5.3. Défis,
risques et limites structurelles
Malgré ces avancées, le tableau reste loin
d'être idyllique et l'utilisateur final le ressent au quotidien. Les
frais, même faibles sur le papier, finissent par peser sur les
micro-transactions. Une vente de 200 gourdes de bananes ou de pain rapporte
environ 6 gourdes ; si l'agent ajoute 10 ou 15 gourdes de surcharge au moment
du retrait, ou si le client choisit le cash pour éviter les frais, le
commerçant perd aussitôt son maigre bénéfice. Dans
plusieurs marchés, le « cash only » réapparaît
pour les petits achats, faute de solde suffisant sur le téléphone
ou par simple préférence pour un billet sorti du portefeuille.
Les plafonds coupent aussi l'élan des bonnes journées. Quand les
ventes s'accumulent, le portefeuille d'une madan sara atteint vite les limites
de 8 000 ou 15 000 gourdes des niveaux 1 ou 2. Elle doit alors courir chez
l'agent pour retirer et rester sous le seuil, ce qui la renvoie dans la rue
avec des espèces, exactement ce qu'elle cherchait à
éviter. Beaucoup finissent avec deux ou trois téléphones
pour répartir les montants, ou confient à un proche le soin de
retirer l'argent par tranches. Ces détours réduisent
l'intérêt du service.
L'agent devient lui aussi un point fragile. Dans les quartiers
sensibles, il n'ouvre plus chaque jour ou limite les retraits à 5 000
gourdes par souci de discrétion. Les files s'allongent, les rumeurs de
fermeture circulent et la madan sara rentre parfois chez elle avec un sac plein
d'espèces faute de liquidités disponibles. Dans certaines
communes de l'Artibonite ou du Nord-Est, il faut parcourir 20 ou 30
kilomètres pour trouver un agent prêt à fournir un montant
important. La concurrence entre MonCash et NatCash ajoute encore des
complications. Un grossiste qui travaille avec NatCash refuse souvent un
paiement MonCash ou impose 5 % de plus pour couvrir les frais de conversion. Le
commerçant jongle alors entre deux applications et deux réseaux,
au prix de pertes de temps et d'argent.Malgré les progrès, le
service de monnaie mobile de Digicel reste attaché au contexte dans
lequel il opère, et chacun en subit les effets. La
sécurité physique constitue le frein le plus brutal. Dans les
zones dominées par les gangs, Martissant, Bel-Air, Solino, une partie de
la route de Carrefour, pour ne citer que celles-là, les agents ferment
ou réduisent leurs horaires. En octobre 2024, l'Association des agents
MonCash a lancé une grève nationale de 48 heures pour
dénoncer enlèvements, rackets et partage jugé
inéquitable des commissions. Plusieurs points n'ont jamais rouvert.
Dès qu'un agent disparaît, une zone
entière replonge dans le cash ou dans des arrangements
improvisés. Un client refuse désormais de traverser plusieurs
barrages avec 20 000 gourdes dans la poche ; il préfère payer en
dollars ou attendre qu'un proche récupère l'argent à moto.
L'infrastructure amplifie ces limites. Les 86 % de couverture mobile masquent
des zones où le réseau s'écroule dès qu'il pleut ou
que l'antenne manque de carburant, comme dans les hauteurs de Kenscoff, dans
certaines sections de l'Artibonite ou du Sud-Est. Les coupures
d'électricité, qui durent jusqu'à 20 heures par jour dans
certains quartiers, vident les batteries des téléphones. La
fraude évolue également. Le « SIM swap » devient la
hantise des commerçants qui accumulent un solde élevé.
Un escroc se présente chez un agent Digicel avec une
fausse carte d'identité, fait transférer le numéro sur une
nouvelle puce, vide le compte et disparaît. Les cas se comptent par
centaines chaque mois. Digicel renforce les contrôles, mais la
méfiance s'installe. Beaucoup retirent désormais leur argent
chaque soir malgré les files et les surcharges. Les nouvelles
règles d'identification imposées par la BRH en 2025 provoquent
d'autres blocages. L'objectif était d'améliorer la
traçabilité et de réduire les risques de blanchiment. Dans
la réalité, des milliers de comptes se retrouvent bloqués
parce que la carte d'identité est périmée, perdue pendant
un déplacement forcé ou jamais obtenue. Les femmes rurales, les
jeunes de moins de 18 ans et les déplacés de Canaan ou de Corail
se voient exclus du jour au lendemain. Passer au niveau 2 ou 3 exige un
déplacement jusqu'à un point Digicel ou un bureau de l'ONI,
souvent à plusieurs heures de route, dans des zones où le
transport collectif n'opère plus. Le quasi-monopole de MonCash
crée aussi ses tensions. Les agents affirment toucher à peine 20
% des frais de retrait, le reste allant à Digicel. Quand
l'insécurité réduit les volumes, leurs revenus
s'effondrent. Certains ferment, d'autres introduisent des surcharges, ce qui
nourrit la méfiance et éloigne les clients. NatCash existe, mais
sa couverture reste trop faible pour instaurer une concurrence réelle.
Le système repose alors sur un seul opérateur, avec tous les
risques qu'implique une panne majeure ou une décision
stratégique.
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