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Formation en informatique. Ouverture sociale et sexisme. Le cas Epitech.

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par Clémentine Pirlot
Université Paris VII Diderot - Master II Sociologie et Anthropologie option genre et developpement 2013
  

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4. Changer son comportement ou son apparence

En arrivant à Epitech, Julie a dû « s'adapter » et faire profil bas :

« moi au départ j'étais très coquette. J'ai compris qu'il fallait que je mette des cols roulés. Si t'arrives avec un décolleté c'est que tu veux te faire sauter, si t'as une jupe c'est que tu veux te faire sauter, si un mec te parle et que tu rigoles c'est que t'as envie de te faire sauter. Je suis beaucoup moins coquette qu'avant. Quand t'es coquette et que t'es la seule fille, tu te fais remarquer donc l'envie de te fondre dans le décor quoi. »

Elle a donc changé son apparence, le fait qu'elle soit devenue moins coquette est cohérent avec un effacement de la « féminité » qu'elle décrit elle-même comme « superficielle. » Cette stratégie, bien que se distinguant de la précédente, s'inscrit dans sa continuité car être trop « féminine » est un désavantage à Epitech. On peut également voir le parallèle avec Mélanie lorsqu'elle dit ne pas avoir besoin de se faire belle à Epitech.

5. Profiter des rares avantages à être une fille

Certaines des enquêtées voient des avantages à être une fille à Epitech, comme nous avons pu le voir au chapitre précédent, et certaines, comme Marie apprécient les quelques faveurs qu'elles peuvent obtenir, aussi rares et petites soient elles :

« c'est un plus pour moi en plus des fois tu peux avoir des faveurs parce que voilà les mecs ils sont pas habitués à voir des filles. Tu mets un petit décolleté ils sont fous. Sans déconner. On voit que chez des profs, enfin chez les assistants tu vois que les gars ils vont plus aider les filles que les garçons, il sont plus sympa avec les filles qu'avec les garçons. J'ai pu manger des tartes citron dans le lab avec Anissa c'était drôle. Il y a un koala qui a dit bon je vais faire une tarte au citron et on fait ouais un peu y aller et après il est venu nous chercher en salle machine pour manger la tarte au citron. »

Mais ces faveurs, comme l'aide des asteks, semblent pouvoir se retourner contre elles assez facilement, dans une école où la pédagogie est entièrement tournée vers l'autonomie.

6. Sortir avec un garçon d'Epitech

La dernière stratégie utilisée par les enquêtées est de trouver une « protection » auprès d'un garçon d'Epitech. Le fait que des couples se forment est un effet tendanciel probable mais la différence tient ici au fait que ces relations amoureuses ont un impact direct sur la scolarité des filles. Cette stratégie a l'avantage d'offrir une sorte de bouclier contre les attaques sur leur sexualité, et peut également leur offrir un soutien non

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négligeable, comme le raconte Anissa : « Florence voulait aussi abandonner. Seulement comme son copain est aussi à Epitech elle est restée. » Quatre sur sept des enquêtées sortaient avec un garçon d'Epitech au moment de notre entretien (en comptant Julie dont le cas est un peu particulier et sera évoqué plus loin) . C'est le cas de Chloé, qui sort avec un des meilleurs de sa promotion et ne se sent pas à son niveau :

« je travaille pas avec mon copain parce que j'ai honte de mon code. J'ai pas envie de lui montrer à quel point mon code c'est de la merde et que lui il est plus fort que moi. J'ai pas envie de ce genre de choses. Et lui aussi hésitait parce qu'il veut le meilleur et je comprends qu'il le veuille pas, qu'il a pas envie de gâcher une opportunité [de travailler] avec un bon [élève] pour avoir une super note plutôt qu'avec moi pour m'aider parce qu'on est ensemble. Je peux totalement comprendre ça. Mais comme la dernière fois ça s'est bien passé et on a beaucoup travaillé et je travaille avec lui parce qu'il me déconcentre pas franchement je me sentais bien et je pense que l'an prochain qu'on va pouvoir, je vais en discuter avec lui. Mais il m'en avait parlé un peu de l'an prochain. »

Dans le cas de Chloé, on voit qu'elle tire un avantage à sortir avec un garçon d'Epitech, qui a un bon niveau et qui peut lui donner des conseils. Mélanie a également échappé au harcèlement et aux « blagues » sur sa sexualité en sortant avec un garçon de sa promotion (un peu meilleur qu'elle là aussi, d'après elle), et dans son cas la stratégie s'est avérée payante : « quand je me suis mise avec Marc-Marie ça s'est calmé. »

En sortant avec des garçons d'Epitech, les filles échappent peut-être aux commentaires sur leur sexualité, mais elles récoltent en échange des doutes sur la réalité de leur sentiment, comme Amélie a pu en faire l'expérience :

« il y a eu des rumeurs, comme j'ai rencontré Anthony au début de l'école, mais vraiment au tout début pendant la première semaine de cours, et pendant genre six mois, il y a eu une rumeur comme quoi je sortais avec lui parce que comme il avait fini l'école il connaissait tous les projets et qu'il allait m'aider. Et bien évidemment je me suis mariée avec lui pour ça (elle rit). Ça s'est calmé quand j'ai annoncé mes fiançailles au bout de huit mois ou neuf mois. »

Cette stratégie semble donc avoir des limites.

Ne pas sortir avec un garçon d'Epitech s'avère également être un choix délibéré pour deux enquêtées, choix qui montre à quel point elles sont lucides quant aux contraintes que les filles à Epitech doivent supporter. Anissa et Julie ont avoué s'empêcher de sortir avec des garçons d'Epitech pour ne pas être jugées, car la stratégie de sortir avec un garçon ne s'avère payante que si l'on sort avec un seul garçon dans toute sa scolarité (et encore, pas vraiment si l'on considère le cas d'Amélie). Anissa précise que : « si une fille se met avec plusieurs garçons ils parlent entre eux les garçons. Celles de ma promo qui se mettent avec des mecs elles sont toujours avec je crois. »

Le cas de Julie mérite qu'on s'y attarde une minute. Pendant les trois premières années d'Epitech, qu'elle a passées à Bordeaux, elle dit s'être interdit de sortir avec un garçon d'Epitech, elle explique qu'elle a

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fait ce choix pour ne pas mélanger le travail et l'amour, et parce qu'elle était la seule fille de la promotion et ne voulait pas être choisie par dépit. Mais elle s'est rendu compte qu'elle aimait un garçon de sa promotion (qui depuis avait redoublé et était passé dans la promotion d'après) et est sortie avec lui à la fin de la quatrième année. La cinquième année implique de se rendre peu à l'école et n'est donc pas une année difficile à supporter, par rapport aux trois premières années où la promotion est presque jour et nuit ensemble (la quatrième année étant à l'étranger). Julie avoue donc que sa position d'unique et de minoritaire lui imposait des contraintes dont celle de ne pas avoir de relations avec ses camarades. Julie a donc intégré qu'elle ne devait pas s'autoriser à sortir avec un garçon d'Epitech dans le contexte intense des trois premières années (élèves ensemble presque toute la journée).

Quelle que soit la stratégie choisie, le plus important est donc de tenir les deux ou trois premières années qui sont les plus difficiles. Beaucoup de filles abandonnent Epitech la première année, pas toutes pour les mêmes raisons, mais d'autres ont très probablement ressenti ce qu'Amélie a raconté : une solitude, combinée à un harcèlement et une remise en cause perpétuelle de ses compétences. Anissa, qui finit la première année au moment de l'entretien déclare : « je pense que je m'en suis pas mal sortie de la première année. Je sais à peu près coder correctement. J'ai un fort caractère aussi donc des fois mon fort caractère aussi c'est que les gens n'ont pas forcément envie de se mettre avec moi. » Dans quelques années, Anissa dira probablement que ça s'arrange avec le temps, comme l'ont dit celles qui avaient fini (ou presque) leur scolarité à Epitech. Mais la première année semble être celle où le plus de filles abandonnent, ce qui semble indiquer que l'école opère une exclusion systématique des filles, comme nous l'avons vu au chapitre précédent, qui est particulièrement intense la première année, de manière à ce qu'il ne reste que peu de filles.

Bien sûr, ces stratégies sont combinées par les filles, qui en utilisent plusieurs selon le moment, de manière consciente et/ou inconsciente, et beaucoup doivent trouver un entre deux : s'auto-dénigrer et adopter aussi des comportements « masculins » pour ne pas trop se démarquer. Isabelle Collet, qui a interviewé des informaticiennes pour ses recherches, a trouvé des stratégies très similaires à celles des filles d'Epitech : ses enquêtées « tiennent une position médiane entre le masculin et le féminin qui peut paraître subtile et pourtant, qui leur semble aller de soi. Certes elles s'alignent sur le modèle masculin, ne serait-ce que par la critique, voire le rejet, d'une certaine forme du féminin, mais cet alignement n'est pas perçu comme une copie du masculin mais comme une appropriation d'une partie des valeurs du groupe dominant à leur compte »(2006). Isabelle Collet appelle cela une troisième voie, et cette voie semble leur convenir jusqu'à ce qu'elles soient confrontées au sexisme brutal et ordinaire qui les remet dans la catégorie « dominées » vers l'âge de 30 ans.

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