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Analyse du rôle des portefeuilles mobiles dans le développement de la digitalisation et de la modernisation de la circulation monétaire en Haà¯ti: le cas de Moncash (2018-2025)


par Sebastien DUVERSEAU
Université INUKA - Licence en sciences économiques 2026
  

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5.3. Défis, risques et limites structurelles

Malgré ces avancées, le tableau reste loin d'être idyllique et l'utilisateur final le ressent au quotidien. Les frais, même faibles sur le papier, finissent par peser sur les micro-transactions. Une vente de 200 gourdes de bananes ou de pain rapporte environ 6 gourdes ; si l'agent ajoute 10 ou 15 gourdes de surcharge au moment du retrait, ou si le client choisit le cash pour éviter les frais, le commerçant perd aussitôt son maigre bénéfice. Dans plusieurs marchés, le « cash only » réapparaît pour les petits achats, faute de solde suffisant sur le téléphone ou par simple préférence pour un billet sorti du portefeuille. Les plafonds coupent aussi l'élan des bonnes journées. Quand les ventes s'accumulent, le portefeuille d'une madan sara atteint vite les limites de 8 000 ou 15 000 gourdes des niveaux 1 ou 2. Elle doit alors courir chez l'agent pour retirer et rester sous le seuil, ce qui la renvoie dans la rue avec des espèces, exactement ce qu'elle cherchait à éviter. Beaucoup finissent avec deux ou trois téléphones pour répartir les montants, ou confient à un proche le soin de retirer l'argent par tranches. Ces détours réduisent l'intérêt du service.

L'agent devient lui aussi un point fragile. Dans les quartiers sensibles, il n'ouvre plus chaque jour ou limite les retraits à 5 000 gourdes par souci de discrétion. Les files s'allongent, les rumeurs de fermeture circulent et la madan sara rentre parfois chez elle avec un sac plein d'espèces faute de liquidités disponibles. Dans certaines communes de l'Artibonite ou du Nord-Est, il faut parcourir 20 ou 30 kilomètres pour trouver un agent prêt à fournir un montant important. La concurrence entre MonCash et NatCash ajoute encore des complications. Un grossiste qui travaille avec NatCash refuse souvent un paiement MonCash ou impose 5 % de plus pour couvrir les frais de conversion. Le commerçant jongle alors entre deux applications et deux réseaux, au prix de pertes de temps et d'argent.Malgré les progrès, le service de monnaie mobile de Digicel reste attaché au contexte dans lequel il opère, et chacun en subit les effets. La sécurité physique constitue le frein le plus brutal. Dans les zones dominées par les gangs, Martissant, Bel-Air, Solino, une partie de la route de Carrefour, pour ne citer que celles-là, les agents ferment ou réduisent leurs horaires. En octobre 2024, l'Association des agents MonCash a lancé une grève nationale de 48 heures pour dénoncer enlèvements, rackets et partage jugé inéquitable des commissions. Plusieurs points n'ont jamais rouvert.

Dès qu'un agent disparaît, une zone entière replonge dans le cash ou dans des arrangements improvisés. Un client refuse désormais de traverser plusieurs barrages avec 20 000 gourdes dans la poche ; il préfère payer en dollars ou attendre qu'un proche récupère l'argent à moto. L'infrastructure amplifie ces limites. Les 86 % de couverture mobile masquent des zones où le réseau s'écroule dès qu'il pleut ou que l'antenne manque de carburant, comme dans les hauteurs de Kenscoff, dans certaines sections de l'Artibonite ou du Sud-Est. Les coupures d'électricité, qui durent jusqu'à 20 heures par jour dans certains quartiers, vident les batteries des téléphones. La fraude évolue également. Le « SIM swap » devient la hantise des commerçants qui accumulent un solde élevé.

Un escroc se présente chez un agent Digicel avec une fausse carte d'identité, fait transférer le numéro sur une nouvelle puce, vide le compte et disparaît. Les cas se comptent par centaines chaque mois. Digicel renforce les contrôles, mais la méfiance s'installe. Beaucoup retirent désormais leur argent chaque soir malgré les files et les surcharges. Les nouvelles règles d'identification imposées par la BRH en 2025 provoquent d'autres blocages. L'objectif était d'améliorer la traçabilité et de réduire les risques de blanchiment. Dans la réalité, des milliers de comptes se retrouvent bloqués parce que la carte d'identité est périmée, perdue pendant un déplacement forcé ou jamais obtenue. Les femmes rurales, les jeunes de moins de 18 ans et les déplacés de Canaan ou de Corail se voient exclus du jour au lendemain. Passer au niveau 2 ou 3 exige un déplacement jusqu'à un point Digicel ou un bureau de l'ONI, souvent à plusieurs heures de route, dans des zones où le transport collectif n'opère plus. Le quasi-monopole de MonCash crée aussi ses tensions. Les agents affirment toucher à peine 20 % des frais de retrait, le reste allant à Digicel. Quand l'insécurité réduit les volumes, leurs revenus s'effondrent. Certains ferment, d'autres introduisent des surcharges, ce qui nourrit la méfiance et éloigne les clients. NatCash existe, mais sa couverture reste trop faible pour instaurer une concurrence réelle. Le système repose alors sur un seul opérateur, avec tous les risques qu'implique une panne majeure ou une décision stratégique.

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