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Echos faunistiques et liens sacrés dans nicostratos d'Eric Boissetpar Sarra Halim Université de Jijel - Master 2 Littérature 2023 |
Introduction :À la suite du chapitre précédent, nous avons établi l'importance du personnage-animal qu'est Nicostratos et sa relation avec les personnages humains de notre corpus. Parmi les rôles qu'il remplit, l'amitié semble être fondamentale. Yannis et lui entretiennent en effet un lien indestructible. Pourtant, l'oiseau est aussi le noyau de l'affrontement entre l'enfant et son père, le noeud du récit. Ce chapitre vise à analyser ces relations singulières mais aussi à découvrir l'influence qu'a l'animal sur le jeune garçon et sur le déroulement des évènements du roman. L'influence de l'animal sur l'homme et leurs relations sont les sujets de prédilection de la zoopoétique. On réfère souvent aux études dédiées à ce sujet par le terme animal studies. Aujourd'hui, l'approche zoocritique, une théorie littéraire interdisciplinaire contemporaine, se charge d'étudier la présence de l'animal dans les textes et la valeur de celui-ci, ainsi que les thématiques qu'il engendre. Nous allons employer, en vue de cette analyse, des grilles de zoocritique que nous avons développées dans l'état de l'art ainsi que quelques concepts de géocritique et de symbolisme. Cette analyse nous permettra d'extraire les fonctions de notre personnage-animal, s'inscrivant dans le concret (relations et influences) comme dans l'abstrait (symbolisme). Nous commençons par la typologie générale que nous avons expliquée dans le premier chapitre à la suite de nos lectures. Selon cette typologie, il existe six types de personnages-animaux : a - L'animal anthropomorphe ; b - l'animal symbolique ou allégorique ; c - l'animal réaliste ; d - l'animal compagnon ; e - l'animal antagoniste ; f - l'animal héros ou narrateur. 64 Trois de ces catégories correspondent à notre personnage-animal : l'animal réaliste, l'animal compagnon et l'animal symbolique. 1 - L'animal réaliste : Nicostratos est avant tout un animal réaliste. L'animal réaliste, contrairement à l'animal anthropomorphe qui est imaginaire, permet d'aborder de nombreuses thématiques au sujet des rapports entre l'humain et l'animal. L'animal réaliste est le plus adéquat pour transmettre un savoir sur le monde animal, ainsi que pour dénoncer certains phénomènes; d'autant plus que les oiseaux marins sont souvent marginalisés et représentent la mortalité . 139 Nicostratos est non seulement une espèce d'oiseau qui existe réellement, mais il est également décrit de manière réaliste. Papa Kostas est celui qui donne le plus grand nombre d'informations au sujet du pélican : son espèce, ses caractéristiques physiques et comportementales. C'est d'ailleurs le comportement qui rend la représentation de Nicostratos d'autant plus vraisemblable : sa gestuelle est toujours décrite à travers le récit car elle est en réalité son langage. Quand Yannis parle à son pélican, puisqu'il est son seul ami, Nicostratos répond à sa manière : il remue sa tête, tend ses ailes, fait claquer son bec, etc. Ces détails permettent d'en apprendre énormément sur l'espèce du pélican et de le représenter comme un être sensible. Sa taille impressionnante et la rareté de son espèce rendent la tâche difficile, puisqu'il est facile de délaisser ou de maltraiter un animal à cause de sa propre méconnaissance sur le sujet. Grâce à cette représentation, le pélican devient un animal de compagnie comme un autre, aussi atypique qu'il puisse être, et n'est pas rabaissé à un simple animal sauvage source de méfiance et de danger. Cette nuance dans la représentation de l'animal s'apparente à l'idéologie d'Anne Simon, ou encore à la notion d'«animal comme être sensible» de Chapouthier. La proximité avec Yannis est ce qui familiarise Nicostratos. Outre le fait que leur amitié attendrit l'animal, Yannis le dresse, ce qui le dote de compétences nouvelles. Nicostratos obéit aux commandes de son maître et joue avec lui constamment. Ce dressage 139DIMARCO Danette & RUPPERT Timothy, Avian Aesthetics in Literature and Culture, Birds and Humans in the Popular Imagination, Lexington Books, 2022, p. 165-166. 65 n'a pas pris une dimension de maltraitance, comme chez les dresseurs de cirque par exemple, mais une dimension humaine et protectrice. Tel un enfant apprenant une langue, Nicostratos a simplement compris petit-à-petit ce que lui demandait Yannis et a acquis ces capacités : « Il imitait spontanément ce qu'il voyait ! Yannis songea qu'il serait sans doute facile de lui apprendre des tours. » . C'est en partie le dressage qui fait du pélican un animal domestique. 140 Cela dit, la maltraitance animale a été abordée à travers le roman. Au début de l'histoire, le capitaine du bateau négligeait l'oisillon et l'a violenté devant Yannis ; Démosthène a attaqué l'oiseau a de nombreuses reprises depuis sa découverte du secret ; certains touristes et clients du café lui ont donné de l'alimentation inappropriée ; et enfin, le pêcheur de Zante a violemment frappé Nicostratos, ce qui a failli lui coûter la vie. Ces scènes de maltraitance sont également détaillées, ce qui reflète la sévérité de ces actions : Celui-ci [Nicostratos] gisait sur le sol, les yeux mi-clos et du sang plein les plumes. Il avait les deux ailes brisées et sa huppe n'était plus qu'une bouillie rougeâtre mêlée de charpie duveteuse. Mais il respirait encore faiblement. En apercevant son maître, il eut un sursaut et essaya de se lever. Hélas, ses pattes ne le portaient plus. L'une d'elles était complètement tournée vers l'arrière et l'autre pendait de côté, fracturée en deux endroits. 141 Dans le cadre de cette fonction, nous pouvons également observer les conceptions morales attribuées au pélican par les personnages humains. Rappelons la typologie élaborée par Chapouthier qui se base sur la perception de l'animal à travers l'Histoire dans le domaine de la justice entre autres, et dans la société. Selon lui, il en existe trois : l'animal humanisé, l'animal-objet et l'animal comme être sensible . 142 Nicostratos correspond à ces trois catégories selon le personnage humain auquel il a affaire. Comme nous avons pu le voir précédemment, il est sujet à la violence de Démosthène, le père de Yannis, l'antagoniste de notre récit, ainsi qu'à celle du capitaine et du pêcheur. Cette condamnation à la maltraitance reflète l'humanisation du pélican ; en effet, on lui 140BOISSET Éric, Op. Cit, p. 48. 141Ibid, p. 153. 142CHAPOUTHIER Georges, Op. Cit, p. 40. 66 attribue des responsabilités qu'un animal ne peut pas porter. Démosthène le voit comme un rival - ce que nous expliquerons ultérieurement - et le pêcheur se venge de l'attaque au lieu de simplement quitter les lieux (le pic). De plus, comme nous l'avons démontré à travers l'analyse sémiotique des personnages, l'oiseau a des quêtes et contribue involontairement à la réalisation des objectifs des autres personnages humains, lui attribuant un rôle humanisé. Une autre facette de la maltraitance qui lui est infligée est cette fois accidentelle ; lorsque les citadins le nourrissent d'aliments inadéquats, par exemple. Elle est due à la méconnaissance de l'espèce et de ses besoins biologiques et à la vision de Nicostratos comme un simple élément divertissant de la ville. Ceci correspond, a contrario, à l'objectification de l'animal. Pour autant, grâce à la vision des adjuvants (Papa Kostas et Périclès) et à celle de Yannis, Nicostratos est perçu comme un être sensible à part entière. Le prêtre contribue à la description de l'oiseau, nous informant sur son apparence, son caractère et ses besoins. Yannis, lui, nous permet d'envisager le pélican comme un être indépendant. Cette individualité favorise des rapports sains entre l'animal et les humains, basés sur la cohabitation et non sur la soumission. Cette perception correspond le mieux à l'idéologie zoopoétique, prenant en considération l'animal isolément et non en rapport permanent à l'homme, même s'ils restent intrinsèquement liés. Ces nombreuses perspectives rajoutent encore plus de vraisemblance à notre personnage-animal. Les différentes idéologies liées au traitement de l'animal sont représentées à travers Nicostratos, relevant une problématique socio-historique et morale ; ce qui prouve d'autant plus le réalisme de sa représentation dans le roman. 2 - L'animal compagnon : La relation entre Nicostratos et son maître fait de lui un animal compagnon, toutefois, il n'est pas seulement un animal de compagnie mais aussi un véritable ami. Il remplit de nombreux rôles à la fois : partenaire de jeu, enfant, confident, et accompagne Yannis à travers ses déplacements et ses «péripéties». 67 2. 1 - Le pélican entre dépendance et individualité : La typologie précédente nous a permis d'identifier la nature du personnage-animal et de relever les thèmes qui lui sont attribués. Cette seconde typologie permet de spécifier le rapport de Nicostratos aux personnages humains. Inga Velitchko établit une grille d'analyse du personnage-animal s'inspirant entre autres des travaux de Propp. Cette grille vise à mesurer le degré d'indépendance du ou des personnages-animaux dans un texte et compte quatre types.143 Ces derniers sont cités en ordre croissant, allant de l'absence d'individualité (animal-objet) à une individualité totale (animal-humain)144 : a - Les personnages animaux dépourvus d'individualité et de volonté propre ; b - Les animaux interagissant avec les personnages humains dans un contexte d'amitié ou de lutte ; c - L'animal entretenant une relation de métamorphose avec l'homme ; d - Les animaux équivalents à l'homme en terme d'individualité et de volonté. Nicostratos correspond au deuxième type : animaux interagissant avec les personnages humains dans un contexte d'amitié ou de lutte. Tout d'abord, Nicostratos interagit bel et bien avec la plupart des personnages dans un contexte amical (Papa Kostas, Périclès, les touristes, les clients du café, etc.) et surtout avec son maître Yannis. Cependant, comme nous avons pu le voir, il interagit avec certains dans un contexte de lutte, souvent en position de victime : maltraité par le capitaine, chassé par Démosthène et battu par le pêcheur. De plus, cette catégorie correspondrait, entre autres, à trois des actants de Vladimir Propp : Donateur, Auxiliaire ou Agresseur145. Dans notre cas, Nicostratos correspond au rôle d'Auxiliaire, qui est l'équivalent du rôle d'Adjuvant que nous lui avons attribué au préalable. 143 Inga Velitchko, Op. Cit, p. 2 - 4.
68 L'Auxiliaire, souvent défini par Propp comme un «objet magique» n'est pas 146 toujours un objet et n'est pas toujours magique. La sphère d'action d'un Auxiliaire est focalisée sur l'aide du Héros dans ses épreuves147. Étant donné que notre corpus n'est pas un conte populaire, l'approche de Propp ne peut être appliquée avec exactitude, cependant, nous pouvons tout de même tenter de repérer des caractéristiques propres à l'Auxiliaire chez Nicostratos : - Yannis l'a acquis chez un capitaine de bateau (Donateur) en l'échangeant contre un objet de valeur ; - Il accompagne Yannis tout au long de l'histoire et l'aide à mûrir et à affronter les épreuves de la vie. Même si ce ne sont pas des épreuves à proprement dit et que le pélican n'est pas pourvu de pouvoirs surnaturels, c'est une aide à prendre en considération dans le cadre de cette analyse ; sachant d'autant plus que les animaux sont un des cas les plus fréquents d'Auxiliaires ; 148 - Dans le chapitre précédent, nous avons attribué deux rôles actantiels à Nicostratos : celui d'Adjuvant (que nous équivalons à l'Auxiliaire), et celui de Sujet (équivalant du Héros chez Propp). L'animal est parfois l'actant principal de certaines scènes ou parties du récit ; il est, entre autres, victime des attaques des Agresseurs (Démosthène et le pêcheur) généralement subies par le Héros. Selon Propp, certaines sphères d'actions, propres à chacun des sept actants, peuvent être partagées, celle du Héros peut ainsi se retrouver chez l'Auxiliaire et vice-versa : « the hero often gets along without any helpers. He is his own helper [É] Conversely, a helper at times may perform those functions which are specific for the hero.» (« souvent, le Héros s'en sort sans aucun Auxiliaire. Il est son propre Auxiliaire 149 [É] À l'inverse, un Auxiliaire peut parfois exécuter les fonctions propres au Héros»150). 146PROPP Vladimir, Morphology of the Folktale, University of Texas Press, Austin, USA, Twentieth paperback printing, 2009, p. 43.
150Notre traduction. 69 Toujours selon Velitchko, ce groupe est le plus nombreux en littérature. Il est aussi le groupe le plus bavard : «le dialogue est un des procédés artistiques principaux, qu'il soit verbal ou comportemental»151. Comme nous l'avons mentionné précédemment pour expliquer sa vraisemblance, Nicostratos est bavard à sa manière, il a un «dialogue comportemental» avec Yannis la plupart du temps, mais aussi avec les autres personnages humains : « "Bon, dit enfin le garçon. Il faudrait peut-être qu'on songe à rentrer, maintenant. Mon père ne va plus tarder, tu sais." Nicostratos parut comprendre ces paroles, car il vint se nicher de lui-même entre les bras de Yannis, qui l'emporta vers la maison. »152 C'est aussi grâce à ses talents en communication que nous pouvons lui attribuer une personnalité à part entière. Nous avons réussi à décrire le portrait psychologique de l'oiseau dans notre analyse sémiotique du personnage, ce qui peut s'avérer compliqué lorsque nous sommes face à un être non-humain ; les traits de caractère et sentiments étant généralement attribués aux êtres humains. La gestuelle de Nicostratos donne à l'animal un tempérament et nous aide à comprendre sa psychologie. Cette dernière est d'ailleurs l'une des preuves de son individualité. Ce groupe est non seulement bavard, mais aussi indépendant, même s'ils sont attachés à leurs maîtres153 : Il erra un moment dans le quartier de Kamari en claquant tristement du bec à l'adresse des passants qui s'approchaient de lui pour le caresser. Il n'avait de goût à rien et toutes ses pensées étaient tournées vers Yannis, dont l'absence le perturbait manifestement beaucoup.154 Ils ont une conscience, ils prennent des décisions et ils réagissent aux actions des autres personnages de leur propre chef ; ils ont un certain degré de volonté propre. Nous avons déjà réussi à démontrer cette individualité grâce à l'importance hiérarchique. Nicostratos est le second personnage le plus autonome, possède sa propre fonctionnalité et se rapproche même de l'archétype du héros de récit d'initiation.
152BOISSET Éric, Op. Cit, p. 47-48. 153 Inga Velitchko, Op. Cit, p. 3. 154BOISSET Éric, Op. Cit, p. 151. CHAPITRE III L'ANIMAL DU RÉEL AU SACRÉ 70 2. 2 - La double initiation de l'animal de compagnie : Suite à la classification du personnage-animal, nous avons constaté qu'il existe des liens qui unissent celui-ci au protagoniste. Leur amitié et leur proximité rappellent un concept mentionné précédemment, dans le premier chapitre de notre recherche, nommé «coéducation». Ce terme, brièvement employé par Melmoux-Montaubin dans sa recherche sur l'animal dans la littérature du XIXe siècle, réfère à la relation de double initiation qui lie un personnage humain à un animal. Cette relation peut être définie comme une influence réciproque entre ces deux personnages qui les pousse à mûrir ensemble et à s'apprendre mutuellement de nouvelles choses155. Nous constatons que les deux personnages, Nicostratos et Yannis, grandissent à travers le roman. Le premier grandit au sens littéral du terme, puisqu'il est un oisillon au début de l'histoire et devient un pélican adulte. Cette croissance est décrite en détails dans le premier chapitre qui dépeint l'évolution de l'apparence et le comportement de l'oiseau à travers les saisons d'une année, au bout de laquelle il atteint sa taille maximale. Ce n'est qu'après le noeud qu'il acquiert naturellement toutes ses capacités et instincts animaux : voler, nager et pêcher. Ce retard est le résultat de la co-dépendance des deux personnages ; puisque Yannis nourrissait et protégeait son oiseau, qui, de plus, était enfermé dans sa chambre la plupart du temps, Nicostratos n'avait pas eu le besoin de développer ces compétences : « Les autres pélicans n'ont pas de mérite. Ils ont leurs parents pour leur apprendre. Lui, il n'a que moi. Et je ne vole pas. »156. De surcroit, comme nous l'avons mentionné au préalable, Nicostratos est dressé par Yannis, développant une intelligence émotionnelle et des réflexes liés aux ordres de son maître. Le second, quant à lui, grandit non seulement au sens littéral, puisque de nombreuses années s'écoulent, mais aussi et surtout au sens figuré ; il mûrit émotionnellement. 155MELMOUX-MONTAUBIN, Loc. Cit. 156BOISSET Éric, Op. Cit, p. 79. CHAPITRE III L'ANIMAL DU RÉEL AU SACRÉ 71 Au début de l'histoire, Yannis est un enfant. Il a des compétences matures comme le travail avec son père, mais prend tout de même des décisions puériles. En effet, même si l'animal avait besoin d'être sauvé, donner le bijou de sa mère, qui était si cher à son père, était un trop gros risque qu'un adulte aurait certainement évité. Yannis le savait puisqu'il a gardé son animal secret pendant une année entière, et l'aurait gardé plus longtemps si le père ne les avait pas découverts. Cacher une «bêtise», quelle qu'en soit l'intention, est un comportement enfantin. L'intention, à contrario, ne l'était pas, et semble d'une générosité et d'un humanisme profond, privilégiant un être vivant plutôt qu'un objet. Le conflit qu'engendre ce secret élargit la distance qui s'était installée entre le père et le fils suite au décès de la mère. Cette distance, bien qu'elle soit destructrice, permet aux deux personnages de mûrir et de régler leurs problèmes respectifs chacun de son côté avant de se pardonner. Yannis apprend la responsabilité d'élever un fils en ayant l'oiseau à sa charge : il le nourrit, le surveille, le protège, le dresse, etc. Il gagne même de l'argent grâce aux photos des touristes à la fin, améliorant son niveau de vie (des habits neufs par exemple). Yannis devient par conséquent un adolescent responsable. Lorsque son pélican est battu à mort sur le port, Yannis perd ses repères et ne peut que se tourner vers son père, qui, malgré tout, s'occupe de lui. Cette mort éphémère de Nicostratos permet à Yannis de comprendre le deuil, souffrance que son père endure depuis de longues années. De plus, le pélican lui apprendra la patience et le pardon, puisqu'à la fin, il se réconcilie avec son père enfin guéri de sa colère maladive. Nous pouvons donc confirmer l'influence de Nicostratos sur son maître, sa personnalité mais aussi ses liens familiaux. L'animal a déconstruit la relation père-fils de Yannis avant de les réunir à nouveau, plus que jamais soudés. Le terme «co-éducation» ne se résume pas pour autant à un simple constat « qui fait de l'animal comme de l'enfant l'éducateur de celui qui l'éduque » . Melmoux-Montaubin 157 emploie ce mot dans son analyse suite à ses observations sur les récits d'apprentissage et les
CHAPITRE III L'ANIMAL DU RÉEL AU SACRÉ 72 contes. Elle relève entre autres, les archétypes, de ces genres de fiction qui contiennent une relation d'amitié entre un jeune protagoniste et un animal : Cette tendresse trouve une expression privilégiée dans le compagnonnage de l'enfant et de l'animal. Plus qu'aux aventures d'un animal, c'est à ce compagnonnage que s'attachent les romans, qui empruntent pour ce faire bien des traits aux contes de fées 158 L'animal comme compagnon du héros est donc commun à ces genres. Afin de justifier cette observation, nous procédons au recensement des caractéristiques archétypales que l'article mentionne. Il est nécessaire de rappeler que nous avons déjà repéré des archétypes du récit d'initiation (de formation ou d'apprentissage) dans le cadre des pré-désignations conventionnelles de Yannis et de Nicostratos. Tout d'abord, les jeunes héros sont généralement de sexe masculin. Ceci convient parfaitement à notre corpus. En effet, les protagonistes féminins de récits d'aventures sont moins fréquents pour de nombreuses raisons, entre autres, pour un souci de vraisemblance. Il est plus envisageable qu'un petit garçon soit livré à lui-même, malgré la dangerosité de la situation tous sexes confondus . 159 Ce garçonnet est souvent orphelin ou quasi-orphelin160. Nous pouvons effectivement qualifier Yannis de quasi-orphelin, non seulement a-t-il perdu sa mère quand il était petit, mais son père est un homme distant et peu présent émotionnellement. Cette froideur entre eux fait de Yannis un garçon solitaire. C'est sûrement pour cette raison que Yannis prend le risque de sauver Nicostratos ; il se reconnait en lui. Les deux personnages ont des points communs : Yannis est «orphelin» et négligé sentimentalement par le seul parent qu'il lui reste, Nicostratos est d'origine inconnue, il est un oisillon sans défense maltraité par un méchant capitaine.
CHAPITRE III L'ANIMAL DU RÉEL AU SACRÉ 73 CHAPITRE III L'ANIMAL DU RÉEL AU SACRÉ C'est ici que le personnage-animal intervient : « au mépris de toutes les classifications génériques, l'animal y devient frère, mère, père pour l'enfant, présence magique par laquelle tous les dangers sont repoussés »161. Il est vrai que Nicostratos remplit un vide considérable dans la vie de Yannis. Il devient son ami mais remplace en réalité la pièce manquante qu'est le père. La complicité et la fidélité qui naissent entre le pélican et son maître sont les seules sources de bonheur pour le petit garçon. Nicostratos est donc une «figure salvatrice»162 puisqu'il arrive dans la vie de Yannis quand ce dernier a le plus besoin de soutien : l'adolescence. Cet âge de quête de soi et de découverte et doublé en difficulté à cause du conflit avec Démosthène qui accentue l'isolement du jeune garçon, qui n'aurait sans doute pas pu surmonter ces épreuves sans la présence de Nicostratos et de ses autres «amis» : Papa Kostas, le père de substitution opposé de Démosthène et Périclès qui n'arrive qu'à la fin. Ce compagnonnage entre l'animal et l'enfant est donc souvent source d'une réflexion sur la parenté , l'un des thèmes principaux de notre corpus ; le conflit père-fils et sa 163 résolution représentent, aux côtés de l'amitié humain-animal, les évènements les plus marquants du récit. Ainsi, ces deux thèmes ne sont pas séparés mais bel et bien complémentaires : « les liens familiaux ne sont pas uniquement appréhendés sous la forme de liens biologiques, mais bien dans le cadre d'une parenté choisie, fondée sur l'affection. » . 164 Sur ces entrefaites, le parent, ou les adultes en général, peut considérer l'animal comme une menace pour l'éducation de l'enfant. Ce n'est pas à cause du potentiel danger que pourrait représenter l'animal sauvage pour l'enfant, mais parce que l'animal apparait comme une mauvaise influence : « "La peur de l'ensauvagement, de la déchéance sociale, de la retombée dans les classes inférieures" est attisée par le contact de l'animal qui semble engager aux yeux de la société une forme de déshumanisation »165. Dans notre corpus, il est vrai que Démosthène chasse le pélican et le perçoit comme un indice de la dégradation des valeurs de son fils :
74 Yannis voyait l'oiseau tous les jours et il perdait son temps à jouer avec lui au lieu de travailler. C'est pour ça que les filets étaient toujours mal nettoyés et mal réparés depuis quelques semaines. Il bâclait son ouvrage pour aller retrouver cette bête malfaisante par la faute de qui il avait perdu sa croix d'or. Que fallait-il donc faire pour qu'il redevienne le petit garçon docile d'antan ? 166 Cet archétype singulier s'apparente à une autre caractéristique qui est «l'animalisation de l'enfant» . Yannis n'est pas un enfant de la ville, bien habillé et 167 strictement élevé, il est au contraire un enfant qui n'a pas peur de mettre la main à la pâte pour aider son père au travail. Et lorsqu'il se déplace, seul, sur la baie pour rencontrer son pélican, il plonge et se salit sans hésiter pour passer de bons moments avec l'animal. A cet effet, Papa Kostas qualifie Yannis de «sauvage» : « C'est donc un ami véritable, que Dieu t'envoie pour te sortir de ta sauvagerie. Et c'est heureux, car tu avais besoin de vivre un peu avec les jeunes gens de ton âge. Les pélicans et les chèvres, c'est bien joli. Mais pour la conversation, rien ne vaut un être humain. »168 Enfin, revenons au concept d'apprentissage. Cet apprentissage soulève la problématique de l'intelligence de l'animal . Nicostratos est un animal réaliste, cet intellect 169 est donc limité. Pour autant, il n'est pas représenté comme un être dépourvu de conscience et d'émotions. Nicostratos apprend à lire les émotions de son maître et y répond avec ses propres gestes, il a aussi son propre caractère (comme nous l'avons décrit précédemment) et même des traumatismes, comme sa peur des hommes barbus, à cause de la violence de Démosthène, qui mettra sa vie en danger. Il possède un certain degré d'individualité comme nous l'avons démontré précédemment, grâce à la grille d'analyse d'Inga Velitchko. En somme, le lien qui s'est établi entre Yannis et son animal de compagnie est une relation complexe dans le cadre de l'apprentissage. Chacun des deux personnages a eu une grande influence sur le devenir de l'autre, mais surtout Nicostratos sur la vie de Yannis et sa relation avec son père. 166BOISSET Éric, Op. Cit, p. 85-96. 167MELMOUX-MONTAUBIN, Op. Cit, p. 16. 168BOISSET Éric, Op. Cit, p. 135. 169MELMOUX-MONTAUBIN, Op. Cit, p. 20. CHAPITRE III L'ANIMAL DU RÉEL AU SACRÉ 75 2. 3 - L'oiseau, son maître et son terriroire :Nous avons établi la nature amicale du rapport entre Yannis et Nicostratos sous différents angles. Nous avons également observé que notre protagoniste accorde une importance affective considérable aux lieux dans lesquels il vit. L'espace est, en effet, un élément essentiel du roman qui peut «devenir une donnée fondamentale de l'action»170 ou encore «être proposé en explication de traits psychologiques des personnages»171. L'espace est donc forcément lié aux personnages et c'est ce que la géocritique tente d'appréhender : «Selon Bertrand Westphal, la géocritique nous renseigne sur le rapport que les individus entretiennent avec les espaces dans lesquels ils vivent et se meuvent.»172. La géocritique est une approche interdisciplinaire qui vise à analyser la nature, le rôle et les modalités des lieux dans les textes littéraires . Notre analyse sera centrée sur les espaces 173 thématisés, c'est-à-dire, ceux qui sont intégrés dans le texte quelle que soit leur nature . 174 Nous cherchons à démontrer l'impact de Nictostratos sur l'attachement émotionnel que ressent Yannis envers les lieux qu'il fréquente, la territorialité175. Pour ce faire, nous allons recenser ces espaces et identifier les émotions ressenties par Yannis à différentes périodes de l'histoire : avant l'arrivée de Nicostratos, pendant leur amitié, et après le décès présumé de l'oiseau. Le tableau suivant représente nos observations : 170ARON Paul et al., Op. Cit, p. 193.
172Khalid Zekri, « Bertrand Westphal, La Géocritique. Réel, fiction, espace », Itinéraires [En ligne], 2012-3 | 2013, mis en ligne le 01 décembre 2012, consulté le 22 septembre 2020. URL : http:// journals.openedition.org/itineraires/1024, p. 1. 173 HÉBERT Louis, Op. Cit, p. 79.
175 Lévy, Clément. « Chapitre V. Territorialité : les milieux et les flux ». Territoires postmodernes, Presses universitaires de Rennes, 2014, https://doi.org/10.4000/books.pur.53243, consulté le 5 avril 2024. CHAPITRE III L'ANIMAL DU RÉEL AU SACRÉ 76
CHAPITRE III L'ANIMAL DU RÉEL AU SACRÉ 77
CHAPITRE III L'ANIMAL DU RÉEL AU SACRÉ 78 Il est évident que le rapport entre Yannis et l'espace change dépendamment de la présence ou de l'absence de son pélican. Certains rapports affectifs se voient accentués avec la présence de l'oiseau et totalement inversés lorsque le garçon le pensait mort : les lieux positifs étaient totalement évités par Yannis à cause de la douleur d'avoir perdu son ami et des souvenirs qui sont liés à ces espaces : « La tache grandissait et devenait magiquement la mer Ionienne, où son oiseau et lui avaient nagé autrefois. Ivre de chagrin et de tisane, il s'abîmait vers les transparences du sable taché de soleil où la mort l'attendait. »176 ; « Quant à Yannis, il n'allait plus jamais à Vathy. Revoir ces gens qui avaient été témoins de son bonheur lui aurait été trop pénible. Sa décision était d'autant plus sage que, sur le port, on évoquait encore très souvent le drame. » . 177 De plus, Nicostratos a influencé les déplacements de Yannis. Le garçon, assez sédentaire au début du roman, se déplaçait uniquement pour aider son père au travail et pour se rendre au monastère de Papa Kostas. Depuis l'arrivée de Nicostratos dans sa vie et le conflit que cette présence a engendré, Yannis est obligé de se déplacer constamment afin de passer du temps avec le pélican en cachette, et plus tard, pour veiller à ce que personne ne lui fasse de mal. Ces déplacements permettront d'ailleurs de rencontrer des gens (comme son ami Périclès) et d'apprendre la vie livré à lui même, le rendant de plus en plus responsable de ses journées et de ses décisions. Les déplacements seront à nouveau à la baisse après l'attaque de Nicostratos sur le port qui cloue Yannis au lit pendant un long moment et qui l'empêchera de fréquenter ses espaces favoris suite au deuil de l'oiseau. Ce n'est qu'au dénouement, lorsque le garçon découvre les indices de la survie du pélican, qu'il se décide enfin à prendre le bateau pour se rendre à Myrta et retrouver Nicostratos. Si l'oiseau avait réellement été décédé, Yannis ne se serait sans doute jamais rendu sur cette baie à nouveau. Yannis n'avait plus repris le chemin de Myrta depuis longtemps. [É] Un an plus tôt, il s'était arrêté dans cette même anse, au 176BOISSET Éric, Op. Cit, p. 170. 177Ibid, p. 171. CHAPITRE III L'ANIMAL DU RÉEL AU SACRÉ 79 milieu de la nuit, avec Nicostratos. Tous deux fuyaient Démosthène, en ce temps-là. Mais, à présent, les choses étaient différentes et il tardait au jeune garçon de retrouver son père. 178 La fluctuation du rapport de Yannis aux espaces est un énième indicateur de l'impact considérable de son oiseau de compagnie. Le bonheur du garçon dépend en effet de la présence de Nicostratos, sans lequel il tombe dans une mélancolie profonde. Cet attachement est preuve de la solidité de leur amitié et de l'importance du personnage-animal dans l'histoire et dans l'évolution du protagoniste. 3 - L'animal symbolique : Dans notre corpus, le pélican est souvent associé à la spiritualité et aux valeurs religieuses. Il est vénéré pour la rareté de son espèce, mais aussi car il porterait bonheur : « Il fatiguait tout le monde en répétant que cette apparition constituait "un excellent présage" et que l'île allait connaître "de grands bouleversements positifs"» . De plus, Nicostratos est 179 accompagné de références chrétiennes :« tous les regards se tournèrent vers le grand oiseau blanc. On se serait cru à la chapelle de Prévéli pendant l'élévation du Christ Panthocrator »180 À cet effet, nous tenterons d'interpréter le pélican en tant que symbole et de repérer l'influence de cette symbolique sur la thématique du récit. 3.1- Définition du symbole : Selon Le dictionnaire du littéraire : Symbole désignait, en Grèce, un objet coupé en deux pour permettre aux porteurs des fragments de s'identifier en les réunissant. En un sens plus large, le mot désigne un signe qui représente de manière sensible et par analogie une chose absente ou un signifié abstrait [É] Le symbole n'est pas un signe arbitraire car il a un rapport motivé avec ce qu'il désigne. Liés au rapport de l'homme avec le monde et l'au-delà, les symboles s'insèrent 178Ibid, p. 182-183. 179Ibid, p. 99-100. 180Ibid, p. 102. CHAPITRE III L'ANIMAL DU RÉEL AU SACRÉ 80 CHAPITRE III L'ANIMAL DU RÉEL AU SACRÉ dans les traditions culturelle, religieuse ou politique, et sont très présents dans la littérature.181 D'après Goethe, scientifique et homme de lettres allemand, le symbole est un élément concret qui évoque quelque chose d'abstrait. C'est un signe qui dépasse la signification littérale ou dénotée et renvoie à un autre sens figuré ou connoté : « Le symbole ne signifie qu'indirectement, de manière secondaire : il est là d'abord pour lui-même, et ce n'est que dans un deuxième temps qu'on découvre aussi qu'il signifie »182. Les symboles sont généralement utilisés dans les oeuvres artistiques (photographies, films, peintures, romans, poèmes, etc.) pour communiquer des idées, des émotions ou encore des idéologies. L'une des fonctions principales des personnages-animaux est celle de symbole. Louis Hébert définit ce concept sémiotique comme suit : «Le symbole est une structure thématique de comparaison analogique métaphorique unissant un symbolisant (par exemple, une balance) et un symbolisé (la justice, dans notre exemple).» . 183 Le symbole diffère d'une culture à l'autre. Les symboles ont généralement une source religieuse, traditionnelle, sociale ou politique qui influence la compréhension du texte ou de l'oeuvre d'art qui les utilise. Il est donc primordial de prendre en considération le contexte de cette oeuvre (période historique, origine de l'auteur, cadre spatio-temporel de l'histoire) afin d'identifier correctement le symbolisé . 184 Dans notre corpus, le christianisme orthodoxe est omniprésent ; il est, en effet, la religion de la Grèce, pays où se déroule l'histoire du roman. C'est pour cette raison que nous nous centrerons sur l'interprétation des symboles chrétiens. 181ARON Paul et al, Op. Cit, p. 750 - 751. 182TODOROV Tzvetan, Théories du symbole, Éditions du Seuil, Paris, 1977, p. 163. 183HÉBERT Louis, Op. Cit, p. 66. 184Ibid, p. 109. 81 |
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