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Indépendance et amitié chez Aristote

( Télécharger le fichier original )
par Valentin BORAGNO
Université Paris X Nanterre - master 2 2008
  

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Université de paris X

Master de philosophie de deuxième année

Indépendance et amitié chez Aristote

Mémoire de master 2 de philosophie

Par V. Boragno sous la direction de J.-F. Pradeau

Septembre 2008

Introduction : l'amitié précède l'indépendance

Le rapport de l'indépendance à l'amitié pose deux questions. La première est la plus évidente. Elle considère l'amitié comme un but à atteindre et l'indépendance comme une qualité nécessaire pour y parvenir. Quelle attitude personnelle favorisera la rencontre d'amis et le développement de l' amitié ? Dans cette optique qui est celle de la psychologie, c'est l'individu qui est à l'origine du cheminement vers l'amitié. Un individu aura des amis parce qu'il possèdera telle ou telle qualité individuelle qu'on pourrait appeler indépendance. La seconde, qui est la perspective d'Aristote, nous est plus plus difficile d'accès. Elle considère non plus l'amitié comme fin mais l'indépendance. L'individu n'est plus à l'origine du problème, il en est l'aboutissement. L'ami fait partie des biens essentiels qui font accéder à l'indépendance. L'amitié n'est pas le résultat et comme la récompense d'un mérite personnel qui serait l'indépendance. Elle n'est pas un état subitement attribué à un être de vertu qui aurait, de son côté, bâti une existence en beauté. A l'origine de la vie humaine, il n'y a pas d'indépendance, car aucun être n'est indépendant sans ses amis, mais il y a l'amitié.

Cela ne veut pas dire que toutes les vertus viennent de l'attitude d'autrui, et que la vertu individuelle est totalement étrangère à l'amitié. Au contraire, l'amitié n'est pas un état qui de fait réunit différentes personnes. C'est une vertu individuelle. C'est là un emploi du terme « amitié » qui nous semble particulièrement lointain et oublié. On parlera chez Aristote d' « un homme ami », et de l'ami au singulier, bien plus souvent que « des amis »1(*). La deuxième inversion à réaliser suit le chemin opposé. L'indépendance n'est pas une qualité individuelle ou une vertu. C'est, exactement comme on le pensait de l'amitié, un état que reçoit un individu du fait de son existence en commun, c'est-à-dire une réalité collective. Certes, on parlera d' « un homme indépendant », mais cela ne renvoie pas à une liberté d'esprit individuelle, mais à un état de perfection qui incombe à l'homme comblé du fait de la présence de ses amis. L'homme est indépendant parce qu'il possède des amis, et que grâce à eux, il se suffit à lui-même. On n'est pas indépendant vis-à-vis de nos amis, de notre famille ou d'une épouse. « L'indépendance n'appartient pas à une personne seule, qui vivrait une existence solitaire. Au contraire, elle implique parents, enfants, épouse, et globalement les amis et concitoyens, dès lors que l'homme est naturellement un être destiné à la cité » (EN, I 5, 1097 b 8-12 , trad. G.-J.). L'indépendance « appartient » à une personne, mais elle « implique » une communauté. L'homme en effet est un être pour la cité, et pour la vie en commun, de par sa nature même (politiko\n ga\r o( anqrwpoj kaiì suzh=n pefuko/j, EN, IX 9, 1169 b 18). Dans l'acquisition d'une existence en beauté, mon ami est au premier plan. L'amitié est la condition indispensable à toute vie heureuse. « L'amitié est la chose la plus nécessaire à l'existence. Sans amis, en effet, nul ne choisirait de vivre, aurait-il tous les biens qui restent » (EN, IX 1, 1155 a 4). Il est donc évident qu'en toutes circonstances, l'homme heureux a besoin d'amis (deiÍ ara t%½ eu)daimoni filwn., IX 9, 1169 b 22). Quand Aristote pose à trois reprises2(*) la question de savoir si l'homme indépendant a besoin d'amis, il ne se demande pas si l'homme peut vivre dans la solitude. Il a déjà établi que cette question n'avait pas de sens, pour la bonne raison que la seule indépendance qu'on peut attribuer à un individu est celle de décider de bien vivre avec ses amis. On serait donc tenté de dire que l'indépendance n'existe pas, et qu'il vaudrait lui substituer le terme plus simple de « bonheur ».

L'indépendance est une réalité collective, au sens où une communauté est indépendante vis-à-vis de l'extérieur, mais c'est aussi une réalité individuelle. On parle d'une cité indépendante ou autarcique, ou d'un groupe d' « amis indépendants » (EE, VII 12, 1245 a 22), mais on parle aussi d'un individu indépendant : « l'homme indépendant est celui qui par lui-même rend sa vie digne de choix et ne manquant de rien » (EN, 1097 b 14-15). L'indépendance n'est donc pas qu'une vertu collective qui s'applique aux amis envers l'extérieur, mais elle est aussi une modalité du rapport entre les amis. Loin d'être antithétiques, ces deux sens se complètent et se renforcent. C'est pourquoi on ne pourra traduire au)tarkeia par « autarcie » car ce mot oblitère l'aspect individuel de l'indépendance3(*). On est indépendant quand on éprouve par soi-même le bonheur de vivre, et non quand un autre doit l'éprouver à notre place, quand on veut vivre soi-même, avoir le bonheur pour soi, penser par soi et rester soi-même, et quand on veut éprouver par soi-même le plaisir de la beauté du geste ou le plaisir infini qui découle de la pensée. Il y a forcément des choses que, même dans les biens intérieurs, nous ne partageons pas avec nos amis, et qui demeurent bien à nous. L'amitié n'est pas l'unité. Ce dont nous jouissons nous le possédons en propre. Nous gardons donc des propriétés, qu'elles soient matérielles ou intellectuelles. C'est cette question de la propriété, en tant qu'elle a donnée et permise par l'amitié, que l'on aimerait poser. Que possède-t-on réellement dès lors que tout vient de l'amitié ?

On étudiera les différentes sortes de propriété auxquelles un homme peut prétendre : les biens matériels, les actions, et la pensée.

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* 1 Celui de « quelqu'un se suffisant en tout par lui-même » (EE, VII 12, 1244 b 4), celui de l'ami vertueux (1244 b 17), celui de l'homme le plus heureux et le meilleur (1245 b 11). L'ami est un être singulier doué d'une vertu individuelle. On parle au singulier de « l'homme bon et ami » (VII 14, 1244 a 1) davantage que des amis. « Le même homme est à la fois bon et ami. » (EE, VII 1, 1234 b 27)

* 2 « On pourrait en effet se demander si quelqu'un se suffisant en tout à lui-même, aura un ami. » Ethique à Nicomaque (EN), IX 9, 1169 b 3- 1170 b 18 ; Ethique à Eudème (EE), VII 12, 1244 b 1- 1246 a 25 ; Grande Morale (MM), 1213 a 8-b 1

* 3 Je rendrai au)tarkeia par « indépendance » au lieu d' « autarcie » (R. Bodéüs) , d' « autosuffisance » (Gauthier-Jolif, V. Décarie, P. Aubenque), ou de son homonyme anglais « self-sufficiency » (J. Cooper, J. Annas, N. Sherman, C. H. Kahn). Gauthier-Jolif emploie parfois, au détour de quelques phrases de leurs commentaires, le mot « indépendant » (G.-J., 52 ; 882). Mais ils utilisent malgré tout « autarcie » ou « autosuffisance » dans leur traduction.

« Autarcie » est la translittération francisée de au)tarkeia, et l' « autosuffisance » n'est qu'une la traduction littérale de ce terme, puisque -arkeia signifie « qui se suffit ». La langue française n'a gardé que le sens économique du mot, celui de la communauté autarcique ou autosuffisante, c'est-à-dire qui se nourrit par ses propres moyens. Dans les cas très rares où il s'applique à un individu isolé, il concerne un homme exclu de la communauté. On parlera d'un homme en autarcie dans le cas d'un ermite ou d'un naufragé. Or le mot grec couvre un sens que l'équivalent français ne pourrait rendre, celui d'une perfection à laquelle il n'y a rien à ajouter. L'homme, le dieu, ou la cité « autarcique » sont heureux, car ils possèdent la plénitude des biens. De cette traduction découle une série de questionnements insolubles qui continuent d'émouvoir les commentateurs. Comment un homme « autarcique » - formulation qui, cela dit en passant, ne veut rien dire en français - peut-il avoir des amis ? Nous savons d'emblée - Aristote l'a suffisamment répété - l'importance de l'amitié dans toute vie humaine.

Le terme « indépendant » ne rend pas totalement cette idée d'achèvement quasi-divin, mais il a le mérite d'évoquer une vertu individuelle, qui sera celle qui nous intéressera. On parlera d'homme « indépendant » (h au)ta/rkhj) au lieu d'homme autarcique qui, en français, exclut d'emblée tout rapport à l'autre, y compris l'amitié. Or c'est tout le contraire, l'indépendance, comme on le verra, implique l'amitié.

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