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Subjectivité et intersubjectivité dans la conversion indiviuelle masculine à l'islam en France au XXI siècle

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par Marie Bastin
Ecole des Hautes Etudes en Sciences Sociales, Paris -  2002
  

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Similitudes 

Dans un premier temps, il n'est pas possible d'entendre clairement les « convertis » se plaindre d'un état de malaise ou de souffrance intime qui les aurait poussés à chercher des solutions de résolution. En effet, ils s'affirment, pour la majorité et à des degrés différents, avoir « toujours été croyants ». Cette croyance a pu être religieuse, mais également philosophique. Il semblerait que ce soit une insatisfaction du système de croyance auquel ils adhéraient qui les a poussés à chercher les raisons de cette insatisfaction, à les analyser soit dans les termes du dogme soit dans les termes des pratiquants dont ils étaient entourés.

Pourtant, l'on peut relever, dans les récits, des expressions comme « je me suis senti mieux », « il y a comme un alignement intérieur. Je sens une intégrité, une harmonie, une complétude. [...] Ma créativité maintenant est complètement au service de mon être. », chez C1. Chez C4, le sentiment de sérénité prédomine. Pour C2, « cela n'a fait que renforcer mon choix, au niveau de la Création. », lors de l'après « conversion », qui permettrait de penser qu'un état de moins bien être psychosociologique, préexistait. Le mieux être est très nettement manifesté en termes spirituels. L'harmonie, trouvée ou retrouvée, siège au niveau de l'âme et de la paix spirituelle. L'on constate, alors, qu'ils peuvent parler de leur vie sociale comme, du fait d'un mieux être spirituel, inductivement plus agréable à vivre. Ils semblent, en conséquence, convaincus que cela ne pouvait en être autrement : un mieux être spirituel produirait donc un mieux être social.

Ce mieux être spirituel, qui produit un mieux être social, se traduit par le fait que le « converti » aurait ressenti des intuitions spirituelles de trois ordres. Les réponses se situeraient dans le champ islamique, du point de vue de l'absence de tout intermédiaire entre le croyant et dieu (fondamental en islam), du point de vue de l'aspect apparemment sans hiérarchie ecclésiastique (dans l'islam sunnite tout au moins), et du point de vue de la « clarté » du message coranique et de sa relative accessibilité139(*) (voir C7, particulièrement).

· Le prénom arabe, un nom initiatique

Le changement véritable d'identité et d'appartenance communautaire que provoque la « conversion » religieuse, est un changement généralisé. « Cette renaissance est symboliquement marquée par le choix d'un nouveau nom qu'adopte le nouveau converti, il montre un changement de filiation, un changement de mémoire familiale et historique. »140(*) En effet, comme seconde naissance, ce moment devient initiatique141(*) et favorise de recevoir un nom initiatique différent du nom profane. Ce nouveau nom correspond à la nouvelle modalité d'être que vit le converti « dont la réalisation est rendue possible par l'action de l'influence spirituelle transmise par l'initiation. »142(*). Le « converti » acquiert ainsi ses deux dimensions, la profane et l'initiatique, bien distincte l'une de l'autre.

Cette pratique n'est, pourtant, assimilable ni à des règles, ni à des « obligations » supposées dans la religion adoptée. Pour l'islam en particulier, en effet, aucune obligation religieuse ne stipule le changement de prénom143(*). Ceci reste facultatif au moment de la conversion qui ne devrait pas arracher le converti de son milieu culturel d'origine. En effet, préserver le lien familial demeure sacré, en islam. Il doit être consolidé par la « conversion » et non dissout. Les parents restent toujours les repères, bien que l'on ne partagerait pas avec eux la même religion ou la même foi.

Dans les cas du corpus, le systématisme observé quant à ce changement de prénom prend, en partie, sa source dans le besoin de marquer son changement d'identité, sa « renaissance », sa nouvelle appartenance. Ceci relève donc d'un choix personnel et d'une certaine attirance pour le sens porté par les prénoms arabes. Si nous pouvons considérer que sur un certain plan, nous sommes là face au registre de la culture, l'on peut envisager sur un autre plan de comprendre par ce phénomène que le « converti » sait que, par la « conversion » à l'islam, en l'occurrence, il s'est inscrit dans deux ordres existentiels différents. Si avec R. Guénon, il est admis qu' « un nom sera d'autant plus vrai qu'il correspondra à une modalité d'ordre plus profond, puisque, par là même, il exprimera quelque chose qui sera plus proche de la véritable essence de l'être », il est compréhensible que les convertis du corpus ci-joint, ont procédé, par cette prénomination, à l'expression de ce qu'ils ressentent en eux comme leur « vraie modalité ».

Il s'agit sans aucun doute, également, de pouvoir se DIRE musulman, le plus efficacement qui soit, en un seul mot, le prénom. Il s'agit de pouvoir donc s'identifier auprès des autres musulmans sans détour, de faire la synthèse du parcours de la conversion et peut-être même d'effacer ce cheminement. Ne pas dire « je suis devenu », mais dire « je suis » musulman. Si R. Guénon144(*) affirme, d'une part, que le plus souvent un nom initiatique, n'a pas à être connu dans le monde profane de l'individu, et d'autre part, que l'individu doit se dépouiller de son nom profane lorsqu'il pénètre l'univers initiatique. Dans le cas des convertis du corpus ci-joint, la conversion à l'islam revêt une spécificité : le secret de la forme d'initiation qu'elle implique ne peut pas vraiment perdurer, puisque les modalité individuelles qui s'y rattachent participent également du profane.

Une certaine ambivalence imprègne l'attitude des convertis envers ce nom initiatique. Au début, ce prénom n'est connu que des autres musulmans, bien que, disons, un sentiment de « fierté » et de bonheur d'être devenu musulman, encourage l'individu à partager ce nouvel état avec l'univers relationnel non musulman. Alors, il s'annonce avec sa double prénomination, en conservant le prénom profane associé au prénom initiatique. Ceci peut inciter autrui à l'interroger sur la raison de ce prénom arabe, et permet ainsi au converti de dire sa spécificité. Le prénom arabe, conservé pour les relations intermusulmans, est comme une facette d'identité qui prend toute son ampleur dans un contexte de confiance, de complicité spirituelle et fraternelle. Le converti a, ainsi, l'occasion de partager avec ses coreligionnaires de naissance, sa joie d'être parmi eux, non sans quelque orgueil complice. Les années passant, le converti ressent de moins en moins ce besoin. Il rééquilibre sa double prénomination, la banalise, dirons-nous, car les deux univers qui étaient désignés et séparés l'un de l'autre, finissent par n'en faire qu'un. Quelle dimension de la profane ou de l'initiatique prend alors l'enveloppe majoritaire ? Il est possible que le « converti » n'attache finalement plus aucune importance au type de nom dont il se désigne et par lequel les autres peuvent le désigner, par le fait, peut-être que « quand l'être passe aux « grands mystères », c'est-à-dire à la réalisation d'états supra-individuels, il passe par là même au delà du nom et de la forme puisque, [...] ceux-ci sont les expressions respectives de l'essence et de la substance de l'individualité »145(*).

Il est finalement, possible de comprendre que le « converti » renouvelle sa « conversion » chaque fois qu'il rencontre un autre musulman ou un non musulman, en se présentant avec son prénom arabe.

Tous ont adopté, de leur fait ou par l'intermédiaire d'autrui, un prénom arabe, qui marquerait leur appartenance à l'islam, à la communauté des musulmans. C7, lui-même, reste, d'une part, sceptique à l'égard de la culture et des traditions arabes et des Arabes eux-mêmes, a d'autre part, adopté son prénom arabe sans conviction. Il est intéressant, à son propos, de soulever qu'il est le seul de cet échantillon -mais aussi du grand nombre de « convertis » rencontrés- à avoir accepté qu'on lui donne un prénom, alors qu'il en avait choisi un lui-même, avec une résignation et une indifférence caractéristique. Ceci est remarquable, car C7 fait preuve de ce que l'on appelle couramment d'une forte personnalité et que son choix, Abd Al-Haqq, aurait en l'occurrence, parfaitement coïncidé avec sa nature profonde de « chercheur de vérité » ! C1, lui, a explicitement demandé un prénom arabe, coutumier du fait peut-être -puisqu'en bouddhisme, précédemment, il avait déjà pris un prénom en hindi, qui lui a conféré un fort sentiment d'appartenance au groupe de l'ashram et à celui des bouddhistes, plus universellement. S'ils s'accordent tous pour préciser qu'ils ne veulent pas confondre l'islam et les traditions culturelles qui s'associent à la religion islamique, il est intéressant de soulever la contradiction dans laquelle ils se retrouvent, au regard du prénom arabe qu'ils endossent. En effet, du point de vue juridique, rien en islam ne stipule qu'il faille adopter un prénom arabe pour être musulman. Il s'agit d'une tradition dont il serait intéressant de mieux connaître les fondements.

* 139 voir entretien de C7, particulièrement, Annexe p. 67

* 140 ibid, p. 29-30

* 141 « l'initiation entendue au sens le plus strict du mot, c'est-à-dire comme une « entrée » ou un « commencement ». R. Guénon, Aperçus sur l'initiation, Editions, traditionnelles, Paris, 1992, p. 198

* 142 R. Guénon, Aperçus sur l'initiation, Editions traditionnelles, Paris, 1992, pp. 182-187

* 143 S. Allievi, in Paroles d'islam, p 167

* 144 ibid

* 145 ibid

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