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Le refus de la linéarité dans l'adaptation cinématographique de la Rue Cases-Nègre de Joseph Zobel

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par Théophile Muhire
Université Natinale du Rwanda - Licence en Lettres 2004
  

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1.2.2 Différence énonciative et narratologique

Un roman à la première personne et en focalisation interne -comme c'est le cas pour La rue Cases-Nègres peut difficilement passer subitement à la troisième personne. Le film, lui, est souvent à la fois à la première et à la troisième personne. Dans Rue Cases-Nègres deux éléments agissent en faveur du récit subjectif : d'une part, le prologue et sa voix off à la première personne, d'autre part, le fait que dans plusieurs séquences du film, la caméra accompagne fidèlement le personnage principal et que la plupart des événements ou des informations se dévoilent en fonction de son savoir, sauf la séquence où l'on voit monsieur Gabriel s'entretenir avec les agents de l'usine en leur inculquant, loin des yeux de José, la nouvelle tactique de ne plus laisser les enfants seuls à la rue Cases. 

Contrairement au récit autobiographique de Laye, où la focalisation met en évidence une prise de position affective (nostalgie, aigreur, tristesse) vis-à-vis des expériences vécues et narrées, la focalisation chez Zobel est rattachée aux expériences diverses de l'enfant au cours de sa formation identitaire. José, enfant de la faim et de la misère, remet en cause le politique et l'économique du système colonial. À ce monde violent, misérable, vieillissant, Zobel oppose la dignité et l'humanité de l'innocent dont José, l'enfant, sera le symbole. La stratégie de Zobel est subtile dans la mesure où il contraint le lecteur à prendre conscience de chacun des paliers narratifs qui jettent un éclairage sur l'univers de l'enfant. En amenant le lecteur à s'identifier avec l'enfant, il rompt l'illusion exotique des îles, pour ensuite l'inviter à épouser la réalité vécue par l'enfant. Personnage et narrateur oeuvrent pour authentifier le projet d'écriture et déstabiliser les certitudes du lecteur. Chez Zobel, le recours à la première personne actualise les données de l'histoire et ramène la situation de l'auteur à celle du lecteur. De toute cette litanie psychologique du roman, le film ne retiendra que l'innocence de José. Certes, dans le film, la caméra insistera beaucoup sur les actions de José mais on n'y trouve pas cette profondeur de la misère telle que Zobel sait la décrire.

En outre, quelques procédés narratologiques comme le « flash-back » ou le coup de théâtre, présents dans le roman, ont été délaissés lors de l'adaptation. Dans La rue Cases-Nègres, on s'aperçoit que le narrateur cède sa voix de façon stratégique. Il la cède à M'man Tine lorsqu'elle transmet son histoire personnelle comme un retour en arrière, depuis le viol par le Commandeur, M. Valbrun, jusqu'à sa situation présente, en passant par les déboires essuyés par M'man Délia, sa fille, mère de José. Ce « flash-back » ou « analepse » selon la terminologie de Genette, par ailleurs très prisé dans la narratologie filmique, a été délibérément escamoté par l'adaptation de Palcy comme, du reste, elle escamote toutes les autres analepses du roman.

Dans le film, l'effet troisième personne se superpose à l'effet « je » sans pour autant le supplanter. Le médium filmique laisse, grâce à la multiplicité des matières de son expression et donc à son ambivalence, une plus grande liberté aux récits subjectifs que le roman, nécessairement plus étriqué à ce niveau. Cette liberté aurait pu permettre à Euzhan Palcy, au moment de la recherche du cadavre de Médouze, par exemple, de passer discrètement de la première à la troisième personne, au moins momentanément : on aurait pu voiler le personnage du « petit José » (dans le roman, il reste au village ; dans le film, il accompagne les grandes personnes dans les cannaies et c'est lui qui va retrouver le corps de Médouze), pour ne le retrouver qu'à l'issue de l'ultime suspense, afin de le rendre plus intense, car il l'est bien moins que dans le roman. Il faut mentionner, en passant, que le retour au village de M'man Tine dans le film -et non dans le roman- symbolise le retour en Afrique dont parlait Médouze avant sa mort.

Adapter, ce n'est donc pas uniquement effectuer des choix de contenu, mais c'est aussi travailler, modeler un récit en fonction des possibilités ou au contraire, des impossibilités inhérentes au médium. On remarque dans Rue Cases-Nègres, que la spécificité du dispositif narratif filmique peut parfois même aboutir à une réinterprétation de certains éléments de contenu, n'ayant pourtant subi aucune modification particulière : dans le roman, les scènes de danse sont simplement évoquées, ce qui n'est ni faiblesse ni souci de résumer, puisqu'il n'est pas indispensable de retranscrire les chants créoles dont les lecteurs n'entendront ni rythme ni mélodie. Le film, bien entendu, y insère ces chants ponctués de pas de danse des nègres antillais parce que le médium filmique use également du son. Et là, l'effet est beaucoup plus saisissant car ces morceaux chantés font le plaisir de ceux qui regardent le film.

Le dispositif narratif, ses contraintes, ses possibilités, déterminent en partie le poids, l'impact, la valeur de certains éléments de contenu qui peuvent donc varier d'un médium à l'autre.

Ainsi, le film de Palcy qui semblait relativement proche du roman en surface, prend finalement une tournure assez différente : beaucoup plus rythmée, avec des personnages à la fois plus typés (Médouze représente l'Afrique traditionnelle de par ses subites références à sa littérature orale) et plus caricaturaux (le professeur Jean-Henri), peut être moins cohérent, en tout cas différemment organisé en ce qui concerne la distribution des rôles (un seul personnage dans le rôle de M'man Tine et de M'man Délia). Le film s'est donc approprié la biographie romancée de Joseph Zobel pour le faire basculer vers une comédie dramatique à thèmes émotionnels. Dans le roman, on suit l'évolution de la vie de José dès l'âge de cinq à dix-sept ans. Ce qui est curieux dans le film c'est qu'un seul comédien de onze ans interprète le personnage de José dont le parcours diégétique s'étend sur une période de douze ans. Il est inadmissible qu'il n'ait pas physiquement grandi alors qu'il a évolué à travers son discours. Le distributeur aurait mieux fait d'utiliser trois comédiens pour le personnage de José : un gamin de six ans, pour la période préscolaire ; un garçon de douze ans, pour l'école primaire ; un adolescent de dix-sept ans pour la vie à Fort-de-France. Cela aurait eu l'avantage de créer l'illusion d'un enfant qui grandit, thème indispensable pour tout récit biographique.

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