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L'autobiographie dans l'univers littéraire tchadien, histoire de migration et d'espoir

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par Emmanuel KALPET
Ngaoundéré (Cameroun) - Master es-lettres 2014
  

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II. RETOUR ET RÉINSERTION SOCIALE

Une remarque générale montre que, dans la plupart des cas, les immigrés, une fois en terre d'accueil développent des stratégies pour s'intégrer et fonder une nouvelle vie quelles que soient les situations auxquelles ils font face42(*). Mahamat Hassan semble confirmer cette observance lorsqu'il donne à voir le cas des aventuriers tchadiens confrontés à un non-retour. C'est ainsi qu'il écrit à propos de son hôte :

 Ce cheikh est un Tchadien, il est venu en Egypte il y a très longtemps, peut-être à l'époque du roi Faroukh. Il a dépassé la soixantaine. Il a épousé une femme égyptienne qui lui a donné plusieurs garçons, tous majeurs maintenant. Des cas comme celui du cheikh Rouag sont nombreux au Moyen-Orient. On trouve des Tchadiens aventuriers partout [...] C'est le cas de cheikh Rouag, c'est le cas aussi de beaucoup d'autres que j'ai eu la chance de rencontrer. (UTAA, p.55-56)

Nous avons tenu à évoquer cette généralité afin de pouvoir spécifier le cas de la migration de Zakaria Fadoul, Mahamat Hassan et N'Gangbet Kosnaye qui s'accompagne toujours d'un projet de retour au bercail. En effet, dans les textes de notre corpus, les narrateurs n'ont pas manqué de mettre l'accent sur la phase retour de leur migration. Parlant du retour au pays, il faut préciser que dans le cas de Zakaria Fadoul et N'Gangbet Kosnaye, il y a eu plusieurs retours. Cependant, dans les récits, l'attention est focalisée sur le « grand retour », le retour que l'on dirait « définitif ». Ainsi, en plaçant le sous-titre : « Retour au pays natal » (TDJT, p.155) N'Gangbet Kosnaye consacre le récit à l'histoire de son retour après l'étape de la France qui marque la fin de son périple. Zakaria Fadoul de même en sous-titrant une partie de son récit « Retour au pays » (LDMM, p.81) donne à lire son retour qui marque la pause de son errance qui va du Congo au Sénégal en passant par la France. Pour ce qui est de son errance qui s'est poursuivie au Cameroun, il n'a fait qu'annoncer le retour sans en dire plus.C'est sur cette phrase que se termine le récit : « je ne me crée plus de soucis et me prépare à rentrer au Tchad. C'était le 26 octobre 1973. » (LDMM, p.138).

En inscrivant leur migration sous le signe du mouvement « aller-retour », les autobiographes de notre corpus énoncent les circonstances qui les ont obligés à amorcer le retour au pays ainsi que les objectifs pour lesquels ils y reviennent. En effet, c'est au terme de leurs études que l'idée du retour effleure les personnages de Un Tchadien à l'aventure et Tribulations d'un jeune Tchadien. C'est ainsi que N'GangbetKosnaye écrit : « Après un parcours sans faute, [...] je pense maintenant rentrer pour contribuer à l'édification de mon pays. » (TDJT, p.154). Comme lui, c'est au terme de son parcours parisien que Mahamat Hassan prend le vol pour N'djaména : « Fin juin 1982, l'E.N.M. au cours d'une cérémonie grandiose, nous remet nos diplômes de magistrats. Une semaine plus tard, je prends le vol régulier d'Air Afrique pour N'Djaména. L'étudiant appliqué que j'étais devait se transformer en magistrat au service d'un pays, le sien, en proie à la discorde civile. » (UTAA, p.123). Il faut noter pour signaler au passage que c'est par ce précédent paragraphe que commence et s'achève le récit de la migration-retour donné par le narrateur de Un Tchadien à l'aventure. En effet, nous remarquons de par cette citation que Mahamat Hassan annonce son retour et son projet pour le pays natal, cependant le récit n'en dit pas plus, et c'est sur cette note elliptique que s'achève son oeuvre43(*).Nous pouvons justifier ce gommage et cet inavouable par le narcissisme précédemment évoquée. En effet, dès l'incipit de son récit, Mahamat Hassan témoin une urgence à raconter l'histoire de ses pérégrinations. Toute l'attention du narrateur y est de ce fait rattachée et le regard nombriliste se trouve porté sur lui-même : il raconte sa propre aventure et s'intéresse moins à l'aventure et la destinée du pays et de ses concitoyens comme c'est le cas chez N'Gangbet Kosnaye et Zakaria Fadoul.

Si la fin des études universitaires sanctionnée par l'obtention des diplômes stimule la prise de conscience du bercail chez Mahamat Hassan et N'GangbetKosnaye, il faut dire que chez Zakaria Fadoul, les échecs liés aux difficiles conditions d'intégration, sont les vecteurs de la précipitation de son retour. En effet, dans Loin de moi-même, chaque fois que le personnage se trouve contrarié, s'installe en lui ce que le Martiniquais Edouard Glissant nomme « pulsion du retour ». Ainsi, étant au Sénégal, lorsque frustré par une Américaine du service sanitaire, Zakaria Fadoul est saisi d'une nostalgie soudaine : « Elle me tint un langage qui me fit verser des larmes. Elle tira de son sac du papier hygiénique et me le tendit. Je le pris et essuyai mes larmes. Puis je tournai la tête vers elle et découvris un sourire qui contredisait ses paroles. Je changeais immédiatement d'attitude et lui dit : `'Je veux rentrer au Tchad, quelle est votre réponse ?'' ». (LDMM, p.78). De même, durant son errance au Cameroun, lorsque tiraillé par des policiers, Zakaria Fadoul n'a qu'une seule idée : rentrer au bercail : « Oui, je désire revenir au Tchad, le plutôt possible. Je frotte mes yeux fatigués par l'obscurité. » (LDMM, p.127). Le retour de Zakaria Fadoul est à la fois physique et spirituel. Ainsi, devant l'impossible retour physique, il opte pour un retour psychologique : « Je me blottis à côté d'une carte où sur un des coins je peux voir écrit « Tchad ». (LDMM, p.127)

Eu égard à ces circonstances singulières du retour, il est patent d'observer que les objectifs pour le pays natal ne sont indubitablement pas les mêmes. Pour Mahamat Hassan et N'GangbetKosnaye, comme le souligne leurs récits, l'ambition du retour repose sur les possibilités de la mise en pratique des connaissances acquises, et pour Zakaria Fadoul, l'enjeu est de retrouver « l'ataraxie de l'âme » perdue durant le séjour d'errance. Nous analyserons dans cette partie les conditions de la réinsertion auxquelles feront face ces autobiographes une fois le retour effectif, puis nous dégagerons, pour terminer, la symbolique de leur récit autobiographique de la migration de manière générale.

1. Transmutation de la terre d'origine

Par transmutation, nous entendons le changement d'une chose en une autre. La transmutation de la terre d'origine est donc l'ensemble des mutations des réalités du pays de départ. Ces métamorphoses qui interviennent en l'absence de l'émigré, le placent très souvent dans une situation d'étrangeté dans son propre pays. Pris dans ce déphasage, l'émigré, quand il revient, éprouve du mal à se positionner. Les autobiographes de notre corpus se heurtent à ces formes de décalages. Ainsi, une fois de retour au Tchad, les personnages de Tribulations d'un jeune Tchadien et Loin de moi-même se rendent compte du changement de mentalité dans leur pays.

Dès son arrivée au pays natal, N'Gangbet Kosnaye remarque une nouvelle idéologie qui est mise en place par le premier président tchadien, François Tombalbaye. Il faut rappeler que le personnage de Tribulations d'un jeune Tchadien avait quitté le Tchad dans les années 1950 à destination de la France, pour n'y revenir que dans les années 1960, après une longue période d'absence. Entre temps, les choses ont changé. Ceux pour qui il a erré pendant une décennie dans l'espoir de revenir les transformer, se trouvent englués dans un nouveau système : le parti unique. Dans cette nouvelle ère, tout le monde pense la même chose, réfléchit sous un même angle. C'est ainsi que les parents de celui-ci, conscients de son penchant révolutionnaire, le mettront en garde. Sa réinsertion se trouve ainsi conditionnée : il a le choix entre prendre la carte du parti et mener une vie décente, ou conserver sa tenue de révolutionnaire et vivre l'enfer. C'est en ces termes que se formule le conseil adressé à N'Gangbet Kosnaye, pris en charge par un porte-parole à l'issue d'une assise familiale :

- Tu as fini tes études. C'est très bien et nous en sommes fiers. Nous espérons que ton retour, cette fois-ci, est définitif. Dans la fonction publique, tu seras classé en catégorie A. Tu gagneras beaucoup d'argent et tu seras logé dans une belle villa. Il faut maintenant que tu deviennes un adulte. Laisse donc tomber ces histoires de militantisme révolutionnaire. On n'en veut pas dans ce pays. Nous voulons te dire de laisser tomber la politique, les critiques et les injures à l'égard du grand chef. D'ailleurs un enfant bien élevé n'injurie pas un aîné. Cet homme qui est aujourd'hui à la tête de notre pays a connu mille et une brimades de la part des colons. Il a connu la prison. Il a obtenu l'indépendance du Tchad. Cette indépendance que vous qualifiez de formelle, mais n'en est pas moins réelle. On ne chicotte plus personne. Si on peut maintenant parler à un Blanc la tête haute, c'est grâce à lui. Il va te nommer sans aucun doute directeur. Il faut que nous aussi, tes parents et amis, « mangions » avec les autres... C'est tout ! Nous ne pouvons pas attendre indéfiniment notre tour. (TDJT, p.156)

Ces conseils qui traduisent clairement l'idéologie du moment, placent le personnage de Tribulations d'un jeune Tchadien devant un dilemme cornélien. En effet, nous avions vu dans les motivations du retour que N'Gangbet Kosnaye a promis de ne pas trahir les compagnons de lutte qu'il a laissés en France. L'objection en réponse à cette pétition serait donc une solution adéquate pour la conservation de son statut de militant fidèle, mais le faisant, il court le risque de passer pour un renégat aux yeux de ses parents. Après avoir soupesé les enjeux de ces discours, à sa manière, il se décide :

 Ce discours agit comme un coup de massue sur moi. En clair, cela veut dire que si je veux faire une bonne carrière administrative, il me faut opérer un virage à 180 degrés, une reconversion totale de mon comportement et de ma mentalité. Sinon...Je suis conscient de ce dilemme. J'essayerai de tenir compte de ces conseils pour d'abord m'intégrer et être accepté dans le milieu de mon travail, ensuite dans la société, une société en pleine mutation sociologique depuis l'indépendance. (TDJT, p.157)

Comme lui, le personnage de Loin de moi-même constate également un écart comportemental dans sa société d'origine. Ainsi, de retour à Fort-Lamy, Zakaria Fadoul se rend compte tout d'abord que l'accueil témoigné à son égard par sa grand-mère avait pour but de manifester l'évolution de son mode de vie. En effet, en lieu et place de l'eau qu'elle avait l'habitude de servir aux étrangers assoiffés, le narrateur remarque que « la vieille », pour reprendre ainsi son terme, avait choisi de lui offrir un verre de sirop simplement parce qu'elle a appris qu'il vient de loin : « Mais je n'avais pas soif et j'aurai bien préféré une bonne boule de mil à son sirop. Seulement je pense aujourd'hui qu'elle considérait le sirop comme un produit rare donc prestigieux. » (LDMM, p.86). Aussi, Zakaria Fadoul lit une mutation flagrante de mentalité dans le rang de ses amis d'enfance qu'il vient de retrouver : « Le soir des amis viennent me voir les uns après les autres. Il me fallut tout juste une demi-journée pour me rendre compte du changement dans le comportement de chacun, et des propos anormaux. » (LDMM, p.86). Ce changement d'attitudes, loin de se limiter à un seul espace, est observable partout où passe Zakaria Fadoul. Ainsi, de Fort-Lamy à Abéché, il constate avec ahurissement et amertume le déphasage entre lui et ce monde qu'il prétendait connaître parfaitement. Ce nouveau dépaysement l'amène à ressasser l'unique interrogation de savoir s'il est vraiment chez lui, au milieu des siens. C'est ainsi qu'il écrit :

A l'aéroport d'Abéché, des gens de toutes les branches de ma famille étaient là. Un peu de joie entrait en moi, mais ils n'avaient pas le même air et les mêmes termes de salutations qu'autrefois. Mon étonnement était total et une fois encore je me demandai si j'étais réellement avec les gens que je connaissais. Si oui pourquoi ce changement ? Ou suis-je dans une phase de mutation fatale ? J'essayai d'observer les signes caractéristiques de chaque personne que je connaissais, je me frottai les yeux, j'écoutai les uns et les autres et je me disais « quelque chose est certain : je ne suis pas en train de rêver ». (LDMM, p.92)

Bref, une fois au bercail, les autobiographes du corpus se sont rendu compte des changements qui s'étaient opérés pendant leur absence. Ainsi, pour sa réinsertion, N'Gangbet Kosnaye est appelé ouvertement à prendre la carte du parti tandis que Zakaria Fadoul comprend le fait dans le silence, les regards qui traduisent l'idéologie du moment.

1-1- Une réinsertion difficile

Zakaria Fadoul et N'Gangbet Kosnaye ont connu une réinsertion difficile. Ces difficultés d'intégration trouvent leurs causes dans la double transmutation : celle de l'espace d'origine et celle de l'immigré lui-même qui a connu l'expérience migratoire. Ainsi, dans Tribulations d'unjeune Tchadien, c'est le refus d'adhérer à l'idéologie en place qui contribue à la perte du personnage. En effet, malgré les divers conseils prodigués par les siens, N'Gangbet Kosnaye, le fervent militant n'entendait pas abdiquer à son rôle de contestateur avéré. De là, après avoir pris service, aidé par ses amis Sazi et Docteur, il met en place des astuces pour « exposer publiquement les maux dont souffre notre pays. » (TDJT, p.159). De là, il vilipende tour à tour les autorités nationales en dressant à leur égard un véritable réquisitoire. C'est donc au terme d'une de ses fameuses conférences que commencent ses cauchemars.

Chez Zakaria Fadoul, c'est en partie à cause de ses frustrations dues aux expériences négatives qu'il a connues sur le trajet de l'errance que se poseront les problèmes de sa réinsertion. Ainsi, son déséquilibre psychologique porté au summum par les accueils froids le rend schizophrène. C'est ainsi qu'il écrit : « Mais voilà que vite, je me repliai sur moi-même et trouvais qu'il y avait trop de monde ici. Je sentais un besoin poussé de solitude. Je sentais aussi un déséquilibre qui peu à peu me poussait vers l'indifférence totale. Le déséquilibre, je le subissais et je ne pouvais pas l'éviter. » (LDMM, p.87). Notons au passage que la schizophrénie est une psychose chronique caractérisée par une perte de contact avec la réalité et une perte de la personnalité. Elle se caractérise par la dissociation psychique, le délire et les signes de repli sur soi. Peut s'observer chez le schizophrène, la dissociation de la pensée dans le langage, avec des perturbations du cours des idées ou un débit ralenti, et dans les affects (émotion, état d'âme, etc.), avec notamment des signes d'indifférence : les réactions émotionnelles à une situation apparaissent sans relief ou inappropriées. Il existe souvent une ambivalence de la pensée et des sentiments, par exemple un mélange d'amour et de haine pour la même personne. Une forme particulière de dédoublement de la personnalité peut se développer, la personne schizophrène ayant l'impression que deux personnes coexistent en elle. Le délire est marqué par des croyances fausses et des erreurs de jugement. Les hallucinations (impression de lire dans les pensées des autres, perception de voix imaginaires) sont les principaux troubles de la perception. Les relations avec les autres sont, en général, très perturbées, et la personne schizophrène a tendance à s'isoler. Les manifestations autistiques (repli sur soi-même) se traduisent par le fait que cette dernière se désinvestit la réalité et se met à privilégier un monde intérieur, pour échapper à un monde extérieur qu'elle ne comprend pas44(*). Ces remarques correspondent exactement au comportement, manières d'être et perception de la réalité de/par Zakaria Fadoul.

Aussi, pour avoir été transformé et/ou influencé par l'ailleurs, le personnage de Loin de moi-même sera dédaigné par les membres de sa famille. Par exemple, pour avoir gardé des cigarettes dans son sac,Zakaria Fadoul fera objet de la haine vis-à-vis de son oncle : « Un oncle ou un ami -car nous vivions parfois entre oncles et neveux, parfois simplement entre ami - ayant peut-être eu vent de cet état de chose, vint ; il s'arrêta auprès de moi et s'emporta. Je trouvais ses qualificatifs hors mesure mais je me contins parfaitement et lui serrai la main. » (LDMM, p.88). De là, la terre d'origine se révèle peu différente de l'espace migratoire cataloguant ainsi dans le répertoire des illusions le rêve du retour salutaire de Zakaria Fadoul. Ambroise Kom explique amplement ce phénomène dans son article paru en 2002 dans la revue Mots Pluriels, cité par Joseph Ndinda45(*). En effet explique-t-il, « Si les retours sont aussi douloureux que l'expérience nous le révèle, c'est bien sûr à cause des régimes postcoloniaux et de leurs avatars, mais aussi, il faut l'avouer, du fait des sociétés africaines qui n'acceptent pas nécessairement le genre de mutations auxquelles les séjours en [pays étrangers] soumettent leurs progénitures. Nous avons donc affaire à une espèce de lutte hégémonique entre ethnocentrismes concurrents. (Kom, Mots Pluriels, n°20, 2002).

Retenons que Zakaria Fadoul et N'Gangbet Kosnaye ont connu une réinsertion difficile. Celle-ci est d'une part liée au changement des mentalités de l'espace d'origine et, d'autre part, elle est la conséquence des expériences migratoires.

1-2- Figures de l'échec social

Zakaria Fadoul et N'Gangbet Kosnaye, de retour au pays, sont pris pour figures de l'échec social. Ceux qui sont restés au pays ne reconnaissent plus en eux les mêmes personnes.

En effet, modelé par les expériences de l'ailleurs, le personnage de Loin de moi-même et Tribulations d'un jeune Tchadien paraissent contrastés avec leur terre natale. Ainsi, psychologiquement affaibli par les années d'errance, Zakaria Fadoul paraît bizarre aux yeux de ses anciens amis. Il devient de ce fait, objet de raillerie et d'insulte : « Pendant mon séjour à Fort-Lamy, un jeune homme que j'estimais beaucoup, mais qui se distinguait par son conformisme non conformiste, tenait près de moi des propos insensés, dépourvus de tout fondement. « Auzubillahi ! « Que Dieu nous garde ! » regardez cette figure qui était partie pleine de lumière, revenir tout sombre avec des yeux rouges comme des braises... » (LDMM, p.90). C'est donc avec amertume qu'il voit les siens (qui n'ont pas été à l'école) se délecter de ses échecs. Ils se comparent donc avec le Zakaria qu'on disait intelligent mais qui aujourd'hui, rentre la tête basse pour se retrouver à la case du départ : « `'Toute cette connaissance ! C'est parti comme un morceau d'argile jeté à la mer !'' Continuait-il, et il tâtait son ventre pour me montrer que lui, il avait la conscience tranquille et qu'il s'était fait tranquillement un ventre... » (LDMM, p.91). Après ses années d'errance, le personnage de Loin de moi-même se heurte donc aux affronts de tous genres. ? Abéché, s'il n'a pas été conspué pour ses échecs, il a du moins inspiré la pitié des parents venus l'accueillir : « Ma tante soupirait. Ma soeur pleurait, mon frère aussi. Mes autres frères me regardaient, interrogateurs. Pour toute réponse, je leur disais : « Ce n'est qu'un dépaysement. J'ai besoin de repos. Vous verrez que mon état va vite s'améliorer ». (LDMM, p.92). De par son récit, tout porte à croire que Zakaria Fadoul était conscient des répercussions que susciteraient ses échecs. Ce n'est pas sans raison lorsqu'il se compare dans son poème liminaire

 à un berger qui, ayant perdu ses animaux

a peur d'être grondé par ses parents en retournant à la maison,

à un jeune marchand qui, ayant fait d'énorme pertes, ne veut plus vendre,

à un jeune officier qui, ayant perdu la bataille, rentre au pays la tête basse... (LDMM, p.7)

Pareillement, pour avoir refusé de prendre la carte du parti au profit de l'opposition, le personnage de Tribulations d'un jeune Tchadien sera décrété personna non grata et jeté en prison. Ainsi, malgré ses succès académiques, N'Gangbet Kosnaye paraîtra aux yeux du gouvernement et de la population tchadienne de l'époque, comme le visage de la honte nationale. En effet, au sortir de leur conférence, il est vu comme le traître de la nation, le vendeur d'illusions, l'oiseau de mauvais augure. Ainsi, par un virulent réquisitoire lu à la radio nationale, le gouvernement envisage ternir l'image des conférenciers. C'est en ce terme que l'éditorial résume la personnalité de N'Gangbet Kosnaye :

 Il reste que Gago est un héros en paroles, un mystagogue. Son passé et sa conduite actuelle, son ingratitude à l'endroit de ses vieux parents que sans doute il a catalogués dans le groupe des parasites attendant tout des leurs en bonne position, lui enlèvent tout droit de s'intituler professeur de morale ou de vertu, défenseur du peuple.  (TDJT, p.165).

Qu'il s'agisse du réquisitoire fait par le président ou des motions de soutien à l'endroit de ce dernier, les termes utilisés pour qualifier Gago et ses amis sont loin de caresser la litote et/ou l'euphémisme, tant ils sont crus et cruels. De par ces motions dument rédigées par les quatorze préfectures que comptait le Tchad, N'Gangbet Kosnaye apparaît tour à tour comme un « traitre », « un petit rat qui empêche de dormir », « un apatride », « un monstre », « un individu sans foi ni loi », bref,  un homme inutile qui ne mérite que le bannissement. (TDJT, cf.pp.169-170)

Il faut remarquer au passage que Zakaria Fadoul et N'Gangbet Kosnaye ne regrettent pas leurs expériences d'errance même si elles n'ont contribué qu'à leur déséquilibre au bercail, tant psychologiquement que socialement. Tout conscient qu'il soit des envergures périlleuses de ses actes, le personnage de Tribulations d'un jeune Tchadien ne se reproche pourtant rien. Avec ses amis conférenciers, ils estiment que leurs actions sont légitimes, car ils n'ont fait « qu'exercer [leur] droit de citoyen, droit qui est bien prévu dans la Constitution : droit de réunion et d'expression. » (TDJT, p.160). Aussi, malgré les aiguillonnements teintés d'hypocrisie, Zakaria Fadoul ne se culpabilise pas non plus. Au contraire, il s'estime heureux en dépit de ses expériences bien malheureuses. De fait, il se dit souvent qu'il est simplement incompris et manifeste sa fierté vis-à-vis de ceux qui n'ont connu aucune aventure, mais qui prétendent se moquer de lui : « Je suis plus heureux que ce type, moi, je vois au moins quelque centimètre plus loin que mon nez. Je suis sincère et sans hypocrisie. S'il s'était donné au moins la peine de se demander pourquoi j'ai les yeux rouges, un corps amaigri, il aurait dû trouver une raison plus juste que des phrases dont lui-même ne savait pas trop ce que cela voulait dire. » (LDMM, p.90)

Bref, les mutations mentales de Zakaria Fadoul et N'Gangbet Kosnaye liées à leur éloignement feront d'eux des marginaux de leurs sociétés et familles respectives une fois au bercail. Ayant échoué partout, Zakaria Fadoul s'est vu dédaigné, raillé par ses proches. Pour avoir tenté de réaliser son projet de retour, N'Gangbet Kosnaye devient un paria aux yeux de la population et est envoyé à la geôle par le président Tombalbaye.

* 42 Dans son article intitulé `'Migration et atopie ou l'impossible retour dans L'Impasse et La Source de joie de Daniel Biyaoula'' Joseph Ndinda parvient à la remarque selon laquelle la plupart des critiques ayant traité de la migration ont considéré l'immigré comme un être qui est confronté à un non-retour une fois arrivé à destination. Son propos s'appuie sur les travaux de Christiane Albert, L'immigration dans le roman francophone, Paris, Karthala, 2005 ; Charles Bonn (dir), Littérature des immigrations : un espace littéraire émergent, 1, et Littérature des immigrations : exils croisée, 2, tous deux publiés à l'Harmattan, 1995 ainsi que les articles de Xavier Garnier et Yves Chemla sur la question. Nous rapportons toutes ces références en guise d'informations mais aussi de complément à notre revue de la littérature sur la migration en général et cet aspect de la question en particulier.

* 43 Ceci étant, notre analyse du processus de la réinsertion sociale dans le corpus ne fera pas mention du cas de Un Tchadien à l'aventure parce que dépourvu d'éléments de réponses.

* 44 Cf. Encarta 2009.

* 45 Joseph Ndinda, Migration et atopie ou l'impossible retour dans L'Impasse et la Source de joie, in Exils et migrations postcoloniales, de l'urgence du départ à la nécessité du retour, sous la direction de Pierre Fandio et Hervé Tchumkam, Ifrikiya, 2007, p.149

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