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Pérégrinations dans l'empire ottoman : récits & voyageurs français de la seconde moitié du XVI e siècle .

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par Paul Belton
Centre d'Etudes Supérieures de la Renaissance, Université François-Rabelais Tours - Master  2011
  

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B. Trois voyageurs français du XVI e siècle : aperçu s biographique s

et contextuel s .

Nous voulons donner ici quelques informations à la fois simples et essentielles pour cerner un peu mieux la personnalité de nos auteurs, les manières dont ils sont liés à leur époque et les contextes de leurs voyages. Nous ne rentrerons pas dans les détails biographiques et renverrons les lecteurs curieux de ceux-ci aux plus ou moins rares ouvrages sur la vie des auteurs. L'idée est de retenir dans cette partie les renseignements qui pourront servir à notre étude, qui permettront de mieux comprendre la démarche et les perspectives de chacun des voyageurs, tout en évaluant leur expérience du voyage avant l'Orient et les buts officiels de leurs pérégrinations. En conséquence voici quelques points spécifiques, qui retiendront tout particulièrement notre attention : les raisons

condition libre, & non point esclaves de noz princes, comme sont tous ceux, qui sont de l'obeyssance du grand Seigneur. » Jean Palerne, op.cit., chapitre XIV, p.92.

50 « Estants descendus en terre, les Juifz, qui tiennent du grand Seigneur toutes les gabelles & fermes de tous les ports de la mer & rivières de ce quartier là, vinrent visiter nos hardes, comme leurs compagnons avoient déjà faict à Alexandrie, pour voir s'il y avoyt chose subjecte à péage ou tribu qu'ils appellent Caphare... », idem, p.91.

51 C'est-à-dire du « Sultan ».

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et les contextes du voyage de chacun, l'expérience et la formation des voyageurs, les conditions de rédactions et de publication de leurs récits.

1. Jean Palerne (1557-1592) : jeune voyageur du dernier quart du XVIe siècle.

Commençons par Jean Palerne, qui est le moins connu des trois voyageurs, son texte est également peu étudié par rapport à une oeuvre comme celle de Pierre Belon. Résumons les quelques renseignements que nous avons sur ce personnage52, on sait qu'il est fils d'un praticien et qu'il fit des études sérieuses, comme en témoignent ses écrits ornés de citations latines. À 19 ans, il est secrétaire de François Duc d'Anjou & d'Alençon (quatrième fils du roi Henri II, frère d'Henri III) avec lequel il se rendit en diverses régions de France, en Angleterre et en Espagne : il est donc initié au voyage dès sa jeunesse. Le motif officiel de son voyage dans l'Empire ottoman est le pèlerinage à Jérusalem, il rapportera, comme témoignage de son passage dans la ville sainte, le fameux certificat, qui était remis aux pèlerins et dont il nous livre une copie dans son récit53, par ailleurs, il avoue lui même, dans son récit, une motivation moins religieuse : la curiosité de « veoir le pays »54. Finalement, nous pouvons avancer une autre cause, plus officieuse, qui apparait peut être quelque fois à mots couverts dans son texte : ce serait à la suite de la mort de sa maitresse, Madeleine Le Gentilhomme55, dont Palerne était éperdument amoureux, qu'il aurait décidé de voyager, d'abord en Espagne, ensuite, âgé seulement de 24 ans, au Levant, où il circulera de 1581 à 1583. Ainsi, le voyage en Orient est peut-être un moyen pour lui de fuir la tristesse et d'oublier la déception amoureuse. Les terres envoutantes de l'Orient ne prennent-elles pas alors la place de la femme aimée, en devenant l'objet du désir de ce jeune voyageur, qui peut projeter sur ces mondes vastes, lointains et encore peu connus ses fantasmes ? L'idée est séduisante, mais il faudrait la tester avec des pistes précises, comme l'image de la Nature orientale ou les représentations des femmes du Levant.

52 Nous renvoyons pour de plus amples informations biographiques à l'Introduction aux Pérégrinations de Jean Palerne réalisée par Yvelise Bernard, L'Harmattan, 1991, (pp.12-15) édition sur laquelle nous avons travaillé, ou encore à l'ouvrage de Claude Longeon, Écrivains foréziens du XVIe siècle, Centre d' Études Foréziennes, Saint-Étienne, 1970 (pp.406-417).

53 Jean Palerne, op.cit., Chap. LXXVI, p.198-199.

54 J. Palerne, op.cit., « Avant-Propos de l'Autheur », p.59.

55 On retrouve cette idée, dans la poésie de Palerne, voir Auguste Benoit dans son « Introduction » à la Poésie de Jean Palerne Forézien, Paris, imprimerie Pillet et Dumoulin, 1884, p.15-16. Notons, après avoir lu de ces poèmes, que certains font explicitement référence à cette mort tragique de l'être aimé, par exemple « Complainte » p.165-166.

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Par ailleurs, retenons un élément essentiel à une juste compréhension de son texte : d'après son projet d'écriture, Palerne ne rédige pas son récit dans l'idée d'une publication, mais il le destine plutôt à un cercle restreint de lecteurs, ses amis et ses proches :

« ... de tant de dangers, maladies, craintes & desespoirs seront exempt ceux de mes amis qui à

leur ayse en lieu et seurté liront ces Observations : car à autres n'entends-je les communiquer. »56.

Pourtant, plus de dix ans après sa mort, en octobre 1606, son récit sera publié, par quelqu'un qui demeure inconnu, à Lyon chez l'éditeur Jean Pillehotte. On sait peu de chose de la vie de l'auteur à son retour d'Orient, il meurt à l'âge de 35 ans (en 1592) et nous a laissé, outre son récit des Pérégrinations, un recueil de poèmes qui fut découvert par hasard dans un grenier de Forez57. Le manuscrit58 dont est extrait le récit publié, porte la date de 1584, par conséquent, on peut imaginer que Jean Palerne écrivit son voyage dès son retour, alors que ces souvenirs étaient encore frais et son expérience encore vive. Mais, comme le fait remarquer Yvelise Bernard dans son Introduction au texte59, nous ignorons si Palerne a rédigé son manuscrit lui même ou s'il a fait appel au travail d'un scribe, de même -et c'est encore plus fondamental- nous ignorons s'il est l'auteur véritable du texte ou s'il fit appel aux services d'un écrivain professionnel.

2. Nicolas de Nicolay : espion et géographe du roi.

Nicolas de Nicolay (1517-1583), « sieur d'Arfeuille, valet de chambre et géographe ordinaire du Roi de France », est mieux connu que Palerne, car il fit une carrière politique et diplomatique importante. C'est en 1542, encore jeune homme, que Nicolas de Nicolay commence ses déplacements sur de longues distances, à partir de ce moment et pendant près de seize ans, il ne cessera de voyager. Parmi ces innombrables expériences, rapportons en quelques unes : le siège de Perpignan 1542, le siège de Nice60 en 1543 (c'est là qu'il participe pour la première fois à une

56 Jean Palerne, op.cit., « Avant-Propos de l'Autheur » p.59.

57 Nous avons pu accéder à la version numérisée de l'édition d'Auguste Benoit, Poésie de Jean Palerne Forézien, Paris, imprimerie Pillet et Dumoulin, 1884, l'Introduction aux poèmes de Palerne, apporte diverses informations biographiques et historiques.

58 Le manuscrit, sur lequel a travaillé Y. Bernard pour son édition, est conservé aux Archives départementales de Saint-Étienne.

59 op.cit, p.17.

60 Cette opération militaire (qui se compose à la fois du siège franco-turc de Nice et de l'hivernage de Barberousse à Toulon) est un moment crucial de l'alliance franco-turque, puisqu'elle est l'aboutissement concret des premières négociations et des accords entre le Sultan et le Roi de France. Alors que les français avaient besoin des Turcs pour se prémunir contre la puissance dévorante de l'Empire de Charles Quint, les Ottomans avaient besoin des Français et de leurs ports pour porter la guerre sur les côtes espagnoles. Mais si le projet fut en effet réalisé, la victoire escomptée se transforma au contraire en échec et les critiques dénonçant l' « alliance impie » culminèrent

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opération menée de concert avec les Turcs), on peut supposer que cette participation lui a valu une certaine « qualification » pour le voyage diplomatique en Orient qu'il réalisera ultérieurement. En 1546, il part pour l'Angleterre dans le cadre d'une mission « d'espionnage », il est envoyé pour récupérer des informations de haute importance, ses qualités de cartographe et de fins diplomates font de lui un agent précieux de la royauté française. Les informations géostratégiques et les cartes d'Écosse, qu'il a pu recopier, vont servir dans le cadre d'une mission militaire et permettre d'anéantir le parti anglais en Écosse61. Nous citons cet exemple pour bien avoir en tête le type de missions auxquelles Nicolay est habitué et les qualités, qui les accompagnent nécessairement. En effet, même si son récit au Levant ne relève pas uniquement de l'information diplomatique et stratégique, l'écriture et le regard que Nicolay porte sur l'Orient sont en partie conditionnés par ses « perspectives professionnelles », dont l'exemple d'Écosse nous donne quelque idée. D'ailleurs, on retrouve certains de ses dons personnels dans son récit de voyage, par exemple, son talent de dessinateur (indispensable à tout bon cartographe) est mis au service de la représentation des habitants de l'Empire ottoman, dont il trace sur place des portraits, desquels s'inspireront grandement les illustrations de son livre62

Nicolay reste mystérieux quant aux raisons de sa délégation auprès de l'ambassadeur d'Aramon en 1551 : « Et à moi, pour certaines causes, me fut par Sa Majesté très expressément commandé de lui assister en tous lieux, tout le long de son voyage »63. Mais la mission écossaise, que nous avons rappelé ci dessus, nous laisse deviner les objectifs secrets de son voyage en Orient, qui sera très orienté sur la récolte d'informations stratégiques indissociable d'une observation attentive et scrupuleuse des places fortes et autres lieux-clés de la puissance ottomane en Méditerranée. La nécessité de disposer de données objectives sur cette puissante européenne & méditerranéenne (dont les succès militaires et la proximité géographique effraient les Européens) explique en partie ce travail indispensable à la maitrise politique et militaire, qu'est la reconnaissance des territoires, de leurs configurations naturelles, de leur organisation et de leurs spécificités. Mentionnons un exemple assez significatif à cet égard, qui nous renvoie à la vie de Nicolay ; celui-ci fut chargé, dès 1561, par Catherine de Médicis d'une tâche sans précédent, à laquelle il consacrera tout le reste de sa vie sans parvenir à l'achever64 : procéder à la « visitation et

à ce moment contre le roi de France.

61 Voir notamment l'Introduction de Yérasimos et Gomez-Géraud à l'édition contemporaine de Nicolay intitulée Dans l'Empire de Soliman le magnifique, presse du CNRS, p.10-12 « Agent secret dans l'affaire d'Ecosse ».

62 Nous ne développons pas plus cette idée ici, car nous le ferons par la suite dans ce travail, lorsqu'il sera question d'étudier le corpus iconographique qui accompagnent les textes.

63 Nicolas de Nicolay, les Quatre Livres des Navigations et Pérégrinations, Premier livre, Chap.I, p.56.

64 En effet, il ne viendra pas à bout de ce projet, mais il achèvera seulement les monumentales descriptions du diocèse de Bourges (1567), du Bourbonnais (1569), du Lyonnais et du Beaujolais (1573). La priorité qu'à donné

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description générale et particulière » du Royaume de France et « réduire et mettre en volume les cartes et les descriptions géographiques de chaque province », de sorte que le roi et sa mère « pourront sans grande peine voir à l'oeil et toucher au doigt soit dans leur chambre, cabinet ou conseil, l'assiette, étendue, confins et mesures dudict pays »65. Ce projet démesuré mériterait à lui seul toute une analyse, car il est assez représentatif des liens qui unissent domination politique et projet géographique ou cartographique ; en effet, le souverain se doit avant tout de bien connaitre ses territoires pour être capable de les administrer correctement66. Ainsi, nous affirmons clairement, dès ce début de travail, la dimension politique et stratégique que peuvent avoir les récits de voyage en Orient, surtout lorsqu'on met en lien ceux-ci avec le contexte de la grande avancée territoriale des Ottomans (jusqu'à Vienne), et avec la peur que pouvait causer « le Turc » en Europe. Le Sultan apparaissait en ce milieu de XVIe siècle, certes comme un allié du jour pour la France, mais qui restait, tout de même, un ennemi potentiel si ce n'est un adversaire redoutable : les comptes rendus géographiques et les données rapportées par les voyageurs pourraient servir un jour à s'en protéger67. Même si une partie de celles-ci ressortent de son livre, la majorité des informations que Nicolay a pu ramener ont du être réservées au cercle restreint des élites politiques de l'époque. Par ailleurs, il faut souligner que son projet d'écriture émerge peu après son retour, comme le prouve le privilège royal qu'il obtient dès 155568, son récit est pourtant rédigé et édité bien après le voyage réel, puisqu'il sort des presses en 1567. Cette distance temporelle très forte, qui sépare l'expérience viatique de la rédaction du récit qui est censé en rendre compte, est un élément central à garder sans cesse à l'esprit, pour appréhender correctement le récit de Nicolay, cette donnée fondamentale va par exemple permettre d'expliquer, en grande partie, le peu de place que tient l'expérience vécue et personnelle dans son ouvrage.

D'autre part, ce texte a pour fonction notable de disculper son auteur de son implication active dans l'alliance franco-turque, qui était assez mal vue à l'époque en France (et plus encore en

Nicolay à ce travail commandé par le pouvoir royal, peut expliquer en partie le retard qu'à pris la rédaction et l'édition de son récit de voyage dans l'Empire ottoman.

65 Propos rapportés dans l'Introduction au récit de voyage de Nicolay dans l'édition de S. Yérasimos déjà citée, p.26.

66 D'ailleurs, il nous semble qu'on pourrait rattacher ce projet initié par Catherine de Médicis à sa démarche

politique du « grand tour de France » de la cour et du jeune roi (du 24 janvier 1564 au 1er mai 1566), qui lui aussi d'une certaine manière visait à connaitre les provinces et surtout, pour le pouvoir, à se faire reconnaitre sur le vaste territoire du Royaume de France.

67 Comme l'affirme Fernand Braudel, op.cit. : « si les États chrétiens entretiennent, dans le Levant, des services d'espionnage importants, ce n'est pas seulement par crainte, c'est aussi pour mesurer avec exactitude le danger qui menace et y proportionner l'effort de la défense. », tome 2., 7... « La guerre défensive face aux Balkans », p.172.

68 Privilège qui nous en dit un peu plus sur les intentions premières de l'auteur qui l'obtient pour la publication de plusieurs livres : « les uns de la diversité des habits accoutumés auxdits pays, les autres des cérémonies de Levant, l'origine des Ottomans et l'ordre étant de la maison du grand Turc... » en fait le récit de voyage de Nicolay nous apparait comme une synthèse de ces thèmes particuliers, qu'il voulait au départ décliner dans différents livres.

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Europe). Dans cette perspective, il n'est pas étonnant qu'à plusieurs reprises l'oeuvre de Nicolay tourne au discours virulent contre « les Infidèles », qui témoigne -implicitement de ce fait- en la faveur de l'orthodoxie de l'auteur et ôte tout soupçon sur un passé peut être un peu trop sympathisant avec les musulmans aux yeux de certains69. Relevons, pour finir, que Nicolay promet, à plusieurs reprises dans son texte, une suite aux Quatre premiers livres des Navigations et Pérégrinations orientales, qui resteront pourtant les seuls qu'il écrira sur le sujet. Voyons à présent un contemporain du sieur Nicolay, Pierre Belon du Mans.

Portrait de Pierre Belon du Mans âgé de 36 ans, présent en tête des Observations de plusieurs singularités, éditions de 1553 et 1555.

3. Pierre Belon (1517- 1564) : modèle du naturaliste du XVIe siècle & savant assez typique de la Renaissance

Pierre Belon est né vers 1517, dans un hameau de la campagne sarthoise, il est d'origine modeste, mais plusieurs protecteurs lui permettront d'épanouir son gout et ses aptitudes pour les matières « scientifiques ». Il est d'abord élève apothicaire sous la protection du cardinal de Clermont, puis apothicaire, vers 1538, au service de R. Du Bellay (évêque du Mans et frère du célèbre poète). Il perfectionne ensuite sa connaissance des plantes et des pierres en étudiant à l'Université de Wittenberg, où il suivra les cours de botanique et de minéralogie de Valerius Cordus (1515-1544), qui devient rapidement son maitre, il accompagne ce professeur très renommé dans ses voyages d'observation à travers l'Europe. Cet élément n'est pas anodin, puisque c'est là les premières expériences viatiques de Belon où se mêlent déjà le voyage et la quête de connaissances. De plus, ces voyages en Europe centrale et ses études en Allemagne l'amenèrent à maitriser plusieurs langues, aptitude très appréciable, qui lui permit d'être ponctuellement envoyé en tant que délégué diplomatique, lorsqu'il rentre en France et se met au service du cardinal de Tournon (en 1542). Ce dernier était le grand protecteur et mécène de Pierre Belon, qui lui dédie ses Observations70. Belon continue par la suite ses études avec une formation

69 Prenons cette idée comme une piste un peu grossière, que nous nuancerons par la suite de ce travail, lorsque nous étudierons plus spécifiquement ces rapports ambigües des voyageurs avec les Turcs et le monde ottoman.

70 Voir les premiers mots de la première page de son ouvrage, dans l'épitre dédicatoire à son protecteur, où Belon le présente ainsi : « Au très illustre et révérendissime seigneur, François Cardinal de Tournon, singulier et libéral

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en médecine à Paris, tout en menant des missions diplomatiques pour son protecteur en Allemagne et en Suisse (1542-1543), en Italie (1544), avant de partir en Orient à la fin de l'année 1546 : ses qualités d'observateur et de savant lui permettront d'être attaché à l'ambassade de M. d'Aramon. Après son voyage au Levant, il se rend en Italie, puis en Angleterre avant de se fixer à l'Abbaye de Saint-Germain pour se consacrer à la rédaction de ses ouvrages, il rédige les Observations à partir de ses abondantes notes de voyage et il les fait publier en 1553. Mais ne croyons pas qu'après cela Pierre Belon se transforma en sédentaire, car en 1555-1556, il repart sur les routes en Italie et en Suisse à la recherche de jeunes pousses et de graines d'espèces végétales singulières destinées aux jardins royaux71. De même que pour le voyage, Belon n'arrête pas ses études, puisqu'en 1557 il est reçu bachelier à la Faculté de Médecine et qu'en 1560 il y obtient le grade de licencié. Le message est clair, en adéquation avec les convictions du personnage, sa vie devient un exemple et un témoignage, au sens où, pour Belon, l'étude n'est jamais terminée, de même, que la quête du savoir n'est jamais achevée une fois pour toute : c'est comme si la vie elle même était une étude infinie, un voyage jamais terminé. On peut donc conclure à une vie de voyage et d'étude, les deux étant intimement liés dans l'existence et l'oeuvre de Belon. Venons en donc à cette dernière, qui est remarquable pour l'époque et qui lui permit à la fois d'être reconnu de son vivant et de passer à la postérité. Commençons par le texte utilisé et étudié dans le cadre de ce mémoire : les Observations de plusieurs singularités et choses mémorables trouvées en Grèce, Asie, Judée, Égypte, Arabie & autres pays étranges. Cet ouvrage fut un succès littéraire et éditorial à l'époque, comme en témoignent les nombreuses rééditions du vivant de l'auteur : quatre éditions en l'espace de deux ans (1553-1555), trois à Paris et une à Anvers, ces rééditions permettent à l'auteur de rectifier des erreurs, d'augmenter son texte de certains passages et illustrations, et surtout, changement de taille, de s'exprimer à la première personne du pluriel au lieu de la première du singulier, qui était la règle dans la première édition. Par la suite, son oeuvre connaitra d'autres rééditions (notamment en 1558 à Paris) et même une traduction en latin par Charles l'Escluse (1559). Un autre élément qui prouve le succès de ses Observations sont les reprises de certains passages de celles-ci jusqu'au XVIIIe siècle, dans des livres aux sujets spécifiques72. Outre ses Observations, l'oeuvre de Pierre Belon est vaste et nous ne voulons pas ici en donner un aperçu exhaustif, nous reviendrons sur celle-ci par la suite, mais disons pour le moment qu'elle est « pluridisciplinaire »73, au sens où elle relève de la

mécène des hommes studieux de vertus. » p.51.

71 Céline Anger, travail en vue d'une édition critique des Observations de P. Belon, mémoire, 1987-88, C.E.S.R., I. L'Homme.

72 Par exemple, dans l'Histoire du Baulme d'Alpin (1619), les Histoires prodigieuses de Boaistuau (1560), etc. Voir Céline Anger, op.cit. (II. L'oeuvre).

73 Nous mettons le mot entre guillemets, car cette notion n'est pas nécessairement adaptée pour parler du XVIe siècle, au sens où la division contemporaine de la connaissance en secteurs spécialisés n'allait pas de soi, même si elle était probablement en germe. De plus, Pierre Belon, bien que spécialisé dans les domaines que nous

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botanique, de la zoologie, de l'archéologie aussi bien que de l'Histoire, il est intéressant de remarquer que le livre des Observations est une synthèse de ces différents domaines, c'est l'ouvrage le plus général de Belon, qui par la suite consacrera chacun de ses livres à des thèmes spécifiques. C'est ce mélange qui rend l'ouvrage de Belon si vivant et intéressant à lire et à étudier ; comme nous le préciserons par la suite, les matériaux de ce livre sont divers sans qu'il manque, pour autant, de cohérence et d'unité.

Au, cette présentation des auteurs nous amène à retenir plusieurs éléments. D'abord, Jean Palerne se distingue des deux autres voyageurs, par le moment de son voyage (postérieur), par le caractère moins officiel de celui-ci et par les destinataires de son texte (restreints). Ce jeune voyageur a pour point commun avec Belon de rédiger son voyage peu de temps après son expérience, ce qui donne un texte assez vif, plus nourris de l'expérience personnelle que de la bibliothèque de voyage, à l'inverse Nicolay rédige son voyage plus de dix ans après l'avoir vécu, ce qui implique une bien moindre importance du vécu dans la composition du récit. Par ailleurs, le succès de leurs ouvrages rapprochent Pierre Belon & Nicolay, alors que Palerne est un auteur mineur pour l'époque, les deux autres influenceront durablement les représentations de l'Orient et les récits ultérieurs. Les différences entre ces trois auteurs se situent en grande partie au niveau de leur formation personnelle et de leurs intérêts. Certes, Belon & Nicolay, Palerne dans une mesure peut-être moindre, partage un socle commun de culture générale (notamment pour ce qui est de l'amour de l'Antiquité & des belles lettres, de leur aspiration à la découverte du monde), mais Nicolay reste avant tout un observateur des hommes, des sociétés, des territoires géographiques ; alors que Belon est en premier lieu un « naturaliste », qui relèvera scrupuleusement les plantes et les espèces animales, il s'intéressera également aux hommes et à leurs cultures, mais dans des perspectives où ceux-ci sont très liés à leurs environnements naturels et présentés avec leurs savoirs-faire. Enfin, un des grands points communs de nos trois auteurs est, comme nous allons le voir à présent, la relative similitude des lieux qu'ils visitent. Cette identité du référent va permettre des comparaisons entre les trois auteurs, prenons donc le temps de situer les voyageurs en terres ottomanes, de recomposer le déroulement de leurs périples.

qualifions aujourd'hui des « sciences naturelles », fait figure d'un homme de connaissance très universaliste dans ses intérêts et préoccupations, à cet égard, si on nous autorisait un anachronisme on pourrait affirmer que Pierre Belon se rapproche beaucoup de la figure d' « Homme des Lumières », car son savoir ne se restreint pas un seul domaine, il étudie les aspects techniques les plus concrets comme des problèmes plus généraux liés à l'Histoire ou la méthode scientifique. Le caractère très ouvert de sa curiosité confirme cette idée au sens où nous le verrons s'intéresser aux animaux, aux plantes, mais aussi aux sociétés et aux moeurs, qu'il sera amené à rencontrer au cours de ses pérégrinations.

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