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Indépendance et amitié chez Aristote

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par Valentin BORAGNO
Université Paris X Nanterre - master 2 2008
  

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1.3. Amitié et dignité

Vivre dignement s'entend au sens économique : posséder suffisamment de biens pour avoir du loisir, mais aussi au sens moral où un individu est capable de choisir un homme plutôt que des objets. L'ami est un bien extérieur supérieur (tw½n e)kto\j a)gaqw½n me/giston, IX 9, 1169 b 10). Il est absurde de rompre avec ses amis lorsqu'on a la plénitude des biens (ta)gaqa). Au contraire, c'est dans l'indépendance matérielle que l'on aura le plus besoin d'amis dignes. L'amitié est réservée à un domaine autre que celui du nécessaire. C'est pour la vertu que nous recherchons notre ami, et non pour l'usage et pour le profit.

« Assurément, on serait alors d'opinion que, évidemment, ce n'est pas pour l'usage (xrh/sewj) ou le profit (w(c)feleiaj) qu'un ami existe, mais pour sa vertu11(*) seulement (di' a)reth\n) : lorsque nous n'avons besoin de rien, nous recherchons tous alors des gens pour partager notre plaisir, et des bénéficiaires plutôt que des bienfaiteurs. Et nous avons un meilleur (20) jugement (a)meinw krisin) dans l'autosuffisance plutôt que dans le besoin (met' e)ndeiaj), et c'est alors surtout que nous avons besoin d'amis dignes (a)ciwn filwn) pour partager notre vie. » (EE, VII 12, 1244 b 17-21) 

On ne recherche pas un ami par insuffisance (kat' endeian, EE, VII 12, 1244 b 1). Toutes les amitiés provenant d'un manque, manque d'argent, de savoir, ou d'amour, sont factices. Mais sans amis, on est insuffisant. Même dans la plénitude des biens nous aurons besoin d'amis. C'est donc d'une nécessité particulière que relève l'amitié, car on dit que l'amitié est la chose la plus nécessaire (a)nagkaio/taton) à l'existence. Mais dans ce cas, la nécessité est d'un autre ordre que celle de l'utile. Il ne faut pas confondre les biens nécessaires avec les biens dans l'ensemble. « Le bienheureux est pourvu de la plénitude des biens » (EN, IX 9, 1169 b 25), et ceux-ci incluent des biens intérieurs. Ce n'est pas seulement pour vivre ensemble que les hommes se sont assemblés, c'est aussi pour bien vivre.

La nécessité du rassemblement des hommes par insuffisance relève d'une fausse idée (EN, VI 9, 1142 a 6-10). Mais les hommes s'assemblent avant tout pour bien vivre ensemble. Ce qu'ils recherchent est davantage que la subsistance, c'est le bonheur. La cité est la communauté de vie heureuse. Et nos rapports sont influencés par la manière dont les cités se traitent ensemble. Certes, les rapports entre cités sont mus par des intérêts commerciaux et militaires. Mais ce serait une erreur de croire que ce modèle vaut comme modèle politique, et donc comme modèle d'amitié. Le bonheur propre aux citoyens vivants dans une cité ne tient pas aux mêmes relations que celles qui se jouent entre cités, ou dans des formes d'association plus simples, comme les peuplades. Nous sommes tentés de substituer aux relations d'amitié le modèle de l'association : « mais voilà ! Les hommes appellent amis même les associés que motive l'intérêt, exactement comme le font les cités. » (EN, VIII 5,1157 a 26-29) Il y a donc une indépendance comprise par rapport aux choses indispensables, comme celle des peuplades, et l'indépendance qui a cours dans les cités. La peuplade ne peut pas être autarcique comme une cité, « car il n'est pas facile d'avoir une structure de cité (politieia) » (Pol., VII 4, 1326 a 36-b 7). Il y a plus qu'un échange d'intérêts dans l'amitié entre hommes libres. « L'amitié n'est pas seulement une chose nécessaire. C'est aussi une belle chose. » (EN, VIII 1, 1155 a 28) C'est donc d'une nécessité particulière, et qui ne relève pas de la simple subsistance, que relève l'amitié.

Un passage de l'Ethique à Eudème (EE, VII 12, 1246 a) donne une idée de ce que peut être la dignité entre amis. Celle-ci repose sur le partage des bonnes choses et non des mauvaises. Le propre des personnes dignes est de savoir garder pour soi et de ne pas tout partager (to\ mete/xein aÀma pa/ntwn, EE, VII 12, 1246 a 7). Il est possible de partager, même avec des personnes qu'on aime, ce que nous avons de pire en nous. Ainsi certains comparses vont jusqu'à s'entraîner dans la mort par leur fréquentation. Ils se suicident ou littéralement ils se tuent ensemble (sunapoktinnu/asi12(*), a 23). Ils ont l'un sur l'autre une influence mortifère, parce que chacun agit, non par ce qu'il a de bien, mais selon ce qu'il a de mauvais (tou= oikeiou kakou, a 23). Leur amitié est fondée sur le partage de mauvaises choses. Celui-ci peut être essentiellement lié aux personnes, comme les personnes les pires (tw½n xeiro/nwn, a 17) qui s'attirent dans le malheur, mais aussi lié aux circonstances. Ainsi de ceux qui se réunissent surtout dans la mauvaise fortune (periì ta\j a)tuxiaj, a 12). Ces exemples constituent des cas extrêmes du partage (u(perbola\j, a 9) dont la dignité peut protéger. Ceci ménage aussi une place à ce qu'on appellerait aujourd'hui le domaine de la « vie privée ». Le privé n'est cependant pas le lieu de l'accomplissement personnel, mais il permet à l'homme de rester digne dans la mauvaise fortune. Le privé lui laisse la possibilité d'être seul. L'homme heureux met en commun ce qu'il a de bon. L'ami digne privilégie la joie de l'ami sur ses propres problèmes.

Il évite le partage des difficultés (th=j summeqe/cewj tw½n xalepw½n, b 36), des souffrances (kakopaqou=ntej, b 38), de l'affliction (luphro\n, b 37). La dignité constitue un visage positif de la virilité. Les amitiés viriles (EN, IX 11, 1171 b 10) n'associent pas leurs amis à leurs propres peines. Ce n'est pas une amitié insensible : même Ulysse pleure à la perte de ses amis. Mais la dignité consiste à épargner son ami des plaintes et des lamentations, à l'inverse des « amitiés de femmelettes [qui] se plaisent à entendre ceux qui partagent leurs lamentations » (EN, IX 11, 1171 b 10). Dans ce genre d'amitié, les personnes cherchent se sentir plus léger (koufo/teroi, a 2) en se délestant de leurs maux les uns sur les autres, et en ne les supportant pas seul (mh\ mo/noi). C'est une des rares occurrences où l'adjectif « seul » (mo/noj) apparaît dans ces chapitres sur l'amitié avec un sens positif. Le bon ami supporte seul ses propres maux, et ne partage que ses biens avec ses amis. Telle une qualité de l'ami indépendant au sens où il s'oppose à l'égoïste : l'ami est indépendant, précisément parce qu'il ne choisit pas de considérer ses propres intérêts (ta\ au(tw½n) et préférer sa joie (to\ xairein), au prix de la peine d'un ami. L'égoïste n'est donc pas tant celui qui ne prend jamais en compte l'autre dans sa propre vie (celui-ci est indifférent) que celui qui partage avec l'autre ce qu'il a de mauvais.

L'égoïsme a donc aussi un versant paradoxal qui est de « ne faire cas que d'autrui » (), à force de chercher à plaire à tout le monde. La fermeture sur soi-même n'est pas le seul excès. L'ouverture à outrance aux autres en constitue un autre. Ainsi la dignité implique aussi le refus de mauvaises fréquentations. La dignité est une vertu qui détourne de certaines personnes et oriente vers d'autres précisément parce qu'ils ont à partager des choses plus ou moins bonnes. L'homme digne s'efforce d'apporter de bonnes choses à partager, et refuse à l'inverse d'en recevoir de mauvaises. La dignité est le fait de ne pas chercher à plaire à tout le monde. Les amis se ressemblent par nature, mais pas forcément de manière visible. Ce qui nous plaît chez l'autre, c'est qu'il garde quelque chose pour lui et qu'il ne donne pas tout aux autres (pa/nta pro\j allon). Il ne cherche pas à plaire à tout prix et garde pour lui la conscience de sa propre vertu. « La dignité (®semno/thj) est l'intermédiaire entre l'arrogance et le souci de plaire. Celui qui vit en ne faisant aucun cas des autres est arrogant ; celui qui vit en ne faisant cas que d'autrui (pa/nta pro\j allon) ou aussi en se soumettant à tous est soucieux de plaire (o( areskoj), mais celui qui agit de la sorte en certains cas, et non dans les autres, et face à ceux qui le méritent, est digne » (EE, III 2, 1233 b 34-36). Socle de l'amitié, la dignité est une certaine forme d'altruisme, très différente de la sympathie, qui se porte indifféremment vers tous.

Ce qui nous attire chez notre ami n'est pas tant l'intérêt qu'il présente que sa valeur intérieure, qu'on pourrait appeler dignité. On choisit l'ami pour sa valeur et non pour les biens extérieurs qu'il procure. L'ami n'est pas un flatteur ou un hostile (EE, VII 4, 1239 a 20-27). De même devant une personne digne, je sais qu'il est mon ami parce qu'il m'a choisi. Je mérite mon ami car il n'est pas ami avec tout le monde. Je suis heureux d'être son ami car j'ai l'impression de valoir autant que lui. J'éprouve la conscience de ma propre valeur, et le grand plaisir qui en découle. Le sentiment d'amitié est comme la justification de notre propre dignité.

Ce que choisissent de partager les amis dignes est donc plus que la satisfaction d'un besoin. C'est une démarche plus exigeante qui a trait à la recherche d'un meilleur jugement (a)meinw krisin). En même temps que ce jugement s'impose la nécessité du bienfait. Ce que s'apportent les amis dignes ne sont pas des remèdes, mais des bienfaits. C'est parce que nous sommes indépendants, et non dans le besoin, que nous jugeons bien, et que nous choisissons de vivre avec des amis dignes. Il reste quelque chose de fondamental à accomplir, et que l'on ne peut accomplir qu'à partir de ce moment, lorsque l'on possède tous les biens. L'usage de ces biens matériels ne suffit pas. Le bonheur à proprement parler n'est aucun des biens matériels. Il n'est pas une possession. Il est contenu dans le fait d'agir, en particulier d'agir bien, et donc d'agir avec ceux qu'on aime. L'amitié obéit à une logique contraire à l'amitié « de ce genre ». C'est dans les moments de bonne fortune que nous avons le plus besoin de nos amis et non dans les moments d'infortune La bonne fortune est une expérience tellement forte et riche à tous les sens du terme qu'il faut nécessairement la partager. L'amitié consiste à faire du bien. L'ami est un bienfaiteur (o) poih/sonthj) plutôt qu'un bénéficiaire (o) peisome/nhj). Plus on est indépendant matériellement, plus on a besoin de ses amis. (EN, IX 9, 1169 b 14). « Il n'est pas possible de porter avec équilibre les fardeaux de la bonne fortune » (EN, IV 8, 1124 a 31). Le bonheur implique un certain partage des biens. « Personne ne choisirait d'être livré à lui-même avec tous les biens » (EN, IX 9, 1169 b 18). Le bienfaiteur est pourvu de tous les biens. Bien faire, c'est être heureux. Quand on trouve la plénitude des biens, par exemple dans le cas d'un couple heureux, la tendance première est de fermer la porte à ses amis, alors que c'est dans le partage de la bonne fortune que débute la véritable amitié.

D'une manière générale, le bienfait consiste à faire le bien. Mais il peut consister en un don ou en une activité commune. Le don a rapport à la bonne fortune matérielle, et l'activité commune à la jouissance du temps libre. C'est un besoin de faire le bien, qui s'exerce dans les moments de bonne fortune, alors que l'amitié utile s'exerce dans les moments de mauvaise fortune. « Ceux qui sont par excellence des amis sont ceux qui souhaitent du bien à ceux qui leur sont chers dans le soucis de ces derniers » (EN, VIII 11, 1156 b 8). Le bienfait n'est pas la charité, elle inclut un jugement meilleur. Les amis autosuffisants (toiÍj au)tarke/si filoij) sont les amis dignes, parce que l'amitié donne un meilleur jugement. Les tâches les plus conformes à la nature de l'amitié sont plus morales et intellectuelles qu'économiques. « Aider un ami à restaurer son caractère ami est plus appréciable et plus conforme à l'amitié que de l'aider à reconstituer son patrimoine » (EN, IX 3, 1165 b 20). La dignité ne consiste pas forcément à être pourvu de ressources, mais à avoir conscience qu'il est un bien plus élevé que ces dernières. L'indépendance consiste à « préférer ce qui est beau à ce qui est fructueux » (EN, IV 8, 1124 b 12), autrement dit à préférer l'amitié belle à l'amitié utile. Cette conscience est facilitée par la possession de nombreuses ressources. Mais elle est plus que la simple possession des biens extérieurs. L'indépendance matérielle n'est pas un fait, c'est avant tout une attitude, ou le choix d'une certaine activité, à la fois bonne et rationnelle.

* 11 Je conserve la traduction de ‡retÐ par « vertu » faute de mieux, et conscient des confusions entre la vertu aristotélicienne et la vertu chrétienne que le terme peut induire.

* 12 Le verbe appartient à ce groupe de mots en su/n- créés par Aristote dans l'EE. pour traiter de l'amitié (R. Hall, 198).

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