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La lecture intertextuelle de l'ivrogne dans la brousse d'Amos Tutuola


par Ukize Servilien
Université de Montréal - Maitrise 2008
  

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Université de Montréal
La lecture intertextuelle de L'ivrogne dans la brousse d'Amos Tutuola
par
Servilien Ukize

Département des littératures de langue française
Faculté des arts et des sciences

Mémoire présenté à la Faculté des études supérieures
en vue de l'obtention du grade de Maîtrise
en littératures de langue française
option recherche

Avril 2009
(c) Servilien Ukize

INTRODUCTION GÉNÉRALE

La plupart de romans africains se caractérisent par le mélange des genres. Des récits oraux, puisés dans le folklore traditionnel, sont convoqués par l'auteur pour écrire son oeuvre romanesque. Cette imbrication générique, que certains critiques considèrent comme l'une des spécificités du roman africain, se manifeste aussi dans les romans d'Amos Tutuola, notamment dans L'ivrogne dans la brousse1. Ce roman, qui constitue le corpus sur lequel a porté notre analyse, s'inscrit dans le courant traditionaliste qui domine la période littéraire de l'Afrique des années cinquante et soixante. Les écrivains issus de ce mouvement, prônant le retour aux sources, revisitent la littérature orale, investissent les épopées, les contes, les légendes et les mythes qu'ils intègrent aux récits romanesques. Par exemple, L'ivrogne dans la brousse allie dans son architecture le fantastique et le merveilleux, et s'ouvre également à d'autres genres et pratiques littéraires comme le conte. Dans le récit, l'auteur a créé des personnages mystérieux et développé des thèmes propres au folklore traditionnel ; ce qui situe ce roman au croisement des formes du récit mythique et celles du roman.

Le courant traditionaliste, dans la littérature africaine, constitue un véritable retour aux sources. Dans le domaine de la poésie, par exemple, certains écrivains vont jusqu'à la traduction même des chants folkloriques. La littérature orale traditionnelle devient ainsi un champ privilégié pour les poètes. Ceux-ci y puisent des sujets. Ils en adaptent des expressions et formes

1Amos Tutuola, L'ivrogne dans la brousse, Paris, Gallimard, 2000 [1953].

littéraires. C'est le cas de Alexis Kagame2 qui, s'inspirant de la poésie bovine "Amazina y'inka", compose un recueil satirique "Indyoheshabirayi3". Dans ce long poème (près de 2000 vers) sur les louanges du porc ou le cochon, l'auteur réussit à allier l'histoire à la poésie, brisant ainsi le tabou qui veut que les louanges soient adressées au roi et aux vaches4 dans la poésie traditionnelle.

Dans le cas de la prose, le mouvement traditionaliste investit les récits et figures mythiques magnifiant le passé africain précolonial. 5 C'est la naissance des nouvelles formes jadis ignorées par la première génération d'écrivains africains. Le conte et l'épopée font alors leur entrée sur la scène littéraire. Ainsi naît le roman d'aventures interminables, aux contours fantastiques et merveilleux.

Le roman de Tutuola, qui s'inscrit dans cette tradition littéraire, a été diversement salué par la critique littéraire. Pour certains, «Tutuola est un auteur original et saisissant ; pour d'autres, sa célébrité ne va pas sans prétention, si l'on considère les outrances syntaxiques auxquelles se livre cet écrivain qui

2 Abbé Alexis Kagame (1912-1981) est historien, philosophe et poète rwandais. Connu pour «ses prises de position politiques et par une publication prolixe dans le domaine de la littérature et de la philosophie culturelle», il demeure jusqu'aujourd'hui le plus grand historien du Rwanda. (Honoré Vinck, «Alexis Kagame et Aequatoria. Contribution à la biographie d'Alexis Kagame (1912-1981)», Annales Aequatoria, 16, 1995, p.467-586).

3 Alexis Kagame, Indyoheshabirayi, Kabgayi, Éditions Royales, 1949. Traduit par Anthère Nzabatsinda, sous le titre Le Relève-goût des pommes de terre, Paris, Les Classiques africains, 2004.

4 Dans le Rwanda traditionnel, la vache fait objet de vénération. Bien qu'elle soit respectée, elle n'est en aucun cas sacrée. On ne trouve donc pas dans la culture rwandaise ancienne aucune divinisation de la vache, comme c'est le cas chez les Égyptiens et les Indiens. Cependant, il existait des fêtes et des cérémonies où les vaches étaient conviées. Celles-ci avaient droit aux louanges, ou plutôt aux poèmes qui célébraient leur beauté, leur force et leur puissance.

5 Du roman de la valorisation des valeurs traditionnelles sont nées deux grandes épopées de la
littérature africaine, pour réhabiliter le passé précolonial. Il s'agit notamment de Chaka, une

3 connaît si mal la langue [...] dans laquelle il prétend écrire.6» Ainsi la critique occidentale se montrait-elle très enthousiaste et fascinée par L'ivrogne dans la brousse, vantant une littérature spécifiquement africaine, pendant qu'une partie de l'intelligentsia nigériane affichait son dégoût. L'oeuvre est indigeste, dit la critique locale. Celle-ci reproche à l'auteur l'emploi d'une langue considérée comme vulgaire, fort torturée, un langage peu universitaire, imbu du dialecte maternel. Lilyan Kesteloot résume cette controverse en ces termes :

Si je reconnais volontiers avec J. Jahn et Raymond Queneau que l'univers de ce planton de Lagos est rempli de la mythologie africaine la plus authentique, je regrette aussi, avec les lettrés nigérians, la bâtardise d'un langage qui n'est plus [...] africain. Tutuola écrivant en yoruba ferait des merveilles, c'est certain, et nous donnerait des oeuvres plus authentiques encore, plus purement nègres, que l'on pourrait toujours traduire par la suite comme on l'a déjà fait pour le célèbre Chaka (1933) du Southo Thomas Mofolo7.

Belvaude tente ici une explication à ce style fort contesté par les autres critiques : « Il est vrai que cette langue étrange, peu conforme à la grammaire classique, truffée de mots inventés [...], reflète bien la formation de Tutuola, inachevée, entrecoupée et quelque peu anarchique.8» Pour Sunday Anozie,

[c]hercher chez Tutuola une oeuvre pleine de délectations esthétiques, une oeuvre à la Proust ou à la Kafka, est une besogne inutile. En raison de son éducation scolaire limitée, Tutuola reste relativement écarté de l'influence des écrivains européens. Appartenant à la communauté yoruba du Nigéria occidental, communauté renommée pour sa richesse en contes folkloriques, Tutuola trouve naturellement dans le folklore l'épanouissement de son exigence créatrice. Cependant

épopée bantoue (1940) de Thomas Mofolo et Soundjata ou l'épopée mandingue (1960) de Djibril Tamsir Niane.

6 Sunday Anozie, «Amos Tutuola : Littérature et folklore ou le problème de la synthèse», Cahiers d'Études africaines, X, 38, 1970, p.336.

7Lilyan Kesteloot, Anthologie négro-africaine, Verviers, Marabout, 1965, p.10-11.

8Catherine Belvaude, Amos Tutuola et l'univers du conte africain, Paris, L'Harmattan, 1989, p.9.

l'imagination qu'il accroche à ce monde traditionnel n'est pas une imagination inventive ou originale, mais une imagination qui cherche à donner l'illusion de cohérence aux faits désordonnés.9

Quant à Alain Ricard, le roman de Tutuola

n'est pas le produit d'une stratégie scolaire. Il ne vise ni la correction, ni la norme. Il est parfaitement "vulgaire", produit de la rue et d'une scolarité "perturbée"[...]. Dépourvu de capital culturel, Amos Tutuola n'a aucune subtile stratégie de pénétration du champ littéraire. Il n'a pas cherché à se faire reconnaître comme écrivain, puis à démontrer qu'il était un bon Nigérian. En d'autres termes il a si peu de capital culturel qu'il n'a même pas de représentation de champ littéraire.10

Allant à l'encontre d'autres critiques, Chinua Achebe fait une appréciation positive des textes de Tutuola: «Je les considère comme des contes moraux, qui brocarderaient le consumérisme occidental : on y découvre ce qui se passerait si un homme venait à s'immerger complètement dans les plaisirs sans jamais travailler.11» Wole Soyinka fait également l'éloge des romans de Tutuola: «Il est parvenu à titiller [la langue] du roi avec un discours libéré et impertinent.12» Et pour Dylan Thomas, L'ivrogne dans la brousse est comme «a brief, thronged, grisly and bewitching novel, nothing is too prodigious or too trivial to put down in this tall and devilish story.13» («L'ivrogne dans la brousse est un roman dépouillé, bondé, effrayant et émouvant; rien n'est trop prodigieux ou trop trivial pour être consigné dans cette histoire fantaisiste et facétieuse.»14)

9 Sunday Anozie, op.cit., p.337.

10Alain Ricard, «Les chances d'Amos Tutuola», La formule Bardey, voyages africains, Bordeaux, Confluences, 2005, p. 201-204.

11Valérie Thorin, «Tutuola est de retour», Jeuneafrique.com, 15 août 2000 [en ligne], sur < http://www.jeuneafrique.com/jeune_afrique/articlejeune_afrique.asp?art_cle=LIN15083tutuo ruoter0> (consulté le 2009-02-15).

12Ibid.

13Dylan Thomas, The Observer, July 6, 1953, p.7.

14 Notre traduction.

D'après Denise Coussy, Tutuola, dans son oeuvre, se démarque de ses aînés du fait qu'il « a systématiquement gommé de ses textes les multiples et très contraignants problèmes politiques et sociaux de la période de fin de colonisation dans laquelle il a commencé à écrire.15» Une opinion partagée avec Adrian Roscoe, qui explique les raisons qui poussent Tutuola à écrire: « one reason why [Tutuola] wrote, was a fear that Yoruba myth could be forgotten. The great cultural issues and their labels mean nothing to him. Pan-Africanism, the African personality, African socialism, negritude, these are as dead for him as colonialism itself. 16» («Tutuola a écrit pour sauver les mythes Yoruba de l'oubli. Il ne s'intéresse pas au grand questionnement culturel et identitaire. Pour lui, le panafricanisme, la personnalité africaine, le socialisme africain, la négritude, tout cela, comme le colonialisme même, n'a pas de sens à ses yeux.17») Mineke Schipper est du même avis: « Chez [Tutuola], pas de monde qui s'effondre, pas question de négritude ou de conflit de cultures. Loin de traîner cependant dans l'impasse où certains critiques ont voulu les abandonner, ses oeuvres se trouvent au carrefour où l'oralité vivante rejoint l'écriture d'aujourd'hui. 18»

15Denise Coussy, La littérature africaine moderne au sud du Sahara, Paris, Karthala, 2000, p.159.

16 Adrian Roscoe, «Tutuola, a Writer Without Problems», Mother is Gold, Cambridge, Cambridge University Press, 1971, p.99.

17 Notre traduction.

18Mineke Schipper, «Oralité écrite et recherche d'identité dans l'oeuvre d'Amos Tutuola », Research in African Literatures, 10, 1, 1979, p.56.

Cependant, contrairement à ceux qui lui reprochent « sa présentation d'une Afrique excessivement brutale 19 », Kesteloot note qu'il faut bien reconnaître que « le mérite de Tutuola est, à nos yeux, de transmettre à l'état brut, précisément, tout l'univers animiste de la campagne africaine, peuplé de monstres, de miracles, de métamorphoses et d'enchantements. 20» Michèle Laforest ajoutera, dans sa préface de La Femme Plume, à propos de Tutuola :

Sûr de la valeur de son oeuvre, connu à présent dans le monde entier, unique et inclassable, il avait à coeur de transmettre ce qu'il jugeait le plus précieux : la tradition, le souvenir des anciens, ces valeurs qu'il voyait se dégrader en Afrique et peu à peu s'éteindre21.

Comme l'écrit Dussutour-Hammer, «[s]es jongleries de langage, sa virtuosité, son ingéniosité à multiplier les épisodes seront d'autant plus appréciés que le dénouement est connu. Passionnante sera alors l'attente ainsi prolongée de l'attendu. 22 » Et Belvaude d'ajouter en sa quatrième de couverture : « [S]es histoires extraordinaires, écrites dans une langue extrêmement originale, reprennent souvent les thèmes éternels du conte africain en les inscrivant dans une suite d'aventures qui mêlent le détail réaliste au merveilleux et ne ressemblent à rien d'autre en littérature.23»

Les influences et les sources d'inspiration de Tutuola ont retenu l'attention de la critique dès la parution de L'ivrogne dans la brousse. Dans son article «Le Monde s'effondre, une suite L'ivrogne dans la brousse?» paru dans

19Denise Coussy, op.cit., p. 159. 20Lilyan Kesteloot, op.cit., p.261. 21 Michèle Laforest, «Préface », La Femme Plume, Paris, Dapper, 2000, p.10-11.

22Michèle Dussutour-Hammer, Amos Tutuola, tradition orale et écriture du conte, Paris, Présence Africaine, 1976, p. 27.

23Catherine Belvaude, op.cit.

la revue Éthiopiques en 1983, Jide Timothy-Asobelle inverse cependant la question. Il démontre plutôt que d'autres écrivains s'inspirent de Tutuola. Partant de l'hypothèse qu'«il y a une influence directe ou indirecte de L'ivrogne dans la brousse sur le projet littéraire d'Achebe qu'est Le Monde s'effondre24», ce critique relève bien des points de convergence et de divergence entre les deux romans sur tous les plans : thèmes, style, narration, expression, folklore, espace et temps. Les quelques exemples, retenus de son analyse, laissent entendre que Chinua Achebe est «une espèce de rewriter25» à l'égard de Tutuola. Mais pour un peu nuancer son hypothèse, Timothy-Asobelle justifie cette similarité des oeuvres du fait que ces auteurs «tirent leur inspiration de leur milieu culturel.26»

Ce problème de l'originalité, et surtout celui de la langue de Tutuola, a attiré aussi l'attention de Mineke Schipper. Dans un article, «Oralité écrite et recherche d'identité dans l'oeuvre d'Amos Tutuola» dans Research in African Literatures 27 , cette auteure relativise un peu la question. Plutôt que de s'acharner à démontrer que l'auteur de L'ivrogne dans la brousse puise dans le répertoire de la tradition orale, il faudrait examiner comment il s'en est servi. D'ailleurs, la littérature orale demeure vivante dans la vie quotidienne des Africains de l'Ouest. «Le peuple n'a jamais été coupé de ses racines culturelles,

24 Jide Timothy-Asobelle, «Le Monde s'effondre, une suite L'ivrogne dans la brousse?», Éthiopiques, I, 3& 4, 1983 [en ligne]. Disponible sur < http://www.refer.sn/ethiopiques/article. php3?id_article=932&artsuite=0> (consulté le 2009-02-15).

25Ibid.

26Ibid.

27Mineke Schipper, «Oralité écrite et recherche d'identité dans l'oeuvre d'Amos Tutuola», Research in African Literatures, op.cit., p. 40-58.

malgré les changements rapides dus au contact avec l'Occident.28» Ainsi une bonne partie de la population ouest-africaine vit dans une culture orale plutôt qu'écrite. Aussi s'exprime-t-elle en conformité des normes de la tradition orale, dont les emprunts «constituent toute l'originalité et la spécificité du roman africain.29» C'est donc de cette façon que peut se justifier l'enracinement des oeuvres de Tutuola dans la tradition et de son langage personnel.

Dans le même parcours critique, Michèle Laforest, sous le pseudonyme de Dussutour-Hammer, consacre un essai à l'écriture de Tutuola. Amos Tutuola, tradition orale et écriture du conte se présente ainsi comme «une réflexion sur le passage de l'oral à l'écrit.30» Comme bon nombre de critiques, cette auteure constate que «tous les récits et nouvelles de Tutuola s'inspirent de la tradition orale, des contes populaires yoruba. [...] Tutuola n'a rien inventé. [...] Toutes [s]es légendes appartiennent à un fond culturel commun. À travers les frontières artificielles des Nigéria, Togo, Dahomey, Ghana, elles se retrouvent dans tout l'Ouest africain.31»

28Mineke Schipper, op.cit., p. 41.

29 Du moins selon le courant afrocentriste de la critique des années 1970. Christiane Ndiaye, «De l'écrit à l'oral : la transformation des classiques du roman africain », Études françaises, 37, 2, 2001, p.49.

30 Alain Ricard, op. cit., p. 200.

31Michèle Dussutour-Hammer, op.cit., p. 25-26.

Cette hypothèse sera vérifiée plus tard par Catherine Belvaude. Dans son étude, Amos Tutuola et l'univers du conte africain, elle s'interroge sur les liens qui se tissent, sur le plan thématique, entre l'oeuvre de Tutuola et d'autres récits folkloriques de l'Afrique de l'Ouest. La comparaison ainsi établie, entre les récits de Tutuola et certains contes, dégage bien des similitudes. Ce qui n'est pas étonnant. Car, en effet, «[l]'oeuvre africaine porte naturellement des charges hétéroclites dont l'auteur n'a pas toujours conscience du degré de mixage mais dont il croit encore déceler les origines...32» En examinant certains aspects de ses emprunts, Belvaude conclut, comme Dussutour-Hammer, que «Tutuola s'inspire indéniablement du folklore yoruba et puise dans la tradition africaine.33»

Cette relation intertextuelle entre le roman de Tutuola et les récits folkloriques se basera sur la manière dont les éléments fusionnent. L'étude ne se questionne pas sur cette prétendue originalité de l'auteur, qui a suscité par contre une «querelle autour de Tutuola.34» Au-delà du folklore traditionnel, nous postulons que son roman tisse des relations intertextuelles dans une dynamique transculturelle avec les autres textes du monde entier. L'ivrogne dans la brousse obéit-il au principe d'intertextualité ? Comment ce récit retravaille-t-il les mythes qu'il convoque dans son déploiement narratif ? Quels

32 Tierno Monénembo, «Mondialisation, culture métisse, imaginaire hybride», Présence Francophone, 69, 2007, p.174. Cette intervention au congrès annuel de l'African Literature Association, 14-18 mars 2007, Morgantown, West Virginia (É.-U.) figure comme document dans ce numéro de Présence Francophone intitulé «Le témoignage d'un génocide ou les chatoiements d'un discours indicible».

33Catherine Belvaude, op.cit., p.177.

34Mineke Schipper, op. cit., p.40.

10 sont les éléments mythiques antiques repérables dans ce roman ? Autant de questions auxquelles ce travail cherche à répondre par une méthodologie appropriée. Nous nous proposons ainsi de démontrer que l'écriture, dans L'ivrogne dans la brousse, est à concevoir «comme une esthétique transculturelle faite de butinage, de phagocytage et de transformation35 », que les relations intertextuelles et intergénériques de ce roman embrassent également les récits mythiques gréco-romains.

Notre problématique part d'une double hypothèse. Tout d'abord, nous nous référons à la théorie développée par Julia Kristeva selon laquelle «le texte est toujours au croisement d'autres textes, tout texte se construit comme mosaïque de citations, tout texte est absorption et transformation d'un autre texte.36» La seconde hypothèse, émise par Josias Semujanga, soutient que «le roman africain [est] en rapports intertextuels avec les textes produits par d'autres espaces culturels37», et «qu'il privilégie l'esthétique de l'hybridité générique.38» Cet auteur ajoute que

pour comprendre le roman africain, il importe de le mettre en relation, non seulement avec le roman européen et les récits oraux du champ culturel africain précolonial en général, dans leur évolution, mais aussi avec les autres genres : poésie, théâtre, peinture, film, etc. et les autres espaces culturels [...].39

35Josias Semujanga, «La mémoire transculturelle comme fondement du sujet africain chez Mudimbe et Ngal», Tangence, 75, 2004, p.35.

36Julia Kristeva, Séméiôtikè : recherches pour une sémanalyse, Paris, Seuil, 1969, p.146. 37Josias Semujanga, «De l'africanité à la transculturalité: éléments d'une critique littéraire dépolitisée du roman», Études françaises, 37, 2, 2001, p.137.

38Josias Semujanga, Dynamique des genres dans le roman africain. Éléments de poétique transculturelle, Paris, L'Harmattan, 1999, p.191.

39Ibid., p.191-192.

D'où la nécessité d'«une herméneutique de la transculturalité comme stratégie d'interprétation qui intègre diverses catégories critiques modernes [incluant] [...] l'analyse intertextuelle, afin de montrer en quoi les textes africains participent de l'esthétique du roman contemporain.40»

Le recours à l'intertextualité comme mode de réécriture constitue, en effet, un des traits caractéristiques de l'esthétique moderne. Cette notion se présente généralement comme un phénomène qui ouvre le dialogue entre les textes. C'est un aspect qui n'est cependant pas nouveau dans le roman africain. En témoignent des travaux menés à ce sujet par Josias Semujanga sur les liens que tissent les textes littéraires entre eux, d'une part, et entre les cultures différentes par le biais de l'écrivain, d'autre part. « En littérature [note Semujanga] le problème majeur demeure de savoir pourquoi la critique journalistique ou universitaire (savante) continue à privilégier la recherche des valeurs esthétiques nationales ou régionales des textes, alors qu'il est plus utile de rechercher les relations transversales que les oeuvres littéraires établissent nécessairement entre elles par le biais de l'écriture.41» Ce sont ces relations que nous nous proposons de mettre au clair dans l'oeuvre d'Amos Tutuola, en posant l'hypothèse que ce dernier exploite largement cette technique d'intertextualité qui, par ailleurs, est au centre du processus créatif des romanciers.

40Josias Semujanga, op.cit., 2001, p.155. 41Josias Semujanga, op.cit., 1999, p.7.

Nous comprenons l'intertextualité dans le sens que lui confère Michaël Riffaterre : « la perception par le lecteur de rapports entre une oeuvre et d'autres qui l'ont précédée ou suivie.42» L'approche de Riffaterre rejoint ce que Genette appelle allusion, c'est-à-dire tout « énoncé dont la pleine intelligence suppose la perception d'un rapport entre lui et un autre auquel renvoie nécessairement telle ou telle de ses inflexions, autrement non recevable.43»

Notre travail de mémoire prend donc appui sur l'approche intertextuelle dans l'analyse du corpus. Il est organisé en trois chapitres. Le premier, intitulé « De l'intertextualité comme méthode de critique littéraire », est consacré au cadre théorique et conceptuel. Il passe en revue l'historique de la théorie de l'intertextualité, et s'efforce de montrer l'apport de cette approche dans l'analyse des textes littéraires. Il s'est agi, au fait, de comparer les différents points de vue des théoriciens, de Bakhtine à Genette, en passant par Kristeva et Riffaterre, pour ne citer que ces pionniers dans le domaine. Il permettra de comprendre ce qui constitue la pomme de discorde et le terrain d'entente entre ces grands courants de l'intertextualité.

Au second chapitre, intitulé « Amos Tutuola dans l'univers littéraire africain », nous présentons l'écrivain Amos Tutuola dans le champ littéraire africain de son époque. Après un bref aperçu biographique de l'auteur, nous présenterons brièvement L'ivrogne dans la brousse. Suivra un résumé global et

42Michaël Riffaterre, « La trace de l'intertexte », La Pensée, 215, 1980, p.4.

43Gérard Genette, Palimpsestes. La littérature au second degré, Paris, Seuil, 1982, p.8.

l'esquisse du portrait des personnages qui peuplent ce roman. Ce chapitre porte également sur une étude de thèmes majeurs traités dans le roman.

Quant au troisième chapitre portant sur« Les pratiques intertextuelles dans L'ivrogne dans la brousse», nous faisons une étude comparée du roman d'Amos Tutuola, en rapport avec les textes de la mythologie gréco-latine, afin de dégager les pratiques intertextuelles qui traversent ce roman.

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