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L'autobiographie dans l'univers littéraire tchadien, histoire de migration et d'espoir

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par Emmanuel KALPET
Ngaoundéré (Cameroun) - Master es-lettres 2014
  

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2. Symbolique du récit autobiographique de la migration

Nous avons souligné à l'introduction de notre travail que l'écriture autobiographique donne lieu à un projet multiforme. Ainsi, en choisissant d'écrire l'histoire de leur migration par le biais de l'autobiographie, Zakaria Fadoul, Mahamat Hassan et N'Gangbet Kosnaye expriment un désir de se repenser, de communiquer avec les lecteurs, de redire leurs itinéraires qui ne sont, certes pas singuliers, mais du moins authentiques. De ce fait, leurs récits revêtent une double valeur symbolique : acte de témoignage pour la postérité, et exercice de réconciliation avec le moi écartelé durant les années d'errance.

1-3- Un témoignage pour la postérité

Les autobiographes de notre corpus manifestent une volonté de porter au-devant du public un témoignage sur une période de l'histoire vécue. Cela est vrai de leurs récits de la migration à travers lesquels le vu et le vécu durant le trajet de l'errance occupent tantôt l'avant-scène, tantôt l'arrière-plan de la narration. Par rapport aux expériences acquises au prix de l'endurance dans des contrées lointaines, en passant par les épisodes de la douloureuse enfance (Zakaria Fadoul et N'Gangbet Kosnaye) et les turbulences de la vie quotidienne (Mahamat Hassan), chacun d'eux, en trempant sa plume, a voulu partager ce que nous pouvons appeler « leçons de la vie ».

Ce projet de témoignage est perceptible de par les titres mêmes de ces récits qui, d'emblée, suscitent des attentes chez le lecteur. En effet, mis à part la vocation du genre lui-même dont l'objet est le témoignage de vie, qu'il s'agisse de Loin de moi-même, Un Tchadien à l'aventure ou Tribulations d'un jeune Tchadien, les titres sont évocateurs. Zakaria Fadoul s'évertue à témoigner de ce qui l'a emporté loin de lui-même, Mahamat Hassan essaye de montrer comment un Tchadien comme lui s'est retrouvé en pleine aventure et N'Gangbet Kosnaye donne à lire les mésaventures d'un jeune tchadien qui commencent de l'école coloniale pour s'achever à la prison de l'indépendance. Mais à travers ces histoires de vies individuelles, se lit un témoignage sur toute une époque, que ces hommes apportent entant qu'acteurs impliqués et/ou observateurs directs, lucides.

Ce désir de laisser un document à la fois autobiographique et historique à la postérité s'appréhende dès l'incipit de Un Tchadien à l'aventure. C'est ainsi que le narrateur commence l'introduction de son récit : « Pour que le lecteur puisse comprendre ce récit de mes aventures, il me paraît nécessaire de relater succinctement la chronologie des événements les plus importants qu'a connus le Tchad. » (UTAA, p.8). De là, par ce pacte de lecture noué, il livre le parcours tumultueux de la vie politique de son pays de 1960 à 1990, avant de dérouler le récit de ses aventures dont la cause émane justement de ces ébullitions politiques. Ainsi, chez Mahamat Hassan, l'autobiographie chemine avec l'histoire. L'écriture sur soi, revêt une fonction de déposition auprès du lecteur pris ici pour juge et témoin. La présence du lecteur implicite dans le texte de Mahamat Hassan s'observe à travers l'usage de la deuxième personne du pluriel. Par exemple le lecteur se trouve interpelé ainsi : « Surtout ne pensez pas que les bâtisseurs de ces pyramides étaient des géants... » (UTAA, p.55). Ou encore : « Les frères musulmans vous croiront le leur et les communistes aussi. » (UTAA, p. 62). L'usage fréquent du « vous » dans le texte permet au narrateur d'impliquer le lecteur dans l'histoire racontée tout en le faisant assumer une double fonction : celle de juge et témoin. L'urgence de rendre compte des troubles politiques qui lui ont ouvert la voie de l'errance justifie les jeux elliptiques auxquels il s'adonne dans son récit. En effet, si Mahamat Hassan ne s'est pas intéressé à l'enfance et que, par ailleurs, il n'a pas mis l'accent sur la phase retour, nous pouvons déduire que l'absence de ces deux pans n'handicape en rien son projet de base : témoignage à travers le « je »sur une époque trouble et regard rétrospectif sur les chemins caillouteux de l'errance. Ainsi, par son récit, Mahamat Hassan semble assimiler son parcours manifestement « individuel » à celui de toutes les personnes de sa génération : « 1972 : Le Tchad est en pleine ébullition politique ! la révolution fait rage dans le nord-est ! beaucoup de jeunes Tchadiens ont les yeux braqués sur le Frolinat ! » (UTAA, p.8)

Comme chez Mahamat Hassan, l'autobiographie chez N'Gangbet Kosnaye se frotte aussi aux mémoires (genre voisin de l'autobiographie). Après ce long parcours semé d'embuches, le narrateur de Tribulations d'un jeune Tchadien dresse un bilan à la jeunesse tchadienne en particulier et africaine de manière générale, comme le souligne sa dédicace : « Aux enfants du Tchad et d'Afrique. » (TDJT, p.11). C'est donc la somme de ses expériences que N'Gangbet Kosnaye entreprend de léguer à la jeunesse africaine comme leçon de courage et de volonté. Parti « de l'école coloniale à la prison de l'indépendance » comme l'indique le sous-titre à la fois antithétique et paradoxal, il donne par-là le témoignage sur les tristes réalités de l'Afrique indépendante, et du Tchad en particulier. Ce pays rongé par ses divisions, « mangeant ses propres enfants », est au coeur de l'écriture autobiographique. Ses démons sont nombreux, qui l'empêchent de grandir, et qui hantent les autobiographes d'hier et d'aujourd'hui : l'emprisonnement, les tortures, l'humiliation, la misère, etc.

Au-delà, l'écriture autobiographique se lit comme un acte qui place l'homme (Africain surtout) du XXe siècle finissant devant sa misère, ses violences auxquelles il ne parvient pas à remédier à cause de son mode de vie, sa mentalité. En préfaçant le récit de N'Gangbet Kosnaye, Antoine Bangui souligne bien cette remarque : « Des témoignages comme celui de Michel N'Gangbet, dans la simplicité d'un récit et d'une langue qui seront comprises par tous, prennent une signification d'autant plus importante que nous sentons combien notre époque est charnière, nos vies fragiles, nos espérances déçues. » (TDJT, p.7). Comme Mahamat Hassan, N'Gangbet Kosnaye assimile son itinéraire à celui de beaucoup de Tchadiens dont les ambitions progressistes avaient été censurées, étouffées au risque de leurs vies. Cela devient une évidence lorsque, tout d'un coup, nous trouvons auprès d'Antoine Bangui, son compatriote et contemporain, un écho favorable au projet autobiographique de Kosnaye. Les deux écrivains, en adhérant au même projet, envisagent pour ainsi dire une confrontation de souvenirs: 

 Qu'allais-je découvrir dans cet ouvrage autobiographique ? Michel N'Gangbet est comme moi issu d'une famille paysanne de la même région. [...] Alors sa vérité ressemblerait-elle à la mienne, telle une soeur jumelle, ou emprunterait-elle simplement les traits indistincts d'une lointaine parenté ? Serions-nous obligés de confronter nos souvenirs pour que renaisse une troisième mémoire ? (TDJT, p.5)

Ces souvenirs, notons-les, ce sont les tortures que N'Gangbet Kosnaye, et apparemment ceux de sa génération, avaient subies dans la prison de Tombalbaye. C'est aussi de ces « traitements inhumains » que le personnage de Tribulations d'un jeune Tchadien souhaite parler pour « donner à voir » à la jeunesse africaine, tchadienne, afin qu'elle puisse prendre conscience de son devenir qui paraît incertain. La dimension de la motivation de prise de conscience qui se dégage du témoignage de N'Gangbet Kosnaye trouve son expression dans l'interrogation existentielle qui marque la fin de son récit : « A douze heures précises, le grand portail de la maison d'arrêt s'ouvre largement. Comme Saké et Sazi, Docteur et moi sommes libres. Mais le sommes-nous vraiment ? » (TDJT, p.176).

Parlant des interrogations existentielles, nous noterons que ce sont elles qui fondent le témoignage de Zakaria Fadoul. En effet, après toutes les endurances sur les chemins de l'errance qui se sont soldées par un déséquilibre psychologique, Zakaria Fadoul témoigne, à travers son récit, la volonté de porter devant le public la complexité du monde et de l'homme lui-même. Ainsi, en racontant ses déboires dus à l'éloignement et au retour douloureux, il donne à lire la problématique identitaire qui place l'homme du XXe siècle devant l'infinie angoisse qui naît de l'absence de repères. Au-delà de la question identitaire, son témoignage donne à voir l'absurdité qui émane de l'étrangeté de l'être qui, parfois, peine à comprendre son propre fonctionnement. Zakaria Fadoul part de ce fait, de son expérience vécue pour essayer de révéler à ses semblables la « bête » qui les habite et qui est susceptible de se réveiller à tout moment et bousiller leur vie.

Bref, l'écriture autobiographique de la migration de Zakaria Fadoul, Mahamat Hassan et N'Gangbet Kosnaye, repose en partie sur la volonté de léguer un témoignage à la postérité. Ce témoignage, loin de se résumer sur les vies individuelles de ces autobiographes, prennent ancrage sur le social pour devenir la mémoire de toute une époque.

1-4- Une réconciliation avec soi-même

En plus d'être un acte de témoignage, l'écriture autobiographique est pour Zakaria Fadoul, Mahamat Hassan et N'Gangbet Kosnaye un exercice qui conduit à la réconciliation avec soi. Ces autobiographes ont émigré ; ils ont erré de pays en pays, parcourant le monde entier à la recherche du mieux-être. Sur ce chemin d'errance, ils ont connu la frustration, la souffrance, l'humiliation ; ils ont appris à accepter à certains moments, de tronquer leur identité, leur personnalité, leur valeur humaine dans le seul but d'atteindre l'objectif qu'ils s'étaient assignés. Ces années d'éloignement les ont emportés ainsi loin d'eux-mêmes. Dans cette course effrénée, ils ont connu le succès (Mahamat Hassan et N'Gangbet Kosnaye), ont accepté la vicissitude, ont pris conscience de la diversité du monde (Zakaria Fadoul) puis, revenus chez eux, ils ont connu des déboires (Zakaria Fadoul et N'Gangbet Kosnaye), se sont réinsérés et ont assumé des fonctions (Mahamat Hassan et N'Gangbet Kosnaye) pour enfin finir en prison (N'Gangbet Kosnaye) ou à l'hôpital psychiatrique (Zakaria Fadoul). Tous ces événements : ce passage d'une candeur d'enfance (Zakaria Fadoul et N'Gangbet Kosnaye) à la jeunesse avec le contact de la dure réalité du vécu quotidien, ont été marqué par la prise de conscience des enjeux de l'avenir, ont fait naître en eux l'ambition de réussir. Tous ont, de ce fait, bâti d'immenses espérances et sont passés de l'espoir à la désillusion puis à un renouveau d'espoir.

Toutes ces turbulences subies ont causé à chacun d'eux un choc de conscience. Ainsi, avec le recul du temps, ils ont jugé nécessaire de faire leur introspection, essayé de déplacer ce poids qu'ils portent en eux sur du papier en guise de témoignage, mais aussi et surtout pour enfin renouer avec eux-mêmes et ne plus jamais se laisser emporter aussi loin d'eux-mêmes. L'écriture autobiographique de Zakaria Fadoul, Mahamat Hassan et N'Gangbet Kosnaye est aussi bien le voeu de l'accomplissement d'un aussi fastidieux projet de quête de soi à travers la remémoration des vieux souvenirs. Zakaria Fadoul se confiant à Marie-José Tubiana, avoue avoir retrouvé l'équilibre grâce à cet acte autobiographique commis :

Si je n'avais pas écrit, surtout à l'époque où je me sentais isolé, repoussé par tout le monde, ma santé aurait été très perturbée et peut-être n'aurai-je pas continué mes études jusqu'au doctorat. J'imagine que j'aurai pu partir au Soudan ou quelque part ailleurs pour finir ma vie comme porteur d'eau ou quelque chose d'approchant. Je ne pouvais plus vivre dans mon milieu auquel pourtant j'étais très attaché. Il y avait quelque chose de contradictoire : j'aimais ce milieu mais je sentais qu'il m'oppressait et cela devenait insupportable. Si je n'avais pas écrit, cela aurait été très dangereux pour moi. L'écriture m'a permis de `'mûrir''. (Taboye, 2003, p.379)

Il faut signaler au passage que chez N'Gangbet Kosnaye, c'est à la fois une réconciliation avec soi et avec les autres. L'autobiographie lui permet de recoller le miroir pour retrouver son « vrai » visage détruit par le pouvoir. Ainsi, le projet du témoignage sur le vécu quotidien s'accompagne à la fois de celui du positionnement du moi et de sa justification aux yeux du lecteur. En effet, en commettant l'acte autobiographique, N'Gangbet Kosnaye entreprend de démentir un certain nombre de « mensonges » tissés et vulgarisés contre lui. C'est dans un accent pathétique qu'il récuse ces « discours pourfendeurs » à son égard :

Gago comme tout le monde écoute tous les mensonges et les calomnies proférés à son encontre. Il est profondément touché par le fait qu'on dise que devenu grand fonctionnaire, il ne s'est pas occupé de sa mère. Celle-ci est morte quand Gago était encore au collège de Bongor. Une vraie ineptie. On l'accuse de détournement de deniers publics mais on oublie que sous le régime colonial la gestion des caisses de l'Etat était placée sous le contrôle direct des administrateurs civils français et tout agent africain indélicat est châtié sans complaisance. Le but recherché par cet éditorial est clair : salir au maximum Gago. La manoeuvre ne trompe personne. (TDJT, p.166)

Nous pouvons dire pour renchérir aux propos de Kosnaye, que le but recherché par son écriture est manifeste : redorer le blason de sa personnalité bafouée. Il faut donc noter pour tout dire, qu'en écrivant l'histoire de leur migration, les autobiographes de notre corpus joignent au projet du témoignage celui de la reconstitution du Moi écartelé sur le trajet d'errance. Chez Kosnaye, place est aussi à la fois aux contestations des affronts subies sous le régime dictatorial.

? la fin de ce chapitre, nous retenons qu'après des expériences migratoires caractérisées par des difficultés (financières, routières, psychologiques) et des acquisitions, (découvertes, formations), les autobiographes de notre corpus ont amorcé le retour. Cependant, cela n'a pas été un retour heureux dans la mesure où la terre d'origine, parce qu'elle a subi une transmutation, n'a pas facilité leur réinsertion. Nous avons eu à voir que Zakaria Fadoul a été rejeté de part et d'autre, et N'GangbetKosnaye a fini en prison. En écrivant donc toutes ces histoires de leurs vies, ils ont manifesté un désir de laisser un témoignage à la postérité et/ou annihiler les accusations portées à leur égard, mais aussi et surtout, ils ont voulu retrouver l'apaisement de leur âme errante, inquiète, qui peine à se fixer dans un monde en perpétuelle mutation.

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