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Indépendance et amitié chez Aristote

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par Valentin BORAGNO
Université Paris X Nanterre - master 2 2008
  

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1.2. Le besoin de ressources

Sans ressource on ne fait rien. Au même titre que la richesse, le pouvoir politique, ou la famille, les amis font partie des biens essentiels. Et pour bien vivre, la vertu implique des moyens importants. Tout le monde ne peut s'offrir la vertu. C'est là une forte divergence avec la vertu universaliste chrétienne.

« impossible en effet ou du moins difficile d'exécuter de belles choses lorsqu'on est sans ressources (a)xorh/ghton), car beaucoup s'exécutent comme à l'aide d'instruments (di' o)rga/nwn), par le moyen d'amis, de richesse, ou du pouvoir politique.  

D'autre part, il y a un certain nombre d'avantages dont l'absence ternit la félicité : par exemple, une famille honorable, de bons enfants, la beauté... On ne peut pas du tout prétendre au bonheur si on a l'apparence vraiment disgrâcieuse ou une famille douteuse ou qu'on est solitaire et sans enfants. » (EN, I 9, 1099 b 1)

Chez Aristote, la richesse est nécessaire au bonheur. Celui-ci advient grâce à des instruments (di' o)rga/nwn). Lorsqu'on est sans ressources (a)xorh/ghton), on manque des biens essentiels. Aristote se plaît à souvent employer un même verbe pour désigner le fait d' « être pourvu des biens essentiels ». L'homme qui possède les biens essentiels est « pourvu du choeur des biens » (EN, X 7, 1177 a 30: kexorhghme/nwn). xorhge/w : être chorège, c'est « pourvoir aux frais du choeur » et par métaphore, c'est pourvoir à toutes sortes de besoins ou « équiper » 4(*). Le coeur des biens est ce qui est fondamental pour que la pièce, c'est-à-dire l'action, se déroule. Sans les frais du choeur, il n'y a pas de pièce. Sans les biens essentiels, il n'y a pas d'action possible. Il y a toute une mise en scène nécessaire à l'action vertueuse. Elle inclut le décor, mais aussi les protagonistes. Pour filer la métaphore de l'action dramatique, on pourrait recourir au schéma actanciel de V. Propp5(*). Parmi les différents personnages d'un récit, on trouve des adjuvants, des opposants, et des bénéficiaires. C'est au milieu d'eux que l'homme vertueux entre en scène. Pour agir, l'homme a besoin d'adjuvants, comme le sont les amis utiles, mais aussi d'opposants, dans le cas du courage, et enfin de bénéficiaires. « On n'est pas courageux tout seul : il faut avoir devant soi des ennemis et à ses côtés des compagnons, puisqu'est révolue l'époque des duels homériques ; on n'est pas davantage tempérant tout seul : (...) Le vrai objet de la tempérance, ce sont les nombreux festins ou les amitiés à deux.6(*)»

L'homme autarcique, le sage comme l'homme vertueux, a besoin de cet équipement de base pour entrer sur la scène qui lui convient, pour exercer sa propre activité. « Les besoins nécessaires à la vie (tw½n pro\j to\ zh=n a)nagkaiwn) constituent en effet un besoin pour le sage comme pour le juste et les autres personnes vertueuses » (EN, X 7, 1177 a 28). Le sage ne renonce pas à tous ces biens, et n'aura rien d'un ermite ou d'un ascète. C'est là encore une différence avec le monde chrétien, où fleuriront les ermites.7(*) Il n'y a pas de bonheur possible dans la pénurie. En tant qu'il est homme, le sage qui aspire à être vertueux devra donc aussi veiller à sa prospérité. Il a besoin de ces appuis extérieurs, c'est-à-dire de tous ces biens nécessaires à la vertu : argent, armement, amis à qui faire des bienfaits. (EN, X 8, 1178 a 24- b 7)

Les personnes vertueuses ont besoin de davantage d'appuis extérieurs. Leurs activités demandent elles-mêmes davantage de « puissances » au sens propre. Ainsi de l'homme courageux (t%½ a)ndrei%) qui aura besoin de « puissance » (duna/mewj, EN, X 8, 1178 a 24), c'est-à-dire d'une armée et d'un armement complet.8(*) Des hommes comme le libéral ou le juste (1178 a 29) auront besoin également d'argent. Pour exercer leur vertu, ils ont besoin de beaucoup d'instruments. L'homme vertueux ne peut se contenter de pain quotidien. « Quant au pain quotidien, il en coûte fort peu ; pour rassasier un homme, qu'il soit riche ou pauvre, part égale suffit. » (Electre, 429-430On a toujours besoin des autres et de leur savoir-faire pour assurer notre subsistance. L'individu ne peut pas se substituer à la cité. Son indépendance n'est pas une cité intérieure parce que ses puissances sont aussi extérieures.

Un grand soin doit être apporté à l'entretien des biens extérieurs, parce qu'ils ont une valeur inestimable. Ainsi des amis dont l'existence a autant de prix que la nôtre (EN, VII 12, 1170 b 17). Les différents biens extérieurs ont un lien fort entre eux. L'ami est inséparable de l'usage que l'on fait de nos biens. L'amitié vertueuse ne consiste pas à mettre à l'écart la vie matérielle pour jouir d'une vie culturelle. La possession des ressources implique qu'on les a en propre et qu'on peut en avoir un certain usage qui nous est personnel. Nos biens nous permettent d'exercer des actions vertueuses. Ils sont intimement liés aux qualités propres à chacun. Ils deviennent des possessions en même temps qu'on acquiert un savoir-faire. L'artisan a besoin de ses outils pour bien faire. Le plaisir qu'éprouve le musicien à manipuler son propre instrument ou le guerrier à utiliser ses propres armes les rend plus meilleurs. Ainsi c'est grâce à son arc que lui seul possède en propre qu'Ulysse réussit à tuer les courtisans. Avoir ses biens en propre c'est éprouver du plaisir à leur usage. Il faut avoir ses biens en propre pour agir de façon vertueuse. On n'agit avec générosité que par rapport à nos propres biens, en pas avec ceux des autres. On n'agit avec tempérance qu'avec les femmes ou les hommes qui sont liés à nous et pas avec des inconnus. Il est facile d'être amis avec des gens qu'on ne reverra pas ou que l'on pourrait interchanger. L'ami est un bien au sens où il est bien a nous. Il est quelqu'un que l'on a pour soi. Notre ami fait partie des ressources que nous avons en propre.

L'acquisition et la gestion des biens est un art (xrhmatistikh=j). Elle est la partie principale de l'administration familiale (oikonomia, Pol., I 3, 1253 b 7-15). On peut fixer deux fins à l'économie, c'est-à-dire aux biens matériels que l'on possède : l'usage ou le profit. La manière vertueuse d'en faire usage est le partage de ce qu'on a en propre. La propriété privée favorise ainsi l'expression du partage et de la vertu. Et c'est là sa principale et unique fonction. La fin de la propriété privée n'est pas le profit mais l'usage. Et l'usage en est commun. Le foncier est privé, mais les produits en sont consommés en commun. « Car il faut qu'en un sens les propriétés soient communes mais que fondamentalement elles soient privées. (...) Grâce à la vertu, il en sera, concernant l'usage des biens, comme le dit le proverbe : « tout est commun entre amis (koina\ ta\ filwn) » » (Pol., II 5, 1263 a 26-33). La vertu implique la possession de biens, comme la générosité implique des ressources, et la tempérance des femmes. Il faut être suffisamment riche pour que notre subsistance ne dépende pas de ceux qu'on aime. Ces richesses sont mises au service de ceux qu'on aime.

Tout le monde ne peut s'offrir la vertu. Un pauvre ne peut être ni heureux ni vertueux. Une cité où tout serait à tout le monde, comme dans le cas de la cité collectiviste platonicienne, ne laisserait plus de place à l'action individuelle. Car celle-ci serait empêchée par l'absence de ressources individuelles. Ainsi le père n'aurait plus besoin de s'occuper (diafrontizein) de son fils, ni l'ami de son ami. Dans cette société, on ne pourrait pas dire que tout appartiendrait à tout le monde, mais plutôt que rien n'appartiendrait à personne. Nos actions s'exercent sur ce qu'on possède en propre. « Dans la cité platonicienne, au contraire, il est nécessaire, de par la nature même de cette communauté que l'amitié s'y dilue (...) Car il y a chez les hommes deux choses principales qui les portent à la sollicitude et à l'amour (fileiÍn) : ce qu'on possède en propre (to/ iãdion) et ce qu'on chérit » (Pol., II 4, 1262 b 9-24). C'est donc en tant qu'elle porte à la sollicitude que la propriété a de la vertu.

Le fondement de l'éthique est l'habitat, sa propriété, comme l'indique la parenté étymologique entre le mot grec signifiant la demeure et le mot « éthique ». Le caractère et les habitudes (úqov) sont acquis dans la demeure (Úqov)9(*). On doit d'abord posséder, et ensuite, par la vertu, on partage. La base de l'amitié se forge dans la famille. Le préliminaire à l'amitié est l'éducation. L'origine de l'amitié est la fraternité. « C'est dans les maisons que se trouvent d'abord les commencements et les sources de l'amitié, de l'état et de la justice. » (EE, VII 10, 1242 b 1) Cette origine tient donc aux habitudes contractées dès le plus jeune âge. Mais elle est aussi politique. La vertu est transmise dans le cadre de la famille, mais encore faut-il que les conditions matérielles pour y vivre dignement soient réunies. Il y a donc une indépendance de base à donner aux individus de manière à ce que leurs ressources ne dépendent pas de leurs amis et qu'ils aient les moyens de faire des choix qui caractériseront leur vie. C'est ainsi qu'il est préférable de faire accéder les citoyens pauvres à la propriété et à un moyen de gagner leurs ressources plutôt que de leur distribuer des denrées et des revenus. Les aides aux pauvres doivent correspondre à diverses incitations à la création d'entreprises, soit agricole en leur payant un petit domaine foncier, ou une prise en ferme, soit commerciale avec une mise de fonds (?öïñì?) pour un commerce. Il faut donner aux pauvres les moyens ( ?öïñì?ò) de les orienter vers certains travaux ( ôñ?ðåéí ?ð' ?ñãáó?áò, Pol., VI 5, 1320 a 35 - 1321 b 1). Les familles doivent privilégier l'agriculture sur le commerce, car elles y gagneront en indépendance (Pol., I 8, 1256 a 40-43). Chaque partie de la cité doit donc imiter la fin même de la cité : l'autarcie. Chacun doit donc en priorité « s'occuper de ses affaires » : « la situation s'améliorera du fait que chacun s'occupera avant tout de ses affaires (pro\j iãdion e(ka/stou prosedreu/ontoj) » (Pol., II 5, 1263 a 27).

Le but ultime de la possession de ressources n'est pas le travail, mais le loisir, qui est le moment de la mise en commun. L'indépendance matérielle est la capacité d'avoir du temps libre. Là seulement les vrais amis se retrouvent, alors que les collègues, qui sont les amis utiles, se retrouvent dans le labeur. Si l'on travaille tout le temps, par trop grande pauvreté ou par avarice, on est dépendant de l'utile. Il faut s'occuper d'une même chose qui se trouve en dehors du travail. L'action vertueuse débute une fois qu'on est doté de ce genre de biens. La place de l'amitié n'est pas dans l'acquisition des biens, mais dans leur jouissance. Autrement dit, la fonction de l'amitié est plus importante que la fin que se fixe la famille, c'est-à-dire l'acquisition des biens. Cette fonction est politique. La vie de l'homme libre est impossible sans ces moments de loisir où ils peuvent se réunir pour affirmer autre chose que des intérêts individuels. C'est pourquoi les tyrannies font en sorte que les hommes travaillent beaucoup afin d'empêcher les liens d'amitié. Pour supprimer l'amitié entre ses sujets, il faut supprimer l'indépendance, par ces deux mesures : appauvrissement des sujets, et manque de loisir (a)sxolian kaiì penian, Pol., 1313 b 28). C'est dans le loisir qu'on fait le choix de connaître l'autre. Pris par des tâches quotidiennes, comme les grands travaux ou la guerre, les hommes deviennent privés de loisir (asxoloi) et perdent leurs amis.

Cet autre chose dont s'occupent les hommes dans le loisir est extérieur à l'acquisition des biens. L'amitié véritable se développe ailleurs que dans la recherche des ressources. « Nous aimons aussi ceux qui nous sont semblables et s'occupent des mêmes choses, à condition qu'ils ne nous importunent pas et qu'ils ne tirent pas leur subsistance de la même source que nous. Sinon, c'est « potier contre potier ».10(*) » On peut donc résumer l'indépendance matérielle à deux qualités : l'aisance et le loisir. Les amis sont les bénéficiaires de la vertu qui est permise par la possession de biens. Le fait de privilégier ce qu'il y a de bon dans la vie sur l'utile et la peine et de l'offrir avec ses amis implique une qualité, qu'on peut appeler la dignité.

* 4 G.-J., 69.

* 5 V. Propp, La morphologie du conte, 1928.

* 6 G.-J., 68.

* 7 G.-J., 53.

* 8 G.-J., 882.

* 9 Sur cette parenté étymologique, voir E. Proulx, 317.

* 10 Rhétorique (Rhét.), 1381 b 14-17, voir aussi MM, 1211 a 7-39.

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