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Les Réfugiés comme enjeu de sécurité

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par Coraline Barré
Sciences Po Grenoble - Diplôme de Sciences Po Grenoble 2006
  

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CHAPITRE III

ASSURER LA SECURITE DES REFUGIES PENDANT LA CRISE ET APRES

En Tanzanie, les réfugiés rwandais ne furent pas à l'origine de la propagation de leur conflit dans le pays et de la déstabilisation de l'Etat. Étant donné que les populations réfugiées au Zaïre et en Tanzanie étaient sensiblement les mêmes, comment se fait-il qu'une crise de réfugié ait dégénéré en conflit régional et pas l'autre?

I - Le chaos contenu : les réfugiés hutus rwandais en Tanzanie

En avril 1994, environ 200 000 Hutus rwandais franchirent la frontière tanzanienne en à peine 30 heures. Pris par surprise, le gouvernement tanzanien ainsi que le HCR furent submergés par la tâche. Une fois en Tanzanie, les génocidaires se réorganisèrent, et avant même la victoire finale du FPR, les leaders extrémistes hutus proclamaient haut et fort leur intention de retourner déstabiliser le Rwanda. De nombreuses caractéristiques faisaient penser que cet afflux massif de réfugiés allait dégénérer en un conflit ouvert entre le Rwanda et la Tanzanie, comme ce fut le cas avec les réfugiés hutus au Zaïre. Mais malgré les ressemblances entre les deux situations, la Tanzanie ne s'engagea pas dans une guerre avec son voisin par l'intermédiaire de ses réfugiés. Cependant, la situation ne fut pas totalement sous contrôle non plus, puisque les camps ne furent pas démilitarisés, et que les réfugiés durent rentrer de force en 1996.

La première explication pour le niveau relativement bas de violence est l'attitude de l'Etat tanzanien. La Tanzanie avait l'habitude depuis longtemps d'offrir l'asile à des réfugiés hutus ou tutsis, et le gouvernement voulait à tout prix préserver la stabilité de l'Etat tanzanien, malgré la situation explosive. En effet, là où les réfugiés s'installèrent, les taux de criminalité augmentèrent, et toute la faute fut rejetée sur les réfugiés rwandais, qui devinrent vite les boucs-émissaires de tous les maux de la Tanzanie. Le problème des réfugiés devint alors vite un enjeu politique important, que les hommes politiques durent prendre en compte étant donné l'approche d'élections générales.

Par conséquent, le gouvernement tanzanien ne sympathisa pas avec les réfugiés et leurs buts militaires, et il disposait des capacités matérielles nécessaires pour faire régner un semblant d'ordre autour des camps mais surtout pour sécuriser sa frontière.

La population des camps, comme au Zaïre, était composée de hutus génocidaires ainsi que de vrais réfugiés conduits là par les leaders hutus extrémistes. Et comme au Zaïre, les réfugiés reproduisirent très rapidement les mêmes structures sociales et politiques que celles qui existaient au Rwanda. Dès leur arrivée, certains leaders hutus allèrent d'eux mêmes à la rencontre des responsables du HCR débordés par le nombre de réfugiés pour leur proposer d'organiser les camps. Ces derniers firent effectivement le choix de leur confier cette tâche plutôt que de casser les mécanismes sociaux existants. Ainsi, dès le début de la crise les leaders hutus extrémistes

contrôlaient les camps. Les autorités tanzaniennes firent des efforts pour séparer les réfugiés des agitateurs qui les intimidaient ou les menaçaient, mais la plupart d'entre eux demeura dans les camps. En Tanzanie les leaders hutus étaient surtout des politiciens ou des membres des milices hutues (les interahamwes), et non des membres de l'armée qui eux avaient principalement fui à Goma (Zaïre). Quatorze leaders, responsables avérés du génocide furent arrêtées par les tanzaniens, mais les autorités tanzaniennes finirent par les relâcher, manquant peut-être de la volonté de s'impliquer dans le conflit et de prendre partie, chose que même la communauté internationale était incapable de faire. Ces hommes rentrèrent alors dans les camps de réfugiés, où ils furent suspectés de nombreux assassinats. Nous pouvons voir là une des défaillances criantes de la communauté internationale, incapable déjà de séparer les combattants des réfugiés, et dans ce cas précis, incapable de prendre juridiquement en charge des génocidaires connus (l'Etat tanzanien n'avait en effet aucune raison légale de les garder en captivité). Aucun mécanisme n'est en effet prévu à cet effet.

Le fait que l'armée hutue ne soit pas présente dans les camps tanzaniens n'explique pas pourquoi la violence ne se propagea pas à tous le pays. En effet, des éléments armés des milices faisaient régner la terreur en Tanzanie aussi. Lorsqu'un responsable du HCR demanda à un génocidaire reconnu de quitter le camp qu'il occupait en juin 1994, celui-ci revint dans l'après-midi accompagné de 5000 hommes munis de machettes pour encercler l'enceinte du HCR. La police tanzanienne finit par disperser la foule, mais cet épisode finit de convaincre le HCR qu'il avait bel et bien perdu le contrôle des camps. D'autres incidents survinrent, montrant au HCR que des entraînements militaires avaient lieu : d'après des observateurs de l'ONU, environ 10 000 miliciens s'entraînaient à Ngara en vue d'une incursion au Rwanda. En plus de l'entraînement, des trafics d'armes avaient cours dans les camps ou juste à l'extérieur, la police tanzanienne restant incapable de contenir ce trafic. Certains membres de l'armée française furent d'ailleurs suspectés de participer à ce trafic d'armes66.

Comme au Zaïre, les leaders hutus créèrent donc un climat de peur et de violence dans les camps, intimidant les réfugiés, en recrutant certains, et surtout en les empêchant de retourner au Rwanda, par pression sociale mais aussi par intimidation physique. Ces leaders présentèrent également leur propre version de l'histoire du Rwanda, et commencèrent donc une sorte de « reconstruction » historique. Tous les leaders hutus se présentèrent comme des victimes, et créèrent un mythe autour de leur exode. Ils mirent également en avant toutes les injustices commises par les Tutsis envers les Hutus pendant des décennies pour expliquer la situation actuelle. La presse internationale les aida dans leur volonté de se présenter comme des victimes, car les journaux et télévisions du monde entier dépeignaient les réfugiés comme des victimes ayant besoin d'aide et non comme des responsables directs du génocide. Malgré les efforts du HCR en la matière, les leaders hutus restèrent en effet les seules sources d'information dans les

66 In "Joint Evaluation of Emergency Assistance to Rwanda", N° 2.

camps. Le contrôle de l'information était capital dans leur stratégie de continuation de la guerre car cela signifiait pour eux le contrôle des réfugiés et même des opinions occidentales.

Ainsi, comme au Zaïre, les opérations et campagnes de recrutement menées par les organisations internationales pour organiser le rapatriement des réfugiés fut en général un échec. Les leaders hutus prouvèrent ainsi leur pouvoir, et s'affirmèrent comme un État en exil.

Malgré la sécurisation de ses frontières par les autorités tanzaniennes, les leaders hutus des réfugiés zaïrois et tanzaniens réussirent à garder le contact, en passant par le Burundi. Une coordination était donc possible entre les différents camps de réfugiés de la région des Grands Lacs. Le HCR voulut empêcher les intermédiaires d'entrer dans les camps, mais ils se présentaient eux-mêmes comme des réfugiés à la recherche de leurs familles, ce qui obligea le HCR à les laisser rentrer, témoignant une fois de plus de la faiblesse de celui-ci pour gérer ce type de situations. La communication cessa quand les autorités tanzaniennes fermèrent la frontière avec le Burundi en 1995.

Au final, cet État en exil formé par les leaders extrémistes hutus et leurs réfugiés ne put atteindre ses buts hégémoniques. La police tanzanienne su contenir les quelques incidents transfrontaliers qui eurent lieu en fermant temporairement les camps et en fermant ses frontières. Pour mettre fin définitivement à la crise, l'armée tanzanienne, assez puissante et bien organisée, décida de fermer les camps et de repousser tous les réfugiés et leurs leaders jusqu'au Rwanda.

--Un État hôte volontariste et disposant des capacités de sécurisation des camps et des frontières, ou pourquoi la guerre ne s'est pas propagée à partir de la Tanzanie

"We don't allow people to cross into Rwanda and carry out killings"

-A Tanzanian Brigadier67

-

Dès l'arrivée massive des réfugiés rwandais, le gouvernement tanzanien tenta d'assurer la sécurité dans les camps afin de prévenir la violence. De plus, le chef du gouvernement tanzanien tenta d'établir des relations normales avec son homologue rwandais (dont le gouvernement est désormais dominé par les Tutsis), en lui assurant qu'il ne soutenait pas les génocidaires, mais qu'il leur assurait juste l'asile, conformément au droit international. Les autorités tanzaniennes déployèrent rapidement leur armée, et empêchèrent même des réfugiés hutus du Burundi d'entrer sur le territoire en 1995, au grand dam du HCR.

Pour autant, l'arrivée massive d'autant de réfugiés en si peu de temps mis les autorités tanzaniennes au défi. Celles-ci craignaient énormément la propagation du conflit, surtout connaissant les buts politiques des leaders hutus. Pour beaucoup de tanzaniens la situation était

67 Cité par Lischer in "Dangerous Sanctuaries...", Op. Cit.

radicalement différente des autres périodes où le pays accueilla des réfugiés rwandais hutus ou tutsis. Cette fois, les réfugiés étaient armés et engagés dans une guerre civile. Ils ne furent donc pas bien accueillis par les populations locales. Un membre du Parlement tanzanien décrit la situation ainsi : "We're not dealing with refugees, we're dealing with a whole new phenomena of people who are committing crimes in their country of origin, and who, before they can be apprehended, way in advance of the war that was advancing on them [...] We have people who are not refugees and who we treat them as refugees"68. D'une certaine manière, par leur position, les autorités tanzaniennes étaient beaucoup plus conscientes du phénomène prenant place sous leurs yeux que n'a pu l'être le HCR. Car si le HCR se rendait bien compte qu'il protégeait et nourrissait des génocidaires, rien ne fut fait au final pour mettre fin à ce problème. Ce sont les tanzaniens qui prirent par exemple la décision de fermer leurs frontières en 1995. Le gouvernement tanzanien était effectivement bien placé pour comprendre les enjeux sociaux, économiques et sécuritaires posés par cet afflux massif de réfugiés.

Les mesures prises par le gouvernement furent mitigées. Comme je l'ai mentionné plus haut, les autorités n'arrêtèrent pas les leaders hutus, mais quelques efforts furent quand même fournis pour tenter de séparer les combattants réfugiés des autres. Les autorités tentèrent par exemple de construire un camp séparé (le camp de Mwisa) pour y installer les génocidaires. Mais peu de combattants réfugiés y furent envoyés, étant donné le manque de financements de la communauté internationale. La réaction des tanzaniens fut donc ambiguë puisqu'au final aucun génocidaire réfugié ne fut jugé ni envoyé en prison. En théorie, la loi tanzanienne sur les réfugiés donne un large pouvoir au gouvernement : le "Refugee Control Act" permet normalement la détention de tout réfugié qui selon les autorités porte atteinte à la paix et à la sécurité du pays, ainsi qu'aux relations entre la Tanzanie et tout autre gouvernement. Un cadre légal existait donc pour séparer militants et réfugiés. La Tanzanie se reposa alors sur le HCR pour améliorer ses capacités en matière de sécurité. Par exemple le HCR finança le déploiement de centaines de policiers dans l'ouest du pays, fournissant équipements, organisant les entraînements... Mais ces moyens demeurèrent insuffisants pour contrôler le nombre impressionnant de réfugiés.

Trois raisons expliquent que la Tanzanie ait laissé les réfugiés entrer pour ensuite lutter contre leur militarisation. La première est l'expérience passée plutôt positive avec les demandeurs d'asile. La seconde est sa position relativement neutre vis à vis du conflit entre Tutsis et Hutus. La troisième est la pression politique intérieure pour contenir les activités guerrières des réfugiés.

L'histoire généreuse de la Tanzanie avec les demandeurs d'asile continua donc pendant la crise rwandaise. Souvent les demandeurs d'asile obtiennent le droit de travailler, ou obtiennent même la citoyenneté tanzanienne. Mais cette fois l'afflux de réfugiés fut trop massif et poussa l'hospitalité tanzanienne à un point de non-retour.

68 Cité par Lischer in "Dangerous Sanctuaries...", Op. Cit.

Au moment du génocide la Tanzanie n'avait pas d'affinités particulières avec aucune des parties en conflit. Alors que le gouvernement zaïrois avait des relations ambiguës avec le vieux pouvoir rwandais, le gouvernement tanzanien était sans doute le pays le plus neutre de tous ceux qui durent accueillir des réfugiés hutus. Cependant, des affinités envers la population hutue se développèrent, surtout dans l'ouest du pays, la partie la plus proche du Rwanda. C'est peut-être cette "solidarité ethnique" qui explique quelque peu le fait que le gouvernement ne fit pas non plus tout ce qui était en son pouvoir pour désarmer ou emprisonner les combattants réfugiés. Mais ceci s'explique aussi par la volonté du gouvernement de rester assez neutre dans ce conflit, tout en assurant sa propre sécurité et stabilité, pour que le conflit ne se propage pas.

Au niveau national cependant, la fermeté avec les réfugiés resta la ligne officielle. La démocratisation et la libéralisation du pays (1994 était une année électorale) poussèrent les dirigeants à rester sérieux et responsables dans leur gestion de cette situation complexe. La question des réfugiés fut ainsi traitée par le gouvernement comme un enjeu politique majeur, ils prirent donc en compte les aspirations de leurs populations. Cette relative démocratisation du pays obligeant les dirigeants nationaux à écouter et tenter de régler les problèmes locaux, est également une des raisons pour lesquelles le problème des réfugiés a été mieux géré en Tanzanie qu'au Zaïre.

L'accumulation de menaces politiques, économiques, et sécuritaires liées à la crise de réfugiés précipita au final le retour forcé des réfugiés. Suivant l'exemple du retour forcé des réfugiés hutus du Zaïre, les autorités tanzaniennes encouragèrent, voire obligèrent les réfugiés et leurs leaders à rentrer chez eux. Avec l'accord du HCR le gouvernement posa même un ultimatum pour un départ avant le 31 décembre 1996 au plus tard. Les leaders des camps tentèrent de contourner l'ultimatum en conduisant les réfugiés vers l'est de la Tanzanie, vers le Kenya et le Malawi. Mais le 12 décembre le gouvernement tanzanien encercla les camps et força les réfugiés à partir. L'armée escorta ainsi les réfugiés jusqu'à la frontière rwandaise. Mais il fut reporté que malgré le cordon militaire traçant la route jusqu'à la frontière, certains leaders s'enfoncèrent vers l'est du pays, expliquant ainsi que certains réfugiés aient "disparu" dans la nature. Quoiqu'il en soit, en quelques jours des centaines de milliers de réfugiés hutus retournèrent dans leur pays, mettant fin à la menace pour la sécurité du pays, et pour la sécurité de cette partie de la région des Grands Lacs.


·.. L'aide humanitaire internationale en Tanzanie

Contrairement au Zaïre, la Tanzanie insista pour que l'aide humanitaire soit organisée et coordonnée. Grâce à une négociation entre le gouvernement et le HCR, ce dernier n'autorisa qu'une poignée d'ONG à participer aux opérations de secours. Si l'aide internationale permit aux réfugiés et à leurs leaders génocidaires de ne pas mourir du choléra, elle permit donc

aussi aux combattants réfugiés de renforcer leur pouvoir. En Tanzanie aussi l'aide humanitaire eut le même type d'effets pervers que partout ailleurs dans ce genre de situations. Le HCR tenta d'y répondre en organisant les camps non pas par commune d'origine comme c'est en général le cas, mais par date d'arrivée, ce qui limita un peu l'influence des combattants réfugiés. Rétrospectivement, le HCR considère même la réponse à la crise de réfugiés en Tanzanie comme un modèle. Par ce jugement le HCR met en avant le fait qu'aucune épidémie n'eut lieu et qu'aucun élément militaire armé n'était visible. Cependant ce jugement ignore complètement les effets politiques de l'organisation des camps et le pouvoir donné aux combattants réfugiés. Mais la militarisation se faisant en cachette, le HCR et les ONG présentes pratiquaient la politique du "pas vu, pas pris". Tant que les activités militaires des réfugiés n'interféraient pas avec la distribution de l'aide, le personnel humanitaire se sentait en sécurité dans le camp, ce qui renforçait leur sentiment du travail bien fait.Mais pour tirer cette conclusion le HCR ne prend que peu en compte les aspects politiques du conflit.


·.
· Comment expliquer la propagation différentielle de la violence parmi les réfugiés entre le Zaïre et la Tanzanie?

Comme au Zaïre, les camps de réfugiés en Tanzanie ne respectaient aucune règle d'implantation du HCR. Implantés près de la frontière, ils permettaient aux combattants réfugiés de croire à la possibilité de reprise militaire du Rwanda. De plus, les camps étaient surpeuplé, poussant a priori les réfugiés à les fuir. Pourtant, ni la proximité avec la frontière ni la trop grande taille des camps ne mena à des attaques de la Tanzanie vers le Rwanda, prouvant ainsi s'il le fallait encore que les explications politiques à un conflit et sa propagation sont supérieures aux explications socio-économiques. Par conséquent, ce sont a priori d'autres facteurs que la localisation des camps qui causèrent la violence transfrontalière au Zaïre. Par exemple, les garde- frontière tanzaniens n'ayant pas de connivence politique avec les militants hutus, ils furent beaucoup plus efficaces que leurs homologues zaïrois pour garder la frontière.

D'autre part, au bout de deux ans de crise, les travailleurs humanitaires abandonnèrent l'idée que de meilleures conditions de vie pour les réfugiés diminuaient le risque de leur entrée dans la violence. En effet, les réfugiés hutus en Tanzanie et au Zaïre disposaient du même niveau de vie dans leurs camps respectifs (une fois passée l'épidémie de choléra dans les camps au Zaïre). Et pourtant, certains entrèrent dans la violence pour propager le conflit et d'autres non. Mais malgré la bonne implantation des réfugiés hutus en Tanzanie dans la vie et l'économie locale (certains réfugiés cultivaient la terre, travaillaient...), cela ne les empêcha pas de continuer à soutenir les combattants réfugiés qui voulaient continuer le combat. Mais en fin de compte, expliquer la violence des réfugiés par leur recherche de meilleures conditions de vie ne tient pas la route puisque des mêmes conditions de vie poussèrent les réfugiés zaïrois mais pas les réfugiés tanzaniens dans la violence.

Pour pousser les réfugiés rwandais en Tanzanie à rentrer au Rwanda, le HCR pris des mesures comme la réduction des rations de nourriture de moitié, l'arrêt de l'enseignement... Cependant, cette appauvrissement des conditions de vie, qui dura tout de même pendant plusieurs semaines, ne poussa pas les réfugiés dehors. Au contraire, ils se reposèrent d'avantage sur l'économie locale. Ce constat prouve bien que ce ne sont pas les conditions de vie uniquement qui décident les réfugiés à s'installer ou à partir. Les considérations politiques, comme la peur de rentrer au pays et l'envie à terme de continuer la guerre étaient dans ce cas plus forts qu'une ration de sorgho.

Au Zaïre, la crise de réfugiés éclata en une guerre régionale qui dévasta tout le centre de l'Afrique et pris des centaines de milliers de vies. En Tanzanie cette déflagration régionale n'eut pas lieu, principalement pour des raisons de considérations politiques de la part de l'Etat hôte. Dans les deux cas, l'aide internationale procura des ressources aux combattants réfugiés, qui renforcèrent leur pouvoir grâce à elle. Cependant, le non soutien des autorités tanzaniennes aux combattants réfugiés sur son territoire évita la propagation de cette guerre dans cette partie de la région des Grands Lacs. Cependant, le gouvernement tanzanien n'est pas tout blanc dans l'histoire de la propagation de ce conflit puisqu'il soutint discrètement les combattants réfugiés au Burundi, même s'il ferma ses frontières et ne les laissa pas entrer sur son territoire en 1995.

Ces explications de la propagation de la guerre civile suggèrent qu'il faut adopter d'autres politiques que celles en général suggérées par les travailleurs humanitaires et les gouvernements occidentaux, ou la communauté internationale dans son ensemble. Depuis la crise du Rwanda, des recommandations ont été faites, comme celles de déplacer les camps loin des frontières, de réduire leur taille, et surtout de démilitariser les réfugiés. Ces propositions suggèrent que les problèmes de propagation des conflits sont logistiques et peuvent être réglés de manière technique. Pourtant les réfugiés tanzaniens et zaïrois ont expérimenté les mêmes conditions socio- économiques, et y ont réagi très différemment, la violence s'étant propagée au Zaïre mais pas en Tanzanie. Mais la communauté internationale, en réduisant ce problème à des considérations techniques veut en quelque sorte se débarrasser du problème pour ne pas avoir à s'impliquer d'avantage dans ce type de situations humanitaires complexes. Cette critique rejoint la même critique faite à propos du rôle d'agence chef de file donné au HCR par l'ONU, comme une manière simple de donner toute la responsabilité de la situation au HCR sans lui donner réellement les moyens de la gérer. Le manque d'engagement de la communauté internationale a donc fait des ravages dans la région des Grands Lacs.

En réalité, pour prévenir la propagation du conflit dans la région des Grands Lacs, une réponse politique forte aurait été nécessaire, afin de séparer réfugiés et militants, et de démilitariser les camps. Surtout, la communauté internationale aurait dû jouer son rôle en mettant la pression sur les États hôtes pour qu'ils prennent les mesures nécessaires concernant la

sécurisation de leur territoire. Face à un État hôte hostile, la coercition est alors la seule solution.

La solution idéale serait l'arrivée rapide d'une force de maintien de la paix internationale pour désarmer les réfugiés et sécuriser les frontières. De telles forces d'intervention n'auraient pas été du luxe au Rwanda, au Zaïre ou au Burundi. Les États-Unis par exemple envoyèrent des troupes, mais avec un mandat très restreint, les autorisant juste à aider les organisations humanitaires. De même les français ne disposaient pas du mandat nécessaire pour désarmer les réfugiés ou sécuriser les frontières, leur rôle étant de créer des "zones sûres" pour l'établissement des camps de réfugiés. Cette réponse non engagée des États paraît illogique : pourquoi s'engager sur le plan humanitaire alors que des agences internationales s'occupent déjà de ce pan là de la réponse internationale, et que l'action humanitaire sans réponse politique ne fait que renforcer les parties en guerre et propager le conflit? La communauté internationale, et au premier plan les Etats, ne désire pas s'engager politiquement dans un conflit étant donné les risques qu'elle encoure si sa réponse politique échoue. En effet, en terme de relations internationales, s'impliquer politiquement dans un conflit (et donc prendre partie, commettre des actions aux conséquences politiques incertaines, risquer de commettre des erreurs ou s'embourber à jamais dans un conflit sans fin...) est toujours un risque qui doit être calculé. Les États occidentaux n'ont en effet pas d'intérêt direct à s'impliquer politiquement dans des conflits qui se déroulent loin de chez eux et où ils n'ont pas d'intérêt stratégique à défendre. Un des rares conflits où les occidentaux, par l'intermédiaire de l'OTAN, se sont impliqués politiquement est le conflit du Kosovo. Mais dans ce cas, étant donnée la proximité géographique du conflit, les États occidentaux avaient un intérêt direct à s'engager politiquement et à prendre partie. Et même là, mettre tous les États d'accord et enlever les dernières réticences à une intervention nécessita la pression d'une grande puissance, les États-Unis.

Si les États s'engagent dans des situations humanitaires complexes loin de chez eux et sans intérêt stratégique direct ou à court terme, c'est notamment en raison de la pression des opinions publiques de chaque pays et des nombreux acteurs non-étatiques internationaux, (comme les ONG ou d'autres agences et acteurs qui composent et agissent sur la scène internationnale) font pression sur ces États pour qu'ils mettent leurs importantes capacités et ressources au service de la résolution du conflit. Or, pour les États occidentaux (les plus à même de réagir), étant donné leurs ressources importantes, s'impliquer dans une action strictement humanitaireet apolitique ne représente pas finalement un investissement colossal, et évite aux Etats de s'impliquer concrètement dans le conflit.

Cette implication au rabais des États laisse donc toute la responsabilité de la gestion du conflit à des ONG qui se veulent apolitiques et au HCR à qui la communauté internationale ne donne pas les moyens de gérer politiquement le conflit. Comme évoqué en première partie, le multilatéralisme comme il fonctionne aujourd'hui ne permet pas de donner assez de pouvoir aux

agences de l'ONU pour que les États n'aient pas à s'impliquer directement dans ces conflits.

Dans ces circonstances, l'aide humanitaire des ONG et agences internationales a de grandes implications et conséquences politiques, mais celles-ci restent incontrôlables et favorisent la propagation des conflits. Dans le conflit du Rwanda, le contexte politique du conflit finit par tourner en dérision les efforts humanitaires entrepris en faveur des réfugiés, ce que même le HCR reconnaît à demi mots en évaluant son action au Rwanda69. Durant la crise, l'intervention des humanitaires fut un mélange entre de la passivité coupable. Cette crise a éclairé le fait et une profonde ignorance de la nature menaçante de cet Etat hutu en exil protégé dans les camps de réfugiés. Cette crise a également éclairé l'importance du facteur temps dans ce type de crises. En effet, la prolongation de cette crise de réfugiés et le non rapatriement rapide des réfugiés était largement à l'avantage des combattants réfugiés qui pouvaient ainsi s'organiser, renforcer leur propagande, importer des armes, s'entraîner, utiliser à leur profit l'aide internationale... La guerre régionale qui éclata dans les Grands Lacs doit donc nous pousser à regarder au-delà du droit international qui interdit le retour forcé des réfugiés. Un retour rapide et forcé des réfugiés hutus du Zaïre aurait sans doute été la moins pire des solutions.

On l'a vu en Tanzanie la gestion de la crise de réfugiés par l'Etat hôte est fondamentale pour éviter la propagation du conflit dans la région. Mais l'on peut se demander comment éviter la propagation du conflit lors de la dernière phase de la gestion de la crise de réfugiés, c'est à dire au moment critique de leur retour dans leur pays, et comment cette situation est gérée par le HCR.

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