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L'autobiographie dans l'univers littéraire tchadien, histoire de migration et d'espoir

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par Emmanuel KALPET
Ngaoundéré (Cameroun) - Master es-lettres 2014
  

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CHAPITRE QUATRIÈME : EXPÉRIENCES MIGRATOIRES ET RÉINSERTION SOCIALE

Nous avons vu plus haut qu'en choisissant d'écrire l'histoire de leur migration par le biais du genre autobiographique, Zakaria Fadoul Khidir, Mahamat Hassan Abakar et Michel N'Gangbet Kosnaye ont mis l'accent sur ce qu'ils ont vu lors de leur traversée des espaces migratoires. Cela a donné lieu à diverses évaluations des faits rencontrés durant les séjours d'errance. Cependant, il faut noter que si les interprétations des vécus quotidiens d'une époque occupent l'arrière-plan dans leurs récits, c'est parce que chaque narrateur a mis au premier plan l'évocation de ses expériences migratoires. Dans ce chapitre qui clos notre travail, nous avons choisi, dans un premier temps, de faire le point sur l'ensemble de ces expériences migratoires puis, dans un second temps, de montrer en quoi elles constituent les motivations du retour au bercail. De là, pour ce qui relève de l'expérience de l'ailleurs, nous mettrons l'accent sur les difficultés et les acquisitions émanant du trajet d'errance et, dans la phase retour, nous nous attèlerons à déterminer la nature de la réinsertion à laquelle se sont confrontés ces autobiographes une fois au pays natal. L'intérêt de cette analyse qui consacre l'aboutissement de notre travail réside dans le fait qu'elle nous permettra de dégager la symbolique de ces récits autobiographiques. C'est donc ici le lieu de déterminer le projet de base ayant motivé Zakaria Fadoul Khidir, Mahamat Hassan Abakar et Michel N'Gangbet kosnaye à écrire, chacun, une autobiographie qui relate ses années d'errance marquées du sceau de la vicissitude.

I. EXPÉRIENCES MIGRATOIRES

Dans les récits de Zakaria Fadoul, Mahamat Hassan et N'Gangbet Kosnaye, les narrateurs témoignent d'un effort conséquent dans l'évocation de leurs expériences migratoires. Par expérience, nous entendons dans un premier temps la situation vécue par un individu, et dans un second temps, la pratique qui permet d'acquérir un savoir-faire ou une connaissance de la vie. Dans la première acception, elle peut être l'expérience vécue simplement, c'est-à-dire celle qui suscite un questionnement identitaire chez le personnage.

Ainsi, l'expérience migratoire commence lorsque le personnage entame la procédure de départ et de retour, c'est-à-dire l'absence et l'expérience de vie dans un espace étranger quand, dans le récit, l'attention n'est pas exclusivement centrée sur les problèmes qui surgissent chez le personnage migrant à la suite de sa migration. Dans Loin de moi-même, Tribulations d'unjeune Tchadien et Un Tchadien à l'aventure, elle commence avec le projet de départ, qui instaure l'éloignement ou, si l'on préfère, la séparation avec le milieu d'origine37(*). Ainsi l'on peut dire que l'expérience migratoire chez Zakaria Fadoul, Mahamat Hassan et N'Gangbet Kosnaye pose une question existentielle, car elle permet d'analyser le psychisme humain et prend ancrage dans le social, de par l'observation critique de la société (aspect traité dans le chapitre deuxième). Émanant des rapports avec leurs milieux d'accueil, mais aussi bien avec leur moi, elle se révèle à la fois épreuve et facteur d'évolution, de mûrissement et d'enrichissement personnel.

Dans cette partie, nous nous attèlerons à analyser ces expériences en dégageant tour à tour les difficultés (matérielles et psychologiques) rencontrées ainsi que les acquisitions (découvertes et formations universitaires) acquises par ces autobiographes lors de leur errance. Cette dimension de notre étude nous offrira, à coup sûr, la possibilité d'appréhender les motivations ayant suscité la prise de conscience d'un certain « attachement au sol natal38(*) ».

1. Les difficultés rencontrées

Nombreuses sont les difficultés relatées par les narrateurs de Loin de moi-même, Un Tchadien à l'aventure et Tribulations d'un jeune Tchadien. En plus de celles liées à leur intégration en milieu d'accueil (manque d'emploi, racisme, haines religieuse et ethnique) déjà évoquées dans la première partie de notre travail, nous percevons bien d'autres inhérentes aux conditions du voyage. N'Gangbet Kosnaye souligne l'évidence du risque possible à encourir lorsque l'on emprunte le chemin de l'ailleurs. ? l'annonce de son voyage pour Moundou, ses marâtres n'ont cessé de s'inquiéter : « Malgré les paroles réconfortantes de leur mari, mes marâtres ne cessent de s'inquiéter et de souligner les inévitables difficultés que je risque de rencontrer dans ce pays lointain. » (TDJT, p.60). Mahamat Hassan, de même, évoque les dangers possibles auxquels l'on peut s'exposer dans le processus d'accomplissement d'un voyage. Il rapporte de ce fait, l'incident survenu lors de son excursion au Liban où il a failli perdre la vie, n'eut été la bienveillance d'un chauffeur de taxi. En effet, ignorant de la situation de guerre qui prévaut dans ce pays, il se jette volontiers au-devant des canons sans prendre le soin de mesurer les conséquences de son aventure :

 C'est à ce moment seulement que je réalise l'étendue de ma stupidité et le risque grave et inutile dans lequel je me suis engouffré. Je ne sais comment remercier ce chauffeur libanais. Il a pris un risque énorme pour me conduire à destination. [...] Et que serais-je devenu cette nuit si j'avais été laissé quelque part dans Beyrouth en feu ! (UTAA, p.69)

Ainsi, le voyage dans les circonstances de Zakaria Fadoul, Mahamat Hassan et N'Gangbet Kosnaye (c'est-à-dire départ vers des horizons inconnus) est une véritable aventure. C'est un parcours parsemé d'embûches, et les différents autobiographes se plaisent à relater ces difficultés.

En effet, chaque autobiographe met l'accent sur l'étape marquante de ses difficultés. Zakaria Fadoul évoque ses « moments difficiles39(*) » durant son séjour au Sénégal où il a été secoué par une maladie : « Quelques jours après je tombais malade. Je reçus d'abord les soins chez moi mais quand on vit que la maladie s'aggravait je fus hospitalisé » (LDMM, p.71). En dehors de la maladie comme difficulté que peut contracter le migrant et telle que Zakaria Fadoul l'évoque, les trois autobiographes mentionnent encore le manque de nourriture, l'absence de toit pour s'abriter et bien d'autres risques. Mahamat Hassan relate ainsi la précarité de son premier séjour à Abidjan : séjour durant lequel le repas quotidien se résume à quelque bourratif : « Je connais et j'aime ses bananes plantains grillées sur des braises ! avec une de ces bananes et une poignée de cacahuètes, on peut tenir toute la journée. » (UTAA, p.36).

N'Gangbet Kosnaye de même n'a pas manqué de démontrer combien l'inquiétude de ses marâtres quant à son départ pour Moundou n'était pas un simple acte émotionnel. En effet, le narrateur de Tribulations d'un jeune Tchadien souligne leur déboire lorsque abandonnés et livrés à eux-mêmes dans un nouvel espace étranger :

Un vendeur d'arachides passe. Nous l'interpellons pour en acheter. Nous profitons pour nous présenter et lui demander s'il ne connaît pas un homme de notre tribu dans cette grande ville où nous sommes maintenant abandonnés à notre sort. Le vendeur nous répond négativement. Quel malheur ! Il faut attendre encore. Qui ? Dieu seul le sait. (TDJT, P.65).

En évoquant le manque de logement, Zakaria Fadoul montre combien l'immigré à un moment donné de son parcours perd de sa valeur humaine. En effet, dans Loin de moi-même, le narrateur se remémore ses nuits passées dans des endroits peu favorables. ?Ambam par exemple, il n'a pas eu d'autre choix que dormir dans une cuisine :

- Puis-je avoir une chambre pour la nuit ?

- Tu peux dormir dans la cuisine  

- Pouvez-vous me la montrer ? 

- C'est cette porte. (LDMM, p.117).

Pire encore, à défaut d'un endroit du genre cuisine, c'est à l'air libre qu'il passe une autre de ses nuits en attendant la suite de son voyage : « A côté de l'aéroport se trouvait tout de même une place, en plein air, avec un peu de verdure et quelques fleurs, éclairée par des poteaux électriques. Je m'y assis puis je m'étendis. Ma veste servait de matelas, mon sac et mon bras droit de coussin. Mais je n'avais pas sommeil » (LDMM, p.83)

Bref, la maladie, le manque de nourriture, de logement ainsi que les éventuels dangers sont autant des difficultés qui occupent l'arrière-plan des expériences migratoires dans les récits de Zakaria Fadoul, Mahamat Hassan et N'Gangbet Kosnaye. Les trois autobiographes mettront beaucoup plus l'accent sur les difficultés financières et routières ainsi que sur les problèmes psychologiques.

1-1- Difficultés financières et routières

Les autobiographes de notre corpus relatent les difficultés financières et routières comme aléas inhérents à la migration. Il ressort de leurs récits que les difficultés financières sont porteuses de tous les autres maux auxquels ils se sont confrontés dans le processus de leur quête. En effet, nous avons eu à voir dans la partie portant sur les conditions d'accueil que le manque d'argent a contraint ces migrants errants à chercher du travail afin de pouvoir subvenir à des besoins élémentaires comme manger, se loger, etc.. Plus encore, il se dégage de leurs récits que le manque d'argent donne libre cours au manque de nourriture rendant ainsi ardu leurs séjours en terres étrangères. Dans Loin de moi-même et Tribulations d'un jeune Tchadien, les personnages sont contraints à simplifier leur repas afin de pouvoir économiser dans l'espoir de joindre les deux bouts. Pour réussir ce calcul, Zakaria Fadoul opte pour la suppression du petit déjeuner : « Pour économiser, je ne prends pas de petit déjeuner car j'ai tout juste assez d'argent pour vivre quelques jours et cela ne me paraît pas logique de prendre deux petits déjeuners... » (LDMM, p.107). N'Gangbet Kosnaye et ses amis quant à eux optent pour le bannissement des repas copieux au profit des denrées correspondant à leur bourse : «  Deux mois viennent à passer. Aucun événement majeur ne se produit. Avec nos bourses de 40 francs, nous essayons de subsister. Nous procurons la farine de mil, des arachides, du gombo, du sésame ; bref, tout ce qui peut nous nourrir. Nous mangeons rarement la viande et du poisson qui sont des denrées chères. » (TDJT, p.70). Dans ce projet d'économie, le personnage de Un Tchadien à l'aventure n'en demeure pas moins vigilent : « Nous préparons nos repas dans nos chambres, sur des petits réchauds. C'est plus économique que de manger au restaurant et d'ailleurs nos bourses ne nous permettent pas ce luxe. » (UTAA, p.88)

Aussi faut-il le remarquer, pour des immigrés comme Zakaria Fadoul, Mahamat Hassan et N'Gangbet Kosnaye pour qui la réussite est une urgence et un impératif, le manque d'argent est susceptible de prolonger leur errance, et même causer leurs déchéances. C'est à juste titre qu'on peut lire le monologue de Mahamat Hassan exprimant les angoisses suscitées par le défaut des moyens financiers, qui est à même de compromettre son projet initial : « Sans bourse, il m'est impossible d'entreprendre des études quelconques. Mes modestes économies ne peuvent pas m'entretenir plus de six mois. » (UTAA, p.57). Loin de céder à cette tentation et abandonner le projet initial, les autobiographes de notre corpus développent des systèmes d'entraide pour pallier aux difficultés financières. C'est donc grâce à cette solidarité estudiantine que Mahamat Hassan, par exemple, survit à Damas et parvient à obtenir sa licence en droit. Mais loin d'être la seule victime de la pénurie financière, « la plupart des étudiants étrangers, et parfois même les Syriens, adoptent ce système d'entraide pour se loger. Les bourses d'étude allouées par le gouvernement syrien étant très modestes et l'accès à la cité universitaire extrêmement difficile, c'est la seule solution pour se loger décemment à Damas. » (UTAA, p.64). Si chez Mahamat Hassan la solidarité estudiantine motivée par la nécessité de survivre paraît pacifique, N'Gangbet Kosnaye et ses compatriotes en France, forment un front commun pour s'attaquer au gouvernement tchadien qui les a envoyés en étude mais paradoxalement suspend leur bourse. Dans leur tenue de « victimes des décisions arbitraires », Kosnaye et ses compagnons se décident en assemblée. C'est ainsi qu'il écrit :

Les difficultés éprouvées par les victimes de cette mesure arbitraire des autorités de Fort-Lamy vont en s'aggravant. Comment résoudre ce problème ? Une assemblée générale extraordinaire de l'AETF se réunit. Un seul point est à l'ordre de jour. « Problèmes posés aux patriotes par les mesures impopulaires du gouvernement antinational de Fort-Lamy supprimant leurs bourses, et solution à envisager. (TDJT, p.149)

Ainsi, durant leurs séjours dans tous les pays parcourus, Zakaria Fadoul, Mahamat Hassan et N'Gangbet Kosnaye se sont heurtés au manque de moyen financier. En trempant leurs plumes pour raconter ces histoires de vies estudiantines précaires, ils semblent laisser dans leurs récits une leçon de sagesse : nous comprenons par-là que la réussite à la quête d'un idéal au-delà des frontières (dans leur cas bien sûr) est aussi déterminée par l'acquisition des atouts financiers.

En sus des difficultés financières remarquables, les narrateurs de Loin de moi-même, Un Tchadien à l'aventure et Tribulations d'un jeune Tchadien évoquent l'endurance dont ils ont dû faire montre pendant les trajets de leurs voyages. En parlant des difficultés routières, Zakaria Fadoul, Mahamat Hassan et N'Gangbet Kosnaye mettent tous l'accent sur l'ennui du voyage qui naît de la solitude et de la longueur des chemins à parcourir. N'Gangbet Kosnaye rapporte de ce fait l'itinéraire de son voyage Doba-Laï, voyage qu'il trouve harassant parce qu' « interminable » et mal conditionné :

 Le voyage a l'air de s'éterniser, car celui de Holo à Doba paraissait plus court et moins harassant. A certains endroits bordés de hauts arbres, les passagers s'inclinent ou se penchent pour éviter les branches qui se penchent sur la route. Le conducteur ne se soucie guère de ce qui peut arriver à ses passagers perchés là-haut. [...] En effet, les autres voyageurs, pour des raisons que nul ne connaît, se taisent depuis le départ de Doba. Ont-ils peur que le camion fasse des tonneaux ? Mystère... (TDJT, p.44)

Cette interrogation que pose le narrateur deTribulations d'un jeune Tchadieneu égard au silence de ses compagnons voyageurs, témoigne de l'angoisse qui peut naître du voyage. De là, les difficultés routières, en plus de la fatigue inhérente aux conditions de voyage, peuvent aussi bien se mesurer à l'aune de la peur qu'éprouve le voyageur. Ainsi, dans le cas d'espèce, le voyage devient « mystère » lorsqu'il s'avère un déplacement auquel l'être s'adonne, porté par un moyen (voiture, avion...) dont la garantie est incertaine. Et surtout, lorsqu'il mène vers des horizons inconnus, le voyage peut créer à la fois fatigue, peur et surprise. Telle est l'expression de Zakaria Fadoul : « Le voyageest long, fatiguant. Je n'imaginais pas une telle distance. Nous arrivons à Djoum vers vingt heures du soir. » (LDMM, p.106)

Mahamat Hassan qui habituellement se renseigne avant d'entreprendre un voyage, finit par annuler son premier projet qui consistait à atteindre Alger pour descendre au nord du Tchad. En effet, s'étant rendu compte de la distance qui sépare Bamako d'Alger, le personnage de Un Tchadien à l'aventure a jugé inutile de s'engager dans une voie qui chemine dans le désert. C'est ainsi qu'il écrit : « Je m'aperçois que la distance qui sépare ces deux capitales est extrêmement longue, plus de deux mille kilomètre. Les deux-tiers du trajet ne sont que du désert, du sable. Les moyens de transport sont rares. Il n'y a pas de liaison permanente entre les deux villes » (UTAA, p.19). Ainsi, le manque de moyen de déplacement amène Mahamat Hassan à passer d'un projet de révolution à un projet de formation professionnelle. Contrairement à Mahamat Hassan, N'Gangbet Kosnaye et ses compagnons ne capitulent pas devant le manque de moyen de transport, la longueur de la distance et l'impraticabilité de la route. Ils optent cependant pour l'endurance en s'engageant pour un voyage à pied : « Le voyage durera trois jours ; à pied, car c'est la saison de pluie et le chemin traverse une zone inondée en cette période de l'année : les camions ne passent plus. Le départ est fixé pour le lendemain à 7 heures. » (TDJT, p.61)

Dans Loin de moi-même, l'acte de voyager se lit comme une prémisse à de nombreuses difficultés. Le narrateur fait d'ailleurs remarquer que dans sa religion (musulmane), l'on peut raisonnablement rompre la communion avec Dieu durant le temps qu'il faut pour le voyage. C'est ainsi que durant son trajet entre le Cameroun et le Gabon, il rompt volontiers le jeûne : « Le matin je romps le ramadan conformément aux règles musulmanes du voyage et je poursuis ma route. » (LDMM, p.112)

Il faut préciser qu'en évoquant les difficultés routières qu'ils ont rencontrées, les autobiographes de notre corpus n'ont pas témoigné des difficultés liées à la traversée des frontières des pays parcourus. Les altercations que le personnage de Loin de moi-même a eu avec les policiers au Cameroun se rattachent aux problèmes d'intégration dus à son statut d'immigré. Ce qui, par ailleurs laisse croire que les trois autobiographes ne sont pas des voyageurs clandestins ; leur immigration est donc légale et justifiée. Cependant, il faut signaler que si cette remarque est vraie de Zakaria Fadoul et N'Gangbet Kosnaye, tel n'est pas le cas avec Mahamat Hassan. ? la différence des personnages de Loin de moi-même et Tribulations d'un jeune Tchadien dont le voyage a été, pour la plupart, organisé par le gouvernement qui avait la charge de leurs études, celui de Un Tchadien à l'aventure avait quitté le pays clandestinement parce que animé d'une ambition révolutionnaire : « Pour déjouer la vigilance des services de renseignements de Tombalbaye, j'ai pris la précaution de traverser le fleuve une première fois la veille avec mon petit sac, dans lequel j'ai mis quelques habits, pour le confier à un commerçant de Kousseri (Cameroun). Au matin, je prends place dans l'un des cars jaunes qui font la navette entre Kousseri et Maïduri. » (UTAA, p. 12). Du Tchad en Côte-d'Ivoire en passant par le Nigéria, le Niger, le Burkina et le Mali, Mahamat Hassan multiplie des stratégies pour traverser chaque frontière. C'est ainsi que pour le trajet Mali-Côte-d'Ivoire, il se déguise en apprenti-chauffeur pour passer inaperçu comme il le note :

Deux jours plus tard, je prends le chemin de la Côte d'ivoire. Bien qu'il ait de sérieux contrôles aux frontières ivoiriennes, visiblement pour limiter l'immigration malienne, je n'ai eu quant à moi, aucun problème pour entrer. Le chauffeur de la citerne d'essence avec lequel je voyage me déguise en apprenti-chauffeur. Il me conseille d'ôter ma chemise qu'il trouve trop propre et m'en donne une autre, bleue, qui se trouve sous son siège ! elle est toute noire de graisse et d'huile de moteur. Avec cette apparence, je suis dispensé de tout contrôle. (UTAA, p. 22)

Ce n'est qu'après quelques années de travaux en Côte-d'Ivoire qu'il parvient à s'offrir un passeport qui lui permet de prendre le vol pour l'Égypte. De là, tout le reste de sa pérégrination devient légale :

Plusieurs mois passent avant que je ne sois convoqué par le consul de France à Korhogo. Il me remet mon passeport après m'avoir fait signer sur la troisième page, en bas de ma petite photo. Ouf ! Quel beau jour ! Je vois s'ouvrir devant moi les portes du monde entier.  (UTAA, p. 46).

Le voyageur clandestin n'est plus Mahamat Hassan, car désormais c'est avec des vols réguliers qu'il arrive à ses destinations. Il ne manque pas de le rappeler en fin de récit comme pour comparer son ascendance : « Fin juin 1982, [...] Une semaine plus tard, je prends le vol régulier d'Air Afrique pour N'Djamena. » (UTAA, p. 123).

Bref, en trempant leur plume pour écrire l'histoire de leur migration, Zakaria Fadoul, Mahamat Hassan et N'Gangbet Kosnaye expriment un désir de partager avec les lecteurs leurs moments difficiles ; c'est pourquoi ils y ont mis l'accent sur les problèmes financiers rencontrés, ainsi que sur les difficultés routières bravées durant leurs multiples périples.

1-2- Problèmes psychologiques

Les problèmes psychologiques sont d'une part les conséquences des difficultés financières et autres énumérées plus haut, et, d'autre part, ils émanent de la séparation avec un milieu et/ou surgissent au contact avec les personnes rencontrées. Dans les trois récits, ils (ces problèmes) s'appréhendent à travers les expressions des narrateurs qui donnent lieu à un vocabulaire essentiellement abstrait.

En effet, il faut remarquer que les premiers problèmes psychologiques que rencontrent les migrants de notre corpus sont ceux qui naissent avec l'annonce du départ. De là, s'installe en chacun d'eux, la peur et/ou l'inquiétude en dépit de la joie qui, quelquefois, anime le candidat à l'émigration. Dans Tribulations d'un jeune Tchadien, le personnage constate avec regret l'éclipse de la joie de partir qui fait désormais place à la peur lorsque son voyage se prolonge vers des horizons inconnus. Ainsi note-t-il :

Je me souviens : j'ai quitté mon village, Holo, dans la joie. Je suis arrivé à Doba où j'ai lié amitié avec maints enfants de mon âge, notamment Oumar qui est en train de pleurer sur mon départ. Maintenant je vais vers l'inconnu ; certes je suis avec ma famille mais on ne sait jamais... Ce nouveau pays peut être plein de dangers. (TDJT, p.43)

Comme N'Gangbet Kosnaye, Mahamat Hassan manifeste un sentiment d'inquiétude face à l'incertitude de la destination qui demeure imprécise, inconnue. Cependant, mu par la détermination, il ne renonce pas à son aventure : « Je commence à m'inquiéter sérieusement mais il n'est pas question que je fasse demi-tour. » (UTAA, p.66)

Au-delà de l'inquiétude et de la peur qui coexistent avec l'envie de partir, le choc psychologique observable dans Loin de moi-même, Un Tchadien àl'aventure et Tribulations d'un jeune Tchadien est la nostalgie qui naît de la solitude à laquelle sont confrontés Zakaria Fadoul, Mahamat Hassan et N'Gangbet Kosnaye en pays étrangers. C'est ainsi que, pour avoir quitté Doba, Gago exprime un remords pour tous les amis qu'il a abandonnés. C'est en ces termes qu'il exprime son « mal être » :

Abandonné à moi-même, je m'ennuie. Oumar, mon ami n'est pas là pour me tenir compagnie. Pour l'heure, je ne connais personne. [...] Je sais que je m'éloigne de plus en plus de mon village natal et que rien ne sera plus comme avant, surtout avec cette certitude d'aller à l'école. Soudain, je me plonge dans une sombre nostalgie. Je maudis le père d'Oumar qui n'a pas voulu laisser mon compagnon venir avec moi. C'est la cause de ma solitude actuelle. (TDJT, p.47)

Évidemment, la solitude instaure la nostalgie chez l'immigré. Cela s'avère patent avec l'expérience de Mahamat Hassan qui, à peine arrivé au Nigéria, se met à éprouver un grand sentiment de solitude. Ce sentiment d'isolement l'amène à prendre conscience de son étrangeté parmi les Noirs qu'il considère comme frères : « Je suis bien en Afrique, parmi mes frères mais je me sens déjà étranger ! Je compense le manque de communication par l'admiration des paysages que m'offre la nature. » (UTAA, p.13). Aussi faut-il le souligner, la nostalgie chez Mahamat Hassan se mêle à l'inquiétude pour les siens qu'il a laissés dans une situation de guerre. En effet, durant tous ses séjours à l'extérieur, le personnage de Un Tchadien à l'aventure n'a pas manqué de suivre de près l'évolution de l'état de la guerre dans son pays. Cet intérêt inconditionnel trouve sa raison d'être dans le souhait de ne pas perdre ceux qui comptent pour lui, ses repères identitaires : « Je suis en quatrième année lorsque la guerre civile éclate au Tchad. Nouscaptons les nouvelles que donnent les radios internationales mais ce n'est pas suffisant pour nous. Nous cherchons à en savoir plus, mais nous restons sur notre faim. [...] C'est une période très dure et nous avons l'oreille constamment tendue vers le pays. » (UTAA, p.94). Dans cette situation où se trouve Mahamat Hassan, le déséquilibre moral ne peut qu'être une évidence.

Du reste, en dehors de la nostalgie qui naît de la solitude, les problèmes psychologiques perceptibles dans les récits de ces trois autobiographes émanent de leurs contacts avec l'ailleurs. Ainsi, Zakaria Fadoul témoigne un sentiment de complexité dès son atterrissage à Paris : « Je me sens regardé par tous les regards. Je suis très complexé mais j'essaie de faire le grand, parce que je porte une veste, une veste empruntée, parce que j'ai un pull-over, un pull-over emprunté. Je me crois très propre parce que j'ai pris un bain avant de quitter Fort-Lamy. » (LDMM, p.63). Le mal psychologique ici naît de l'introspection que le sujet effectue, et qui l'amène à prendre conscience de l'hypocrisie dans laquelle il baigne. Il faut aussi signaler que Zakaria Fadoul est un personnage émotivement faible. Ainsi, durant ses années d'errance, il n'a cessé de faire preuve d'une personne traumatisée. Il s'en rend bien compte et trouve curieux cet état d'esprit qui amènent les autres à le qualifier de fou : « Ce qui est curieux chez moi, c'est que je m'identifie à tout ce qui souffre. Ainsi sur le port, quand je vis un poisson que des pêcheurs avaient jeté hors de la mer faire des bonds avant de succomber, je ne pus retenir mes larmes. » (LDMM, p.74)

En effet, l'éloignement, l'errance avec leur corolaire de frustration (privation de satisfaction) dus aux difficultés d'adaptation, ont poussé Zakaria Fadoul à sombrer dans la dépression. La dépression, notons-le, est un trouble psychique durable, caractérisé par un profond sentiment de tristesse, de découragement et de fatigue insurmontable. Appréhendant son propre moi comme un psychologue, le personnage de Loin de moi-même, commeà l'accoutumé décrit son état mental, et nous donne l'opportunité de lire, dans cette description, son état dépressif :

Ali m'accompagna à l'aéroport. Je devais prendre l'avion à destination de Fort-Lamy. J'étais dans un état de tension extrême. Ma bouche était sèche, mes yeux ardents. Je n'avais pas de force et pourtant je me sentais assez fort pour défier le monde entier. Je n'avais pas d'appétit. J'avais soif et je n'avais pas envie de boire. Il y avait deux hommes en moi. J'avais le visage livide, les yeux vagues et pourtant je voyais -si je peux utiliser ce mot dans son vrai sens - les moindres détails, détails qui n'attirent nullement mon attention en dehors de ces moments-là. (LDMM, p.81)

Dans un dossier du magazine littéraire numéro 411 de juillet-août 2002 consacré à la dépression, Clément Rosset à travers son article intitulé « Dans l'oeil du cyclone », décrit la souffrance dépressive comme une douleur particulière qui est sans nature définissable et sans cause apparente.Cette conception devient évidente lorsque nous observons dans Loin de moi-mêmel'ahurissement de Zakaria Fadoul en présence de son déséquilibre mental: il s'autoanalyse, et perçoit en lui une attitude paranoïaque dont il peine à définir la cause. Ses multiples interrogations au fil du récit attestent de cette remarque :

 Il n'y avait pas seulement en moi ce sens du religieux, je me sentais traqué et je ne savais pas qui me traquait. Je me sentais espionné et je ne connaissais aucun espion. Je sentais tous les yeux sur moi mais pourquoi tout le monde se tournait-il pour me regarder ? Il y avait en moi quelque chose de méfiant et de réservé. Il y avait en moi la volonté de vouloir tout cacher et de me cacher. Avais-je une raison ? Evidemment pas. Comment sont-ils arrivés à prendre naissance et à s'installer en moi ? Peut-être les réponses pourront-elles se trouver au fil de mes récits ? Je ne suis pas un psychanalyste. Je ne suis qu'un narrateur. (LDMM, p.84)

Il est clair que les causes des problèmes psychologiques de Zakaria Fadoul ne sont définissables que lorsque l'on s'évertue à suivre son récit qui commence de l'enfance pour déboucher sur ses « moments de désespoir ». En effet, nous avons eu à voir dans le chapitre premier que Zakaria Fadoul était un enfant choyé et gâté de sa famille. Donc, par déduction, il est évident de lire ses troubles comme étant à la fois les résultats de l'éloignement ainsi que les conséquences du contact brutal avec l'extérieur : « De dépaysement en dépaysement, je me sentais mal à l'aise. » (LDMM, p.69). Après plusieurs années d'errance soldées par un retour au pays natal, le personnage de Loin de moi-même parvient à comprendre qu'effectivement, sa dérive psychologique est la conséquence de sa séparation avec le pays natal. Ainsi, de retour à Fort-Lamy, « à la sortie de l'aéroport, je ne pus faire la distinction entre les taxis et les autres voitures. Ces longs voyages hors du pays natal avaient porté un coup dur à ma mémoire, mais ma mémoire refusait de céder. » (LDMM, p.85)

Il faut aussi noter que Zakaria Fadoul n'est pas le seul à parvenir à la porte de la dépression. Comme lui, Mahamat Hassan arrive à nommer ce mal être sans pouvoir en identifier les raisons. En effet, durant son premier séjour à Paris, assailli par un flot de difficultés, le personnage de Un Tchadien à l'aventure finit par perdre le contrôle. Le manque de travail, les licenciements inopinés, les longues marches interminables à travers la ville, le poussent au bord de la dépression. Ainsi, après le travail dans une usine qui s'est soldé par un accident tragique, « je n'ai pas pu dormir comme d'habitude. Et le lendemain, je suis moi-même mis à la porte comme si j'étais la cause de ce malheur. Je bosse encore quelque temps dans divers endroits semblables, mais, en toute sincérité, je suis au bord de la dépression. » (UTAA, p.106). La dépression chez Mahamat Hassan s'accompagne du remords et de la culpabilité qu'il éprouve en présence des scènes « horribles » auxquelles il a assistées durant son séjour à Paris. Ainsi, le personnage de Un Tchadien à l'aventure, témoin d'un accident de circulation, subit un gros coup au moral pour n'avoir pas pu témoigner en faveur de la victime, qui, se trouvait être un Africain comme lui : « Mais ma conscience n'est pas du tout en paix. Chaque fois que je pense à l'accident, j'éprouve des remords cuisants : qu'est-il devenu ? Va-t-il mieux ou plus mal ? Serait-il mort ou vivant ?je ressens une certaine culpabilité à son égard. » (UTAA, p.112)

Dans Un Tchadien à l'aventure, les problèmes psychologiques se mesurent aussi à l'aune de la déception et de l'humiliation que subit le personnage immigré durant ses séjours d'errance : « Ce que je craignais est arrivé. Déçu et humilié, je ne vais pas à la police ! je préfère rentrer chez moi. » (UTAA, p.77). Mais ils prennent aussi ancrage dans l'inhumaine condition de vie à laquelle fait face l'immigré, contraint à surmonter le moral et l'accepter tel quel. Mahamat Hassan souligne de fait l'insalubrité des lieux dans lesquels il est amené à dormir malgré l'opposition de sa conscience : « Je passe cinq nuits au Centre Nicolas Flamel, cinq nuits de cauchemar. Je m'inquiète chaque soir à l'approche de la nuit. Faut-il encore passer une nuit là-bas ? Chaque jour nouveau est une délivrance et je quitte précipitamment les lieux dès l'aube. » (UTAA, p.104).

Le cauchemar que vit l'immigré et/ou l'errant, c'est aussi la prise de conscience de la misère humaine et le difficile exercice pour parvenir à l'admettre. C'est également la perte de la personnalité, de la prétendue « pureté humaine » lorsqu'on est contraint, comme Zakaria Fadoul à dormir à même le sol, à la cuisine ou encore lorsqu'on est amené comme Mahamat Hassan à faire sa sieste sur des nattes crasseuses, à se mêler aux gens qu'on ne connaît pas. Mais quand la migration se fonde sur l'espoir, on finit toujours par s'habituer, s'adapter à tout, dompter les problèmes moraux. Le personnage de Un Tchadien à l'aventure n'a pas manqué de témoigner de cette expérience qui affecte la conscience : « Les nattes de prière sont devenues crasseuses par endroits. C'est là que j'élis domicile. Au début je suis profondément gêné de dormir à côté de gens que je ne connais pas, mais je m'habitue avec le temps. » (UTAA, p.32). Ces impérieuses expériences, notons-le, ont aussi permis une prise de conscience de soi. En effet, lorsque le migrant-errant réussit à sauver son psychisme, lorsqu'il parvient à le préserver contre la tourmente de l'aventure qui le déchire en lambeaux, il peut prendre du recul et se regarder en face. Zakaria Fadoul expérimente l'errance physique et l'errance psychologique en même temps, et tente de prendre du recul afin de réfléchir pour retrouver le « bon sens » :

Je baisse la tête. Je me contiens. Je me mets à réfléchir. Quand j'étais à Yaoundé, j'ai écrit à Paris et au Tchad pour dire à mes amis que je me trouvais au Cameroun et leur demander de m'écrire et voilà que brusquement j'ai changé d'avis, franchi des frontières, je me suis dirigé vers le Gabon pour y rester peut-être des années ! Ne vais-je pas ainsi confirmer l'idée de la folie par mes instabilités ? (LDMM, p.120)

Retenons à la lecture de ce qui précède qu'en relatant les difficultés qu'ils ont rencontrées, Zakaria Fadoul, Mahamat Hassan et N'Gangbet Kosnaye n'ont pas manqué de faire part des problèmes psychologiques auxquels ils se sont heurtés durant leurs années d'errance. Ces chocs moraux commencent avec leur migration et éclosent au contact de l'extérieur. Ainsi, nous avons eu à lire dans ces trois récits une mosaïque de sentiments « négatifs »: la peur, l'inquiétude, l'humiliation, la déception, la dépression, la culpabilité, le remords, etc. sont autant de maux ayant affecté la conscience de ces autobiographes lors de leurs séjours en terres étrangères.

* 37 Pour les problèmes liés au départ, voir supra, chapitre 1.

* 38 Ernest Alima a publié, en 2007 aux éditions Ifrikiya, un recueil de poèmes intitulé L'Attachement au sol natal, dans lequel il exalte particulièrement l'amour de la patrie. La couverture de son livre, ainsi que les références explicites y contenues, nomment clairement la patrie qu'il célèbre ; c'est le Cameroun. Mais le rapprochement que nous faisons avec l'aventure contée par les autobiographes tchadiens se trouve justifié par ce sentiment patriotique qui anime les uns et les autres. La prise de conscience de leur amour pour la terre natale est tellement perceptible qu'elle ne peut échapper au lecteur. Et les trois autobiographes de notre corpus affirment, du fait de leur éloignement de la mère patrie, leur désir manifeste d'y revenir, pour contribuer à la bâtir... Voir infra, p.140 et sqq. (II. Retour et réinsertion sociale).

* 39Les Moments difficiles est le titre d'une autre oeuvre de Z. F. Kidhir, paru aux éditions Sépia en 1998.

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