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Les Réfugiés comme enjeu de sécurité

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par Coraline Barré
Sciences Po Grenoble - Diplôme de Sciences Po Grenoble 2006
  

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-- Les questions de rapatriement et d'intégration au coeur des enjeux de sécurité

Le rapatriement des réfugiés constitue le dernier enjeu de sécurité dans les crises de réfugiés. Réussir à rapatrier des réfugiés n'est pas chose aisée. Il ne suffit pas que les réfugiés retournent là d'où ils viennent, car entre le moment où ils sont partis et le moment où ils reviennent, beaucoup de choses ont en général eu le temps de changer. Un rapatriement massif mal organisé peut dégénérer, et selon la nature du conflit qui a poussé les réfugiés à fuir, le conflit

initial peut même reprendre, ce qui était le risque majeur au Rwanda. Ainsi, l'intégration des réfugiés dans leurs communautés d'accueil est un enjeu sécuritaire majeur. De cette réintégration dépend l'issue du conflit de départ, et si possible sa fin. Comme on l'a vu, la politique du HCR prend ces nouveaux enjeux en compte en intégrant la réintégration des réfugiés dans sa politique des "4 R", afin d'avoir une approche globale, puisque la paix n'est jamais définitive si des réfugiés se trouvent encore dans des camps.

Ainsi dans les années 1990, le thème du rapatriement des réfugiés devint un thème central dans les études sur les réfugiés. Les problèmes logistiques liés au rapatriements de masse, ainsi que les facteurs précipitant le retour des réfugiés chez eux furent ainsi étudiés. Dans le même temps, plusieurs crises de réfugiés, ou plutôt leurs suites, soulignèrent l'importance de la question de la réintégration des anciens réfugiés dans leurs communautés d'accueil. Ce nouvel attrait pour cet question est lié au développement du concept de sécurité humaine à partir du moment où est reconnu le lien entre déplacement et développement. Il est vrai à ce propos que 90% des personnes déplacées le sont dans des pays en développement. Réussir la réintégration des réfugiés dans leurs communautés est la clé de la réussite pour parachever une réconciliation locale, nationale et globale, et donc pour assurer la sécurité définitive des réfugiés et des États concernés. Aujourd'hui, dans des sociétés déchirées par la guerre, le HCR ne se contente donc plus exclusivement de s'occuper des opérations de rapatriement, mais il s'occupe aussi de l'intégration ou de la réintégration des réfugiés dans leurs communautés d'accueil. C'est ainsi que les réfugiés sont devenus des acteurs centraux dans les actions permettant la transition entre le conflit ouvert et la paix stabilisée.

Quand de nombreux réfugiés sont réinstallés dans une région, la compétition pour les meilleures terres augmente en effet énormément. De plus, cette arrivée massive affecte les équilibres démographiques de la région, ce qui peut poser problème si les ressources naturelles sont insuffisantes pour tous. Les questions de propriété sont aussi sources de conflits quand des rapatriés réclament les terres (ou les maisons) qu'ils ont laissé derrière eux et qui ont pu être données à d'autres, voire disparaître. Il est vrai que parfois les conflits sont tels que les violences peuvent aller jusqu'à la dégradation de biens, pour empêcher les rapatriés de s'installer et d'augmenter la pression sur les ressources. Le succès de la réintégration des anciens réfugiés dépend donc énormément de du degré de coopération entre les deux populations pour le partage des terres. Et ce d'autant plus qu'énormément de crises de réfugiés surviennent dans des régions arides et peu productives comme le Sahel ou comme dans la corne de l'Afrique, et donc où le pastoralisme (qui nécessite beaucoup de terres) est le principal mode de production72. Quel que soit le climat dans lequel les réfugiés rentrent dans leur pays, tout comme dans la gestion d'urgence des crises de réfugiés, l'important pour réussir la réintégration des rapatriés est la politique de l'Etat d'accueil. Il en va de même pour les réfugiés qui s'en vont s'installer dans un

72 Jon D Unruh, "Refugee Resettlement on the Horn of Africa", in Land Use Policy, January 1993.

pays tiers : la politique de l'Etat d'accueil est fondamental pour la réussite ou non de leur installation.

Ceci nous amène à un autre aspect des mécanismes de rapatriement et de réintégration : les rapatriés sont souvent plus aidés par les organisations humanitaires que les populations locales, ce qui peut être un motif de grief de la part des populations locales envers les rapatriés. Les organisations humanitaires de secours d'urgence, qui aident les réfugiés, sont souvent confrontées à ce problème. N'étant pas impliquées dans des opérations de développement à long terme, elles ont tendance à se focaliser sur l'aide et l'assistance aux réfugiés. L'effet pervers est que cette aide aveugle, qui ne tient pas compte de l'intégration du problème dans un environnement local, peut faire dégénérer les relations entre les réfugiés rapatriés et les communautés d'accueil. C'est en ce sens que l'intégration des opérations de soutien au rapatriement des réfugiés dans des opérations plus globales de développement et de réconciliation nationale peut prendre tout son intérêt, permettant ainsi d'intégrer les populations locales dans les projets de développement concernant les réfugiés rapatriés. Le dernier exemple en date de cette réalité locale à prendre en compte a été démontré par l'exemple de Lokichokio73. Cette ville artificille a émergé il y a quelques années dans le Nord du Kenya (à coté de la frontière soudanaise), quand l'ONU décida d'y installer une base arrière pour pouvoir venir en aide aux populations soudanaises du sud-Soudan (Le Soudan ne voulait pas de bases de l'ONU sur son propre territoire). Au fil des années, plus de 80 ONG s'y installèrent, attirant des milliers de kenyans à la recherche d'un emploi (chauffeur, manutentionnaire, cuisinier...). Le village de 300 habitants devint vite une ville de 25 000 âmes. Mais des accords de paix furent signés en janvier 2005, mettant fin à 30 ans de guerre au sud-soudan. La ville va donc devenir fantôme, laissant des milliers de kenyans en colère. Au sein des ONG, le malaise aussi est palpable. Des millions ont été octroyés pour aider le sud-Soudan, et non pas pour améliorer les conditions de vie des habitants de la région de Lokichokio. Ce qui conduit à des situations absurdes. M. Zumstein, un photographe présent sur place, raconte : "Les Turkanas, les habitants de la région, n'avaient pas accès à l'hôpital. Ils ont kidnappé du personnel de la Croix-Rouge et réclamé que leurs femmes soient autorisées à accoucher dans l'hôpital. Ils ont fini par obtenir gain de cause, et une maternité a été créée". Cet exemple montre s'il le fallait encore les absurdités et les effets pervers de l'action humanitaire.


·.. Le rapatriement des réfugiés rwandais à Butare-Ville comme exemple des mécanismes de réintégration

D'une manière générale, dans le district de Butare-Ville, il n'y eut pas de contentieux majeurs sur les questions de propriété foncière, hormis le fait que tout le monde se plaint de leur exiguïté. Lorsque des Hutus s'étaient emparés des maisons des génocidés, ils les rendirent dans

73 "Lokichokio, eldorado humanitaire", in Courrier International, n° 814, du 8 au 14 juin 2006.

la plupart des cas à leurs ayants droit sans accrochages. Quant aux rescapés du génocide, leurs maisons ayant souvent été pillées ou détruites, ils préférèrent souvent s'installer dans les villages construits pour accueillir les "anciens réfugiés", c'est à dire les Tutsis qui avaient fui avant les années 90. Cependant, la crise alimentaire et l'insuffisance de nourriture sont des phénomènes chroniques à Butare-Ville, où la population est trop nombreuse pour les ressources disponibles. Mais si le rapatriement s'est en général bien déroulé, le conflit et le génocide au Rwanda, sur fond de pénurie économique et de surcharge démographique ont fortement détérioré le tissu social rwandais. Le besoin de reconstituer des solidarités sociales et culturelles était donc un enjeu majeur pour permettre l'intégration des rapatriés. Ce fut tout l'enjeu de la reconstruction du pays et de son unité nationale.

De nombreux facteurs rentrent donc en ligne de compte lors du rapatriement des réfugiés : les destructions liées à la guerre, le temps de l'exil (30 ans pour certains), la redistribution des terres et des biens des ceux qui ont quitté le pays à ceux qui sont restés, le fait que de nombreux rapatriés étaient même nés en exil... S. Ogata déclara que les années 1990 devaient être celles du rapatriement. Faire rentrer les réfugiés "chez eux" devait devenir une priorité du HCR. Cet objectif était lié au nombre important de réfugiés mais aussi à des considérations financières, puisqu'une fois chez eux les réfugiés cessent d'être une charge financière pour le HCR. Ainsi, le HCR a augmenté dans les années 1990 la pression sur les Etats sources, afin de forcer un peu l'organisation des rapatriements. Mais pour les Etats sources, le retour des réfugiés signifie le début d'un processus national de reconstruction, afin d'assurer aux rapatriés, et aux populations du pays, un système économique stable et capable d'absorber un afflux massif de populations. Il faut également que les populations locales soient disposées à accueillir les rapatriés, ce qui dans certains pays suppose un long travail de persuasion de la part des autorités politiques et parfois même comme on l'a vu avec le HCR, des agences internationales.

Tout comme une opération de secours aux réfugiés, une opération de rapatriement de réfugié ne peut réussir que si sont prises en compte les conditions politiques du rapatriement, et si ce dernier s'inscrit bien dans une logique constructive pour le pays dans son ensemble.


·.. Les réfugiés burundais dans l'ouest tanzanien comme exemple de l'enjeu stratégique du rapatriement

Le Burundi connu exactement la même crise politico-ethnique que le Rwanda. Le génocide rwandais fut exporté par les réfugiés dans ce pays qui connaît lui aussi la même construction sociale, politique et ethnique que le Rwanda. La situation des réfugiés burundais exilés dans les pays voisins était donc très proche de celle des réfugiés rwandais. Dans cette crise qui dura dix ans, le règlement de la question du sort des réfugiés est également fondamentale, car déterminante pour la sortie de crise. La politique envers les réfugiés devient donc centrale, se

référant au même cercle vertueux que celui prôné par le HCR, à savoir que "le Retour des réfugiés facilitera la Réconciliation, la sortie de crise et la Reconstruction d'une frontière garante de la stabilité politique, du développement économique et des souverainetés nationales"74.

Cette politique, qui est vitale pour le pays d'accueil, en l'occurrence le Burundi, l'est tout autant pour la stabilité de toute la région, étant donné les dynamiques aux frontières provoquées par les mouvements de réfugiés et les mauvaises relations diplomatiques qui en découlent. Elle l'est aussi pour la communauté internationale, plus ou moins engagée sur le terrain, et qui souhaite avant tout la sortie de crise en ayant le moins possible à intervenir. La question des réfugiés pèse donc largement sur le règlement du conflit en cours, en permettant de se pencher sur les questions et conflits politico-ethniques. Le traitement durable de la question des réfugiés apparaît comme un préalable à la construction d'une stabilité des Etats de la région et à tout espoir de développement économique. La construction de la paix nécessite ainsi un triple processus complexe à réussir : un processus de réconciliation nationale et de recompositions politiques (l'intégration des élites burundaises réfugiées et des rébellions armées préalable à la démobilisation / démilitarisation) et ce selon un calendrier défini ; un processus de reconstruction d'une citoyenneté et des liens sociaux distendus ; et enfin un processus quasi psychologique de rétablissement de la confiance, et de reconstruction de l'unité nationale.

La charge financière représentée par la gestion des camps (les pénuries alimentaires crées des phénomènes d'inflation, qui pèsent à la fois au niveau local et national), leur impact environnemental (les camps sont souvent nuisibles aux ressources naturelles), la surcharge démographique supportée, et les risques de pérennisation de la situation sont alors autant de freins au développement de la région.

La charge financière est ressentie à la fois au niveau local et national. Au niveau local, ce sont les populations qui ressentent le poids de l'arrivée des rapatriés car elle se manifeste souvent par des restrictions d'accès aux ressources (eau, bois de chauffe...) et aux services publics. Leur niveau de vie a donc tendance à diminuer, alors que eux, contrairement aux rapatriés, ils ne sont pas aidés, aiguisant ainsi un sentiment d'injustice. Ainsi, le coût de l'aide aux réfugiés est souvent présenté comme un manque pour le développement, un détournement qui manquerait au financement de programmes de lutte contre la pauvreté. Cette réalité est accentuée par la réalité des camps, qui sont des espaces isolés et fermés, et qui ne participent donc pas à l'enrichissement de la communauté nationale.

Cette présence des réfugiés est donc considérée comme économiquement inutile, et ce d'autant plus qu'elle est nuisible sur le plan des ressources naturelles. Cette critique s'appuie sur un fait, la destruction des zones forestières, pour les besoins en bois de chauffage dans un

74 "Les 3 "R" (Retour, Réconciliation, Reconstruction) et les réfugiés burundais de l'Ouest tanzanien", Christian Thibon, in "Exilés, réfugiés, déplacés en Afrique centrale et orientale", sous la direction d'André Guichaoua.

périmètre de plus en plus éloigné des camps, ainsi que des déboisements non sélectifs pour le besoin en terres cultivables qui présentent un risque de fragilité érosive. Mais cet impact environnemental semble être de plus en plus être pris en compte par les pays hôtes ainsi que par le HCR75.

Le risques de pérennisation de la situation est un facteur de déstabilisation du pays. Dans le cas des réfugiés burundais en Tanzanie, la peur d'une déstabilisation sur le modèle du Kivu (Zaïre), n'était que peu probable. Par contre, la présence pérennisée de populations non tanzaniennes sur le territoire tanzanien faisait craindre des manipulations politiques malsaines. L'instrumentalisation de ces populations sur des bases ethniques, nationales ou religieuses pourrait déstabiliser les fragiles équilibres politiques tanzaniens. Ce fut le cas par exemple lorsque rwandais tutsis renièrent leur citoyenneté tanzanienne au nom d'une solidarité transfrontalière. L'expérience passée des enjeux et problèmes pouvant survenir en raison de l'accueil de réfugiés sur son territoire a donc pesé sur la politique tanzanienne envers les réfugiés (comme évoqué plus haut). La Tanzanie souffre de plus d'une faiblesse de son pouvoir central par rapport à des régions périphériques puissantes. Ainsi, la peur de la sécession par alliance ethnique avec des populations réfugiées était forte. Le gouvernement tanzanien a donc vu dans cet afflux de réfugiés le risque d'une remise en cause du mythe fondateur de la citoyenneté tanzanienne, à savoir l'idée d'une citoyenneté associative, transcendant les clivages ethniques, territoriaux, tribaux, et la définition d'un projet politique moral, basé sur la bonne gouvernance. C'est au nom de ces principes que la présence des réfugiés burundais fut de plus en plus contestée.

La communauté internationale supporte de facto et par principe le scénario des "3 R", (ou des "4 R" selon quel acteur en parle) comme des réponses croisées à des questions hautement interdépendantes. Concernant les camps burundais en Tanzanie, le scénario résulterait de leur pérennisation. Cela signifierait une marginalisation de leurs populations, une radicalisation des rébellions armées qu'ils abritent, et un coût en termes d'aide internationale. La conscience du piège humanitaire, tel qu'il eut lieu au Zaïre, aurait donc encore accru le sentiment de culpabilité des acteurs humanitaires dans la région. Mais cet attentisme des acteurs humanitaires, dû en partie à l'attentisme de la communauté internationale, était renforcé par la complexité de la situation régionale et les difficultés de mise en route d'un programme de réconciliation et de reconstruction post-conflit au Burundi. Ce constat n'est pas nouveau : l'absence de politique pour les pays de la région amène à un attentisme humanitaire coupable.

75 "L'impact des réfugiés sur l'environnement écologique des pays d'accueil (Afrique subsaharienne)", Richard Black, in Autrepart, 1998, n° 7, p. 23-42


·.. La politique à l'oeuvre : rapatriement et reconstruction, un bilan en demi-teinte

La première manifestation de cette politique fut la signature d'un "Tripartite Agreement" le 8 mai 2001 entre la Tanzanie, le Burundi et le HCR, organisant un mécanisme de rapatriement et de réinstallation des réfugiés. La réussite de cette politique et de ce mécanisme tripartite repose sur deux volets : en amont, le retour des réfugiés, ce qui suppose de gagner au préalable leur adhésion au projet, et, en aval, leur installation, ce qui nécessite la mise en chantier de deux politiques.

La première politique, réalisable dans des délais relativement courts, est imposante compte tenu du nombre massif de réfugiés. Elle prévoit l'organisation du rapatriement dans des conditions fixées par les standards humanitaires (volontariat, assistance, sécurité...) tout en évitant les dérives d'un refoulement forçé. Si ces mesures logistiques sont relativement faciles à appliquer sur le territoire tanzanien, il n'en va pas de même pour l'application sur le territoire burundais. Il est en effet plus difficile, voire irréalisable au Burundi d'organiser le transport et l'acheminement des réfugiés volontaires dans leurs communes d'origine, acheminement qui en plus doit répondre à des normes sécuritaires, et d'assurer leur accès foncier à l'habitat. En réalité, un tel objectif est réalisable selon les conditions locales et suivant les situations personnelles des réfugiés.

La seconde politique est plus complexe à mener car il s'agit de s'appuyer sur les structures d'accueil et d'encadrement souvent inexistantes dans un pays comme le Burundi qui a connu dix années de guerre. Le Burundi ne disposait en effet pas ou peu de capacités d'accueil , permettant d'absorber des réfugiés, chacun ayant son histoire et ses besoins (qualifications professionnelles, récupération des propriétés foncières...).

De plus, si le premier objectif correspond à une opération supposant des financements et des actions conjoncturelles gérables dans le court terme, ce n'est pas le cas du second objectif dont les délais d'exécution dépassent de loin le cadre classique des actions du HCR (mais le HCR a tendance à vouloir étendre ses compétences, comme évoqué plus haut) et s'apparente plus à un projet de développement durable qui tarde à trouver des financements durables eux aussi. Pour ces raisons, les acteurs du rapatriement ont tendance à ne voir que le premier objectif, supposant que les réfugiés se réintégreront naturellement. Ainsi, la version courte l'emporte, risquant de provoquer des tensions entre les deux Etats et le HCR. Ce dernier prévoyait d'ailleurs le retour d'environ 150 000 réfugiés , mais seulement 80 000 s'inscrivirent sur les listes, et ce malgré les risques encourus dans certaines provinces instables du Burundi. Cette dynamique reste donc fragile, principalement en raison de la dégradation des conditions de sécurité au Burundi.


·.. Les motivations des réfugiés en faveur du retour

Mais il faut pour pour bien analyser ce mouvement, prendre en compte les motivations au retour de la part des réfugiés, car quels que soient les enjeux régionaux et internationaux, l'attitude des populations réfugiées et leur opinion envers le retour apparaissent comme des déterminants incontournables.

On note dès 2002 un meilleur climat pour le retour des réfugiés, du à la conjonction de plusieurs facteurs d'attraction et de répulsion tant en Tanzanie qu'au Burundi. On relève tout d'abord l'importance d'une communication incitative au retour de la part des autorités étatiques. D'où l'importance de détenir les capacités et canaux d'information envers les réfugiés76. De plus, depuis 1999, les autorités tanzaniennes ont durci leurs relations avec les réfugiés et renforcé les réglementations en vigueur. Ceci eut pour conséquence une dégradation des conditions d'existence et de leur liberté de mouvement, ce qui attisa la colère des réfugiés envers l'Etat tanzanien mais aussi et surtout envers la communauté internationale et les agences humanitaires, accusées d'abandonner les réfugiés. Mais l'idée que les conditions de vie dans les camps seraient la principale raison pour laquelle les réfugiés resteraient dans les camps mène parfois à de fausses conclusions. L'exemple des réfugiés érythréens au Soudan nous fournit un beau contre- exemple. Ces réfugiés décidèrent de rentrer dans leur pays à la fin de la guerre en 1991, et ce sans attendre l'organisation ni par le HCR ni par l'Erythrée de leur retour. Ils trouvèrent dans leur pays des conditions de vies beaucoup plus difficiles que dans les camps où ils étaient installés depuis en moyenne 15 ans. Mais cet appauvrissement relatif n'arrêta pas la détermination des rapatriés : ils tentèrent de trouver des solutions durables à leurs problèmes de revenu, sans s'appuyer trop sur l'assistance internationale, source qui de toutes façons se tarit assez rapidement. En effet, pour eux le retour au pays ne se calculait pas en termes de bien-être matériel, mais plutôt en termes de retour à la paix et à la sécurité. Un réfugiés érythréen déclara ainsi : "Even if home is without food and soil is infertile, we want to live in Eritrea... that gives us a psychological satisfaction, the feeling of security. We prefer to be called poor in our country rather than to be called refugee in abroad."77. Ceci dément la critique souvent faite aux organisations humanitaires et notamment au HCR, selon laquelle l'assistance fournie aux réfugiés leur permettrait d'atteindre un meilleur niveau de vie, leur ôtant alors toute envie de retourner chez eux, où les conditions de vie seront moins bonnes. Une fois encore nous voyons comment les considérations politiques et sécuritaires prévalent sur toutes les explications socio-économiques des mouvements de réfugiés. Il est donc significatif que dans le même temps où les réfugiés burundais décidèrent de rentrer, l'évolution politique au Burundi, et l'évolution de la situation militaire, toutes deux plutôt positives, permettent d'envisager l'idée du retour.

76 Lischer, "Dangerous Sactuaries: Refugee Camps...", Op. Cit.

77 Interview réalisée par Jonathan Bascom, citée dans "The long `last step'? Reintegration of Repatriates in Eritrea", in Journal of Refugee Studies, 2005, Vol. 18, n° 2, p. 165-177

Ainsi, de nombreux réfugiés virent le retour comme inéluctable et prochain, alors que les combattants qui contrôlaient parfois les camps (mais de manière moins prononcée que dans les camps du Zaïre), voulaient conditionner le retour à un cessez-le-feu et à une réforme de l'armée burundaise.

D'autres raisons ont néanmoins joué. Il semble que suite à des pénuries alimentaires, les relations entre les réfugiés et les populations tanzaniennes locales se soient dégradées. Des tensions de voisinage dégénérèrent en violences collectives. Il en va de même au sein des camps entre réfugiés, à la suite dedivisions politiques, générationnelles, voire géographiques (commune d'origine). Enfin, d'autres motifs furent évoqués par les réfugiés candidats au retour, comme l'inquiétude concernant la propriété foncière, surtout depuis que le gouvernement burundais a lancé une campagne de recensement des terres disponibles dans toutes les communes du pays.

Mais la décision finale de retour est toujours prise en fonction des conditions de sécurité une fois rentrés, même si parfois les incitations au retour comme celles promettant des petits emplois une fois sur place peuvent avoir accéléré les décisions des réfugiés.

Toutefois, l'organisation du retour des réfugiés burundais en Tanzanie n'est pas finie. Il faut dire que l'échéancier politique et notamment électoral joue un rôle pervers en poussant certains à accélérer ou à retarder le mouvement.

D'autre part, les problèmes rencontrés par les premiers rapatriés vont énormément déterminer la suite du mouvement. Or, les problèmes sécuritaires et de gestion de l'accueil varient selon zones et les capacités d'absorption des communes (existence d'une marge foncière, état des services publics, encadrement ou non...). Les provinces du sud du Burundi cumulent par exemple les problèmes de sécurité, de gestion des sites de déplacés, et de contentieux fonciers. Or la majorité des populations des camps en Tanzanie est originaire de ces régions.

Le principal problème lors des opérations de rapatriement, et quelles que soient les conditions sécuritaires, reste l'installation et l'habitat. Aussi le succès repose-t-il sur un tissu familial ou relationnel résident. L'habitat est à reconstruire, il en va de même pour les biens et équipements collectifs, auxquels les réfugiés ont été habitués pendant leur séjour dans les camps et qu'ils ne retrouvent pas dans le même état une fois de retour. Et ce détail a son importance, car il permet le retour des gens lettrés, des jeunes ou des personnes fragiles, soit toutes les personnes ne pouvant pas se contenter d'une terre.

Par ailleurs, au-delà des parcours individuels, le retour n'est jamais chose aisée, car les identités et les relations sociales se sont transformées. On peut distinguer, chez les réfugiés burundais comme ailleurs, la "génération politique", composée de lettrés et de jeunes déscolarisés. Elle est la plus ouverte aux changements de conditions de vies (activités marchandes urbaines, contact avec les ONG...) et est la plus politisée. C'est dans cette

génération, minoritaire, que l'on trouve les leaders d'opinion qui s'investissent dans les activités sociales et parfois la rébellion. Souvent ce sont eux qui conditionnent leur retour à des réformes ou à un projet politique.

La génération des paysans, et leurs familles, qui ont fui les combats semble elle en général majoritaire. Ces familles ne fuient pas très loin, dans des régions frontalières, pour rester au contact avec la situation dans le pays d'origine. Elles reforment dans les camps leurs anciennes relations et veulent en général retourner dans leur pays dès que la situation sécuritaire, mais aussi foncière (assurance de retrouver des terres), le permet.

Pour les réfugiés burundais, l'on peut partir du principe que la réussite du rapatriement des réfugiés reste conditionné à la résolution des problèmes et conflits qui ont entraîné leurs départs, et que le retour des réfugiés permettra la restauration d'une frontière qui de part et d'autre sera contrôlée par les armées nationales, au plus grand profit de l'économie et de la stabilité régionales. Mais il ne faut pas oublier, comme le font malhaureusement souvent les bailleurs de fonds de la communauté inernationale, que le rapatriement ne doit pas être une fin en soi, mais le point de départ pour sortir de la crise. Pour ce faire, il convient de remettre à plat les problèmes sociaux et politiques du pays. Ce n'est qu'à ce prix que le rapatriement peut réussir et mener à la réconciliation nationale.

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