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Indépendance et amitié chez Aristote

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par Valentin BORAGNO
Université Paris X Nanterre - master 2 2008
  

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1.4. Le choix de l'amitié

Le choix de l'amitié se fait au nom d'une activité qui n'est pas à proprement parler nécessaire. C'est par rapport à cette activité que les hommes éprouvent de la bienveillance l'un pour l'autre et que le choix de nos amis se fait naturellement.

Mais si l'on observe plus à fond (fusikwteron) la nature des choses, on a l'impression que l'ami vertueux s'impose à l'homme vertueux parce que le choix se fait naturellement13(*) (tv= fu/sei aireto\j eiånai).

En effet, ce qui est naturellement bon (to\ tv= fu/sei a)gaqo\n), (15) on l'a dit, c'est ce qui, pour l'homme de vertu, est bon et agréable par soi (kaq' au(to).

D'autre part, on définit la vie animale par une capacité sensitive, et la vie humaine par une capacité sensitive ou intellective (aisqh/sewj hÄ noh/sewj) ; or la capacité reconduit à l'activité et le plus important se trouve dans l'activité (to\ de\ ku/rion e)n tv= e)nergei#). Donc, il semble bien que vivre c'est fondamentalement sentir ou penser » (EN, IX 9, 1170 a 12-18).

La question initiale n'était pas « faut-il des amis vertueux ? » mais « faut-il des amis ? » Le problème n'est donc plus l'amitié en tant que telle, mais la vertu qui est en jeu dans l'amitié, la seule amitié qui vaille étant l'amitié selon la vertu. C'est pour la vertu que l'on fait le choix de l'amitié. Le choix délibéré n'est ni un appétit, ni un emportement, ni un voeu ni une opinion (EE, II 10, 1225 b 25-1226 b 1). C'est un acte de la volonté qui implique un engagement ferme de la personne qui l'a fait en connaissance de cause. On ne choisit pas réellement quelqu'un si l'on a été trompé sur sa propre nature. Dans le choix il y a donc la reconnaissance de quelque chose de bon. L'ami vertueux fait partie des biens appréciables et dignes de choix (tw½n airetw½n, EN IX 9, 1170 b 14). On choisit l'autre pour ce qu'il est et pour son bien14(*). C'est un choix qui réunit des personnes qui, par une qualité, se ressemblent. « L'amitié première est le choix réciproque d'êtres absolument bons et plaisants » (EE, VII 2, 1237 a 31). L'amitié implique un choix rationnel. Elle est donc nécessairement quelque chose de bon. C'est un « choix réfléchi de la vie en commun » (Pol., III 9, 1281 a 1).

Ce choix ne se fait pas de manière contrainte, mais il se fait naturellement, c'est-à-dire qu'il est accompagné de plaisir. C'est un « choix réciproque, accompagné de plaisir, de la connaissance mutuelle » (EE, VII 2, 1237 a 31). « Le choix se fait naturellement », c'est-à-dire qu'il s'accompagne de plaisir. C'est ainsi que « l'amitié s'instaure de façon apparemment naturelle chez les parents envers leur progéniture et chez les enfants envers ceux qui les ont engendrés. » (EN, VIII 1, 1155 a 17) Le plaisir accompagnant ce choix procède d'un sentiment naturel, qui est la bienveillance. Cette bienveillance est rationnelle parce qu'elle porte sur quelque chose de bon. La bienveillance que se portent les gens de bien s'accorde naturellement. C'est pourquoi ils se reconnaissent. Il y a entre les hommes un même sentiment de plaisir à se découvrir une proximité qu'il y a à acquérir la connaissance de quelque chose.

La bienveillance procède du plaisir de la reconnaissance. Aussi les gens proches, littéralement ceux qui partagent le même toit (tw½n sunh/qwn), ont-ils le même plaisir à se reconnaître que les savants à connaître ou à reconnaître des choses récemment apprises. « Il est évident que, comme dans la science les études et les connaissance fraîches (pro/sfatoi) sont très senties à cause de leur caractère plaisant, il en est ainsi pour la reconnaissance (a)nagnwriseij) des êtres familiers (tw½n sunh/qwn), et la raison est la même dans les deux cas » (EE, VII 2, 1237 a 22-25). A l'inverse de ce plaisir pour l'aimable, se tient le mépris pour le méprisable.15(*) Le mépris est une vertu pour le magnanime. « Un autre trait du magnanime est qu'il soit méprisant. Chaque qualité porte les hommes à mépriser les grandeurs contraires à la raison » (EN, III 5, 1232 b 1). Le plaisir naturel rapproche donc des êtres qui se ressemblent d'une certaine manière, c'est-à-dire par la vertu. Il est impossible qu'une amitié fondée sur le caractère rassemble des êtres désagréables. « Mais quand elle se fonde sur les personnes elles-mêmes, l'amitié n'est évidemment possible qu'entre les hommes de bien, car les mauvaises gens ne tirent pas de joie de leurs personnes, à moins de quelque avantage qui en résulte. » (EN, VII 5, 1157 a 18) Il est donc impossible d'être l'ami de tout le monde, de même qu'il est impossible que le méchant soit l'ami de quelqu'un, car tout le monde ne procure pas de plaisir (EN, VIII 2, 1155 b 12). Le choix provient d'une ressemblance et d'une reconnaissance. Alors que dans l'amitié utile, les amis se rapprochent à cause de ce qu'ils n'ont pas, dans l'amitié vertueuse, les amis s'assemblent autour de ce qu'ils ont en commun. C'est autre chose que la différence qui nous rapproche. Le bien est quelque chose de « simple », quelque chose d' « un », comme l'affirment les Pythagoriciens, et que c'est au contraire chez les personnes mauvaises qu'on trouve cet aspect « polymorphe » qui donne naissance à la contradiction et à la discorde (EN, I 4, 1096 b 5-6 ; EN, II 5, 1106 b 30).

Ce choix naturel ne se fait pas que lors de la première rencontre. Il se fait de manière permanente et se renouvelle dans la fréquentation des actions et dans l'activité commune. Le caractère naturel du partage qui s'ensuit est favorisé par la confiance. La reconnaissance produit de la confiance. Le choix engage l'avenir et permet la confiance. L'amitié fondée sur le caractère est plus forte que la fortune. Les vertus sont en effet quelque chose de stable. La confiance est rendue possible par la certitude que l'autre ne me trompera pas, même lors d'un revirement de fortune. Lorsqu'on connaît quelqu'un que l'on aime, on prend conscience de ses qualités, c'est-à-dire de sa stabilité. « Les amitiés [entre hommes de bien] persistent aussi longtemps qu'ils restent hommes de bien. Or la vertu est quelque chose de stable. » (EN, VIII 4, 1156 b 12). L'amitié est une chose indépendante parce qu'elle ne dépend pas des circonstances extérieures. « L'amitié fait partie des choses stables, comme le bonheur, les choses indépendantes » (EE, VII 2, 1238 a 11). La vertu est ce qui rend les hommes heureux, et l'amitié ce qui réunit les hommes heureux. La conséquence de cela est que nous avons une action directe sur notre propre bonheur, et que le choix de l'amitié est un choix d'être heureux ensemble. « Le bonheur n'est pas l'oeuvre de la fortune. Il est accessible à ceux qui rendront eux-mêmes et leurs actions d'une certaine qualité » (EE, I 1, 1214 a 18-25, EN, I 10, 1099 b 19). Sinon elle perd sa stabilité et se dégrade en une forme d'amitié inégalitaire et précaire, comme dans le cas des amis utiles. La confiance rend possible une amitié sans contrat. Elle vient de la certitude de la vertu morale et intellectuelle de mon ami. L'amitié est justice sans lois, au sens où le partage s'y effectue naturellement. La loi n'est plus l'étalon de la justice, car là où règne la confiance, il n'y a plus besoin de lois. « Et seule par ailleurs, l'amitié entre personnes de bien est hors de portée de la diffamation... Autrement dit, la confiance existe chez ces personnes-là » (EN, VIII 5, 1157 a 16-20). Le partage entre les amis se fait naturellement.

Le plus important se trouve dans l'activité. L'amitié est le corrélaire de l'activité. Et le bonheur pour l'homme est l'activité. Le verbe « être heureux » traduit le verbe actif to\ eu)daimoneiÍn (EN, IX 7, 1169 b 32). « Le bonheur est une sorte d'activité, et l'activité évidemment s'inscrit dans le devenir » (b 28). « Mener une activité » et « devenir » sont une seule et même chose, rendue en grec par le même verbe, to e)nergeiÍn (b 32). L'e)ne/rgeia (b 29) désigne le fait de faire quelque chose mais aussi le fait de se transformer, ou plus exactement de s'améliorer. Le bonheur implique donc quelque chose de stable et une transformation. Ici, l'activité stable correspond à l'activité naturelle. Cette activité ne relève pas d'un manque et d'une satisfaction du manque. Le plaisir tiré de la relation est naturel, comme celui qu'on éprouve lorsque nous sommes en bonne santé. Il est éprouvé devant une chose qui dure. Les plaisirs qui ne sont pas associés à des peines ne comportent pas d'excès (EN, VII 15, 1154 b 16-21). C'est pourquoi le plaisir leur est naturel.

L'amitié n'est pas le résultat d'un état, mais s'accompagne d'une activité qui nous transforme et nous rend heureux. Le plaisir de la bienveillance ne suffit pas à produire l'amitié. Il doit se transformer en plaisir naturel qui accompagne l'activité naturelle. Il n'y a pas d'amitié sans la fréquentation assidue qui implique l'activité. Sans activité, l'amitié n'est que bienveillance, qui est « amitié fainéante » (EN, IX 5, 1167 a 10). L'amitié est une qualité (EN, IX 1, 1155 a 3), mais « dans le cas où l'on parle des qualités, on dit que certains [hommes] sont bons par référence à leur état et d'autres par référence à leur activité. Certains en effet, qui vivent ensemble, tirent leur joie l'un de l'autre et s'enrichissent de bienfaits mutuels, tandis que d'autres qui dorment ou que séparent leurs lieux de séjour, n'ont pas ces activités amicales, mais sont dans l'état de les avoir » (EN, X 6, 1157 b 6-9). Or, il est clair qu'agir ensemble est plus propre à l'amitié, du moins à la réalisation d'une vie heureuse, que le fait de dormir ensemble. Les gens sont donc amis par référence à une activité et non par référence à leur état. Cela ne signifie pas que les amis sont en mouvement. L'activité est plus proche de l'intensité de l'acte que du mouvement. Comprendre l'activité comme l'affairement ou le business relève du contresens. « Le magnanime est quelqu'un qui n'est pas affairé et sait attendre. » (EN, IV 8, 1124 b 24) Cette activité est aussi quelque chose de rare et de réfléchi. L'être laborieux qui travaille toute la journée n'est pas réellement actif. Ainsi la vie du magnanime est tendue vers un seul acte emprunt de beauté. « Un court moment de joie intense lui sera en effet préférable à un long plaisir tranquille, une existence en beauté l'espace d'un an, à plusieurs années hasardeuses et un seul acte empreint de beauté et de grandeur à quantité de piètres actions. » (EN, IX 8, 1169 a 25) Mener le combat qu'il faut au moment où il faut, ou se sacrifier pour un être cher au moment où il faut, sont de plus belles actions que quantité d'actes besogneux.

Le bienvivre consiste en une activité naturelle, et non accidentelle. Activité et plaisir naturels sont la même chose. Ce plaisir n'est pas un agrément confortable et moyen. Le plaisir peut être le bien suprême (EN, VII 14, 1153 b 7). « Les plaisirs sont des activités et chacun est une fin. » (EN, VIII 13, 1153 a 10) Ce sont les activités bonnes en soi, autrement appelées « activités naturelles » qui rapprochent les amis. L'activité de l'homme bon est agréable « par elle-même » (EN, IX 8, 1169 b 32). Par opposition aux activités artificielles, les activités naturelles procurent par nature du plaisir. L'activité naturelle procède de la conscience de quelque chose de bon. Elles se font par amour pour ce qu'on fait et non par contrainte. Il existe des objets bons en soi que l'on choisit d'aimer et pour lesquels on a un goût. « Ceux qui aiment ce qu'il est beau d'accomplir ont plaisir à ce qui est naturellement plaisant ; or telles sont les actions vertueuses ; de sorte qu'elles sont plaisantes à la fois pour eux et en elles-mêmes. Leur existence n'a donc nul besoin par surcroît du plaisir comme d'un artifice ; au contraire, elle contient (exei) le plaisir en elle-même » (EN, I 9, 1099 a 7-17).

Lorsqu'on agit par amour pour quelque chose, on éprouve à la fois le plaisir de sentir que l'on agit soi-même, et aussi le plaisir d'être en contact avec quelque chose de bon. Ainsi dans la connaissance, on éprouve le plaisir d'être en activité, mais aussi celui d'approcher un objet agréable en soi. Le double agrément naturel (amfw ta\ tv= fu/sei h(de/a, EN, VII 12, 1170 a 2) concerne la nature même de l'activité : elles sont plaisantes à la fois pour eux et en elles-mêmes. Elles contiennent le plaisir en elles-mêmes indépendamment du sujet. Ce sont ces activités particulières que les amis vertueux mèneront et dans lesquelles ils se reconnaîtront mutuellement. Le bonheur est non seulement, de façon objective, dans l'action vertueuse qu'on exécute, mais aussi, de façon subjective, dans la perception qu'on a de cette action. Il y a deux objets possibles de plaisir : l'activité en elle-même et l'homme avec qui je l'effectue. Dans toute activité vertueuse, il y a un double plaisir naturel, celui de se livrer à une activité bonne en soi, qui est le plaisir naturel en lui-même, et celui d'être avec un être bon, qui est le plaisir de la bienveillance. Seul, je n'éprouve que le plaisir de l'activité mais pas celui de voir mon ami. Le choix de mon ami se fait donc en fonction de ses goûts et de ses raisons de vivre, car ceux-ci conditionnent ses activités, et par conséquent sa manière d'être, et de me rendre heureux.

Ces goûts constituent une sorte de passion dépourvue de souffrance. Ils concernent des activités bonnes en soi qui excluent donc tout moment désagréable, fût-il même utile pour atteindre une fin heureuse. Ces activités, propres à la vie de loisir, sont donc entièrement et constamment agréables. Le propre de ces activités est de s'exercer à plein temps, à la différence des agréments accidentels qui sont de simples remèdes. L'homme seul ne pourra pas mener à bien son activité. Ce plaisir naturel ne dépend pas des biens extérieurs. « Les plaisirs qui ne sont pas associés à des peines, quant à eux ne comportent pas d'excès... Les agréments naturels, en revanche, sont les choses qui produisent l'action saine en question » (EN, VII 15, 1154 b 20-25). Le plaisir que recherche Aristote est un plaisir permanent qui nous rende toujours heureux. « Car il existe aussi des plaisirs sans peine ni appétits : il n'est qu'à voir les activités de méditation, quand la nature ne manque de rien » (EN, VII 13, 1153 a 1). Ainsi appétits et besoins vont avec la peine et le manque, et se trouvent pris dans les cycles perpétuels de l'insatisfaction et de la satisfaction. « L'office de l'homme est l'acte de l'âme qui traduit la vertu »  (EN, I 6, 1097 b 27). Ceci n'est pas le résultat d'un discours moral et normatif, mais d'un discours hédoniste. Le plus grand plaisir pour l'homme c'est la pensée (EN, X 5, 1176 a 3-7).

On peut émettre l'hypothèse que ce que développe l'amitié est ce goût pour les bonnes choses. Par la manière dont il mène sa vie, mon ami me fait mieux entrevoir mes propres centres d'intérêt et mes raisons de vivre. Ce que l'ami donne n'est donc pas un bien extérieur, mais quelque chose d'infiniment plus précieux. Il donne envie d'aimer, autrement dit, de vivre. « L'oeuvre de l'amitié est un acte, qui n'est pas extérieur mais intérieur à celui qui aime (e)n au)t%½ t%½ filou=nti) alors que l'oeuvre de toute puissance est extérieure (ecw) : elle se trouve ou dans un autre ou dans le même être en tant qu'autre » (EE, VII 2, 1237 a 31-37). Cet acte intérieur est le fait d'aimer : « c'est pourquoi aimer c'est se réjouir. Et non pas être aimé. » Les choses aimées attirent notre attention. Elles appellent la perception et la pensée. C'est ainsi que peut avoir lieu une communion d'expérience ou de pensée. Il y a deux objets principaux vers lesquels notre attention peut être orientée avec un plaisir inégalable : l'homme et la connaissance. Dans le premier cas, mon ami est à la fois co-acteur et bénéficiaire de mes actions, dans la deuxième il est collaborateur. La qualité qu'est l'amitié consiste à aimer une certaine activité chez l'autre, et à la reconnaître comme bonne. Les deux capacités en question dans l'amitié sont la capacité esthétique, qui permet de sentir ensemble, et la capacité noétique, qui permet de penser ensemble. Il y a deux façons principales d'agir : la première est l'action pratique (pra/cij, b 34, b 35, a 3, a 4) qui manifeste nos qualités à l'égard des autres hommes, par exemple la générosité, le courage, ou la tempérance. La seconde est l'activité intellectuelle. Dans un cas comme dans l'autre, faire ou penser, l'amitié permet de mieux agir. L'activité consiste donc soit en une mise en pratique ou en une connaissance (EE, I 1, 1214 a 10-14). Parce qu'il me fait aimer ce que je fais, l'ami m'aide à mieux agir. L'amitié est à la fois pratique et théorique.

* 13 Je traduis ainsi tv= fu/sei aireto\j eiånai (a 13) au lieu « la nature ne lui en laisse pas le choix » (R. Bodéüs). Cette traduction fait penser qu'il n'y a plus de choix, alors que l'amitié reste un choix.

* 14 C. H. Kahn parle d'altruisme. J'éprouve un soucis altruiste (an altruistic concern) à l'égard de mon ami, pour ce qu'il est, indépendamment de sa « relation à moi-même » (not merely in his relationship to me, 32).

* 15 Ceci rend l'amitié aristotélicienne très lointaine de la sympathie universelle humienne telle que la présente C. H. Kahn (33).

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