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La migration andine, rapport à la terre et conquête de la ville. Entre Huancavelica et la Vizcachera. De la Sierra à Lima.

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par Tiphaine POULAIN
Université Paris VII - Denis Diderot - Maitrise Ethnologie 2005
  

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Conclusions

L'émigration, pour ne pas être une pure « absence », appelle une manière d'« ubiquité » impossible [...] continuer à « être présent en dépit de l'absence ». Corrélativement, à ne pas être totalement présent là où l'on est.

Ce dilemme incite-t-il la présence « physique » en un lieu à. devenir aussi « morale » et l'absence physique à devenir « morale », c'est-à-dire une absence consommée, une rupture accomplie avec la communauté'.

Ce schéma est-il celui que les migrations au Pérou aujourd'hui représentent ? Les exemples précités nous ont permis de constater qu'il faut parfois rompre tout lien pour pouvoir vivre ici, dans le présent. Mais aussi le maintenir de façon constante par les réseaux familiaux, parfois entretenue par des retours fréquents ou occasionnels, des envois...

Qu'ils gardent ou non des liens forts ou distants, ostensibles ou tacites, les émigrés ou immigrés ne sont pas de fades reproductions de ce qu'ils étaient. Ils développent de véritables stratégies d'adaptation, reprenant à leur compte certaines des valeurs de la cité. S'organisant dans un nouveau groupe, elles s'imbriquent avec leurs propres manières de faire au sein des nouveaux codes et règles qu'ils ont, depuis quelques générations, développés à la ville.

Les transferts de droits émanant du contact de plusieurs cultures revêtent les caractères de l'acculturation juridique, en exigeant la transformation, sinon l'abandon des valeurs sur lesquelles reposent leurs systèmes juridiques2- On peut ici constater une véritable dynamique au sein de cette migration, loin des contextes d'acculturation forcée de la colonisation. Quant au droit foncier, il semble allier les systèmes traditionnels et les enjeux de la modernité vers un même dessein : la propriété et sa formalisation. Ces changements semblent être désirés, s'insérant dans le sens nouveau que lui donne la migration, mais aussi dans les possibilités d'aujourd'hui. Avoir des « titres » de propriété permet aussi d'accéder aux prérogatives du monde d'aujourd'hui. Le système des relations familiales reste le moins atteint par ces mouvances : la place des réseaux et de la parole reste première dans les codes de la ville.

La question de l'ethnocide mérite d'être soulevée dans ce processus migratoire. S'agit-il d'un modèle qui est venu s'imposer comme meilleur, appelant les communautés vers « l'ailleurs », un monde moderne offrant d'autres attraits et dévalorisant le monde dans lequel on vit ?

La "modernité" était un attrait exogène à imiter ? Est-ce une simple ouverture aux choses venues d'ailleurs, en les absorbant et les traduisant en ses propres termes ; ou ces influences se sont-elles imposées, à en devenir irréversibles ? C'est en combinant le collectif et l'individuel, ainsi que le "traditionnel" et le "moderne" qu'ils ont réussi à se développer... Cette articulation est très créative, par la réinterprétation et la réutilisation des liens, dans l'invention d'un nouvel univers de vie.

En outre, cette migration a peut-être aidé à raccourcir les distances (géographiques comme sociales .) et à reconsidérer les préjugés de la société...

N'est-ce pas aussi une culture de la vie, qui refuse cet abandon et qui tend à s'ouvrir à un monde qui ne s'ouvre pas à elle ? Une façon de ne pas subir mais réagir.

I D'après Sayad, la double absence.

2 Norbert Rouland. « L'acculturation juridique ». Anthropologie juridique. PUF

L'abandon du quechua que j'ai évoqué, est-il un réel choix, une évolution dans cette rencontre culturelle où il faut s'adapter pour ne pas être marginalisé ? Difficile d'en juger, la perte d'une langue nous paraît toujours déplorable, à bon escient, me semble-t-il. Néanmoins, si les migrants ont dû dissimuler et abandonner certaines habitudes qui ne les favorisaient pas, le folklore (les fêtes, les évènements chroniques, la danse, la nourriture...) leur permet de maintenir et revaloriser la « tradition3 ». La langue ne suivrait-elle pas aussi ce mouvement, parler quechua serait-il aujourd'hui « un plus » ? Mais pour qui : les intellectuels ou les migrants `h

J'ai choisi de mettre la question de la terre au creuset de la migration et des enjeux d'aujourd'hui. Non pas par élan d'exotisme, mais l'importance du rapport au sol s'est révélée prégnante à Lima : les combats des gens et les problématiques d'aujourd'hui dans le monde rural comme urbain en sont significatifs. Le rapport à la terre est aussi fondamental dans la question migratoire, en tant que lien, conquête... Il serait pertinent d'approfondir la réflexion. La question agraire est la clé de voûte des problèmes paysans ; et est au coeur l'histoire du Pérou, de ses terres et des législations. 11 faudrait analyser de plus près l'impact de la réforme agraire (qui redistribua la terre à ceux qui la cultivent et l'élimina du marché, promouvant des entreprises associatives avec propriété collective plutôt que des entreprises lucratives), mais aussi la situation avant celle-ci et depuis.

Vers quel accès à la terre ?

En 1990, des dispositifs légaux commencèrent à libéraliser la terre, pour générer un marché et attirer l'investissement et culminer les procédés d'adjudication et de titularisation. Le PETT s'est créé dans le cadre de la réforme institutionnelle du secteur public agraire pour effectuer ce registre et garantir la propriété sur la terre de manière communale ou privée. Jusqu'à 93 puis 95 où la "loi des terres" qui encouragea davantage l'investissement privé, etc.

On a donc considéré qu'un des facteurs les plus importants pour le développement de la vie et de l'économie paysanne, est la titularisation de la terre agricole, pour arriver aujourd'hui à une structure qui tend vers la propriété privée, avec grande participation du minifimdium.

Les terres deviennent "marchandables" avec les avantages et inconvénients que nous avons déjà évoqués et qu'il faudrait "creuser". Ces tendances sont appuyées --peut-être même lancées, par la Banque mondiale, désireuse de voir les terres de toute part sur le Marché.

Cela a un impact fondamental sur la migration tant dans le lieu d'origine que dans le nouveau territoire et questionne sur cet engouement vers la propriété, à cheval sur deux systèmes.

On pourrait s'interroger d'une manière plus globale sur l'évolution de la paysannerie qui ne peut que difficilement survivre aujourd'hui dans le contexte de la grande agriculture, là-bas comme chez nous...

Les questions d'ethnodéveloppement sont incontournables dans le cadre d'une démarche
d'approche ethnologique. Dans le cadre des transformations liées au mouvement migratoire,
on peut réaliser l'impact d'une certaine idée de "progrès", de modernité. Anecdotique, les

3 Il faut utiliser avec circonspection les termes comme tradition, coutume et autres, car ils revêtent un caractère parfois artificiel, les dissociant de ce qui leur donne sens, et sont connotés de passéisme et de nostalgie. J'ai évoqué le thème du folklore et des coutumes dans le mémoire, qui ont une place particulière au Pérou.

places d'armes de nombres de village ont été entièrement "bétonnisée" et les petites mairies ont été faites palaces... Dans quel but ?

La problématique est très large, il faudrait également poursuivre la recherche pour comprendre avec la population les manières de pallier aux manques dus à ces mouvements et à la difficile situation des campagnes.

Parmi tant de groupes et de gens rencontrés, il en est un qui m'a particulièrement attiré l'attention : celui des déplacés du terrorisme, dont les terres ont été totalement spoliées et qui n'en ont souvent guère retrouvées. Leoncio, à Lima, m'a "branchée" sur un projet d'élevage d'alpacas dans la région de Huancavelica dont il est originaire. « Nous avons beaucoup de terres là-bas » dit-il. Il veut donc trouver un financement pour acheter les camélidés, puis faire travailler la laine dans son quartier de Lima (ou/ et "là-bas"), par une association de mères de famille seules. Et, à bon escient, profiter du marché européen... J'ai reçu en moins de 24 heures 4 réponses d'associations en France intéressées pour appuyer et même se réapproprier le projet, aussi vague soit mon annonce... J'ai été plus qu'étonnée de voir une telle "demande" de la part de nos associations françaises. Seraient-elles de réelles "demandeuses" d'initiatives locales ? Et, beaucoup de gens, là-bas, qui ne demandent qu'à être soutenus... Alors, que se passe-t-il ? Que cache ce semblant d'équilibre non consommé ?!

**

La mémoire est essentielle dans les questions identitaires et migratoires. Les histoires de vie, les liens mais aussi les pratiques d'aujourd'hui en sont le reflet. Tout lieu est porteur de mémoire, pour et par ses habitants. Son corollaire est peut-être la transmission, question qui pourrait être approfondie davantage. La culture développée par les enfants d'immigrés, entre rejet et réappropriation, est une création permanente. Ils n'ont pas migré mais portent en eux la migration de leurs parents. Je me suis, aux débuts, interrogée sur les migrations que l'on pouvait voir à travers la ville : les deuxième et troisième générations de migrants étaient elles aussi en quête de terrain : elles fondent également des quartiers de toutes pièces, organisent des invasions, s'associent dans l'achat d'un terrain, etc.

La violence politique

La mémoire collective est au Pérou empreinte d'un récent passé d'une violence sans nom. Le terrorisme et ce qu'il a entraîné est toujours un fardeau et les déplacés semblent ne pas avoir eu de recours. Une mémoire blessée et un peuple oublié ?

Ils ont dû fuir, parce qu'on a brûlé leur maison, spolié leurs terres et leurs bétails, en dehors des enlèvements et meurtres de leurs proches.

Ils ont cherché refuge à la ville et à Lima. Ou dans des zones plus "tranquilles" des provinces. Quinze ans ou presque qu'ils sont là, sans terre, sans famille (juste quelques membres), sans rien. Autant d'années où l'on a rien fait pour eux.

J'ai rencontré un groupe à Lima, qui vivait dans des conditions plus lamentables que leurs voisins migrants, qui eux avaient obtenu des aides, quel paradoxe...

Près de Pampas, je suis arrivée dans une partie d'un village où 3 associations de déplacés demeuraient. Ils viennent d'autres districts du département et d'Ayacucho. Ce n'est que très récemment qu'ils ont pris conscience qu'ils pouvaient s'associer pour réclamer leurs droits (combien de lois, de politiques d'aide sont sorties et n'ont pas vu leurs applications l) « Nous étions ignorants ». Une population qui se dévalorise, parce que personne n'a jamais cherché à les "revaloriser", à les considérer au-delà de quelques assistances ponctuelles. Une population qui a souffert et qui reste marginalisée...

Pour accéder à leurs droits on leur demande des registres, qu'il faut payer très chers...

« Nous n'avons rien. « Nous sommes tristes, très mal. « Certains meurent en pourrissant dans leurs maisons. « Nous n'avons aucun type de travail. Aucunes terres... « On ne peut pas retourner là-bas, on n'a plus rien. Maintenant, les terrains sont de la communauté. « Ils profitent du fait que nous ne connaissons pas la loi... Ce sont des promesses, c'est tout !

*

La mine.

L'exemple de Cobriza, dans la province de Churcampa --département de Huancavelica- que j'ai évoqué, est bien d'actualité. Un village "minier" a été crée de toute pièce sur le versant voisin de celui qui est exploité par la mine. La situation des miniers est relativement précaire car à court terme la mine va fermer. Elle n'est plus rentable, tout a été extrait. A cela s'ajoutent les problèmes de sécurité. Ils ne rebouchent pas les anciennes galeries : les miniers seront tentés de retourner extraire des bricoles. Les conditions agricoles sont très difficiles. Les travailleurs risquent de se diriger vers les vallées alentours plus clémentes.

J'ai rencontré des familles qui venaient de là-bas, installées près de Lima : le chef de famille s'en allait travailler temporairement. Sa femme l'accompagnait de temps en temps. La vie des miniers était bien différente de celle des habitants du village originel (San Pedro), sur l'autre versant. La vie de ses habitants est régie par la mine. Les relations avec les habitants de San Pedro en étaient affectées, me soulignait une dame. Leurs enfants n'avaient pas accès au même collège et possibilité. La question minière est beaucoup plus ample, elle est source de migration permanente et de reconversion, mais de plus en plus les miniers s'installent ailleurs avec leur famille, comme à Lima. Un regard sur son évolution serait à approfondir.

Les migrations vers la Selva semblent aujourd'hui les plus importantes : quels changements dans cette partie du pays pour demain ? Est-ce un mouvement provisoire lié aux activités agricoles qui fonctionnent, ou cela amènera-t-il à des changements considérables et un essor de ces petites villes... ?

L'émigration vers l'étranger a lieu depuis le début de « l'exode rural ». Cela est assez surprenant de s'imaginer ce que représentait un départ d'un petit village des Andes, sans routes, vers les Etat Unis, par exemple ! Celles-ci continuent vers l'Europe aujourd'hui...

**

Questions épistémologiques.

Enfin, il s'agit de porter un regard rétrospectif sur son propre travail. Sur son écriture. Sur son ethnologie. Que cautionne-t-on ? Que condamne-t-on ? Cette ethnologie a-t-elle un rôle et quel est-il ?

L'écriture a sa propre créativité et sa capacité transformatrice. Retranscrire dans son propre langage, personnel et culturel les mots de l'ailleurs ; formaliser dans des mots des choses qui ne sont pas dites, qui ne sont pas manifestes... Quelle réalité et véracité entre ce que l'on observe et interprète.

C'est aussi une expérience passionnante. Un questionnement que la seule réflexion ne permettrait pas.

ri

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"Entre deux mots il faut choisir le moindre"   Paul Valery