CHAPITRE V - ANALYSE DE L'IMPACT ET DES OPPORTUNITES
En Haïti, les innovations ne s'imposent pas par
décret ou par ambition théorique, mais parce qu'elles
répondent à une réalité implacable où les
options se réduisent comme une peau de chagrin. MonCash en est la preuve
vivante. Émergé comme un palliatif d'urgence après le
séisme de 2010, puis restructuré en profondeur en 2015 pour
devenir un portefeuille mobile accessible à tous, le service a pris son
envol entre 2018 et 2025 dans un paysage financier où les banques, loin
d'avoir disparu, opèrent dans une précarité extrême
: succursales fermées ou cadenassées par
l'insécurité, crédits gelés par l'incertitude, et
un ratio de prêts non performants dépassant les 13 % en juin 2025,
comme le note le FMI. Ce qui était une alternative marginale est devenu,
au coeur des diverses crises, un recours quotidien pour des millions
d'Haïtiens face à un système bancaire traditionnel ralenti,
mais toujours debout, qui peine à assurer la fluidité des
échanges.Ce chapitre dresse un bilan nuancé de ce que la solution
de portefeuille mobile de Digicel a apporté concrètement à
l'économie haïtienne au cours de la periode etudiée.
Dans ce chapitre, nous examinons ce que MonCash a
réellement modifié dans les pratiques de paiement, dans le
fonctionnement du commerce de détail et des petites entreprises, dans la
circulation de la monnaie et la conduite de la politique monétaire de la
BRH, et, surtout, nous confrontons ces avancées aux contraintes de
sécurité, d'infrastructure et de régulation qui rappellent
chaque jour que, sans un retour à un minimum d'État de droit, ces
progrès restent suspendus à un fil.
5.1.Modernisation monétaire et transformation des
habitudes de paiement
Après le séisme de 2010, qui a détruit
près de 30 % du réseau d'agences bancaires, les portefeuilles
mobiles se sont imposés comme solution de substitution.Les compagnies de
services de téléphonie mobile ont développé des
partenariats avec les banques commerciales pour proposer à leurs
abonnés des plateformes de services de paiement.Ces changements ont
été rendus possibles grâce au fort taux de
pénétration de la téléphonie mobile dans le pays.
Selon les données de Digicel et Natcom, ces deux opérateurs ont
plus de six millions de cartes SIM en circulation (Alliance for Financial
Inclusion, 2018). Selon le rapport numérique 2023 de We Are Social,
Inc., le nombre total de connexions mobiles a atteint 9,39 millions, soit une
augmentation de 280 000 connexions par rapport à 2022 (U.S. Department
of Commerce, 2024).C'est dans cet environnement que les portefeuilles mobiles
se sont imposés comme le segment le plus dynamique du système de
paiement haïtien.
Les principaux acteurs sont MonCash (Digicel), NatCash
(Natcom), LajanCash (Banque Nationale de Crédit) et, dans une moindre
mesure, Mannitoks. MonCash domine très largement le marché. En
2025, la plateforme revendique plus de deux millions d'utilisateurs
enregistrés, dont environ 805 000 comptes réellement actifs
(ayant effectué au moins une transaction dans les 90 derniers jours), et
vise le million d'actifs d'ici fin d'année (Digicel Haïti,
données internes ; CGAP, 2025 ; U.S. Department of Commerce, 2024).
NatCash et LajanCash, bien que présents, restent nettement en retrait en
volume de transactions.Ces services captent aujourd'hui environ 70 % des
transferts de personne à personne (P2P) domestiques et la
quasi-totalité des versements humanitaires digitalisés (BRH,
2024a ; OCHA, 2025). Leur succès repose sur trois piliers : la
densité du réseau d'agents (plus de 12 000 points actifs en 2022,
même si ce nombre a reculé depuis), la simplicité
d'inscription (souvent sans pièce d'identité formelle) et
l'intégration croissante aux programmes d'aide (PAM, Croix-Rouge,
gouvernement).L'impact sur l'inclusion financière est mesurable. En
2024, 37 % des adultes haïtiens déclaraient disposer d'un compte de
mobile money, soit une progression de quinze points de pourcentage en seulement
trois ans (World Bank, 2024 ; FinDev Gateway, 2025). Cette avancée,
concentrée dans les zones rurales et parmi les femmes, découle
directement de l'expansion de l'écosystème d'agents, du
rôle pivot des ONG dans la distribution numérisée de l'aide
et de l'adoption croissante des paiements marchands dans les marchés
populaires et les centres urbains encore accessibles.
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