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La construction des jugements d'anormalité autour des pratiques alimentaires (anorexie et boulimie)


par Elodie Arroyo
EHESS - Master 2 2008
  

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L'anorexie fait son apparition dans le champ psychologique dès les années 1870 : en 1873, le neurologue français Claude Lassègue décrit dans un article intitulé « De l'anorexie hystérique » le comportement étrange d'une de ses patientes1(*) et conclut à un état émotionnel fragile dû au passage à la vie adulte rendu difficile par un conflit entre sa patiente et son père. Gull, un médecin anglais, la présente un an plus tard comme « état mental morbide »2(*) et invente le terme d'anorexie nerveuse, « anorexia nervosa », dont on retrouve aujourd'hui la qualification dans le Manuel Diagnostique et Statistique des Troubles Mentaux, le DSM - IV -TR. La boulimie n'aura été introduite clairement en tant que syndrome à part entière qu'un siècle plus tard, en 1979, et figure également au rang des désordres mentaux dans le DSM - IV. Qualifiés de pathologies dans et par le champ médical, ces deux types de comportements anormaux à l'égard de la nourriture font l'objet d'une recherche très importante dans la littérature médicale et psychiatrique depuis leur identification. Ils sont aussi entrés progressivement dans le champ médiatique3(*) qui privilégie généralement l'angle de vue médical et psychologique sur la question, quand il n'établit pas un rapport de causalité dû à une influence de la mode et des mannequins, seule approche en termes d'influence sociale dont il est fait état.

Ces comportements sont donc généralement considérés comme des pathologies mentales.

C'est le terrain de l'anorexie et de la boulimie que nous avons souhaité explorer pour nous livrer à une étude sur les jugements de normalité et d'anormalité autour des pratiques alimentaires, avant qu'une qualification psychiatrique ait été posée et jusqu'au moment où elle est acceptée par les individus atteints de ces troubles.

Dans la perspective d'étudier les jugements, il a fallu s'affranchir des lectures habituellement faites de ces conduites en termes de maladie mentale pour étudier leur rapport, en tant que conduites jugées anormales, à la normalité alimentaire.

Il y une difficulté d'ordre épistémologique à aborder ces pratiques comme une véritable « maladie » et nous les avons travaillées, pour l'anorexie, comme un ensemble d'actes témoignant d'un changement, au départ volontaire et explicite, qui appelle une nouvelle vision du monde se resserrant autour de principes particuliers ; et pour la boulimie comme un comportement résultant de forces intérieures incontrôlables entraînant également une nouvelle vision du monde et de soi.

La conception de la maladie telle qu'elle est développée en anthropologie par des auteurs comme Marc Augé, ou en sociologie par Claudine Herzlich, repose sur une conception de la maladie comme pathologie organique et sur ses signifiants sociaux. Des études scientifiques, notamment américaines, sont régulièrement réalisées qui cherchent à mettre en évidence une influence génétique dans l'apparition de ces troubles. Nous n'en avons pas tenu compte dans notre étude, considérant qu'il ne s'agit pas d'un trouble de type organique mais d'une déviance comportementale.

C'est la raison pour laquelle il a été préférable de travailler avant tout sur les jugements de normalité et d'anormalité, et non pas les jugements de malade ou sain, même si ces conceptions sont à l'oeuvre dans les jugements des personnes. Une approche plus englobante des troubles du comportement alimentaire permet une distance nécessaire et suffisante sur les conduites pour considérer qu'un changement de conduite alimentaire induit un effet sur l'état de santé, et non qu'il est en soi une maladie. Michel Foucault affirme que « la racine de la pathologie mentale ne doit pas être cherchée dans une quelconque « métapathologie », mais dans un certain rapport, historiquement situé, de l'homme à l'homme fou et à l'homme vrai »4(*), dans des significations antérieures à la distinction du normal et du pathologique, dans le rapport du normal à l'anormal. Il ne s'agit pas ici de discuter ce point de vue, mais il nous a paru nécessaire de ne pas traiter l'anorexie et la boulimie comme maladies en soi, les personnes rencontrées témoignant d'un certain recul sur leur vécu, afin de mieux comprendre la construction de sens opérée par les personnes vivant ces troubles. De leur point de vue, on n'est pas anorexique ou boulimique à partir du moment où les critères médico-psychiatriques sont remplis : on le devient à partir du moment où l'on accepte d'être qualifié comme tel.

Nous n'avons pas abordé ce travail sous un angle socio-historique, qui mériterait un travail entièrement consacré à la question pour voir comment les pratiques anormales se sont imposées à l'individu anorexique et/ou boulimique, ou comment la distinction s'est opérée entre un comportement normal d'un côté et un comportement psychopathologique du type anorexique ou boulimique de l'autre. Nous n'avons pas discuté l'établissement social des procédés servant à répartir en catégories les personnes et les contingents d'attributs qu'elles estiment ordinaires et naturels chez les membres de chacune de ces catégories.

On a cherché à voir comment un individu juge lui-même qu'il passe d'une catégorie à une autre. Quand on a une frontière tangible, socialement définie, entre le normal et l'anormal, c'est-à-dire l'inscription psychiatrique d'un comportement vu comme une pathologie avec ses critères et ses composantes, comment l'individu est-il amené à prendre conscience de son anormalité et à adhérer à cette définition qui vient renforcer sa propre anormalité ? Il s'agit d'un parcours chaotique qui mène du jugement de normalité à la perception de l'anormalité ; nous en avons proposé une mise en ordre souple, en définissant des grandes étapes généralement rencontrées par les personnes anorexiques et boulimiques. On verra à partir de là que le « normal » et l' « anormal » sont à la fois rapportés à l'histoire singulière, individuelle de la personne tout comme ils sont liés à l'identité du groupe en tant que conceptions et pratiques communes.

Pour Georges Canguilhem, le rapport du normal à l'anormal n'est pas « un rapport de contradiction et d'extériorité, mais d'un rapport d'inversion et de polarité. La norme, en dépréciant tout ce que la référence à elle dit de tenir pour normal, crée d'elle-même la possibilité d'une inversion des termes. Une norme se propose comme un mode possible d'unification d'un divers, de résorption d'une différence, de règlement d'un différend. Mais se proposer n'est pas s'imposer. A la différence d'une loi de la nature, une norme ne nécessite pas son effet. C'est dire qu'une norme n'a aucun sens de norme toute seule et toute simple. La possibilité de référence et de règlement qu'elle offre contient, du fait qu'il ne s'agit que d'une possibilité, la latitude d'une autre possibilité qui ne peut être qu'inverse. Une norme en effet n'est possibilité d'une référence que lorsqu'elle a été instituée ou choisie comme expression d'une préférence et comme instrument d'une volonté de substitution d'un état de choses satisfaisant à un état de choses décevant. Ainsi toute préférence d'un ordre possible s'accompagne, le plus souvent implicitement, de l'aversion de l'ordre inverse possible. Le différent du préférable, dans un domaine d'évaluation donné, n'est pas l'indifférent, mais le repoussant, ou plus exactement le repoussé, le détestable. Il est bien entendu qu'une norme gastronomique n'entre pas en rapport d'opposition axiologique avec une norme logique. Par contre, la norme logique de prévalence du vrai sur le faux peut être renversée en norme de prévalence du faux sur le vrai, comme la norme éthique de prévalence de sincérité sur la duplicité peut être renversée en norme de prévalence de la duplicité sur la sincérité. »5(*)

Ce que Canguilhem pose de manière anecdotique comme une évidence, une norme gastronomique qui n'aurait pas de rapport axiologique avec une norme logique, est loin d'en être une. Les conduites alimentaires font bien l'objet de jugements moraux : manger anormalement, c'est bien ne pas manger normalement. On le verra, les manières de tables, le souci de santé, la commensalité sont autant de valeurs unificatrices appelant au jugement de normalité ou d'anormalité, ce sont autant de références permettant de jauger son degré d'intégration au monde social. Et les conduites anormales ont bien cette présomption de caractère repoussant et détestable qui, on le verra plus loin, poussent à les cacher...

La norme alimentaire fait l'objet de nombreuses recherches en sciences sociales. Si ce n'est pas à une sociologie de l'alimentation à proprement parler que l'on s'est livré - mais bien une sociologie des jugements et de la construction de sens par l'appel à des valeurs, les études sociologiques ou anthropologiques autour des questions alimentaires nous ont été utiles pour comprendre la signification de certains jugements et les placer dans le contexte social en général. Il n'y a d'ailleurs pas une, mais des sociologies de l'alimentation comme le rappelle Jean-Pierre Poulain dans son ouvrage Sociologies de l'alimentation6(*).

Ainsi en matière alimentaire, une sociologie fonctionnaliste va étudier le rôle fondamental du repas, pris comme institution, dans le processus de socialisation et de transmission des normes. A titre représentatif, Maurice Halbwachs, dans La classe ouvrière et les niveaux de vie7(*), écrira : « L'essentiel de la vie familiale paraît bien être le repas pris en commun avec la femme et les enfants... L'ouvrier sait bien que l'ordre des repas, l'habitude de consommer certaines nourritures et le prix qu'on attribue à chacune d'elles sont de véritables institutions sociales. » Marcel Mauss l'étudiera dans la perspective des dons et contre-dons.

Ces deux perspectives nous ont ouvert des portes lors du travail d'interprétation de certains entretiens ; certains enquêtés font eux-mêmes le lien entre une mauvaise transmission (« mes parents m'ont mal appris à manger ») et des pratiques troublées plus tard lors de leur autonomisation. D'autres enquêtés accordent de l'importance à la part de « don » dans l'acte alimentaire : si la nourriture est préparée et offerte telle personne avec qui la relation est bonne, elle va revêtir un caractère presque « magique » et pouvoir être assimilée sans créer de souffrance alors même que la restriction absolue est la règle chez ses personnes.

En ethnologie, la question alimentaire a également fait l'objet de recherches empiriques chez les fonctionnalistes, notamment en Angleterre où des auteurs mettent l'accent sur différents aspects. Radcliffe-Brown8(*) note que « l'activité sociale la plus importante est de loin la recherche de nourriture ». Bronislav Malinowski dans son étude des composantes sociales du contexte dans lequel s'exprime et se met en oeuvre la satisfaction d'un besoin9(*), met en place la notion de « besoin dérivé » : la fourchette est un besoin dérivé du besoin de se nourrir de telle façon à tel endroit.

L'anthropologie des techniques développée après la Seconde Guerre Mondiale en France par Leroi-Gourhan va répertorier et classifier les différentes techniques de consommation pour étudier les rapports de l'homme avec la matière. L'anthropologie culturaliste va s'intéresser à l'extrême variabilité des formes et des techniques alimentaires : Lowie consacre tout un chapitre, dans son Manuel d'anthropologie culturelle10(*), à la question de la cuisine et ses techniques, mais aussi au repas, dans une démarche de comparaison des cultures. Dans la perspective culturaliste, Margaret Mead est probablement l'auteure qui a le plus travaillé sur la question des pratiques alimentaires. Son approche mérite attention, notamment sur le chapitre IV de son ouvrage Moeurs et sexualité en Océanie11(*) , intitulé « La première enfance : formation du caractère » : les attitudes parentales dans la distribution des aliments aux enfants participent à la construction de la personnalité. Quelques années plus tard, avec R.C. Guthe, Margaret Mead publiera un Manuel d'enquête alimentaire où ils montrent « les façons selon lesquelles des individus ou des groupes d'individus, en réponse aux pressions sociales et culturelles choisissent, consomment et mettent à contribution certaines portions de disponibilités alimentaires présentes. »12(*)

De cette approche culturaliste, on voit émerger l'idée que c'est la culture qui détermine l'originalité d'un comportement alimentaire.

Dans la perspective structuraliste de Levi-Strauss, l'alimentation est un terrain qui permet de s'intéresser, tant du point de vue des pratiques culinaires que des manières de table, à la combinatoire logique des structures, pour dégager des invariants de « l'esprit humain », à savoir les structures archaïques que l'on trouve de tout temps en tout lieu.

Et effectivement, on le verra, certaines analyses de Levi-Strauss nous ont été utiles pour mettre à jour certaines récurrences en termes d'évaluation de la qualité d'un aliment chez nos enquêtés, selon que l'aliment est plus ou moins travaillé, par la main du cuisinier, par l'industrie...

Des études du CREDOC sur les représentations autour de l'alimentation établissent un certain nombre de valeurs partagées telle que la santé et le plaisir, valeurs statistiquement les plus présentes chez les individus. Le souci pour la santé grandissant, une « enquête INCA individuelle et nationale sur les consommations alimentaires » coordonnée par J.-L. Volatier établit un intérêt croissant des individus pour la nutrition qui se construisent un ensemble de connaissances dans le domaine, témoignant d'une culture de la rationalisation médicale en matière alimentaire. On pourra juger de l'étendue de ce savoir chez les enquêtés, leurs jugements en matière médicale n'étant donc pas du domaine du pur profane.

Les catégories médicales et de la biologie font fréquemment référence et permettent à chacun de jauger son propre comportement : par exemple, on évite les matières grasses, mais les fruits et légumes bénéficient d'une excellente image nutritionnelle ; cependant ils ne sont que moyennement consommés pour leur goût et leur qualité inconstante dans la chaîne alimentaire. Ces catégories de jugement, qu'elles soient mises en pratique ou pas par les acteurs, sont en expansion sur l'ensemble du monde social avec la diffusion actuelle de normes de santé publique européennes fortement relayées par les médias.

En ce qui concerne les attitudes et comportements alimentaires, cette étude INCA établit que les trois dimensions essentielles d'une bonne alimentation sont avant tout la santé et la qualité des aliments, puis le plaisir, en troisième position statistique. D'une manière générale, les femmes privilégient une alimentation variée, équilibrée et sans excès, et les hommes le goût, la qualité et la satiété.

Le côté socialisant de l'alimentation, la commensalité est également une dimension importante du modèle alimentaire selon Corbeau et Poulain13(*). La conception des repas comme moment de solidarité et de partage de nourriture mais aussi de valeurs répond pour eux à une anxiété fondamentale enracinée dans le rapport de l'homme à son alimentation : « la fonction d'un modèle alimentaire est d'abord de gérer l'anxiété alimentaire au sens le plus complet du terme » pratique et symbolique.

On le verra, les moments de découverte des pratiques déviantes autour de l'alimentation suscitent beaucoup d'inquiétude de la part des proches. Quand l'idée de partage est rompue, que les notions de santé et de plaisir sont évacuées des représentations individuelles de l'alimentation et qu'il y a entrée dans un processus d'individualisation par rapport à la conception de l'alimentation et des repas, c'est toute la conception de l'intégration du membre au groupe qui est mise en question. Que se passe-t-il quand on rompt le mode de l' « allant de soi » ?

On propose de rediscuter les différentes étapes de la carrière anorexique établie par Muriel Darmon14(*) et de voir comment les individus se situent eux-mêmes par rapport à leurs troubles et cette carrière plus ou moins objective - puisque établie dans une perspective sociologique.

Rappelons brièvement ces étapes qui constituent la carrière anorexique telle que Muriel Darmon la conçoit.

Il y a d'abord l'engagement dans une prise en main, le « commencement », qui introduit une discontinuité dans le comportement habituel de la personne puisque celle-ci va mettre en place de nouvelles pratiques visant le changement : changement d'habitudes alimentaires, mais aussi changements par des pratiques d'entretien du corps (sport, vêtements), et des pratiques scolaires et culturelles. Du point de vue médical et psychiatrique, il s'agit du commencement de l'anorexie au sens psychiatrique du terme, dont les critères sont définis dans le Manuel Diagnostique et Statistique de Troubles Mentaux (DSM-IV)15(*), même si ceux-ci ne sont pas encore tous réunis et que le régime est apparemment « banal ». Du point de vue profane, il ne s'agit pas sur le moment d'un début d'anorexie : Muriel Darmon montre qu'il y a de nombreux accompagnateurs, qui encouragent au changement. Ce changement peut être vécu comme normal, légitime, conforme à certaines attentes sociales, dans la mesure où il est courant de voir une personne entreprendre un régime, changer sa garde-robe et quelques unes de ses activités, sans qu'il y ait nécessairement de rupture brutale avec son identité « d'avant ». C'est pourquoi Muriel Darmon va nommer le comportement anorexique ainsi : une déviance de la conformité.

C'est aussi la raison pour laquelle, dans la perspective de l'auteur, cette première phase ne peut constituer précisément la première phase de la carrière que si elle est suivie de la seconde : la continuation de ce premier régime. L'engagement est maintenu, la perte de poids se poursuit, les conséquences sur la santé deviennent plus importantes, mais les pratiques se routinisent, ainsi que lors de la troisième phase où les habitudes sont installées de sorte que l'on continue et « maintient l'engagement malgré les alertes et la surveillance » de professionnels ou de profanes qui commencent à étiqueter le comportement.

La quatrième étape est la prise en charge par l'institution, Muriel Darmon ayant réalisé la plupart de ses entretiens à l'hôpital. C'est décider de s'en remettre à l'institution. Muriel Darmon cite ici Erving Goffman pour définir le rôle de l'hôpital : « un lieu de résidence et de travail où un grand nombre d'individus, placés dans la même situation, coupés du monde extérieur pour une période relativement longue, mènent ensemble une vie recluse dont les modalités sont explicitement et minutieusement réglées. »16(*) C'est dans l'institution hospitalière que l'on constitue le groupe déviant. C'est là qu'on le constitue et qu'on a vocation à le désagréger, si l'on peut dire, car c'est un lieu d'affrontement entre déviants et personnels médicaux qui vont alors « lutter contre les dispositions à maintenir l'engagement dans la carrière anorexique »17(*), lutte qui, si elle est « emportée » par l'institution hospitalière, doit déboucher sur la sortie d'une patiente « guérie » après le lâcher prise sur ses conduites troublées et une reprise en main dans le sens de la normalité. Fin de la carrière anorexique ?

Si la notion de carrière telle qu'elle est établie par Muriel Darmon est relativement dynamique, elle ne peut s'appliquer qu'aux personnes ayant été prises en charge dans le cadre hospitalier, institution totale telle qu'elle est définit par E. Goffman. Cette perspective ne prend pas en compte tout le processus de jugement qui va du moment où l'on s'aperçoit de l'anormalité d'un comportement au moment où l'on qualifie ce trouble d'anorexique et/ou boulimique jusqu'à un éventuel recours à l'hospitalisation ou à un psy. Comment se présente le « bricolage cognitif », pour reprendre l'expression de Christian Morel18(*), par lequel on est amené à qualifier son propre trouble et se voir confirmer son anormalité ? Dans un premier chapitre, nous proposons, sans entrer tout de suite dans le détail du pourquoi, d'analyser le comment : comment certains éléments jugés anormaux conduisent une personne à revoir son identité et à interagir avec les institutions « renormalisantes » ? Quels sont les effets de la perception du comportement anormal d'une personne amenant à juger de l'anormalité, totale ou partielle de ses pratiques, et remettant en question son identité ?

On propose de différencier les étapes du jugement qui conduisent à trouver ses propres pratiques anormales. D'abord une phase de déni chez les sujets anorexiques, qui est considérée rétroactivement comme le début de l'anormalité, constitue une étape où se met en place un changement volontaire de subjectivité dont l'alimentation est le point central à la manière de la conception indienne d'Amazonie, détaillée par Philippe Descola, de conceptualiser le corps et la métamorphose, changement corporel qui induit un changement de comportement à l'égard d'autrui. Un changement dans la perception et la catégorisation d'un alter suppose un changement parallèle de régime corporel ; corollairement, changer de corps, c'est changer de point de vue. Dans la perspective indienne, les états des corps altérés sont tantôt des stratégies de connaissance, s'ils sont délibérément provoqués, tantôt des symptômes pathologiques, s'ils sont involontaires. Cette comparaison est intéressante car dans le cas de l'anorexie, le début de transformation volontaire par un régime est à ce titre remarquablement semblable de cette conception d'une civilisation pourtant éloignée de la nôtre : les autres accompagnent, les changements volontaires sont bien vécus et bien vus. C'est le basculement vers un point de non-retour qui va poser problème.

Vient donc la phase de prise de conscience de l'anormalité, avec continuation et routinisation des pratiques. C'est une étape problématique où l'on va tenter de comprendre et qualifier de ce qui se passe, et où l'identité sociale et personnelle est fortement questionnée : l'identité "d'avant" qu'on tente de maintenir en dissimulant son « étrangeté » et sa nouvelle « étrangèreté » pour rester intégré, et l'identité nouvelle de déviant, le nouveau rapport à la nourriture et un nouveau sens créé changeant le point de vue sur soi. Une fois la qualification du trouble établie par différents moyens, l'on va se diriger vers le champ médical. On verra qu'un diagnostic implique une reconnaissance de la situation de la personne, étape importante en ce qu'elle permet de réunifier l'identité, qui va être retravaillée dans la perspective d'un retour à la normale, de manière différente selon le type de soins vers lequel on est conduit.

C'est selon cette perspective chronologique que nous allons aborder la question du jugement par un sujet de sa propre anormalité et ses conséquences sur la gestion de son identité.

Chapitre préliminaire

L'enquête

« Ce qui importe, ce n'est pas de rêver de l'impossible « enquête pure », mais d'expliciter chaque fois la situation sociale créée par l'enquête et de la contrôler dans la mesure du possible - ce qui constitue par ailleurs une première analyse de l'objet de la recherche. Il importe également de restituer cette explicitation lors de la présentation des résultats : rappelons que la critique de la démarche fait partie intégrante de la recherche sociologique. »

D. Schnapper, La Compréhension sociologique. (2005)

Partant avant tout de l'ouvrage de Muriel Darmon sur les pratiques anorexiques établissant leur caractère déviant, il a donc fallu s'intéresser d'abord à la sociologie de la déviance. Il est difficile de rapporter des conduites dites « collectives » dans le cas des anorexiques, car contrairement aux fumeurs de Marijuana de Becker, l'entrée dans la carrière anorexique, pour reprendre les mots de Muriel Darmon, se vit seul : c'est le fruit d'une décision individuelle de faire un premier régime qui « dérape » en restriction alimentaire durable, processus qu'on ne peut inverser. Pour les personnes ayant commencé par avoir un comportement boulimique, ou ayant vécu la boulimie dans la continuité d'un comportement anorexique, l'idée est la même, la volonté de départ en moins : on commence sans trop savoir pourquoi, sans le décider, cela « arrive » et l'on ne peut pas vraiment décider d'arrêter. L'idée d'une enquête de terrain était donc à évacuer dès le départ: dans le cas de l'étude des jugements, il n'était pas nécessaire d'enquêter en milieu hospitalier dans un service adéquat puisque l'admission de la personne suppose déjà sa reconnaissance de la qualification psychiatrique de son comportement.

Les individus commencent la plupart du temps sans savoir ce que va devenir leur comportement, donc dans l'absence de volonté d'en arriver au trouble. On verra qu'il faut tout de même tempérer cette affirmation, certaines personnes décidant en conscience de « faire de l'anorexie ».

Il y a bien une partie de l'action qui est rationnelle en finalité dans l'anorexie (maigrir est le but immédiat), la Zweckrationalität wébérienne, avec moyens efficaces d'y parvenir, donc une rationalité instrumentale : qui veut la fin doit vouloir les moyens19(*) ; l'information qui permet de choisir le moyen le plus efficace est le moyen le plus important. Le problème est que derrière ces apparences il y a la façon de le vivre, qui montre autre chose qu'un ensemble cohérent de valeurs : des valeurs opposées qui s'entrechoquent et créent une tension au sein de l'identité même de la personne.

Un autre angle de vue est possible dans la perspective de l'individualisme méthodologique : la rationalité est l'observation de la règle, la cohérence, le traitement semblable de cas semblables. Si un élément d'un groupe n'est pas rationnel dans ce sens, on se sent désarmé devant l'imprévisibilité, ce qu'on ne peut comprendre, qu'on peut juger comme un caprice ou un manque de volonté. Le chercheur peut toujours dans cette perspective dégager une forme d'intentionnalité. Mais dès lors qu'on prête attention à la façon qu'ont les acteurs et actrices de ces pratiques, l'on a, d'une part, affaire à beaucoup de souffrance, des pertes de repères dans les valeurs, une rationalité apparente qui n'est pas toujours vécue ainsi, loin s'en faut, et l'on peut être tenté de préférer le terme de « subissant » au terme d'acteur, justement, pour nommer les intéressés. Cela est directement palpable dans le cas de la boulimie, on ne perçoit pas de rationalisation apparente en amont de la boulimie20(*), qui nécessite d'autres outils théoriques pour comprendre ces pratiques « irrationnelles » et pouvoir les inscrire dans un raisonnement théorique construit. Mais aval, on voit bien qu'il y a une peur de rendre public son trouble, à la manière du stigmate tel qu'il est conçu par Erving Goffman. Cette approche nous a été d'une aide précieuse pour concevoir les exigences et mécanismes de dissimulation des pratiques déviantes.

Bien que vécus dans l'isolement par chaque personne qui y est confrontée, les actes se ressemblent, très étrangement d'ailleurs, puisque même avant la médiatisation du « phénomène anorexie - boulimie » et la diffusion de descriptions des pratiques, des personnes isolées mettaient déjà en place, petit à petit, un comportement de totale restriction, de type ascétique, ou de total laisser-aller, sans qu'on leur transmette directement tel ou tel « savoir-faire » en la matière, tout au moins pas dans un seul des trente cas étudiés. Certaines enquêtées ont par exemple « commencé » dans les années 1970. Et pourtant, quand on réunit plusieurs de ces personnes dans un même lieu21(*), l'on observe un certain « état d'esprit » commun, sans pour autant réduire chacune des manières de vivre l'anorexie à cet aspect. Des éclats de rire quand l'une raconte qu'elle ouvre à fond le robinet de la baignoire chez ses hôtes, ruse mise en place pour couvrir le bruit de ses vomissements et de la chasse d'eau, et que tout le monde juge de l'absurdité de ce genre de stratagèmes qui sont pourtant leur lot quotidien : car il est finalement plus étrange de se laver en plein repas que d'utiliser les toilettes. Des soupirs quand, en groupe toujours, on se rend compte du temps perdu dans les « rituels » quotidiens de pesée, de calculs de calories consommées à l'unité près, d'évaluation de soi devant la glace, par rapport aux vêtements, aux sensations du corps sur la chaise... Des faits peuvent ainsi être mis à distance, car c'est avoir déjà reconnu sa déviance (pour avoir répondu à la proposition), s'être senti capable de rencontrer des personnes dans le même cas (puisque notre annonce émettait cette possibilité), avoir l'envie ou le besoin allié à la possibilité de s'exprimer sur le sujet.

Ces constatations faites lors d'une rencontre avec plusieurs des futurs enquêtés, on s'aperçut aussi d'un grand nombre de disparités entre eux, tant du point de vue de leurs origines sociales que de leurs façons personnelles de réagir à ce qu'ils vivaient, de le mettre en mots, d'accorder plus d'importance à tel ou tel aspect de leur vie. Sur fond de « TCA » communs, appellation qui regroupe l'anorexie et la boulimie, chacun n'a pas la même appréhension de ce vécu, n'en donne la même signification, si seulement une signification est donnée ; tout le monde n'en est pas non plus  au même stade de la « carrière »: selon que l'on commence à vivre les troubles, qu'ils sont installés, qu'on lutte, ou qu'on en soit sorti, on ne va pas en dire la même chose.

Des enquêtés pleinement conscients de leur subjectivité

Certains enquêtés font eux-mêmes un point entre ce qui relève de la subjectivité, et ce qui peut être un diagnostique fédérateur une fois reconnu la qualification psychiatrique de leur comportement. Ils nous mettaient ainsi indirectement en garde contre ce potentiel « plaquage » de l'histoire de l'un sur l'histoire de l'autre:

Melle MH.RI : « Ce qui est intéressant avec l'anorexie ou la boulimie d'ailleurs, c'est qu'on a tous des symptômes très similaires mais il y a des causes qui sont différentes, il y a des douleurs qui sont différentes. Enfin, il y a des rapports évidemment, mais il y a une individualité à l'anorexie.

Tu dis ça à cause des personnes que tu as rencontrées aussi ?

Je dis ça parce que, mais j'ai jamais vraiment rencontré quelqu'un qui était anorexique, enfin maintenant que tous mes amis sont anorexiques ou boulimiques, mais avant, non, je savais pas. J'ai lu beaucoup de livres, etc. et il y a des généralités qui me touchent pas, quoi. Genre, ils disent : les anorexiques pensent blabla, à cause de blabla. Et moi, c'était pas du tout ça. Je crois qu'il y a des différences dans chacun, dans chaque personne. Et bon, il y en a qui deviennent anorexiques parce qu'ils ont été sexuellement abusés quand ils étaient jeunes, mais moi c'est pas le cas, enfin je pense pas, moi. Il y a des causes qui peuvent être plus graves, plus extrêmes, oui. »

Melle MH.RI fait donc ici allusion aux différences de vécu qui font que les causes et interprétations que chacun trouve à son expérience varient d'une personne à l'autre. Certaines peuvent l'imputer à des abus sexuels, ce n'est pas son cas, qu'elle juge relativement moins grave. « Il y a des douleurs qui sont différentes » : sur un fond commun de souffrance, la manière de l'appréhender, l'intensité varie d'une personne à l'autre. 

Melle ML.FB : « Et maintenant, ça t'apporte quoi ?[le forum Internet]

En fait, ça m'apporte... Ben, déjà, c'est con, mais quand il y a des nanas qui postent des trucs du genre : « j'en ai marre, je veux m'en sortir, il faut que je trouve la force d'arrêter de manger », moi je lui réponds : « écoute, moi, personnellement, je pense que ça sert à rien ». Et ça me fait plaisir de le faire parce qu'au début c'est un truc que j'osais pas faire parce que je me disais : si ça se trouve, c'est ma vision des choses. Et c'est vrai qu'en le fréquentant assidûment depuis un certain moment, je me rends compte qu'il y a des trucs qui sont quand même assez vrais de manière assez générale, que je suis pas la seule à le penser. Du genre, typiquement : ça sert à rien de culpabiliser après, ça sert à rien d'essayer de se restreindre. Et ces genres de trucs à la con, ça me fait plaisir de les répéter parce que je me dis que ça peut aider quelqu'un. Et sinon, ça m'aide vachement, enfin dans toutes les discussions qui traitent pas de la bouffe en fait, dès qu'il y a des postes qui parlent pas de la bouffe, qui parlent des mecs ou du relationnel ou de l'argent ou des trucs comme ça, ça m'aide vachement. Et ça, c'est mon côté investigateur dont je te parlais qui est vachement aidé par ce forum. Je lis des choses, je me dis : tiens, il y a un comportement... parce que j'ai des comportements un peu troublés dans plein de domaines et je me dis : tiens, là... Enfin, j'en parle avec des gens, je confronte des opinions, des avis, des visions, des trucs et tout, et ça me fait réfléchir sur d'autres domaines, que je pense qu'on est pas mal à avoir en commun quand on est boulimique. Notamment les mecs, la vision du sexe, c'est des trucs que je retrouve dans pas mal de personnes sur le forum et ça me fait du bien de les lire parce que ça me fait réfléchir dessus. Et ça me fait du bien aussi d'écrire certaines choses, ça me permet de poser à plat des trucs. En plus de ça, tu sais qu'il y a des gens qui te lisent, qui vont peut-être même te donner une solution, enfin une approche de solution. C'est un truc qui m'aide vachement. Mais c'est vrai que le fait d'aller parler de bouffe, ça, ça m'aide absolument pas. Et quand je le fais, c'est juste parce que je lis des trucs qui me semblent faux et que je donne mon avis. Mais au niveau alimentaire, ça m'aide pas du tout et ça m'a gênée aidée. Ça, c'est clair. Au contraire, ça me faisait du mal de lire, des nanas qui disaient : « ouais, voilà, j'ai fait une crise ». Moi ça me replongeait dedans et ça m'aidait pas. C'est vraiment... Il y a des gens qui sont quand même vachement humains, je trouve sur le forum et ça me fait du bien de les lire quand ils parlent d'autres choses. Parce qu'il y a pas mal de discussions quand même qui se positionnent pas au niveau de la nourriture mais d'autres choses. Et c'est cet apport-là qui me fait vachement de bien. Mais c'est vrai qu'après c'est un truc que je peux faire avec des amis par exemple et je le fais. Mes problèmes avec les mecs, mes problèmes entre guillemets, c'est un truc dont je parle avec toutes mes copines ! Mais après d'en parler avec quelqu'un qui a le même vécu au niveau des troubles du comportement alimentaire, donc il y a sûrement des trucs en commun. Il y a un éclairage qui est différent et qui est souvent beaucoup plus fructueux pour moi qu'avec les copines, même si je néglige pas non plus l'apport de mes discussions par rapport à ça avec mes psys, mes amis. Même mes réflexions personnelles, c'est vrai que de les confronter avec quelqu'un, enfin avec des personnes en l'occurrence qui ont des points communs forts au niveau du vécu anorexique boulimique, je pense que c'est pas négligeable. Vraiment, il y a un plus.

Il y a un effet de miroir quand tu lis des trucs ?

Ouais, des fois, ouais. Mais disons que je me reconnais dans certaines personnes, c'est clair. Après, par contre je suis intimement persuadée que, que je me parle un peu qu'à moi-même. Il y a... Disons qu'il y a des gens que j'arrive à comprendre, mais dès que ça touche à des trucs qui me sont personnels, je pense que j'ai vachement de mal à être objective. Et généralement quand je réponds à quelqu'un qui parle de quelque chose qui me parle à moi, je sais jamais si je suis dans le..., je sais jamais si je suis objective et si ce que je réponds s'applique à elle. Je dis « elle » parce qu'il y a que des filles quasiment. Mais il y a un effet de miroir qui est pas non plus... Enfin, ouais, il y a beaucoup de subjectivité aussi, je crois. Mais je pense que c'est pareil pour tout le monde et que chacun... Disons que je lis dans des réponses d'autres, des trucs qui me parlent plus que dans ce qu'on me répond à moi. Tu vois, c'est complexe. »

Melle ML.FB parle, d'une part, dans cet extrait d'entretien, de l'ensemble du comportement troublé, qui n'est donc pas circonscrit à la sphère alimentaire. Elle fait également référence à cette « subjectivité » dont Melle MH.RI parle plus haut, en expliquant qu'elle retient principalement de l'expérience des autres les points communs avec la sienne, pour mettre en lumière, par le langage et la pensée, ce qui la gêne chez elle et qu'elle va chercher à renormaliser peut-être par la suite. Maintenant qu'elle a pris du recul et que l'effet de groupe induit par la fréquentation d'un forum ne la « replonge plus dedans » par effet d'entraînement dû à une certaine reconnaissance des pratiques déviantes, elle cherche à dégager des récurrences pour comprendre « ce qui ne va pas », et évacue ce qu'elle juge propre à chacun, de même que les propos purement pragmatiques autour de la déviance alimentaire. Elle tente de tracer les contours de cet « effet de miroir » pour y inclure ce qui peut-être généralisable au niveau comportemental, le reste demeurant le domaine du personnel et n'ayant, pour elle, aucun intérêt dans cet espace d'entraide collective, parce que « cela n'apporte pas de réponse ».

Plus loin au cours de l'entretien, on revenait sur la question à propos d'un autre cercle d'entraide : les Outremangeurs Anonymes, qu'elle avait fréquentés un temps, et que l'on connaissait également pour avoir participé à quelques réunions dans le cadre de cette recherche.

« Moi ce que j'ai trouvé - moi j'y suis allée en me présentant comme quelqu'un qui cherchait des gens pour faire des entretiens - c'est que - j'écoutais, mais je me servais pas de ce que j'écoutais, comme sur le forum. Et je me mettais à la place des personnes qui, pendant trois minutes, parlaient de leur truc, mais il n'y avait aucun retour. C'est trois minutes machin, trois minutes, lui veut dire quelque chose, je lève la main et j'ai trois minutes pour dire quelque chose. Et en fait, il y a pas d'échange, il y a pas de retour sur ce qui est dit par une personne. C'est chacun qui sort ce qu'il a.

Mais en fait, finalement, tu vois, moi, ça me dérange pas, enfin ça me dérangeait pas.

Moi ça m'a gênée parce que j'avais envie de leur dire des trucs !

Ouais, mais justement, par rapport à ce que je te disais sur le forum, sur l'esprit miroir, le fait que quand on répond à quelqu'un, on lui répond par rapport à ce qu'il dit, aux faits qu'il explique, mais finalement, est-ce qu'on peut vraiment comprendre et est-ce qu'on répond pas avec notre vécu aussi ? Et donc, au contraire, je trouve ça pas trop mal parce que, parce qu'il y avait quand même toujours un rebondissement, enfin dans mon groupe, en tout cas c'était ça, c'était : voilà, il y avait quelqu'un qui parlait d'un truc et puis moi je levais la main parce que ça me faisait intervenir, mais j'en parlais en disant « je » et avec mon expérience, c'était pas une réponse que je disais. Et finalement, je me demande si c'est pas la même chose. Sur le forum, on a beau essayer de répondre, enfin moi c'est une impression que j'ai, j'ai beau essayer de répondre, finalement je réponds jamais. J'apporte ma pierre à l'édifice, mais c'est ma pierre et puis ça construit pas son mur à la fille. Donc, pour moi, il y a le même effet miroir qui peut être pervers, si on y va pour trouver une réponse. Si on y va juste pour essayer de réfléchir en commun, ben, c'est très bien, mais après, est-ce qu'on peut vraiment répondre ? Non, finalement, je crois pas. Donc, ce côté-là, il me dérangeait pas trop, y compris les trois minutes, ça me dérangeait pas trop non plus. »

Ces quelques réflexions de mes enquêtées nous ont été précieuses, parce qu'elles touchaient véritablement au fond de la question suivante : qu'est-ce qui peut être de l'ordre du généralisable, étudié et comment le rapporter ?

L'étude des jugements permet de ne pas poser la question de savoir ce qui relève de la connaissance dans les propos recueillis, et ce qui relève d'un sens commun fallacieux, vérités qu'une sociologie du corps par exemple, menée par David Le Breton, ou une sociologie de l'alimentation à la façon de Claude Fischler se proposent de donner à voir, mais qui relèvent d'un véritable jeu d'équilibriste.

Ce n'est pas une sociologie de l'alimentation non plus à laquelle il faut alors se livrer, mais bien une sociologie des jugements et de la construction de sens par l'appel à des valeurs. Cependant, les études sociologiques ou anthropologiques autour des questions alimentaires nous ont été utiles pour comprendre la signification de certains jugements et les placer dans le contexte social en général.

Une approche interactionniste, d'autant plus dans le cadre de l'étude des jugements sur ses propres pratiques, était donc à évacuer pour toutes ces raisons, et c'est à une démarche compréhensive qu'il fallait recourir, une enquête par entretiens individuels, tout au plus à deux personnes quand cela était matériellement nécessaire (cas de déplacements en province).

Si le processus d'étiquetage, concept par excellence des interactionnistes, compte à un certain moment de la « carrière anorexique » ou boulimique, comme le montre Muriel Darmon dans son ouvrage, en rester à l'approche interactionniste ne permet pas rendre suffisamment compte de son importance pour les individus : à quel moment se considèrent-ils « anormaux », en deçà, au-delà de l'étiquetage ? La notion d'étiquette et l'étude du processus de sa mise occulte la dimension subjective, individuelle, morale, de son acceptation ou son éventuel rejet par l'individu. « Transformer les individus en activités » comme le fait Muriel Darmon, c'est volontairement mettre de côté ce côté « non totalement socialisé » de l'individu dont parle François Dubet22(*), pour le réduire à « la version subjective du système ». C'est postuler son hyper-socialisation dans un monde du social, son assimilation totale des codes logiques de ce monde, c'est annihiler toute possibilité d'évaluer, de prendre en compte sa distance critique par rapport à l'institution et la construction de sa propre expérience. Or c'est précisément la démarche inverse de l'étude qu'on propose : voir comment chacun jauge et juge son « anormalité ». François Dubet analyse : « L'objet d'une sociologie de l'expérience sociale est la subjectivité des acteurs. Cette sociologie compréhensive exige le double refus de la stratégie du soupçon et de la naïveté, de l'image d'un acteur totalement aveugle ou totalement clairvoyant. La position choisie repose moins sur un postulat ontologique, relatif à la condition humaine, que sur une nécessité de méthode, car la subjectivité des acteurs, la conscience qu'ils ont d'eux-mêmes, est le matériau essentiel dont dispose le sociologue de l'action. »23(*)

C'est donc dans cette optique-là que les entretiens ont été menés, à partir d'une grille à trois grands chapitres : les troubles (depuis quand, comment ?), les réactions des proches, et les recours au sens large (pour arriver à ses fins en période de troubles, pour en sortir). En essayant de toujours bien recadrer le propos si les digressions se faisaient longues, on a néanmoins laissé assez librement la parole aux enquêtés.

L'effet des éventuelles psychothérapies suivies par les enquêtés sur l'entretien sociologique

On a d'autant plus été enclin à laisser parler librement les enquêtés, autour des trois thèmes principaux mais aussi de ce qu'ils désiraient dire d'eux-mêmes en sortant parfois de la grille d'entretiens, qu'on s'est aperçu parfois qu'une non-interruption conduit à parler plus profondément d'un sujet, de soi-même. Même s'il semble y avoir digression au départ, on a pris le temps d'écouter, les entretiens étant censés durer une heure à une heure et demie au départ, ont parfois duré trois heures ; on ne discutera pas de l'éventuel effet thérapeutique de l'entretien dont parle Bourdieu dans la Misère du monde, mais on peut parler de l'effet de la thérapie suivie par des enquêtés sur l'entretien, sa teneur et surtout leur facilité à parler d'eux-mêmes.

« Les entretiens sont d'autant plus fructueux que les discours sont, pour les interviewés, un moyen privilégié de donner un sens à leurs expériences, une occasion de formuler grâce aux mots les manières dont ils donnent un sens à ce qu'ils ont vécu. C'est le cas des individus les plus cultivés, familiers de l'auto-observation et du discours type psychologique, particulièrement à la mode dans les milieux intellectuels, mais c'est aussi le cas, plus généralement, de tous ceux qui, étant donné leur position sociale plus ou moins marginale, font, grâce à l'entretien, une sorte de socio-analyse spontanée. On peut d'ailleurs avancer que dans la société moderne, caractérisée par l'absence de référent unanimement reconnu et l'atomisation des valeurs, les individus éprouvent de plus en plus souvent le besoin de « justifier » leurs conduites et leurs expériences24(*) ».

Pour les personnes ayant suivi ou suivant une thérapie dans la période contemporaine de l'entretien, la problématique et l'objet de l'entretien, le discours adopté - en partie improvisé, en partie préconstruit - sont le produit d'un travail de mise en ordre du vécu et des souvenirs, un travail où la mémoire est déjà passée au crible de la grille analytique. Mais ce travail fait lui-même l'objet d'un travail critique, les personnes se livrant à une évaluation permanente de la pertinence des explications données par les spécialistes, au regard de leur vécu. Il y a une réappropriation de certains éléments dans ce qu'il traite en thérapie, et un rejet de certains autres.

La plupart de mes enquêtés (vingt-quatre sur les trente) ayant suivi une thérapie de type analytique, ou une psychothérapie plus ou moins longue, une mise en forme systématique de sa propre expérience préexiste à l'entretien chez ces personnes-là, qui conditionne pour part leurs jugements sur leurs propres pratiques déviantes, puisque c'est essentiellement ce qui est travaillé en thérapie, notamment le repérage et la définition de causes. Par ailleurs, une certaine « médicalisation » et « psychologisation » des rapports entre les individus et du rapport de chaque individu à soi-même, qui tendent à renforcer le caractère déviant de ces pratiques alimentaires, s'infusent dans le processus de création du sens que chacun donne à ses propres pratiques et ainsi s'imposent à chacun de l'intérieur comme de l'extérieur25(*) ; de sorte que les enquêtés n'ayant pas eu affaire à un psy au cours de leur trajectoire tendent cependant à être familiers du domaine.

Cela ne signifie pas pour autant qu'il soit facile de parler de soi, de ses conduites, et a fortiori de sa déviance à une personne inconnue pour un entretien de sociologie, d'abord parce que la grille, les cadres et la finalité ne sont pas les mêmes. Également, le rapport au corps dans ces troubles alimentaires est important, c'est même la question centrale, et nécessite donc une certaine intimité et un rapport de confiance.

Compréhension mutuelle et intimité

Une particularité de ce travail en amont même des entretiens, lors de la démarche de les quérir, réside en ce fait que le choix du sujet n'est pas anodin, comme pour tout chercheur ou apprenti chercheur qui choisit son terrain, et que cela a pu faciliter les rencontres, surtout par le biais de relations interpersonnelles. Une anorexique et boulimique permettent de trouver des mots qui mettent en confiance et promettent l'empathie nécessaire à la situation d'entretien pour qu'il se déroule bien. Un regard étranger sur la question aurait pu lier les langues là où un vécu similaire invite à la confidence et crée une certaine complicité dans le cadre même de l'interview, parce qu'il y a cette présomption d'un «sentiment d'étrangeté», dont parle Michaël Pollak26(*), qui est évacué: l'enquêté va se sentir moins étranger à l'enquêtrice. On songe notamment à certains moments de mise à distance par le rire (comme on faisait remarquer plus haut : à propos généralement de l'absurdité ressentie de certaines pratiques) alors même que le propos est dramatique :

« Donc déjà y avait un terrain, et j'ai toujours été euh très euh, enfin jusqu'à 16 ans je dirais j'ai toujours été très maigre, enfin... y a des gens même qui pensaient que j'étais anorexique alors que je l'étais pas encore. (Nous rions) »

« Et t'avais arrêté de manger complètement ?

Non mais euh, je mangeais euh... franchement, je devais manger cinq céréales le matin...

Cinq céréales ?

Ouais, deux fourchettes de viande ou de poisson et trois fourchettes de légumes à midi plus un abricot, et euh... le soir, ça m'arrivait de manger quatre asperges ! (Rires) » Melle DM.

Ce petit exemple pour montrer que les conditions de l'enquête étaient particulières ; pas toujours aussi détendues, d'ailleurs, puisque certaines enquêtées ont pu être amenées à pleurer en cours d'enregistrement, la confidence ayant pu être poussée un peu loin et les larmes témoignant d'une limite à la mise à distance qu'il apparaît nécessaire de ne pas franchir. Dans le cas suivant, l'enquêtée a néanmoins pu poursuivre son propos :

« Elle cuisinait plus pour nous, elle parlait plus avec nous. Et j'étais toujours une enfant. Je te préviens en parlant de ça, je vais peut-être pleurer. (Elle pleure) J'étais toujours une enfant mauvaise, d'ailleurs j'étais toujours punie sans rien faire et je disais : « maman, j'ai rien fait, pourquoi je suis punie ? » et elle me dit : « tu m'as pas encore prouvé que tu es une assez bonne fille, assez bien pour avoir des privilèges ». J'étais jamais bien. Même quand je lui disais : « regarde maman, j'ai fait ça de bien, j'ai fait ça de bien », elle dit : « ouais, mais quoi d'autre ? il y en a qui sont tellement mieux ». » MH.RI

De même, à la relecture des entretiens, apparaît parfois un non-dit, une entente tacite entre l'enquêteur et l'enquêté. Implicitement des choses sont dites dont l'enquêté va penser ou savoir qu'elles sont comprises par le chercheur. La difficulté est alors : est-ce au chercheur d'expliciter cela ? Car l'ordre du ressenti nous rapporte à la question de la subjectivité...

« Ouais, alors l'anorexie comment je la vois ? En fait, enfin... Evidemment je pense que c'est super relié les deux, enfin il y a des trucs en commun dans les deux.

Boulimie, anorexie ?

Ouais, il y a vraiment des choses qui s'exprimaient en commun. Mais l'anorexie, je la vois plus comme extrêmement reliée justement à tout ce qui relève de l'analyse. Enfin, je pense qu'il y a énormément de choses traumatiques qui sont exprimées. En fait, c'est comme si j'avais crevé l'abcès en fait. Enfin, bizarrement le truc c'est que

Tu veux dire, maintenant ?

Non, en étant anorexique, en fait. Je pense que j'ai crevé l'abcès et ma boulimie, ça m'a fait sortir le pus. Je sais pas si tu vois ce que je veux dire ?

Ah oui, d'accord.

Enfin je le vois vraiment comme... enfin, j'ai éclaté quoi. C'est vraiment... Franchement, c'est un... Enfin, l'anorexie c'est un truc quand même assez fascinant je trouve et que j'ai encore vachement du mal à comprendre aujourd'hui. »

Ainsi, de l'ensemble de ce projet d'étude, que l'on souhaite poursuivre par la suite en intégrant le point de vue des proches et des « experts », cette première partie est probablement celle qui aura nécessité le plus de prise de distance active parce qu'évidemment, il faut tâcher de prendre le moins de place possible dans l'entretien.

Cela n'a pas été toujours parfaitement le cas, et même si les interventions de ce type sont rares, il aura fallu soustraire à l'analyse les réponses à des impositions de problématique, par exemple :

« Je sais pas si tu as vu sur Myspace, il y avait un truc que j'ai posté, c'était : raconte un secret et sans nom, c'était anonyme. Tu mettais le secret n'importe où, donc personne ne voyait qui c'était. Et tout le monde avait genre : « je suis vraiment dépressive... »

Sur quoi ?

Je te montrerai, je t'enverrai un truc. Comment on dit quand on se

Automutilation ?

Oui, « je fais des automutilations », « j'ai envie d'être boulimique, je me trouve dégoûtante », « je suis anorexique ». Tout le monde avait quelque chose comme ça. Et c'est vraiment incroyable, tellement de personnes souffrent d'un problème psychologique, mais on en parle jamais. Tout le monde souffre et

A priori sur My Space, tu vas pas le dire : oui, je suis anorexique.

Oui, vraiment j'étais chez une amie quand j'ai reçu ton message et je trouvais ça incroyable. J'ai pris tellement de bien que quelqu'un... »

« Rappelons simplement que toute situation d'enquête est inévitablement une situation sociale particulière, il n'existe pas d' « enquête pure ». La relation d'interview est une relation sociale entre deux individus socialement définis. Le sociologue fait du mieux qu'il peut pour la gérer, en s'adaptant aux exigences, chaque fois singulières, de la relation avec l'interviewé - sans oublier qu'une relation dans laquelle l'un est en position d'interroger l'autre crée, par elle-même, une situation d'inégalité. Cette inégalité est évidemment renforcée quand le sociologue appartient à un milieu social supérieur à celui de l'interviewé. [...] Mais dans tous les cas, l'exigence est la même. Il s'agit pour le sociologue, non pas de prétendre annuler la distance sociale, ce qui est utopique, mais de la dépasser pour sympathiser avec celui qu'il écoute, sans pour autant entrer en dialogue actif avec lui, sans le juger ni lui imposer ses propres conceptions. C'est une continuelle vigilance sur soi. »27(*)

Les entretiens

Ainsi, trente personnes ont été interrogées dans le cadre de l'étude des jugements d'anormalité autour des pratiques alimentaires :

(FB suit les initiales des personnes rencontrées via le forum boulimie.com ; RI pour les relations interpersonnelles, et OA pour les Outremangeurs Anonymes)

Melle AV.FB : 21 ans, étudiante à l'Ecole du Louvre et Licence de Lettres Classiques simultanément, après Hypokhâgne et Khâgne. A connu une période d'anorexie, est boulimique. Parents profs de Lettres. En psychothérapie.

Melle AR.FB : 25 ans, études Mathématiques, Stats Socio, Master RH. Boulimique depuis ses 13 ans. En psychothérapie.

Mme CB.FB : 49 ans, 2 enfants, en invalidité. Anorexique, boulimique en alternance depuis l'adolescence. Hospitalisée plusieurs fois, en psychothérapie.

Melle CP.FB : 18 ans, étudiante en première année de Science Po et en première année de Sciences Physiques. A connu deux périodes d'anorexie, et une de boulimie. Rétablie. Pas de psychothérapie ni d'hospitalisation.

Melle DM.RI : 23 ans, étudiante en Droit, puis Médiation culturelle. A connu une période d'anorexie et une de boulimie. Rétablie. En psychothérapie.

Melle DD.FB : 25 ans, danseuse, prof de danse, et étudiante au Conservatoire. A connu une période d'anorexie, toujours boulimique. En psychothérapie. A été hospitalisée.

Mme DB.FB : 38 ans, orthophoniste, célibataire. Anorexique de 15 à 25 ans environ, boulimique. Hospitalisée cinq fois, en thérapie. A parlé de ses troubles à un prêtre durant dix ans.

Melle EC.FB : 24 ans, étudiante en première année de Lettres. Anorexique depuis ses 11 ans. En thérapie, suivie à l'hôpital.

Mme E.RI : 29 ans, cadre, mariée. Italienne, études de sciences politiques en Italie, travail en France. A été anorexique et boulimique à l'adolescence. Pas de thérapie.

Mr FB.FB : 21 ans, étudiant en STAPS. Boulimique, en psychothérapie.

Mme FC.FB : 32 ans, femme au foyer, mariée. Boulimique depuis ses 18 ans.

Melle J.OA : 33 ans, comédienne. Boulimique depuis l'adolescence. En psychothérapie et membre des Outremangeurs Anonymes.

Melle LD.RI : 24 ans, stagiaire dans une agence de notation extra-financière après des études variées. Anorexique depuis ses 15 ans. Hospitalisée une fois.

Melle L.OA : 30 ans, employée de bibliothèque. A été anorexique, puis boulimique, « abstinente » depuis 2 ans. Membre des Outremangeurs Anonymes, en psychothérapie.

Melle MD.RI : 24 ans, Hypokhâgne, Droit, Science Politique. Dirige une société dans le domaine de la santé et de la nutrition. Parents médecins. A été anorexique. Pas de thérapie.

Melle MH.RI : 22 ans, étudiante aux Beaux-Arts et Histoire de l'Art. A été anorexique. En thérapie.

Melle ML.FB : 22 ans, en école d'ingénieur. A connu une période d'anorexie, et une de boulimie. En psychothérapie. Rétablie.

Melle ML.RI : 26 ans, a fait des études de tourisme, a été guide. A connu une période d'anorexie, boulimique. Hospitalisée pendant deux ans, en psychothérapie. Mère psychomotricienne.

Melle MM.FB : 19 ans, étudiante en médecine. A été anorexique, puis boulimique, rétablie. Hospitalisée lors de l'anorexie, en psychothérapie.

Melle MV.FB : 23 ans, étudiante dans un cursus franco-allemand après une Prépa. A connu une période d'anorexie, boulimique.

Melle MM.FB : 21 ans, étudiante en 4ème année de médecine. A été anorexique, est boulimique, suit un psychothérapie.

Mr NR.RI : 19 ans, étudiant en école de cinéma. A été anorexique et suivi une thérapie. Parents psy et médecin.

Melle PF.RI : 27 ans, assistante d'édition après IUT Métiers du Livres et une Licence. A été anorexique, est boulimique. En thérapie.

Melle RT.RI : 26 ans, étudiante en master de Philosophie. A connu des périodes d'alternance d'anorexie et de boulimie.

Melle VB.FB : 22 ans, commerciale. A connu une période d'anorexie, et une période de boulimie. Psychothérapie tentée mais infructueuse.

Melle VD.RI : 26 ans, employée dans une caisse de retraites. A été anorexique, boulimique, hospitalisée, et rétablie, elle suit une psychothérapie.

Melle VF.FB : 31 ans, assistante sociale après une maîtrise de Lettres et Ecriture. A connu anorexie et boulimie, en période de répit. A été hospitalisée, et suit une thérapie.

Melle VP.FB : 20 ans, employée dans une chaîne de restauration. A été anorexique et hospitalisée. En psychothérapie.

Melle Y.OA : 22ans, étudiante, a été anorexique, est boulimique, en « abstinence ». Membre des OA, et suit une psychothérapie.

* 1 Claude Lassègue, De l'anorexie hystérique, Archives Générales de Médecine, avril 1973, pp.385-403.

* 2 W.W. Gull, Anorexia nervosa ( apepsia hystérica, anorexia hysterica), in Transactions of the Clinical Society of London, 1874.

* 3 La première émission de télévision sur le sujet recensée à l'INA date de la fin des années 1970 mais il n'en est fait état que deux minutes seulement. La première émission consacrant du temps au sujet des troubles du comportement alimentaire, et notamment de la boulimie a été diffusée le 13/10/1989. La plage horaire sur le sujet s'étend de 22h30 à 23h05 : il s'agit de l'émission Apostrophe, émission littéraire d'Antenne 2 commençant à 21h45, traitant ce soir-là de la psychanalyse en hommage à Françoise Dolto. La question de la boulimie est traitée à travers l'ouvrage présenté en émission : La peau à l'envers, de Valérie Rodrigue, témoignant de son expérience au regard des codes de la psychanalyse tant du point de vue des causes que du recours pour en sortir.

* 4 Michel Foucault, Maladie mentale et psychologie, PUF Quadrige, 2002 (1954), p.2.

* 5 Georges Canguilhem, Le normal et le pathologique, PUF Quadrige, Paris, 2005.

* 6 Jean-Pierre Poulain, Sociologies de l'alimentation

* 7 Maurice Halbwachs, La classe ouvrière et les niveaux de vie. Recherches sur la hiérarchie des besoins dans les sociétés industrielles contemporaines. Alcan, rééd. Gordon and Breach, 1970.

* 8 A.R. Radcliffe-Brown, The Anadaman Islander, Cambridge, 1922 (1992).

* 9 Bronislav Malinoswki, Une théorie scientifique de la culture, Seuil, Paris,1944 (1970).

* 10 R.H. Lowie, Manuel d'anthropologie culturelle, Payot, Paris, 1936.

* 11 Margaret Mead, Moeurs et Sexualité en Océanie, Plon, Terre Humaine, 1991 (1963).

* 12 Guthe, Mead, Manual for the Study of Food Habits, Bulletin of National Research Council, National Academy of Sciences, n° 111 (1945).

* 13 Corbeau, Poulain, Penser l'alimentation : entre imaginaire et rationalité. Editions Privat, Toulouse, 2002.

* 14 Muriel Darmon, Devenir anorexique, La Découverte, Paris, 2003.

* 15 On peut rappeler ici les critères énoncés :

a) refus de maintenir le poids corporel au-dessus de la normale minimale (moins de 85 % pour l'âge et la taille),

b) peur intense de prendre du poids ou de devenir gros, malgré une insuffisance pondérale,

c) altération de la perception du poids ou de la forme de son propre corps (dysmorphophobie),

d) influence excessive du poids ou de la forme corporelle sur l'estimation de soi, ou déni de la gravité de la maigreur actuelle

e) aménorrhée pendant au moins trois cycles consécutifs chez les femmes menstruées (aménorrhée secondaire).

* 16 Erving Goffman, Asiles. Etudes sur la condition sociale des malades mentaux, Minuit, Paris, 1968 (1961), p.41.

* 17 Muriel Darmon, op. cit., pp. 212-213.

* 18 Christian Morel, Les décisions absurdes. Sociologie des erreurs radicales et persistantes, Gallimard, 2002.

* 19 Melle MH.RI nous dira à ce propos ne plus vouloir les moyens, c'est-à-dire désirer changer sa volonté de maigrir en une volonté de santé, et tente pour cela de changer sa « fin » : ne plus vouloir devenir maigre est un préalable à l'arrêt des moyens d'amaigrissement. Cependant, elle vit cette fin comme s'imposant à elle.

* 20 On le verra par la suite dans la partie théorique d'analyse des entretiens, la boulimie est caractérisée par l'absence de volonté de commencer, contrairement à l'anorexie.

* 21 Je parle ici d'une réunion informelle de plusieurs personnes volontaires du forum www.boulimie.com (un de mes terrains d'enquête) chez moi-même, qui avait pour but initial l'enregistrement d'une discussion à trois ou quatre sur une émission de télévision traitant des TCA. Cela ne s'est pas concrétisé car onze personnes en tout sont venues, ce qui rendait difficile la possibilité pour chacune de s'exprimer suffisamment et de manière satisfaisante pour mon étude. Nous avons donc entamé une grande discussion d'une après-midi, j'ai pu prendre quelques notes sur son déroulement et les thèmes abordés, et observer cette rencontre réelle, l'interaction palpable entre ces individus « déviants » n'interagissant habituellement que via Internet.

* 22 François Dubet, Sociologie de l'expérience, Seuil, 1994.

* 23 François Dubet, op.cit., p.98.

* 24 Dominique Schnapper, dans La compréhension sociologique (PUF, 2005) intègre ici une note où elle fait référence à l'ouvrage de Luc Boltanski et Laurent Thévenot, De la Justification, Gallimard, NRF Essais, 1991.

* 25 On ne veut pas discuter ce point d'inspiration foucaldienne tout de suite, il est traité dans l'étude complète.

* 26 Michaël Pollak, L'expérience concentrationnaire, op.cit., p.10 « Toute expérience extrême est révélatrice des constituants et des conditions de l'expérience « normale », dont le caractère familier fait souvent écran à l'analyse. Dans cette recherche, l'expérience concentrationnaire, en tant qu'expérience extrême, est prise comme révélateur de l'identité comme image de soi, pour soi et pour autrui. Le caractère exceptionnel de cette expérience rend problématiques deux phénomènes situés au coeur de notre recherche : l'identité et la mémoire. Or les rendre problématiques revient à les rendre visibles, et donc analysables.

D'ordinaire, le sens commun enlève à chacun de nous le souci existentiel de son identité. Ayant appris à anticiper les situations et les réactions de ceux que nous rencontrons dans notre vie quotidienne, nous développons un comportement conforme aux attentes des autres dans des situations extrêmement variables. Malgré d'évidents changements dans la façon dont nous nous présentons dans la vie quotidienne, nous ne nous posons que très rarement la question de savoir si c'est bien la même personne qui a à jouer tous ces rôles différents, qui change de « masques » et de vêtements, modifie sa façon de parler et montre ou retient ses émotions. La maîtrise du jeu social et la compréhension réciproque évacuent tout questionnement sur sa propre identité, questionnement que provoque, par contre, le fait de se trouver dans une situation imprévisible, étrange, à laquelle on n'a pas été préparé. L'identité ne devient une préoccupation et, indirectement, un objet d'analyse que là où elle ne va plus de soi, lorsque le sens commun n'est plus donné d'avance et que des acteurs en place n'arrivent plus à s'accorder sur la signification de la situation et des rôles qui sont censés y tenir. Le sentiment d'étrangeté qui s'ensuit, dans le double sens d'une situation étrange et de la rencontre des êtres étrangers les uns aux autres, résulte de la divergence trop grande de leurs histoires individuelles, et du manque d'une mémoire partagée qui leur permettrait de décoder la situation et de se comprendre réciproquement de façon quasi automatique. »

* 27 D. Schnapper, La compréhension sociologique, PUF, 2005, p.65

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