5.2. Effets
macroéconomiques : vélocité monétaire,
traçabilité et interactions avec la politique
monétaire
L'utilisation accrue de MonCash modifie subtilement, mais de
manière mesurable, la dynamique macroéconomique haïtienne,
en particulier la vélocité de la monnaie. Chaque transfert que ce
soit un paiement marchand à Croix-des-Bossales ou un envoi familial de
Delmas à Cap-Haïtien s'effectue en quelques secondes, sans le
délai imposé par un trajet en taptap ou une attente chez un agent
de change. L'argent ne dort plus dans un matelas ou un sac plastique ; il
repart immédiatement vers un fournisseur, un salaire ou un achat de
crédit téléphonique. Selon les estimations de la BRH, la
circulation fiduciaire (M0) a stagné autour de 120 milliards de gourdes
depuis 2022, tandis que la masse monétaire large (M2) a crû de 18
% en 2024, en partie grâce aux dépôts électroniques
issus des portefeuilles mobiles. Ce basculement réduit la « monnaie
dormante » et accélère les échanges.
Une étude interne de Digicel (non publique, mais
citée dans les rapports BRH) suggère une hausse de 12-15 % de la
vélocité dans les segments digitalisés, dynamisant les
marchés locaux sans injection supplémentaire de liquidités
par la banque centrale. La traçabilité, elle, est le gain le plus
tangible. Avant 2023, les comptes anonymes permettaient des flux opaques,
difficiles à suivre pour la lutte contre le blanchiment ou
l'évasion fiscale. Puis vint la Circulaire 121 de la BRH, qui a
forcé la main. Depuis le 31 mai 2025, tous les comptes non
identifiés sont suspendus, avec blocage des fonds jusqu'à
vérification d'identité via une pièce valide (passeport,
carte d'électeur ou permis de conduire). Les utilisateurs composent
*202# pour checker leur niveau (0 pour anonyme, 1 pour identifié), et
les comptes mini-wallet limités à 10 000 gourdes deviennent
inutilisables sans upgrade. Digicel a déployé des équipes
sur le terrain et un support au 202 pour accompagner la transition,
évitant un chaos total.
La BRH dispose désormais d'un flux de données
transactionnelles en temps réel, filtré par l'identité,
qui éclaire les comportements économiques, qui transfère
à qui, où, et pour quel montant. Cela affine les politiques
anti-blanchiment, renforce l'inclusion (en identifiant les
bénéficiaires réels des aides) et aide à
gérer la masse monétaire face à la dollarisation
persistante (les USD restent rois pour les gros transferts, mais la gourde
électronique gagne du terrain pour le quotidien). Côté
politique monétaire, MonCash complète les outils existants sans
les remplacer. Le SPIH (système RTGS interbancaire) gère les gros
flux institutionnels, mais les portefeuilles mobiles injectent de la
liquidité de base. Si plus d'Haïtiens gardent leur argent dans un
portefeuille mobile plutôt que sous matelas, la demande de billets
physiques baisse, libérant des ressources pour la BRH. C'est visible
dans les bilans : les retraits en espèces ont chuté de 8 % en
2024, selon les données trimestrielles de la banque centrale. Et pour
les transferts de la diaspora, 25-30 % du PIB, souvent en USD, MonCash a ouvert
la porte depuis 2022 via des partenaires comme Remitly, WorldRemit ou RIA, les
remises atterrissent directement sur l'e-wallet, converties en gourdes sans
passage physique.
Le PSARA (Programme de Sécurité et d'Adaptation
à la Résilience Alimentaire), financé par la Banque
Mondiale et le PAM, en est l'exemple parfait. 57 % des transferts sociaux (22
000 ménages en Grand'Anse) passent par MonCash, avec un taux de
satisfaction à 93 % et une réduction des coûts logistiques
de 40 % par rapport aux distributions en cash. Cela modifie les
agrégats. Les flux entrants boostent M1 (monnaie au sens large) plus
vite, aidant la BRH à calibrer ses taux d'intérêt ou ses
injections de liquidités. La BRH n'est pas restée passive, en
2021, elle a lancé le prototype de Bitkòb, la gourde
numérique centrale, via un concours national qui a retenu ce nom
créole (bit pour digital, kòb pour argent).
C'était une réponse directe à l'essor des
mobiles, une monnaie officielle, programmable et traçable à 100
%, pour concurrencer ou intégrer MonCash sans le brider. Le projet
avance lentement, pilote en 2023, tests interbancaires en 2024, mais il signale
que la banque centrale voit dans la digitalisation un levier contre l'inflation
(28 % en 2023) et la dollarisation (60 % des transactions en USD). MonCash, en
attendant, renforce la liquidité globale, moins de cash hors circuit,
plus de gourdes qui circulent, et un suivi qui permet à la BRH
d'anticiper les chocs comme l'a montré la gestion des aides post-ouragan
en 2024.
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