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Indépendance et amitié chez Aristote

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par Valentin BORAGNO
Université Paris X Nanterre - master 2 2008
  

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1. L'indépendance matérielle

L'indépendance matérielle est constituée des biens nécessaires à un individu. Ceux-ci se divisent en biens naturels, comme la propriété foncière, les denrées, et les sources de revenus, et en biens humains, que l'on regroupera sous le terme d' « amis », avec toutes les nuances que le terme comporte. Un ami peut en effet présenter une certaine utilité dans la vie quotidienne en contribuant à produire des ressources, et cela particulièrement lorsque nous manquons de quelque chose. Ainsi des esclaves, des associés ou, aujourd'hui, des collègues. Mais il existe un autre type d'ami qu'on refuse d'utiliser ainsi et avec qui nous aurons du plaisir à partager. Cette amitié a la propriété d'être stable et indépendante des aléas de la vie matérielle. L'indépendance matérielle est donc plus vaste qu'elle n'y paraît, et n'implique donc pas que les biens faits pour combler nos déficiences.

1.1. Amitié et déficience

Si l'on considère l'amitié comme une relation d'utilité, et l'indépendance comme la plénitude des biens, alors l'indépendant n'aura pas besoin d'amis. C'est ce paradoxe qu'Aristote soulève et critique dans l'Ethique à Nicomaque.

« [1169 b 3] Par ailleurs, on hésite à trancher une autre question qui concerne l'homme heureux : aura-t-il besoin d'amis ou non ?

On prétend en effet que non : nul besoin d'amis chez ceux qui atteignent à la félicité [5] et à l'autosuffisance ! C'est qu'on leur attribue la plénitude des biens. Par conséquent, étant donnée leur autosuffisance, ils n'ont plus besoin, dit-on, de personne alors que l'ami, étant un autre soi-même, est là pour procurer ce qu'on est incapable d'avoir par ses propres moyens. De là vient l'adage « quand le sort vous est favorable, à quoi bon les amis ? (...)Mais quel est le sens des premiers arguments ? Et sous quel rapport disent-ils vrai ?

C'est probablement que dans l'esprit du grand nombre (oi polloi), les amis ce sont les gens utiles (tou\j xrhsimouj). Les amis de ce genre, par conséquent, ne peuvent être du tout un besoin (deh/setai) pour le bienheureux, (25) puisqu'il est pourvu de la plénitude des biens.

Ni donc les amis qu'on se fait par agrément (tw½n dia\ to\ h(du) ! Sinon dans une faible mesure, car l'existence du bienfaiteur, qui est agréable, ne réclame aucun des plaisirs surajoutés (e)peisa/ktou). » (EN, IX 9, 1169 b 3-27)

Aristote reprend ici une aporie que Platon avait soulevée dans le Lysis (215 b). La question qu'il pose est la même mais les conclusions qu'il en tire sont différentes. Aristote se sert de cette aporie socratique pour affirmer l'existence d'une amitié plus digne. L'amitié véritable diffère de l'amitié engendrée par la déficience (ùndeÐv).

Cette conception de l'amitié définie à partir du besoin avait déjà été admirablement et non sans ironie présentée par Socrate. « Mais nous ferons-nous amis avec quelqu'un et quelqu'un nous aimera-t-il par rapport aux choses où nous ne serons d'aucune utilité ?

- Non certes. » (Lysis, 210c) De par sa nature même, cette amitié est instable et vouée à disparaître. L'homme comblé n'a pas besoin d'amis parce que l'amitié lui sert uniquement à combler ses manques. Se suffisant à lui-même, il n'a aucun intérêt à être ami de quiconque, fût-il bon, puisque ce qu'il y a de bon, il le possède déjà (215 b). C'est uniquement quand il est dans le besoin que l'homme fait appel à ses amis. L'amitié sert donc de remède à des carences diverses. Ce qu'on aime dans l'ami est un bien qui vient guérir notre propre mal. C'est à cause du mal que le bien est aimé, et si « rien ne pouvait plus nous nuire, nous n'aurions plus besoin d'aucun secours » (220 b-d). L'amitié est donc plus utile aux hommes malades qu'aux hommes bien-portants, si l'on définit le fait d'être bien portant par l'absence de troubles. Eprouvé quand la douleur s'annule, ce plaisir est comme une guérison apporté à un mal. Dans ce type d'amitié, il n'y a donc pas de plaisir lié à la personne amie en tant que telle, mais seulement un plaisir lié aux circonstances de l'amitié. C'est un plaisir accidentel (EN, VII 15, 1154 b 20-25).

Les carences d'ordre économique peuvent présenter la particularité d'être nécessaires ou superflues. Certes, l'on fait appel à nos amis quand on manque d'argent, et ce type d'amitié est l'apanage de la pauvreté. « Dans la pauvreté aussi, et les autres revers de fortune, croit-on, le seul refuge ce sont les amis » (EN, VIII 1, 1155 a 12). L'amitié peut reposer sur les nécessités de la vie (ta\ a)nagkaiÍa, EE, VII 12, 1245 b 3) mais aussi sur des plaisirs superflus. Alors que le nécessaire est ce qu'il faut pour survivre, l'utile peut inclure des désirs superflus. Le tyran peut avoir des amis utiles (tou\j xrhsimouj), pour des besoins qui sont superflus. L'amitié fondée sur le profit sera à plus forte raison accidentelle. Car si le nécessaire est permanent, l'utile est accidentel. Ainsi les amis utiles ne sont pas que les nécessiteux. L'amitié utile est aussi celle qui unit les gens qui recherchent l'excès de richesses. Le symbole de cette amitié nouée par calcul n'est pas le mendiant, c'est le prêteur (daneistjv, 1167 b 28-30). De par la nature de son commerce, il engendre une amitié faite de dettes. Le but du prêteur est de maintenir en vie son débiteur afin de « récupérer son crédit » (EN, IX 7, 1167 b 30-33). Fondée sur la dette, ce genre d'amitié est instable car elle donne lieu à des récriminations.

Les carences peuvent être d'ordre physique et affectif également. Ainsi l'amitié fondée sur le plaisir sexuel permet de combler ces manques. Il en va ainsi des époux. Chacun apporte à l'autre ce qu'il ne peut se procurer. Mais il en va aussi des amis intempérants et des amitiés reposant uniquement sur le besoin sexuel (kat' aiãsqhsin, a 27), c'est-à-dire en aimant, non pas la personne, mais sa capacité à supprimer leurs propres manques. Ils peuvent être d'ordre affectif également. Ces amis seront utiles pour se détourner d'eux-mêmes. « Les méchants sont également en quête de comparses avec qui passer leurs journées, mais parce qu'ils cherchent à se fuir eux-mêmes (feu/gousin) » (EN, IX 4, 1166 b 14). Être en quête d'amis signifie qu'on les recherche indépendamment de leurs personnes, pour combler un manque personnel.

Toutes ces formes d'amitié reposent sur l'échange. Chacun doit en avoir besoin, car chacun a besoin de ressources, et d'échanger avec les autres. L'amitié qui repose sur le besoin ressemble en fait à un échange, parce que le besoin est le véritable étalon des échanges » (EN, V 8, 1133 a 27). Les amitiés inférieures « échangent une chose contre une autre » (EN, VIII 8, 1158 b 3). Chacun des amis apporte quelque chose à l'autre, comme certains animaux qui vivent un temps dans une relation de symbiose. Ainsi du crocodile et du roitelet dans la fable (Rhét., 1236 b 1-17). Le crocodile manque d'outils pour assurer l'entretien de son corps, le roitelet manque de force pour assurer sa survie. Tous deux échangent leurs services en apportant à l'autre ce dont il manque. Aux amis utiles, il faut un accord, un contrat que les contractants ne bafouent pas. Ils obéissent à la règle écrite, ou à une règle tacite. C'est pourquoi l'amitié utile est souvent dite « légale » (EN, VIII 15, 1162 b 26). Cette règle existe pour éviter les dissensions, car cette amitié repose sur un échange, et donc sur un rapport de force.

Ce type d'amitié est conflictuel car il réunit des intérêts contraires. On recherche en effet chez l'autre ce qu'on n'a pas soi-même. Cette amitié repose sur la différence et non sur la similitude. Dans l'amitié utile, « l'ami est là pour procurer ce qu'on est incapable d'avoir par ses propres moyens » ( porizein aÁ di' au(tou= a)dunatei, EN, IX 9, 1169 b 7). Dans ces amitiés, ce sont les contraires qui s'attirent. Les contraires sont amis quand ils sont attirés par l'intérêt par le manque (EN, VIII 10, 1159 b 13-19). C'est une amitié plaintive qui donne lieu à des reproches et à de querelles. (EN, VIII 15, 1162 b 15).

Ces amitiés sont donc instables et éphémères. Les amitiés dictées par le besoin peuvent donner lieu à une relation d'échange, ou à une relation d'infériorité. Dans les deux cas, l'amitié n'est pas stable, car elle dépend d'autre chose que des personnes mêmes des amis. Cette amitié dépend du sort (o( daimwn, EN, IX 9, 1169 b 8). « Dans l'amitié accidentelle, la personne n'est pas aimée pour ce qu'elle est, mais en tant qu'elle procure un bien ou du plaisir. Donc les amitiés de ce genre se dissolvent facilement, les personnes en cause ne restent pas toujours stables. » (EN, VIII 3, 1156 a 15) Intérêts économiques et intérêts sexuels ont la même caractéristique d'être fluctuants et instables. Les hommes malhonnêtes se caractérisent par leur versatilité (EN, VIII 1, 1154 b 21-31 ). Cette amitié entre personnes versatiles dure peu. Les hommes sont comme des aliments qui perdent leur goût avec le temps (EE, VII 2, 1238 a 23-25). Comme le caméléon ou comme un édifice branlant (EN, I 9, 1100 b 5), ils changent de désir et de goût. L'amitié fondée sur le besoin est par nature vouée à disparaître et les amis à renoncer à leurs amitiés passées.

Il est pourtant clair que l'amitié n'est pas que cela. Ainsi, à la fin du dialogue, alors même qu'il échoue à définir l'amitié, Socrate se déclare amis de ses interlocuteurs. « Nos auditeurs vont dire en s'en allant que nous avons la prétention d'être amis les uns les autres, car je me mets des vôtres, mais que nous n'avons pas encore pu découvrir ce que c'est que l'ami » (223b). Socrate pointait que ce que la plupart des hommes appellent « amitié » ne correspond pas à la réalité. Mais il n'en affirmait lui-même aucune version personnelle, si ce n'est celle d'une « chose qui nous glisse si facilement entre les mains et nous échappe par l'effet de sa nature » (216 d). En allant avec ironie dans le sens de la conception utilitaire, celle du grand nombre, il en a montré les faiblesses. Mais il ne l'a pas rejeté comme l'a fait Aristote au nom d'une conception plus noble de l'amitié. C'est pourquoi le Lysis est un texte déroutant, qui donne « pour ainsi dire l'étourdissement de l'ivresse » (Lysis, 222c) et qui laisse un goût amer.

Le chemin difficile qui reste, c'est donc Aristote qui le parcourt. Aristote tire « l'expérience des conclusions négatives de Platon » (J. Annas, 550) pour développer la thèse de l'amitié comme quelque chose de beau. L'aporie exprime « quelque chose de bon » (EE, VII 12, 1244 b 2). Et c'est ce qui sort de l'aporie qui intéresse Aristote. Socrate et Aristote n'ont ni la même méthode ni véritablement les mêmes objets de recherche. L'un s'intéresse à l'aporie en elle-même, l'autre à ce qui en sort.

Il n'y a pas de contradiction entre le fait de posséder des biens et le fait d'avoir des amis. Au contraire, l'ami fait partie des biens. Bien particulier et supérieur certes, mais inclut dans un ensemble de possessions toutes nécessaires. Manquer d'amis ou manquer d'argent constituent des entraves de même nature au bonheur. L'amitié utilitaire n'est pas réservée aux misérables. Tout le monde a besoin de satisfaire ses intérêts personnels. Le misérable en revanche ne conçoit que ce type d'amitié, qui est une amitié purement matérielle. Il considère moins l'homme que la chose. L'ami est instrumentalisé. Dans l'ordre des fins, il compte moins que les objets qu'il peut procurer. « Les méchants préfèrent les biens naturels à un ami, et aucun d'entre eux n'aime un être humain plus que les choses » (EN, VII 2, 1237 b 33). Entre le matériel et l'humain, l'amitié n'implique pas de choix, mais une hiérarchisation. Il existe en effet deux situations extrêmes qu'il faut éviter : je ne peux garder mes amis si je ne pense qu'aux autres biens extérieurs, pas plus que si je les néglige complètement. Nous avons tous besoin de ressources.

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