau en cachette avec l'aide d'un vétérinaire et de Périclès, de peur que les soins ne fonctionnent pas. Yannis retrouve enfin Nicostratos. Cette action est une preuve de l'amour de Démosthène pour son fils et mène à leur réconciliation, rétablissant l'équilibre de leur relation. Suite à cette application, nous pouvons établir un constat majeur : Nicostratos est celui qui marque chacune des étapes. Il est à la fois le noeud et le dénouement, il est l'objet du pic et le centre d'intérêt des actions. Son arrivée dans la vie de Yannis change le quotidien du garçon et sa relation avec son père, son attaque et sa guérison également. De plus, ce récit possède une structure singulière. À première vue, rien ne paraît hors du commun, pour autant, le schéma quinaire classique ne correspond pas à la fin de l'histoire. Il n'y a pas de retour à un équilibre de façon explicite, une fois le noeud résolu, c'est-à-dire, CHAPITRE II DYNAMIQUES INTERSPÉCIFIQUES DE LA RELATION HOMME-ANIMAL 41 une fois que Yannis et son père se réconcilient, il n'y a pas de suite. Le dénouement est lui-même situation finale. Cette fin précipitée laisse sous-entendre un lendemain meilleur : grâce à la guérison du pélican, Yannis sera de nouveau heureux et ses liens avec son père, brisés au début du récit, seront rétablis. L'implicite de cette dernière scène renvoie à une version améliorée de l'état initial. L'état initial dans notre roman n'était pas doté de l'équilibre idéal puisque la relation père-fils était déjà distante et Yannis malheureux. Pour autant, nous pouvons imaginer que nos personnages rentreront chez eux et que leur routine, décrite de fond en comble dans la première étape, reprendra sans attendre, mais cette fois, dans la joie et la quiétude. Ce changement subtil indique un retour cyclique, quelque peu modifié, vers le début de l'histoire, et c'est ce que le théoricien formaliste américain Joseph Campbell décrit dans son ouvrage Le Héros aux mille et un visages. Campbell centre son étude sur le mythe. Selon lui, quelle que soit son origine, son époque ou la religion à laquelle il appartient, il n'est ni réel ni imaginaire mais en fait une métaphore79. Suite à ses études, il aboutit à une structure narrative unique qu'il nomme le «Monomythe» qui est le scénario universel commun aux mythes du monde entier80. Le Monomythe s'articule sur trois étapes principales et 17 sous-étapes . 81 Celle qui nous intéresse est la toute dernière sous-étape nommée «Libre devant la vie»82. C'est en effet ici que Campbell explique la nature cyclique et changeante du récit : Le héros est le champion de ce qui devient, non de ce qui fut, car il est. [É] Il ne prend pas l'immuabilité apparente du temporel pour la permanence de l'Être ; il ne craint pas que l'instant d'après (ou que de « devenir autre ») détruise, par le changement qu'il entraîne, ce qui est permanent. « Rien ne conserve sa propre forme, mais la Nature, la grande 79AMANIEUX Laureline, « La puissance des mythes : les travaux du mythologue américain Joseph Campbell (1904-1987) », Revue de littérature comparée, 2013/2 (n° 346), p. 167-176. DOI : 10.3917/rlc.346.0167. URL : https://www.cairn.info/revue-de-litterature-comparee-2013-2-page-167.htm, consulté le 15 mai 2023.
81 CAMPBELL, Joseph, Le Héros aux mille et un visages, Éditions Oxus, 2010. 82Ibid, p. 209. CHAPITRE II DYNAMIQUES INTERSPÉCIFIQUES DE LA RELATION HOMME-ANIMAL 42 rénovatrice, sans cesse des formes fait surgir d'autres formes. Soyez certain qu'il n'est rien qui périsse dans tout l'univers ; il ne fait que changer et renouveler ses formes » 83 Le Héros du Monomythe, après avoir affronté toutes les épreuves que son histoire lui inflige, est libre de rentrer chez lui. Mais son existence, sa vie, ne s'arrête pas au point final de ce dénouement ; la fin implique le renouveau, la renaissance, et le changement. Retourner chez lui implique intrinsèquement une modification. C'est ce que le récit de Yannis et de son oiseau implique également à sa propre échelle. Et comme nous l'avons expliqué préalablement, Nicostratos est le moteur du récit, il est donc le moteur de ce renouveau : sa «résurrection» (après sa mort présumée) implique la résurrection de la relation père-fils. Ceci lui donnerait donc le statut de Héros, du moins dans le Monomythe. L'analyse structurale a réussi à démontrer l'importance de notre personnage-animal dans le déroulement du récit. Nous allons donc passer à une analyse des personnages afin de mieux comprendre la dynamique de leurs relations et de nous approfondir dans l'influence du pélican sur le récit et sur le reste des actants. 2 - Étude du personnage : 2. 1 - Définition du personnage : Selon Le dictionnaire du littéraire : Un personnage est d'abord la représentation d'une personne dans une fiction. Le terme, apparu en français au XVe s., dérive du latin persona qui désignait le masque que les acteurs portaient sur scène. [É] Le mot « personnage » a été longtemps en concurrence avec « acteur » pour désigner les « êtres fictifs » qui font l'action d'une oeuvre littéraire ; il l'a emporté au XVIIe s. 84 83Ibid, p. 214. 84 ARON Paul et al., Op. Cit, p. 564. CHAPITRE II DYNAMIQUES INTERSPÉCIFIQUES DE LA RELATION HOMME-ANIMAL 43 En effet, le terme « personnage » n'est pas le seul qui désigne cet élément central du récit. Les sémioticiens ont employé d'autres concepts, tel que celui d' « actant » ou encore celui d' « acteur », afin de définir ces entités fictives. Dans la sémiotique greimassienne, on parle d'actants. Ce terme renvoie à « une entité qui joue un rôle dans un processus (une action) et/ou une attribution (l'affectation d'une caractéristique, d'une propriété à quelque chose) » . Selon Vincent Jouve, cette notion peut 85 être restrictive, si le personnage n'est défini qu'à travers ses actions, le limitant à son «faire»86. Chez Philippe Hamon, le personnage est non seulement doté d'un « faire », mais aussi d'un « être », c'est-à-dire, d'un nom et d'un portrait physique et psychologique . 87 Hamon cherche aussi à hiérarchiser les personnages afin de repérer entre autres le personnage principal et l'importance de chacun. C'est pour cette raison que nous avons choisi d'appliquer la grille d'analyse de Philippe Hamon car sa complexité nous aidera à définir correctement chacun des personnage ainsi que leurs rôles et l'étendue de leur influence sur la dynamique du récit. 2. 2 - L'approche sémiotique du personnage selon Philippe Hamon : 2. 2. 1 - Classification des personnages : L'approche de Philippe Hamon étudie le personnage en tant que signe linguistique : « Le personnage, "signe" du récit, se prête en effet à la même classification que les signes de la langue. »88. Il est ainsi classé en trois catégories : 89 - Les personnages-référentiels : ce sont des personnages issus de la réalité (personnalités historiques, populaires, etc.) ou des représentations typiques (un métier, une 85HÉBERT Louis, Op. Cit, p. 54. 86JOUVE Vincent, Op. Cit., p. 108. 87Ibid. 88 Ibid, p. 109.
CHAPITRE II DYNAMIQUES INTERSPÉCIFIQUES DE LA RELATION HOMME-ANIMAL 44 classe sociale, ou une figure mythique). Ils ont pour but de préserver la vraisemblance du récit. Le roman ne contient pas de personnalités ayant existé dans la réalité, mais ses personnages, principaux comme secondaires, sont bel et bien réalistes. Certains ne représentent que des stéréotypes ou éléments essentiels de la société : les clients du café, les touristes, les marchands, etc. - Les personnages-embrayeurs : ils renvoient aux éléments de l'énonciation, l'auteur ou le lecteur. Ils sont généralement désignés, respectivement, par le « je » et le « tu ». Le roman ne contient pas de personnages-embrayeurs. La narration est constamment à la troisième personne. - Les personnages-anaphores : ils garantissent la cohésion du récit en rappelant des éléments essentiels de l'histoire ou en prédisant des évènements à venir. Ils sont généralement des figures prophétiques ou simplement porteurs de savoir (historiens, biographes, enquêteurs, etc.). Le personnage de Papa Kostas semble occuper cette catégorie. Il est prêtre, une figure religieuse représentant la sagesse, mais aussi ornithologue, ce qui nous permet d'en savoir plus sur l'oiseau : « Je suis loin de connaître toutes les sortes d'oiseaux, répliqua modestement Popa Kostas. Mais j'ai étudié l'ornithologie, autrefois, à Athènes. »90 ; « Les pélicans blancs sont de très gros oiseaux, qui atteignent assez souvent le mètre soixante.»91. À plusieurs reprises au cours du récit et à travers ses conversations avec le protagoniste, il renvoie également à des évènements clés de l'histoire ou à des informations sur les autres personnages : « Maintenant que ton père sait, pour la croix, il va devoir admettre la mort de Cassandre. »92. Il fait aussi de nombreux pronostics, notamment au sujet du conflit 90BOISSET, Éric, Nicostratos, Magnard Collège, 2011, 206 p. Classiques & Contemporains, p. 37. 91Ibid, p. 39. 92Ibid, p. 81. CHAPITRE II DYNAMIQUES INTERSPÉCIFIQUES DE LA RELATION HOMME-ANIMAL 45 entre Yannis et son père : « Tu ne passeras pas inaperçu, l'an prochain sur le port ! » ; 93 « Quant à ton père, il te pardonnera. C'est une question de temps. » . 94 2. 2. 2 - Analyse des personnages :Le personnage en tant que signe est construit à travers différents aspects retrouvés dans le texte. Hamon retient trois axes d'analyses afin de cerner ces indices textuels : l'être, le faire et l'importance hiérarchique.95 Il est important de préciser que nous allons nous concentrer sur les personnages principaux dans le cadre de l'analyse, c'est-à-dire, ceux dont on suit les actions et les péripéties tout au long du récit et qui sont au premier plan de ce dernier : Yannis, Nicostratos, Démosthène, Papa Kostas, et Périclès. a - L'être : L'être est l'identité du personnage. Il rassemble l'ensemble des propriétés qui le définissent : - Le nom : Le nom propre est généralement la première information que nous apprenons sur un personnage. Les noms aident à individualiser les personnages mais sont aussi porteurs de signification. En effet, le choix d'un nom pour un personnage n'est pas anodin ; les prénoms ont une origine, une étymologie voire une symbolique, sans oublier les jeux de mots ou les références aux personnalités historiques que l'on peut y retrouver . 96 - Le portrait physique : La deuxième caractéristique évidente d'un personnage est son apparence : le corps et les vêtements. La description du corps peut mener à un jugement de valeur ou contenir un trait unique qui contribue à l'histoire, par exemple : une cicatrice révélatrice du passé du personnage . Les vêtements, quant à eux, sont 97 93 Ibid, p. 40. 94Ibid, p. 133. 95JOUVE Vincent, Op. Cit., p. 110.
97Ibid, p. 111. CHAPITRE II DYNAMIQUES INTERSPÉCIFIQUES DE LA RELATION HOMME-ANIMAL 46 principalement des indices de la classe sociale et de l'origine culturelle du personnage ou un aperçu de ses goûts et de sa personnalité . 98 - Le portrait psychologique : C'est l'ensemble des caractéristiques morales d'un personnage. Il est la partie la plus «complexe» de l'être, car il est généralement amené à changer à travers le récit. Selon Vincent Jouve : « C'est le lien du personnage au pouvoir, au savoir, au vouloir et au devoir qui donne l'illusion d'une "vie intérieure". » ; la 99 psychologie est donc influencée par le faire. Elle sert, entre autres, à créer un lien entre les personnages et le lecteur100. - La biographie : «Le portrait biographique, [É] en faisant référence au passé, voire à l'hérédité, permet de conforter le vraisemblable psychologique du personnage (en donnant la clé de son comportement) et de préciser le regard que le narrateur porte sur lui.»101. On pourrait considérer la biographie comme un faire antérieur qui nous permet de comprendre la situation et les actions présentes du personnage. Nous allons procéder à la définition de chacun de nos cinq personnages : - Yannis : C'est le deuxième prénom masculin le plus populaire en Grèce102. Issu de «Yohanan», ce prénom signifie «don de Dieu» ou «Dieu pardonne» . Cette signification 103 concorde avec l'accomplissement de la quête de Yannis qui n'est d'autre que de pardonner son père. Le nom de famille «Voutyras» semble être lié à un métier manuel104, tout comme celui de son père.
100 Ibid. 101Ibid, p. 112. 102 KOKKINIDIS Tasos, «Giorgos or Yiannis? The Most Popular Names in Greece Revealed», Greek Reporter, 21 mai 2019, URL : https://greekreporter.com/2019/05/21/giorgos-or-yiannis-the-most-popular-names-in-greece-revealed/, consulté le : 18 avril 2024. 103 Signification Noms Prénoms, URL : https://www.signification-noms-prenoms.com/, consulté le : 18 avril 2024. 104Nomorigines, URL : https://www.nomorigine.com/, consulté le 18 avril 2024. CHAPITRE II DYNAMIQUES INTERSPÉCIFIQUES DE LA RELATION HOMME-ANIMAL 47 CHAPITRE II DYNAMIQUES INTERSPÉCIFIQUES DE LA RELATION HOMME-ANIMAL Yannis est un jeune garçon de onze ans. Il a la peau bronzée, les cheveux courts, bouclés et bruns, les yeux noirs et les lèvres charnues. Il porte des habits modestes et usés (maillot et pantalons de pêcheur) et une croix en or qui appartenait à sa mère. C'est un garçon solitaire qui aime les animaux : « L'oiseau est vivant. Pour moi, il vaut plus que de l'or. » . La nature l'apaise lorsqu'il se sent opprimé. Il fait souvent des 105 rêves prémonitoires ou à cause de l'angoisse que lui cause son conflit avec son père. Il donne aussi de la valeur au travail : « Mais si je dois gagner de l'argent, je veux que ce soit par mon travail. »106. Il mûrit à travers le roman et devient un jeune homme responsable en élevant son oiseau et en surmontant des épreuves difficiles. La seule information que nous avons au sujet de son passé est le décès de sa mère quand il était petit. - Nicostratos : Dans le roman, c'est le nom d'un bateau que Yannis attribue à son oiseau, mais aussi celui d'un héros grec. L'élément « nic » renvoie à la déesse grecque « Niké », personnifiant la victoire. Ce prénom masculin évoque également la puissance107. Cette signification reflèterait en effet l'importance du pélican dans le parcours de son maître. Ce personnage est un pélican blanc : « Bec rose et poche jaune, pattes palmées couleur chair, duvet roussâtre marqué de blanc, ailes et queue brunes, iris rouge [É] c'est un mâle, car il a une huppe derrière la tête »108. Il mesure un mètre quarante à la fin du roman. C'est un oiseau sociable qui s'adapte vite à la vie parmi les humains. Il est affectueux envers Yannis et s'amuse avec lui comme un chien de compagnie. Il est rusé et apprécie l'attention des touristes. Il peut tout de même devenir agressif avec les hommes barbus à cause de ses conflits avec le père de son maître qui porte la barbe. 105BOISSET Eric, Op. Cit., p. 19. 106Ibid, p. 129. 107Signification Noms Prénoms, Op. Cit. 108BOISSET Eric, Op. Cit., p. 38. 48 Son origine n'est pas connue, il est trouvé par Yannis à bord d'un bateau. Le capitaine l'avait négligé dans un panier et le maltraitait. Yannis l'obtient en échange de la croix d'or de sa mère. - Démosthène : Un prénom grec qui se compose de «démos» signifiant «peuple», et «sthénos» signifiant «force». Ironiquement, il est le prénom d'un célèbre orateur grec, évoquant le talent de communication109 que le personnage ne possède pas ; Démosthène est en effet très silencieux et distant avec son entourage. Le père de Yannis est un homme trapu avec une barbe noire et de très belles dents. Il porte des vêtements de pêcheur : une chemise bleue décolorée, un pantalon noir retroussé, et une casquette de laine. Il est peu commode, ne sourit jamais et peut s'avérer très colérique envers Yannis ou envers ses anciens amis, mais rarement violent. Il aime les animaux mais déteste le pélican, ce qui le poussera à le maltraiter à de nombreuses reprises : « Démosthène n'était pas un meurtrier. Il lui arrivait même de prendre grand soin des bêtes, à l'occasion »110 Cette attitude maussade peut être expliquée par le deuil de sa femme Cassandre, décédée lorsque leur fils était encore petit. - Papa Kostas : Ce surnom se divise en deux partie : « Papa » en référence au métier du personnage, puisqu'il est prêtre ortodoxe ; et « Kostas » qui est le prénom. Kostas est le diminutif de « Konstantinos » qui signifie constant ou fiable. Il évoque une personne loyale et digne de confiance . Papa Kostas représente justement le mentor de Yannis, son confident et un père 111 de substitution pour l'enfant en pleine querelle familiale. 109Signification Noms Prénoms, Op. cit. 110BOISSET Eric, Op. Cit, p. 66.
CHAPITRE II DYNAMIQUES INTERSPÉCIFIQUES DE LA RELATION HOMME-ANIMAL 49 Le prêtre est un septuagénaire. Il a des petits yeux bleus, une barbe blanche et les cheveux longs et gris en queue. Il porte la robe noire, la toque et la croix que lui imposent son métier. C'est un homme de nature sage. Comme nous l'avons déjà mentionné, il est source de réconfort et de conseils pour le jeune Yannis. Cette sagesse peut être expliquée par son âge ou par son expérience. Il a étudié l'ornithologie à Athènes quand il était jeune et a également des notions en religion, en mythologie grecque et en Histoire. - Périclès : Périclès est le prénom d'un chef d'État athénien qui a joué un rôle majeur dans la prospérité de la cité. Il symbolise par conséquent la réussite et la gloire112. Il est vrai que le personnage arrive vers la fin du récit et concrétise la maturité de Yannis, puisqu'il est son premier ami humain et le soutient dans les moments difficiles. Le jeune garçon a le teint doré, les cheveux blonds et une cicatrice au menton. Il est habillé proprement : pantalon beige bien coupé et chemisette blanche, car il est serveur. C'est un garçon sociable et souriant qui devient très vite l'ami de Yannis. Il fait passer l'amitié avant tout, y compris l'école et les conflits entre les deux familles. Il n'y a pas beaucoup d'informations sur Périclès si ce n'est qu'il n'est pas originaire de Pélikata, où vit Yannis, mais de Céphalonie. Il vient y travailler l'été dans le café de son oncle. Nous pouvons observer un certain équilibre dans les descriptions, tous les personnages ont droit à un être assez complet. Il est à souligner que les portraits biographiques sont concis et que le décès de la mère de Yannis est un évènement récurent qui affecte trois personnages ( Yannis, Nicostratos et Démosthène).
CHAPITRE II DYNAMIQUES INTERSPÉCIFIQUES DE LA RELATION HOMME-ANIMAL 50 b - Le faire : Cette deuxième partie de l'analyse s'intéresse au personnage en tant qu'actant. Le faire touche aux actions du personnage et aux relations qu'ils entretiennent dans le cadre du récit. Le faire d'un personnage est abordé à travers deux paramètres : le rôle thématique et le rôle actantiel. Le rôle thématique « désigne l'acteur envisagé du point de vue figuratif, c'est-à-dire comme porteur d'un "sens". » . Il correspond aux classes sociales, aux métiers ou encore 113 aux archétypes psychologiques. En ce qui concerne notre corpus, l'un des thèmes saillants est la relation père-fils, celui-ci renvoie à la thématique plus générale de la famille. Nous pouvons donc envisager des rôles thématiques relatifs à la place de chacun en tant que membre de l'entourage du protagoniste. Si le rôle thématique véhicule des valeurs, le rôle actantiel, lui, « assure le fonctionnement du récit »114. Le rôle actantiel correspond généralement aux six actants du schéma greimassien : sujet - objet ; destinateur - destinataire ; adjuvant - opposant : Tout récit se présente en effet comme la quête d'un objet par un sujet. [É] Les obstacles, inévitables dans toute quête, font surgir des opposants que le sujet affronte avec l'aide d'adjuvants. [É] La quête a, en outre, une origine (le destinateur) et une finalité qui, outre le sujet, peut concerner différents personnages (les destinataires).115 Le tableau suivant résume les rôles thématique et actantiel de chacun des personnages : 113 JOUVE Vincent, Op. Cit., p. 103.
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Outre cette définition, le rôle actantiel s'intéresse aux trois modalités qui caractérisent l'influence des actants et leur capacité d'action : - Le vouloir (ou désir) est une impulsion qui motive le personnage à agir afin de réaliser sa quête. L'intensité de cette volonté peut s'avérer déterminante quant à l'accomplissement des objectifs . 116 - Le pouvoir est la compétence du personnage. Cette modalité indique l'acuité des capacités de l'actant, la preuve incontestable de cette dernière est la réussite ou l'échec à la fin du récit . 117 - Le savoir est représenté à travers la culture d'un personnage ou la quantité d'informations qu'il possède afin d'aboutir à une certaine vérité. Le savoir peut même constituer la quête en soi118. 116HELMS Laure, Le personnage de roman. Armand Colin, « Cursus », 2018, ISBN : 9782200617714. DOI : 10.3917/arco.helms.2018.01. URL : https://www-cairn-info.sndl1.arn.dz/le-personnage-de-roman--9782200617714.htm, consulté le 18 avril 2024, p .25.
118Ibid, p. 32-33. CHAPITRE II DYNAMIQUES INTERSPÉCIFIQUES DE LA RELATION HOMME-ANIMAL 52 Nous allons désormais développer ces modalités chez les personnages du corpus : - Yannis : Ce personnages à de nombreux objectifs. Il veut protéger son pélican, se faire un ami et se réconcilier avec son père. La quête qui résumerait toutes les précédentes est celle du bonheur. Le roman s'achève avec la réussite de tous ses objectifs : il se réconcilie avec son père, rencontre son ami Périclès et son pélican est sauvé. Yannis mûrit aussi moralement grâce aux épreuves qu'il a surmontées, ce qui prouve qu'il avait la compétence adéquate pour aboutir à ses objectifs. Il est un jeune garçon, même s'il travaille avec son père et qu'il reçoit l'éducation d'un précepteur, il a encore beaucoup à apprendre. C'est d'ailleurs ce qu'il fait tout au long du roman grâce à son entourage (surtout son précepteur Papa Kostas) et à son animal de compagnie Nicostratos. - Nicostratos : Il n'a pas d'objectif explicite si ce n'est de passer des bons moments avec son maître. Pourtant, indirectement, presque involontairement, le pélican rend Yannis heureux et influence la relation de ce dernier avec son père, pour le meilleur et pour le pire. Sa mort (éphémère) dans le pic a notamment permis à Yannis de comprendre la souffrance du deuil que son père endure depuis le décès de Cassandre, menant inévitablement à une réconciliation. Il n'est qu'un animal et n'a à priori aucune connaissance au sens "humain" du terme. Il a, bien évidemment, les compétences d'un oiseau de son espèce (voler, pêcher, se défendre, etc.). Il est également dressé par Yannis et sait interpréter et répondre à ses gestes et à ses paroles, il semble même comprendre les émotions de son maître, puisqu'il y répond avec sa propre gestuelle. CHAPITRE II DYNAMIQUES INTERSPÉCIFIQUES DE LA RELATION HOMME-ANIMAL 53 - Démosthène : Si le père n'a pas encore terminé le deuil de son épouse défunte, son but principal est d'élever son fils et de lui apprendre à être un homme responsable. Il veut son bonheur même s'il montre le contraire, en chassant le pélican par exemple : « C'est ça, fous le camp ! lui cria le pêcheur. Je ne chercherai plus à te nuire, désormais. File retrouver ton maître ! Et essaie d'en faire un homme, puisque tu es si malin ! Moi, je n'ai pas réussi » . À la fin du roman, il 119 cherche à se faire pardonner de cette action. Au début, le père échoue à la tâche et rend son fils malheureux, brisant leur relation à cause de ses crises de colère. Il réussit cependant à se faire pardonner à la fin et réalise que son fils est devenu un jeune homme responsable malgré tout. Il a des compétences dans de nombreux domaines : pêche, commerce, agriculture, fabrication de fromages et d'alcool, etc. Dans le cadre du récit, il n'est pas au courant de l'existence du pélican ou de ce que fait Yannis de ses journées à cause du conflit. - Papa Kostas : Il a le rôle d'enseigner différentes connaissances à Yannis. Il a également pour but de voir l'enfant heureux et épanoui. Il réussit sa mission. En effet, grâce à ses précieux conseils, Yannis reste patient et responsable, laissant faire le temps pour rétablir sa relation avec son père et s'épanouir avec ses nouveaux amis. Le prêtre a un savoir académique (religion, Histoire, ornithologie, etc), contrairement aux autres personnages qui ont plutôt un savoir artisanal. Il est également le confident de Yannis, comme un père de substitution, une source de réconfort et de conseils pour l'enfant, il sait donc tout des états d'âme de Yannis et de ses péripéties. 119BOISSET Eric, Op. Cit., p. 98. CHAPITRE II DYNAMIQUES INTERSPÉCIFIQUES DE LA RELATION HOMME-ANIMAL 54 - Périclès : Il a pour rôle d'être l'ami de Yannis, un soutien et un confident. Il l'aide notamment à protéger le pélican sur le port. A la fin du roman, il reste à son chevet pour lui rendre le sourire. Périclès est un bon ami pour Yannis. Il le soutient jusqu'au bout et contribue même au rétablissement du pélican blessé. C'est un garçon éduqué puisqu'il va à l'école. Il a également le métier de serveur. Il apprend de nombreuses choses avec Yannis comme des notions au sujet du pélican ou encore la natation. Cette analyse met en lumière le fait que les personnages ont tous réussi leurs quêtes, ces dernières gravitant autour du bonheur de Yannis et de la protection du pélican. Ils n'ont pas nécessairement de savoir académique mais il n'est pas nécessaire puisqu'il ne fait pas partie des thèmes fondamentaux du récit. Le personnage-animal a lui aussi eu un impact et a réussi un objectif involontaire, comme nous l'avons mentionné préalablement. c - L'importance hiérarchique : La troisième et dernière partie de l'analyse consiste à déterminer la hiérarchie des personnage et à reconnaître le héros. Mais le héros n'est pas le seul personnage qui compte, plusieurs personnages principaux peuvent avoir leur propre importance. Celle-ci est mesurée à travers les six critères suivants : 120 - Qualification différentielle : La qualification est fonction de la quantité et de la nature des caractéristiques attribuées au personnage. On se demandera si telle figure, dont on présume l'héroïté est plus ou moins décrite que les autres et si elle présente des signes particuliers [É] qui la désignent à l'attention du lecteur. 121 120 JOUVE Vincent, Op. Cit., p. 113-114. 121 HELMS Laure, Op. Cit., p. 114. CHAPITRE II DYNAMIQUES INTERSPÉCIFIQUES DE LA RELATION HOMME-ANIMAL 55 Les personnages sont décrits avec neutralité, ils ont tous des portraits physiques et moraux équilibrés, personne ne semble être complètement bon ou complètement mauvais. Une exception à cela est Papa Kostas qui est caractérisé par sa sagesse et sa gentillesse à toute épreuve : « Il y avait également Popa Kostas, qui était accouru in extremis pour calmer les esprits et empêcher le lynchage du pêcheur d'éponges. » (ce pêcheur a battu le pélican à 122 mort). - Distribution différentielle : La distribution se réfère au nombre de fois qu'un personnage apparait dans le récit . 123 Les personnages suivants sont énumérés en ordre décroissant : - Yannis (le protagoniste) ; - Nicostratos (il est présent aux côtés de son maître la plupart du temps) ; - Démosthène (il apparait assez puisqu'il est le père du protagoniste mais avec le conflit, il se fait plus rare) ; - Papa Kostas (à fréquence régulière mais rare en comparaison aux précédents) ; - Périclès (il n'apparait qu'au dernier tiers du roman). - Autonomie différentielle : Comme son nom l'indique, ce critère relève le taux d'indépendance des personnages . 124 Yannis est le héros du roman, il est présent seul comme accompagné. Il est aussi celui qui assure l'apparition de certains personnages comme Périclès ou Papa Kostas qui n'apparaissent jamais seuls. Nicostratos est le plus souvent avec son maître puisque l'on suit l'histoire de leur amitié. Il apparaît sans lui lors de la course-poursuite entre lui et Démosthène, durant laquelle 122BOISSET Eric, Op. Cit., p. 153. 123 HELMS Laure, Loc. Cit. 124Ibid, p. 115. CHAPITRE II DYNAMIQUES INTERSPÉCIFIQUES DE LA RELATION HOMME-ANIMAL 56 ce dernier le capture et veut s'en débarrasser. Cet évènement restera inconnu à Yannis. Le pélican entreprend aussi des actions tout seul que Yannis découvre en surprise (lorsque le pélican vit seul sur la baie Myrtha ou encore quand il divertit les touristes ou se bagarre). Démosthène, quant à lui, apparaît le plus souvent à travers les journées de Yannis, mais aussi seul à de nombreuses occasion : lors de la course-poursuite citée précédemment, au café, et à la fin, quand il s'occupe du pélican blessé. - Fonctionnalité différentielle : Ce critère se base sur le faire des personnages puisqu'il recense les actions décisives des personnages qui remplissent « des rôles habituellement réservés au héros. »125. Il prend aussi en considération la réussite ou l'échec de ces actions. Les personnages réussissent tous leurs objectifs. Cela dit, il est à souligner que Yannis est bien le seul personnage à en avoir autant : être heureux, avoir un ami, protéger son animal, rétablir la relation avec son père ; sans oublier les objectifs provisoires tels que : gagner de l'argent, cacher le pélican, faire le deuil, etc. Yannis semble être le héros d'un récit d'apprentissage, le but ultime de celui-ci étant la maturité intellectuelle et émotionnelle. Le jeune garçon réussit en effet cette initiation en devenant quelqu'un de responsable et de plus «grand» dans les dernières pages ; comprenant enfin la souffrance de son père à travers son propre deuil, il laisse la rancune derrière lui et rejoins les efforts de Démosthène en le pardonnant. Nicostratos, étant un animal, ne semble pas avoir d'objectifs à proprement dit. Pourtant, il réussit indirectement à rendre Yannis heureux, à le faire mûrir et à influencer le rapport qu'il entretient avec son père. Il force au passage Démosthène à faire le deuil de sa femme décédée et à remettre en question ses actions envers Yannis : la course-poursuite fait réaliser à Démosthène qu'il a dépassé ses propres limites en s'acharnant sur l'animal, c'est le déclic qui le calmera momentanément, avant de le guérir totalement lorsqu'il doit soigner Nicostratos blessé à mort.
CHAPITRE II DYNAMIQUES INTERSPÉCIFIQUES DE LA RELATION HOMME-ANIMAL 57 Démosthène est également un personnage complexe qui traverse la dure épreuve du deuil et de l'éducation d'un jeune garçon. Les évènements de l'histoire rendent cette épreuve compliquée, puisque la présence du pélican le poussera à bout à de nombreuses reprises. Il réussit éventuellement à se maîtriser et à se faire pardonner auprès de son fils. Sa personnalité colérique et unidimensionnelle du début du roman est remplacée petit-à-petit par des nuances apportées, notamment, par Papa Kostas et par des dialogues où il exprime certaines émotions. Son antagonisme, expliqué par sa souffrance profonde, laissera sa place à un homme gentil et compréhensif à la fin du roman, témoignant de la réussite de sa quête personnelle. Papa Kostas et Périclès ne semblent avoir d'autres objectifs que de soutenir Yannis et de protéger le pélican, ce qui est effectivement réussi. Nous remarquons que le pélican est présent de différentes manières dans les fonctionnalités de tous les personnages. - Pré-désignation conventionnelle : « La pré-désignation conventionnelle se retrouve dans certains romans très codifiés où le héros se définit par un certain nombre de caractéristiques imposées par le genre dont relève le texte étudié. »126. Dans le cadre de ce paramètre, les personnages peuvent être assimilés à des archétypes ou figures emblématiques d'un genre. Yannis est un héros typique de roman d'apprentissage. Ce genre romanesque a de nombreuses variantes qui ne sont pas équivalentes et dont les limites sont ambig·es. Yannis correspond à celle du roman de développement. Selon Alain Montandon, professeur de littérature comparée, il est : « d'une portée plus générale, qui n'est pas limité à un seul but, et qui insiste plus sur les différents événements extérieurs. Il définit la manière dont l'individu s'accommode des différents éléments de la vie, du monde, comment il s'éduque et acquiert de l'expérience. »127. Ainsi, Yannis n'est pas le héros tragique d'un roman de formation 126Ibid, p. 116. 127MONTANDON Alain, « Roman de formation », dans : Christine Delory-Momberger éd., Vocabulaire des histoires de vie et de la recherche biographique. Toulouse, Érès, « Questions de société », 2019, p. 150-153. DOI : 10.3917/eres.delor.2019.01.0150. URL : https://www-cairn-info.sndl1.arn.dz/vocabulaire-des-histoires-de-vie-et-de-la-recherch--9782749265018-page-150.htm, p. 151. CHAPITRE II DYNAMIQUES INTERSPÉCIFIQUES DE LA RELATION HOMME-ANIMAL 58 classique, mais simplement un jeune adolescent qui mûrit grâce à ces évènements extérieurs, il « se forme au contact du monde et se transforme dans le temps » . 128 Nicostratos, quant à lui, semble être un amalgame de deux archétypes. Le premier est celui du stéréotype animal de compagnie, fidèle à son maître à la vie et à la mort. Il possède aussi ce côté attendrissant du chien que l'on retrouve dans les récits dont les héros sont des enfants (exemples : Sans famille d'Hector Malot ; Belle et Sébastien de Cécile Aubry.). En effet, l'oiseau est souvent comparé à un chiot ou à un chien explicitement ou à travers ses actions : « C'est alors qu'il perçut derrière lui un jappement plaintif semblable à ceux que poussent les chiots nouveau-nés. » . Le second est celui d'un héros de roman d'aventure ou 129 de formation. Nous revenons donc au genre cité précédemment, mais une autre de ses variantes qui mets un scène un héros tragique, voire chevaleresque : « le roman de formation est "un genre sacrificiel" parce que le héros doit faire l'expérience d'une vie dure et cruelle, et que la réussite passe obligatoirement par le sacrifice » . De surcroît, le parcours de 130 Nicostratos est beaucoup plus chargé en rebondissements que celui du protagoniste : maltraité en tant qu'oisillon, recueilli en cachette, exilé, il devient un objet de vénération, et finit battu à mort puis «ressuscité» par nul autre que son ennemi - pour la plus grande partie du roman - Démosthène. Démosthène, au delà d'être un père, est l'antagoniste. Ce stéréotype est renforcé lors des nombreuses courses-poursuites durant lesquelles il fait du mal à l'animal. Ces évènements qui peuvent paraître amusants au départ, comme un jeu du chat et de la souris, tournent à la violence. C'est dans ces moments extrêmes que l'antagoniste typique devient une âme torturée. On conçoit que ses colères sont pardonnables lorsqu'on perçoit sa souffrance, son deuil ou encore sa déception qui se manifestent à travers sa méchanceté. Il est un héros dramatique qui se délie des valeurs «chevaleresques» - que nous avons vues en Nicosratos, qui affronte la cruauté avec bravoure. Il est un « être [É] complexe, hétérogène, multiple, composé de tous les contraires, mêlé de beaucoup de mal et de bien, plein de génie et de 128 SEVET, Frederique Marie, Aspects du roman d'apprentissage dans les romans d'Alexandre Dumas pere: Les trois mousquetaires, Sylvandire et Joseph Balsamo, French & Italian studies, University of Kansas, 14 décembre 2009, URL : https://kuscholarworks.ku.edu/handle/1808/7392, consulté le : 18 avril 2024, p. 70. 129BOISSET Eric, Op. Cit., p.15. 130 SEVET Frederique Marie, Op. Cit., p. 69. CHAPITRE II DYNAMIQUES INTERSPÉCIFIQUES DE LA RELATION HOMME-ANIMAL 59 petitesse »131. Son génie est d'ailleurs représenté dans son évolution, il devient le «héros», au sens de «sauveur», en soignant l'oiseau blessé. Papa Kostas est le stéréotype du sage ou du mentor : Généralement, dans les récits monomythiques, le premier personnage que le héros rencontre est une figure protectrice, un mentor, que Campbell qualifie aussi de « vieux sage » [É] parce qu'il est souvent représenté sous les traits d'un vieil homme qui semble hors du temps, mêlant sagesse et force et constituant une aide, surnaturelle ou non, apportée au héros. Ce guide est présent pour aider le héros dans les moments d'incertitude et de peur, il lui montre de quoi il est capable, lui apprend à grandir, à agir avec sagesse et discernement, à bien utiliser ses capacités ou pouvoirs, à devenir plus fort ou plus intelligent. 132 Ces caractéristiques (un vieil homme qui guide le héros dans ses moments d'incertitude) correspondent parfaitement à celles du personnage en question, ce qui rappelle sa catégorisation de personnage-anaphore, mais également le monomythe que nous avons déjà mentionné au préalable. Il est pour Yannis ce que Merlin est pour Arthur dans la légende arthurienne. Il semble également être un père de substitution pour le garçon. Périclès remplit le rôle de l'ami. Dans leur ouvrage Dramatica, Melanie Anne Philips et Chris Huntley, professeurs américains, établissent les archétypes des personnages de fiction. L'archétype de Sidekick, «acolyte» en français, est le soutien fidèle du protagoniste, il est son second, en d'autres termes, il peut paraître effacé dans l'histoire car son seul et unique rôle et de soutenir . Cette description correspond parfaitement à Périclès et à son rôle 133 dans le récit. Nous constatons que notre corpus contient de nombreux archétypes qui s'assimilent au roman d'apprentissage et à ses variantes. Yannis et Nicostratos se partagent même le rang de «héros» avec des stéréotypes respectifs. 131 HUGO cité dans ARON Paul et al., Op. Cit, p. 338. 132 HAZERA, Zoé, De Merlin à Dumbledore : l'archétype du mentor, Sciences de l'Homme et Société, 2017, dumas-02044898, URL : https://dumas.ccsd.cnrs.fr/dumas-02044898/document, consulté le : 19 avril 2024. 133PHILIPS Melanie Anne & HUNTLEY Chris, Dramatica, A New Theory of Story, Screenplay Systems Incorporated, 2004, édition numérique, p. 20. CHAPITRE II DYNAMIQUES INTERSPÉCIFIQUES DE LA RELATION HOMME-ANIMAL 60 - Commentaire explicite : C'est le commentaire qu'établit le narrateur de manière explicite, notamment à travers les modalisateurs péjoratifs ou mélioratifs qui servent à qualifier les différents personnages et à les évaluer134. Le narrateur n'est pas un des personnages et ne prend pas paroles de lui-même, il est omniscient. Cependant, on peut remarquer quelques prises de position après certaines actions ou de la part des personnages : À l'apogée du conflit entre Yannis et son père, ce dernier était qualifié d'adjectifs à caractère péjoratif : « Nicostratos ne rentrait pas. Sans doute était-il parti vivre à Céphalonie, loin du barbu hostile qui l'avait malmené. » ; « Yannis, qui s'attendait à un accueil de ce 135 genre, se contenta de baisser les yeux et de prendre l'air contrit. Il se moquait pas mal des reproches du barbu. Maintenant que celui-ci s'était permis de répudier Nicostratos, tout était fini entre eux. » . 136 Un lexique mélioratif est souvent employé pour qualifier Nicostratos, y compris dans des moments où l'oiseau est menacé ou maltraité : « Même à l'article de la mort, l'oiseau gardait toute sa superbe, Démosthène le regarda [É] Il revit la bête formidable courant derrière Yannis dans la lumière du matin. Et, soudain, il eut honte du geste qu'il s'apprêtait à commettre » . Même si le personnage du père qui déteste l'animal emploie parfois des 137 termes négatifs à son encontre : « Je vais acheter une carabine et abattre ce salopard depuis le bateau ! »138 . 134JOUVE Vincent, Loc. Cit. 135BOISSET Eric, Op. Cit., p. 67.
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