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Pérégrinations dans l'empire ottoman : récits & voyageurs français de la seconde moitié du XVI e siècle .

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par Paul Belton
Centre d'Etudes Supérieures de la Renaissance, Université François-Rabelais Tours - Master  2011
  

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I. Voyager vers le Levant dans la seconde moitié du

XVI e siècle.

Peregrinationis divi Pauli typus chorographicus.16

Carte du célèbre cosmographe Ortelius, Abraham (1527-1598), éditée en 1592 (un exemplaire est conservée à la B.N.F.). Ce document donne une idée de la connaissance géographique relativement exacte de l'Orient méditerranéen, que pouvait avoir les Européens dans la seconde moitié du XVIe siècle.

A. Les relations franco-ottomane : diplomatie et ambassades

levantines .

1. La « scandaleuse alliance ».

L'attitude de François Ier face à l'Empire Ottoman est singulière comparée à celle des autres

16 Remarquons, le titre et le sujet de cette carte (les pérégrinations de St Paul), qui rattachent, de prime abord, les terres de l'Orient-méditerranéen à l'Histoire chrétienne & à la culture européenne (source de ce document : http://www.raremaps.com/gallery/archivedetail/20004/Peregrinationis_Divi_Pauli_Typus_Chorographicus/Orteli us.html).

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pouvoirs européens de son temps , qui sont plus portés à parler d'étendre la « reconquista » -qui s'est vu couronnée de succès dans la péninsule ibérique à la fin du XVe siècle, qu'à pactiser avec les « Infidèles ». Le monarque français se lie au Sultan ottoman dès sa captivité (suite à la défaite de Pavie en 1525), cette entente entre le Roi de France et le Sultan Soliman dit « le Magnifique » est liée à leur ennemi commun : Charles Quint ; c'est donc, leurs intérêts géopolitiques, convergeant dans une opposition à l'Empire, qui unissent les deux souverains. En effet, les Ottomans sont les adversaires offensifs du Saint-Empire (notamment en Europe de l'Est sur le front Hongrois, en Méditerranée et au « Maghreb »), et les Français, plus sur la défensive, se voient enserrés d'un côté par les États bourguignons & les Flandres, de l'autre par la Monarchie espagnole, territoires réunis sous l'autorité unique de l'Empereur de la maison de Habsbourg, dont les ambitions vont à l'encontre du Royaume de France. L'opposition de Charles Quint et de la « Sainte-Ligue » -dont la France ne fait donc pas partie- aux Turcs est un élément décisif de la géopolitique méditerranéenne du XVIe siècle, des années 1520 aux années 1580, les combats se multiplient, de la Hongrie jusqu'aux côtes du sud de l'Espagne, sur terre comme sur mer, les Chrétiens affrontent les Musulmans17. Il faut garder en tête cette situation conflictuelle pour prendre la mesure de l'ambigüité et de l'originalité de la position française.

L'entente diplomatique entre Soliman (Sultan de 1520 à 1566) et François Ier (Roi de 1515 à 1547) prend plusieurs formes. D'abord, elle se manifeste par des accords commerciaux qui permettent aux bateaux de circuler librement en mer ottomane sous la bannière française, ces « capitulations » sont établies entre 1528 et 1536. Ensuite, cette alliance diplomatique donne une certaine assurance de sécurité et de protection pour les pèlerins et les voyageurs français qui sont autorisés, grâce à cette bonne entente, à circuler sur le territoire ottoman. Dans la perspective de ce travail, l'instauration d'une ambassade permanente à Constantinople (dès 1535 avec le diplomate Jean de La Forêt) reste l'effet le plus important de ces accords franco-ottoman. En effet, c'est grâce à ces accords et dans le cadre de l'ambassade française, que Pierre Belon du Mans et Nicolas de Nicolay vont réaliser leurs voyages respectifs, qui se déroulent à l'époque de l'ambassade de M. d' Aramon18 (1546-1555). Les spécialistes des relations franco-ottomanes présentent souvent cette

17 Il n'est pas dans nos projets de détailler ces relations conflictuelles, complexes et changeantes, nous renvoyons le lecteur aux abondants travaux sur le sujet et à des ouvrages de synthèse sur la géopolitique méditerranéenne, par exemple celui de F. Braudel, La Méditerranée et le monde méditerranéen à l'époque de Philippe II, deux tomes, (seconde édition, Armand Colin, 1966), qui, certes peut être mis à jour au vu des travaux plus récents, mais qui garde une valeur indéniable pour qui s'intéresse à ces problèmes.

18 À propos de Gabriel d'Aramont(1508-1555), nous pouvons citer le jugement de S.Yérasimos et M-C.Géraud-Gomez : « Personnage typique de l'aristocratie de rupture de ban qui tente de faire carrière outre-mer en épousant une cause avec une ardeur et un zèle supérieurs à ceux des ses chefs et de ses interlocuteurs, Aramon se trouve constamment au centre des projets de coopération franco-turque les plus hardis... » Dans l'Empire de Soliman le Magnifique, (édition contemporaine des Navigations & pérégrinations de Nicolas de Nicolay) Presses du CNRS,

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ambassade d'Aramon comme « l'âge d'or » et l'apogée de cette alliance « impie » aux yeux de nombreux Européens de l'époque. Les rapports entre François Ier et Soliman par l'intermédiaire des ambassadeurs successifs sont très intenses, quelque soit par ailleurs leurs résultats politiques concrets19, les deux souverains établissent des rapports cordiaux. Gabriel d'Aramon est souvent présenté comme un personnage clé de la diplomatie orientale, qui poursuivra, après la mort de son maitre (François Ier décède en 1547) la politique orientale de ce dernier. Il est cité abondamment dans les récits des voyageurs, et évidemment couvert d'éloges par N. de Nicolay et P. Belon, qui lui sont grandement redevables de leurs conditions et facilités de voyage dans l'Empire ottoman. À cet égard, il est très significatif que dès le premier chapitre du premier livre des Navigations & Pérégrinations de Nicolay, à la deuxième ligne, on trouve déjà une évocation laudative du « ..sieur d'Aramon, très sage et très vertueux gentilhomme ayant été plusieurs années ambassadeur des Très-Chrétiens Roi François premier du nom et Henri deuxième, auprès de Soliman empereur des Turcs... »20 La grandeur et l'importance du personnage sont confirmées par le traitement dont il est l'objet de la part du nouveau monarque (Henri II) : « le Roi en considération de ses vertus et services, l'ayant déjà honoré d'un état de gentilhomme ordinaire de sa chambre, lui donna aussi deux galères des meilleures et mieux équipées qu'il eut au havre de Marseille. »21. En effet, le Roi de France veille à ce que son fidèle serviteur et précieux ambassadeur puisse retourner en Orient dans les meilleures conditions. N'oublions pas à quel point le travail de diplomate en terres ottomanes est très prenant, l'ambassadeur d'Aramon consacre toute la fin de sa vie à cette fonction, de la manière la plus totale, au sens où il passe son temps loin de sa patrie et de ses proches22. Rappelons pour mémoire, que Gabriel de Luels, seigneur d'Aramon, séjourna longtemps à Constantinople, la première fois en 1542 pour exercer la fonction d'ambassadeur intérimaire, en 1545 il rentre en France et repart l'année suivante avec le titre d'ambassadeur, ce fut sa première mission diplomatique d'importance, au cours de laquelle il accompagna le Sultan Soliman dans sa campagne militaire en Perse. Il exerça ses fonctions jusqu'à sa mort en 1555. Dans les textes, cet ambassadeur devient le symbole de la présence française en terre ottomane, il est un représentant exemplaire, pour plusieurs raisons qu'expose Pierre Belon23. D'abord, parce qu'il accueillait à bras ouverts tous

1989, Introduction, p.13.

19 Qui ne sont pas toujours couronné de succès, pensons par-exemple aux campagnes maritimes en Méditerranée peu concluantes.

20 N.de Nicolay, op.cit., livre I, chap I, p.55.

21 Idem.

22 C'est ce que nous rappelle Nicolay, lorsqu'il précise : « Madame d'Aramon attendait son mari d'un très ardent désir et singulière affection, pour avoir été privé de sa présence l'espace de plus de dix ans. » Livre I, chap.II, p.56.

23 P. Belon, op.cit, livre Ier, chap 70, p.210.

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les français qui se présentaient à lui, « de quelque condition qu'il fût »24, précise Belon, qui admire cette fraternité en terre orientale et cette solidarité outre-mer des Français. Ensuite, c'est sa charité vis à vis de ses frères chrétiens d'Orient qui font de lui un personnage admirable, en effet il libère des esclaves chrétiens à ses propres frais25.

Après cet aperçu assez général de l'alliance franco-turque et de l'ambassade française au milieu du XVIe siècle, étudions plus particulièrement la situation politique et diplomatique des voyageurs, lors de leurs expéditions dans l'Empire turc.

2. Les voyageurs français en terres ottomanes : facilités, protections et devoirs.

Ces accords diplomatiques avec le Sultan offrent de nombreuses possibilités aux voyageurs français, mais ils impliquent également des devoirs de leur part, parmi lesquels se plier aux exigences administratives des Ottomans. Par exemple, lorsqu'il quitte Constantinople, à la sortie du Bosphore, ils doivent montrer leur « sauf-conduit de la Porte »26 (obtenu au préalable à Constantinople) et se soumettre, à Gallipoli, à la fouille obligatoire de tous les bateaux qui sortent, cette opération de contrôle, qui a notamment pour but d'éviter la fuite d'esclaves, oblige souvent les voyageurs à attendre 3 jours sur place27. Mais à en croire Pierre Belon et son chapitre 21 au titre explicite - « Que tout homme ayant commandement ou passeport d'un Bacha, ou du Turc, étant habillé à la mode des Turcs, menant un guide avec soi, pour servir d'interprète ou trucheman, peut cheminer surement par tout le pays des Turcs », pour celui qui est protégé et autorisé, le déplacement dans l'empire ottoman est relativement aisé...

Par ailleurs, les voyageurs français, qui parcourent les terres ottomanes, se doivent d'obtenir la protection et la reconnaissance des diplomates européens locaux, émissaires le plus souvent français ou italiens (vénitiens ou florentins représentants leurs grandes villes commerçantes), qui vivent sur place et dont l'aide est précieuse à plusieurs égards. D'abord, ils recevront courtoisement et conseilleront subtilement, du fait de leurs connaissances des lieux, nos voyageurs. Ensuite, ils leur fourniront des lettres de recommandations, qui seront par la suite autant de « sésames » leur ouvrant de nombreuses portes et leur attirant la bienveillance d'autres représentants politiques

24 Idem.

25 Idem. : « Sa libéralité se peut aussi prouver par le grand nombre d'esclaves chrétiens qu'il a délivré de la main des Turcs à ses propres deniers. ».

26 Pour citer Belon, qui précise à ce sujet « un homme étant habillé à leur mode, ayant un sauf-conduit de la Porte, c'est-à-dire un passeport de la cour du Grand Seigneur, et un droguement pour lui servir de guide, pourra aller par tous les pays où bon lui semblera, hormis par les déserts et dangereux passages de frontière. », ch.21 du premier livre, p.107.

27 Pierre Belon évoque ces formalités administratives aux chapitres 2 et 3 du second livre de ses Observations.

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(européens ou ottomans). Ces diplomates occidentaux sont souvent mentionnés dans les récits de voyage, nous avons déjà évoqué l'Ambassadeur par excellence, M. d'Aramon (symbole de l'âge d'or des relations franco-ottomane), mais il n'est pas le seul à être remarquable dans la diplomatie orientale. Mentionnons quelques autres exemples moins célèbres, comme Paul Mariani, ou « Mariano » selon Jean Palerne, qui ne tarit pas d'éloge à son égard, il le définit d'abord comme « gentilhomme Vénitien, consul pour la nation Françoise en Alexandrie »28, plus loin dans son texte, on apprend que sur simple lettre29 de ce dernier Palerne et sa compagnie sont reçus avec la plus grande courtoisie par un représentant local du pouvoir ottoman, celui-ci va même leur offrir tout ce dont ils ont besoin pour poursuivre leur voyage ce qui amène Palerne aux mots suivants :

« ...tout à la faveur dudict Sieur Consul, que je puis dire estre plus aymé, honoré & respecté en ce pays là, que ne sçauroit estre un Ambassadeur à Constantinople : & le tient on pour si homme de bien & raisonnable que le plus souvent les Mores vont à luy pour vuyder leurs différents : au lieu d'aller au Cady ministre de leur loy & de la Justice »

Il y a là de quoi s'étonner, il est probable que Palerne exagère quelque peu pour nous amener à sa conclusion : « & véritablement les bonnes parties et loüables qualités qui accompagnent ce gentilhomme là, le rendent digne d'estre plustost Ambassadeur prez quelque grand Monarque, que Consul. »30. Ce Paul Mariani aurait-il pu devenir l'Aramon du temps de Jean Palerne? En tout cas, le comportement de chefs locaux ottomans semble authentifier cet éloge : « La lettre dudict Sieur Consul » ouvre à Jean Palerne et ses compagnons de voyage de nombreuses portes, par exemple, sur présentation de celle-ci, le « Soubassi »31 de Sues, les invite à « banqueter chez lui ». Nous évoquons ce personnage pour une seconde raison, il représente une autre « catégorie » d'aide ou d'appui qu'obtiennent quelque fois les voyageurs en terres ottomanes : c'est un « renégat de Turin » fait prisonnier dans sa jeunesse par les Turcs, qui, après s'être « mahométisé », obtint des charges dans l'administration ottomane. Ainsi, il garde bon souvenir de son éducation chrétienne et devient un allié ottoman sur place, une sorte de sympathisant pour les Occidentaux auxquels il facilite le voyage32. Comprenons bien que les voyageurs se déplacent sans cesse et qu'il leur est donc difficile de s'appuyer sur un seul protecteur, cette remarque est surtout valable dans le cas de Jean Palerne, qui voyage dans une certaine mesure « en autodidacte », alors que Belon, et plus encore Nicolay, sont rattachés plus directement à l'Ambassade française. Certes, Pierre Belon est officiellement

28 Jean Palerne, Les Pérégrinations..., chapitre XIV (p.92).

29 Les lettres, qui prouvent leurs relations « haut placé », sont donc une cause principale du traitement favorable dont jouissent les voyageurs ; un autre exemple est lié aux Caloyers de la mer Rouge, auxquels J. Palerne présente une lettre de leur Patriarche d'Alexandrie pour obtenir un bon accueil (voir la relation de ce dernier, au ch.48, p.155.).

30 J. Palerne, op.cit Chapitre LIII, (p.161).

31 Autorité locale du pouvoir ottoman correspondant à une sorte de capitaine.

32 Étant donné la très forte politique d'assimilation de l'Empire ottoman, ce personnage n'est pas un cas unique, mais il demeure, tout de même, assez exceptionnel dans l'ensemble des récits de voyage.

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attaché à l'Ambassadeur français du moment, Gabriel d'Aramon, mais il passe également une grande partie de son voyage (en Égypte et en Terre Sainte) avec un autre grand diplomate de l'époque : M. De Fumel, dont il fait l'éloge à plusieurs reprises, notamment pour son courage et ses qualités militaires, mais aussi pour son aide, dès l'avertissement au lecteur du Second Livre des Observations et Singularités (p.229) où l'on peut lire :

« Mais pour autant que la faveur et le crédit de Mr. De Fumel, gentilhomme de la chambre du roi, à ce faire m'a grandement aidé, je serais digne d'être noté d'ingratitude, si je ne confessais librement lui être beaucoup redevable : car j'ai eu l'intelligence de plusieurs choses en ses voyages, èsquels il usa de grandes courtoisies en mon endroit ».

Ce passage illustre à quel point l'écrivain-voyageur est redevable aux diplomates du Levant, qui sont autant de mécènes, qui permettent et aident à la réalisation des missions « culturelles » ou « scientifiques » des voyageurs tel Pierre Belon du Mans. M. De Fumel, en tant qu'envoyé officiel de « l'allié français »33, se fait reconnaitre à Constantinople auprès du Sultan, qui « lui bailla gens exprès de sa cour pour lui faire escorte et le conduire surement en tous les pays et province où il voulait aller »34. Ainsi, tout au long de ses pérégrinations levantines, les autorités turques locales le respectent et lui assurent la protection, voire l'hospitalité, à maintes reprises ; par exemple en Égypte, où « un sangiac avec plusieurs spahis firent escorte à Mr. De Fumel, et à toute la compagnie qui le suivait »35, la nécessité de cette protection nous rapelle, en passant, à quel point la domination turque sur certains territoires éloignés de Constantinople est relative et limitée36.

D'autre part, un voyageur comme Palerne, qui n'est pas, contrairement à Nicolay et Belon directement rattaché à l'ambassade française, ne chemine pas pour autant, de manière isolée ou solitaire37, en effet, outre son compagnon le gentilhomme Melunoys, avec lequel il prend la décision de partir au Levant et qui l'accompagnera du début du voyage jusqu'à sa mort (lors du « Second naufrage advenu à Zibello entre Barutti & Tripoly »38), il se lie, tout au long du voyage et au gré des rencontres, avec d'autres occidentaux et chemine sur place avec eux, les nommant « nostre

33 Pierre Belon rappelle, dans la suite du passage cité (avertissement au lecteur du second livre), qu'il rencontra M. de Fumel à Constantinople et que ce dernier était alors l'envoyé du nouveau roi Henri II venu pour annoncer la mort de François Ier (De Fumel arriva en juillet 1547 à Constantinople).

34 Idem, p.229.

35 Chap.42 du second livre (p.310).

36 D'ailleurs, au chap.LIV Des Pérégrinations de Jean Palerne, c'est le « Sangiac » -représentant local du pouvoir ottoman- lui même, qui déconseille aux voyageurs occidentaux de partir sans caravane, à cause du danger que représentent les brigands arabes.

37 Notons à cet égard, que Jean Palerne emploie de manière significative le pronom « nous » durant tout son récit. De même, il est intéressant de remarquer que Pierre Belon, dans sa seconde édition des Observations et singularités, remplace le « je » de la première édition par un « nous ». Ici, outre le fait de signifier que le voyage n'est pas solitaire, le « nous » peut autoriser plus fortement le récit, conférant par le pluriel, plus de poids et d'objectivité aux discours des voyageurs.

38 Titre du Chap.LXXVIII du récit de Jean Palerne.

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compagnie »39. Comparée à cette situation plus difficile de Palerne, celles de Pierre Belon et de Nicolay apparaissent plus confortables, faire partie d'une petite troupe de français, qui voyagent ensemble sous l'autorité et la protection d'un puissant diplomate est un immense privilège. La composition exacte de la troupe de Belon, qui chemine sous l'autorité de M. de Fumel, est incertaine et changeante (en fonction des espaces considérés), mais l'auteur des Observations et Singularités mentionne en Terre Sainte une « demi-douzaine d'honorables gentilshommes français » ceux « de la maison de Rostin, de Saint-Aubin en Picardie, de Perdigal en Gascogne, du Val... »40. Par ailleurs, Pierre Belon fait d'autres rencontres lors de ses pérégrinations, par exemple de retour à Constantinople, celle de « maître Juste Tenelle, que le feu roi François restaurateur des lettres y avait envoyé pour recouvrer des anciens livres grecs »41. Pour ce qui est des missions « culturelles », un autre personnage, un peu plus célèbre, embarque avec Pierre Belon dans la compagnie de M. d' Aramon : Pierre Gilles d'Albi (1490-1555)42, qui va au Levant dans le but de recueillir des manuscrits et des antiquités pour le Roi. D'autre part, nous savons qu'André Thévet (1516-1590), le célèbre cosmographe, est en Orient au même moment que P. Belon, bien que ce dernier ne fasse aucune référence explicite à celui-ci dans son texte. Nicolas de Nicolay mentionne lui aussi quelques personnages importants, qui faisaient partie de son expédition en Orient43, cette sorte de passage en revue des troupes de l'ambassade est l'occasion pour l'auteur de préciser les qualités de chacun, qui expliquent en partie leur participation à la mission orientale. Par exemple, il mentionne le Seigneur de Virailh44, dont la maitrise de plusieurs langues vulgaires fait de lui un membre précieux de l'expédition, de même, il évoque le sieur de Cotignac, qui deviendra ambassadeur par la suite, mais qui sera également un transfuge notoire puisqu'il s'offrira aux ennemis espagnols, ce que ne se prive pas de rappeler Nicolay (ici la distance temporelle, qui sépare la rédaction de l'auteur de son expérience levantine, lui permet d'anticiper et d'avoir une certaine lucidité, qu'il n'aurait pas pu avoir, s'il avait écrit son récit juste après son voyage), notons également que dans son ouvrage, il évoque révérencieusement « maitre Pierre Belon du Mans », qui est un de ses illustres prédécesseurs contemporains.

Outre des protecteurs ou d'autres occidentaux, les voyageurs peuvent être aidé par des

39 Par exemple, Palerne précise, lorsqu'il part de Tripoly pour Damas, qu'il est accompagné de « quelques gentilhommes Allemans », ch. LXXXI. , p.206.

40 Chap.86 du second livre (p.381).

41 Chap.50 du tiers-livre (p.524).

42 Le voyage de celui-ci donnera lieu à la publication de plusieurs ouvrages comme De Topographia Constantinopoleos et de illius antiquitatibus libri IV ou De Bosphoro Thracio libri III, édités en 1561 à Lyon.

43 Voir liste, livre I, chap.II, p.57.

44 Idem.

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habitants locaux. En effet, même s'ils ne sont pas systématiquement mentionnés, n'oublions pas que sur place, les français sont la plupart du temps accompagnés de « truchement », c'est-à dire des hommes maitrisant plusieurs langues, qui leur servent de traducteurs face aux populations autochtones et de médiateurs faces à des espaces qui leur sont étrangers. Le terme de « truchement »45 illustre donc cette idée d'intermédiaire pour ce qui est du langage, mais plus largement, pour ce qui est de la culture, cette autre forme de langage, tout aussi complexe aux yeux des Européens que les paroles des étrangers le sont à leurs oreilles ! En effet, les « autochtones », au sens d'habitants permanents de la région visitée par les voyageurs, sont bien souvent les mieux placés pour faire découvrir aux voyageurs la région et leur présenter ses trésors. Pensons, par exemple, aux Latins franciscains de Jérusalem, qui servent de guides aux voyageurs et leur fournissent un interprète, à leurs propos, Belon nous affirme : « Ils conduisent les pèlerins par tous les lieux saints du territoire entour Jérusalem. Aussi tiennent ordinairement un interprète à leurs dépens , lequel ils nomment droguement, qui sait parler turc, arabe, grec et italien, et autres pour parler aux gens du pays et répondre pour les pèlerins... »46. En effet, lors du voyage en terres étrangères, la langue est un des grands obstacles auxquels se heurtent les voyageurs, qui ne parlent le langage des pays qu'ils visitent que très exceptionnellement47. C'est pourtant le cas, d'après Palerne, d'un jeune homme d'une compagnie de cinq orfèvres qu'il rencontre en chemin, et qui, selon ses termes, «...parlait fort bon moresque, tellement qu'il nous servit de truchement.». Mais ce cas est exceptionnel et les Européens doivent très souvent s'en remettre à un étranger polyglotte, qu'ils rétribueront pour ses services, qui souvent ne se réduisent pas à ceux de traducteur, mais s'étendent à ceux de guident. Par exemple, le bédouin qui conduit Jean Palerne lors de son expédition au Mont-Sinaï, est un traducteur, mais surtout un guide précieux en ces territoires où la connaissance des chemins et l'expérience des territoires (notamment des points d'eau) est vitale ; de même, Belon affirme la nécessité de s'appuyer sur des « hommes de pied »48 , selon son expression, pour être guidé plus surement dans une montagne grecque.

Par ailleurs, la relation aux populations locales ne s'arrête pas aux truchements ou intermédiaires locaux. En effet, les voyageurs européens (regroupés indistinctement sous le générique de « francs »49 par les Ottomans et les populations locales) doivent, tout au long de leurs

45 Pour ce qui est de l'ambigüité de cette figure du truchement au XVIe siècle consulter l'intervention de M.C Gomez-Géraud, dans Voyager à la Renaissance, actes du colloque de Tours, 1989.

46 P. Belon, op.cit., ch.82, second livre, p.374-375.

47 Pensons, par exemple, à Guillaume Postel, grand « orientaliste » du XVIe siècle, qui parle le turc et lit l'arabe, nous reviendrons par la suite sur ce personnage atypique.

48 Idem, ch.62, premier livre, p.198.

49 « Par ce mot de franc, ils entendent tous les Latins en général (...) voulans dire, que nous sommes francs, de

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pérégrinations, payer le « caphare » (de l'arabe « khafer »), terme général renvoyant aux droits de passage versés par les voyageurs aux sédentaires. Jean Palerne évoque par exemple les Juifs de Boullac (près du Caire), qui le font payer aux voyageurs50, on observe donc ici, que le Grand Turc délègue à ces derniers la charge de prélever les taxes liées aux transits de voyageurs ou de marchandises. En fait, les récits en témoigne, et tout particulièrement celui de Palerne, les autochtones abusent largement de cette prérogative, ce qui va être source de conflit avec les voyageurs. Un exemple parmi de nombreux autres nous est livré par Pierre Belon non loin de Jérusalem, il raconte : «...quelques Arabes (...) descendirent pour nous demander argent, feignant vouloir nous attaquer par la force ; mais nous, qui avions été avertis que de telles canailles rançonnent les passants étrangers quand ils sont les plus forts n'en fîmes pas grande estime. Eux pour leur couverture feignent être pour la garde du pays du Grand Seigneur51. ». Nous sommes, dans ce cas, à la limite du brigandage, danger principal auquel se voient confrontés les voyageurs, sur lequel nous reviendrons un peu plus loin, lorsque nous évoquerons les dangers et difficultés auxquels sont soumis les voyageurs, qui se déplacent en terre et mer ottomane...

Après cet aperçu assez général des conditions diplomatiques et politiques, qui permettent et qui déterminent le voyage en terres ottomanes dans la seconde moitié du XVIe siècle, nous pouvons nous pencher plus précisément sur les trois voyageurs dont il est question ici.

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