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L'autobiographie dans l'univers littéraire tchadien, histoire de migration et d'espoir

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par Emmanuel KALPET
Ngaoundéré (Cameroun) - Master es-lettres 2014
  

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Parler de la migration et de l'errance, c'est aussi se pencher sur les différents espaces migratoires qui se profilent dans le récit. En effet, la notion d'espace recouvre divers paramètres et prend dans la littérature de la migration une importance particulière. Dans Loinde moi-même, Un Tchadien à l'aventure et Tribulations d'un jeune Tchadien, la dimension métonymique des espaces s'avère fondamentale. En fait, les narrateurs semblent mettre davantage l'accent sur l'aspect humain (le spectacle du monde)plutôt que géographique. Comme le souligne Henri Lefèvre dans son ouvrage La Production de l'espace, « c'est à partir du corps que se perçoit et que se vit l'espace, et qu'il se produit » (LEFEVRE, 2000, p.190). Cela dit, l'espace est le produit de la société, et c'est dans l'espace que s'opposent les valeurs à travers les épreuves de celui-ci. Ainsi, dans une posture de voyeurs, Zakaria Fadoul, Mahamat Hassan et N'Gangbet Kosnaye nous promènent dans les méandres des réalités des pays traversés.

Dans son Qu'est-ce que la littérature ?, Sartre estime que la prose est l'empire des signes. L'écriture réaliste peut, de ce fait, donner lieu à des interprétations multiples, car comme il le note, « le peintre est muet : il vous présente un taudis, c'est tout ; libre à vous d'y voir ce que vous voulez. [...] Toutes les pensées, tous les sentiments sont là, agglutinés sur la toile dans une indifférenciation profonde ; c'est à vous de choisir... » (SARTRE, 1948, pp.16-17). Dans ce chapitre, nous mettrons l'accent dans un premier temps sur les modes de présentation des pays d'accueil parles trois autobiographes, en dégageant les axes thématiques privilégiés qui ressortent des évaluations qu'ils font au regard de chaque espace. L'analyse suivant cette logique aura pour but de déceler le foyer normatif qui oriente ces écritures autobiographiques qui se veulent réalistes, et mesurer à l'aune des expériences ce que l'ensemble de ces espaces symbolise pour chaque autobiographe.

En deuxième lieu, nous nous attèlerons à décrypter les types d'accueil auxquels Zakaria Fadoul, Mahamat Hassan et N'Gangbet Kosnaye se sont confrontés. L'espace migratoire étant pluriel, il sera question pour nous de montrer que l'accueil (bon ou mauvais) est dépendant de la mentalité de chaque milieu, chaque groupe,  chaque individu; et, la nature de l'insertion sociale (facile ou difficile) est liée à la capacité du héros-migrant à s'adapter dans un « milieu étranger ».

I. ESPACES MIGRATOIRES : REGARD ÉVALUATEUR DU MIGRANT-ERRANT

Dans notre corpus, s'observent plusieurs espaces migratoires. Ce sont des espaces généralement ouverts puisque Zakaria Fadoul, Mahamat Hassan et N'GangbetKosnaye font des pérégrinations. Ces séries de voyage s'accomplissent dans des continents (Afrique, Asie, Europe) et pays (Cameroun, Nigéria, Niger, Haute-Volta, Côte d'Ivoire, Congo, Sénégal, Egypte, France, Syrie, Liban), réels. ? l'intérieur de ces macro espaces, affleurent des micro espaces tels que l'hôtel, le bar, la mosquée, l'église, l'école, l'université, le réfectoire, le dortoir des SDF (sans domiciles fixes), la prison, etc.

Dans leurs errances, les personnages de Loin demoi-même, Un Tchadien à l'aventure et Tribulations d'un jeune Tchadien posent un regard sur chaque espace traversé. ? travers ce regard promené, ils tentent au fil de leurs récits de comprendre et saisir ces « lieux étrangers » dans leurs diversités. Daniel-Henri Pageaux fait remarquer d'ailleurs que « le récit de voyage est un acte éminemment optimiste et positif qui redit la possibilité et la volonté du voyageur de regarder l'espace d'autres hommes pour saisir l'unité de l'esprit humain et la diversité des sociétés et des solutions de la vie collective » (Pageaux, 1994, p.32).Cependant, il faut souligner que l'acte de regarder en soi n'exclut pas « la subjectivité ». Il n'est pas de ce fait un simple moyen transitif qui ouvre et rend vraisemblable un récit réaliste, « objectif », mais devient, selon Philippe Hamon, le point d'affleurement de références esthétiques à des canons et/ou des normes. Ainsi, il se dégage de ces trois récits autobiographiques un effort conséquent d'analyse, d'interprétation et de comparaison des faits rencontrés lors du séjour ou de la traversée des espaces migratoires. Ces canons, ces grilles culturelles et ces catégories esthétiques qui prédéterminent les relations des migrants-errants de notre corpus avec les spectacles du monde, sont perceptibles de par les évaluations qu'ils font de ces espaces.

Ces évaluations sont par ailleurs la somme des appréciations (positives/négatives), des jugements (subjectifs/objectifs) qui se dégage de la structure de ces récits autobiographiques. Hamon estime qu'évaluer, c'est installer et manipuler dans un texte des listes, des échelles, des normes, des hiérarchies. Il convient de répertorier ici quelques éléments caractéristiques de l'évaluation énumérés dans Texte et idéologie (1984) :

- L'évaluation émane de la relation, c'est-à-dire la comparaison qu'un narrateur ou que toute autre instance évaluante, en énoncé, instaure entre l'objet ou le sujet évalué et la norme qui est à la base de cette évaluation.

- Le point d'évaluation sur lequel se porte la norme peut donc porter sur des états (de choses ou personnages) et des actes (du ou des personnages). De là, la forme de l'évaluation se détermine par la positivité et/ou la négativité.

- Inscrivant dans le texte un « site » dont elle attribue une origine et suggère un point de vue, l'évaluation peut s'appréhender dans l'énoncé, peut être déléguée aux personnages ou prise en compte par le narrateur ; elle peut aussi être elliptique (simple comparaison des choses) ou complexe (comparaison des faisceaux de relation) (Cf. Section 3 : pp.103-228)

L'intérêt de cette situation de l'évaluation suivant la logique hamonienne, est de nous permettre d'éviter des égarements dans notre analyse du regard évaluateur de Zakaria Fadoul, Mahamat Hassan et N'GangbetKosnaye sur les espaces migratoires. En effet, étant donné que l'évaluation dans les oeuvres de notre corpus est omniprésente, pour éviter les descriptions stériles, nous orienterons notre analyse dans une perspective sémantique afin d'aboutir à des axes thématiques possibles. Philippe Hamon retrace si bien la possibilité d'un tel investissement. C'est ainsi qu'il écrit : « Une évaluation dans un texte, peut recevoir des formes et des investissements thématiques a priori divers et multiples... » (Hamon, 1997, p.24).

1. Migrations transafricaines

Par migration transafricaine, nous entendons le déplacement qui va d'un bout à l'autre de l'Afrique. En effet, si la problématique de la migration est très souvent perçue sous l'angle d'un voyage qui mène de l'Afrique vers l'Europe, il convient de souligner que dans notre corpus, il est d'abord question d'une migration à l'intérieur du continent africain ; c'est-à-dire d'un pays africain à l'autre. Ce n'est qu'aux confins de cette migration qui débouche sur l'errance que Zakaria Fadoul, Mahamat Hassan et N'Gangbet Kosnaye traverseront les frontières africaines pour poursuivre leur aventure. Aussi, le choix pour une migration transafricaine de la part des autobiographes qui appartiennent à une époque (le XXe siècle) où l'Europe apparaît aux yeux de la jeunesse africaine comme « paradis à conquérir à tout prix », ne peut que se fonder sur des idéologies bien définies. Ainsi, il ressort de leurs textes plusieurs raisons pouvant expliquer cette préférence.

Ces raisons sont variables et vont du général au particulier. Les motivations d'ordre général sont celles liées aux partenariats que développent les pays africains suivant les liens coloniaux (colonies françaises, anglaises, belges...). De là, il s'avère facile pour les jeunes immigrés d'une « république soeur » de s'intégrer socialement ou du moins académiquement, pour ceux dont la motivation est les études. C'est pourquoi, lorsqu'il est question d'aller parachever les études, le choix du cadre ne pose pas problème. ? défaut d'aller en France, les jeunes issus des colonies françaises se tournent vers l'une de ces colonies ou vers d'autres, pourvu que leurs pays d'origine et celui d'accueil aient en commun le français comme langue d'étude. Ainsi, Zakaria Fadoul, après avoir terminé le parcours scolaire dans son pays le Tchad, sera destiné, avec ceux de sa promotion, pour l'université de Kinshasa (Congo). C'est ainsi qu'il écrit : « Nous venons de quitter le lycée Félix-Eboué de Fort-Lamy. Nous sommes destinés à l'université de Kinshasa. [...] Tout est en règle : étudiants d'une République soeur, officiellement envoyés pour poursuivre les études dans une République soeur. » (LDMM, p.64). En effet, le Congo (Kinshasa) est certes une colonie belge mais a pour langue officielle le français. Dans les phrases de Zakaria Fadoul ci-haut citées, les termes utilisés font croire que l'immigration des jeunes Tchadiens dans ce pays était un fait qui entre dans ce que nous pouvons appeler « norme » ou « logique ». Zakaria Fadoul utilise volontiers un verbe d'état (`'destiner'') pour évoquer ce passage qui paraît tout à fait « naturel » à ses yeux. Il en est de même pour N'Gangbet Kosnaye dont la migration transafricaine se justifie par les relations de coopération. Le verbe d'état de Zakaria Fadoul cède la place chez Kosnaye à l'emploi de la voix passive : « Il nous est demandé de nous tenir prêts pour voyager le lendemain matin à 10 heures sur Brazzaville. Nous irons au Centre de préparation au concours administratif (CPCA) de l'Afrique équatoriale française (A.E.F) » (TDJT, pp.110-111). Comme Zakaria Fadoul, N'Gangbet Kosnaye est destiné pour une école d'une « République soeur ». ? travers le « Il nous est demandé » de Kosnaye et le « destiner » de Zakaria Fadoul, il est aisé de remarquer que la migration transafricaine n'est pas, pour l'Africain, un voyage vers l'inconnu ; mais un voyage vers le même, susceptible d'être le différentiel.

En dehors de ces raisons d'ordre général qui se rattachent au statut diplomatique du pays d'origine, nous observons quelques-unes qui coexistent avec le goût du personnage. Cela est vrai des influences culturelle et religieuse qui déterminent le choix de l'espace migratoire. C'est donc cette dimension culturelle doublée du religieux qui fonde le choix de Mahamat Hassan. En effet, parce qu'il est musulman de confession et ancré dans la culture arabe, la vision de Mahamat Hassan ne se tourne que vers les pays arabes. Ce qu'il trouve d'ailleurs naturel : « Etant arabophone, je pense naturellement faire mes études dans un pays arabe et plus précisément en Egypte. Ce pays nous est très familier à nous autres, les habitants du Ouaddaï. Nos aînés se rendent depuis bien longtemps à la célèbre université d'El-Azhar, parfois même à un âge avancé. » (UTAA, pp.47-48). Il faut noter que le Ouaddaï d'où est issu Mahamat Hassan est une région située au nord-est du Tchad et a pour chef-lieu la ville d'Abéché. La population de cette région est majoritairement musulmane et puise sa culture dans la civilisation arabo-musulmane.

Ces informations ont pour but de justifier non seulement le choix systématique des espaces migratoires opéré par Zakaria Fadoul, Mahamat Hassan et N'Gangbet Kosnaye, mais aussi leurs prédilections pour certains aspects des spectacles qu'ils rencontrent lors de leurs errances. En effet, dans les trois textes, le regard que portent les autobiographessur les pays parcourus relève de la « subjectivité ». Tout le long de leur errance, chacun d'eux choisit de rendre compte d'une parcelle de vie d'un espace selon ses situations du moment ou ses aspirations qui sont très souvent, l'émanation de ses convictions. Ainsi, bien qu'ils aient parcouru, à des moments, des endroits semblables, dans une même période, les « réalités » qu'ils présentent ne sont quasiment pas les mêmes. Pour saisir le regard évaluateur de ces migrants-errants sur le continent africain, nous ferons la part entre le regard sur l'Afrique noire et le regard sur l'Afrique arabe. Ce découpage, loin d'être tout à fait subjectif, est dicté par les oeuvres de notre corpus.

1-1- L'Afrique noire

Rappelons une fois de plus que les espaces migratoires dont il est question dans Loin de moi-même, Un Tchadien à l'aventure et Tribulations d'un jeune Tchadien sont des espaces réels. Il convient dès lors de préciser que les « réalités » que présentent ces autobiographes à propos de chaque espace s'inscrivent dans une époque précise. En effet, pour ce qui est des pays de l'Afrique noire parcourus, Zakaria Fadoul nous peint le tableau du Sénégal, du Congo (Kinshasa) et du Cameroun des années 1970. Mahamat Hassan de même nous promène dans le Cameroun, le Nigeria, le Niger, le Mali et la Côte d'ivoire des années 1970 ; tandis que Kosnaye brosse le portrait du Congo (Brazzaville) des années 1950. En racontant leurs propres expériences, ces autobiographes ont écrit des livres ancrés dans la vie. Ils sont devenus, de ce fait, des témoins directs d'une époque aussi récente. Les faits « marquants » qu'ils évoquent occupent l'arrière-plan de leurs récits à travers lesquels, les commentaires des faits, la description des lieux et mentalités par l'entremise du `'je'' laissent dans l'ombre beaucoup d'autres choses en ne livrant que l'essentiel.

Dans ces trois récits, nous nous rendons compte que les narrateurs adoptent a priori un même comportement lorsqu'ils se trouvent dans un nouvel espace. Cet élément qui leur est commun est le regard promeneur. Dans Un Tchadien à l'aventure par exemple, Mahamat Hassan nous livre dès l'incipit de son récit du Nigéria, le résultat escompté par un oeil « vigilent », « touristique ». C'est ainsi qu'il écrit : «Dès mon entrée dans le territoire nigérian, je suis frappé d'abord par la densité de la population, ensuite par les routes goudronnées larges et sans fin. » (UTAA, p.13). Ainsi, la comparaison s'avère un procédé récurrent dans ces trois textes autobiographiques. En effet, chaque fois qu'ils se retrouvent dans un nouvel espace, Zakaria Fadoul, Mahamat Hassan et N'Gangbet Kosnaye essaient de faire un rapprochement avec l'espace précédent. De là, ils dégagent les similitudes et les dissemblances entre ces lieux. Dans Loin de moi-même, le narrateur compare volontiers Dakar et Kinshasa : « Dakar, en comparaison de Kinshasa est une ancienne cité... » (LDMM, p.69). N'Gangbet Kosnaye quant à lui, en évoquant deux villes : Bongor (Tchad) et Yagoua (Cameroun), établit une comparaison entre les massa de deux régions, qu'il considère comme un seul peuple divisé par la colonisation. Il faut noter que par rapport à Zakaria Fadoul et N'Gangbet Kosnaye, le mode comparatif est trop accentué chez Mahamat Hassan. En effet, cela donne à lire une écriture qui se veut neutre, dénuée de toute analyse et/ou interprétations.Le narrateur de Un Tchadien à l'aventure se contente très souvent, durant ses avancées géographiques, de comparer le « vu » sans jugement de valeur. Par exemple à son arrivée au Niger après avoir quitté Nigéria, il note ceci : « Les deux pays ont beaucoup de caractéristiques communes : même climat sahélien, faible densité de population, un paysage semi-désertique... » (UTAA, p. 16). Ou encore, « L'état des routes ici est déplorable, sans comparaison possibles avec celles du grand Nigéria. Elles ressemblent plutôt à celles du Tchad... » (UTAA, ibid.). Les procédés de comparaison abondent et traduisent les surprises de Mahamat Hassan en présence des faits qu'il constate : « Je suis surpris de constater que Niamy comme N'Djaména sont arrosées par deux fleuves qui se ressemblent en longueur et en largeur, même si l'un porte le nom de Niger et l'autre de Chari... » (UTAA, p. 17)

Malgré cette volonté d'objectiver par le recours à une vision extérieure, l'écriture trahit quand même la pensée, et le parti pris de l'autobiographe devient ostensible à travers la structure de son récit. Pour revenir aux citations précédentes, il est observable que le jugement de Mahamat Hassan se meut à travers l'implicite, le sous-entendu. Par exemple en comparant le Niger, le Nigeria et le Tchad, le narrateur fait un rapprochement entre les trois villes et montre l'écart qu'il y a entre elles. De là, il note que les routes du Niger et du Tchad, par rapport à celles du « grand Nigéria » (pour reprendre ainsi son terme), « sont des routes défoncées, difficilement praticables pendant la saison sèche et complètement inaccessibles pendant la saison des pluies. » (UTAA, p. 16). Il est clair que la manoeuvre de Mahamat Hassan ici vise à montrer que le Niger et le Tchad, en comparaison du Nigéria, sont des pays sous-développés, pauvres.

? travers donc ces présentations brutes de faits (Mahamat Hassan) et les interprétations (N'Gangbet Kosnaye et Zakaria Fadoul) qui accompagnent ces regards, quelques thèmes peuvent s'appréhender.

Le religieux est un élément caractéristique qui se dégage de la présentation des espaces qui constituent l'Afrique noire dans les oeuvres du corpus. Cependant, chaque autobiographe n'y voit que du côté de sa dénomination. Ainsi, pendant que N'Gangbet Kosnaye évoque dans une perspective comparative les pratiques des protestants du Tchad et ceux du Congo (Brazzaville) ; chez Zakaria Fadoul et Mahamat Hassan, la question de l'islam occupe une place importante dans cette géographie de la migration transafricaine. Chez N'Gangbet Kosnaye, le Congo protestant est moins contraignant : pas d'interdiction de la danse et bien d'autres détails, ce qui, selon lui, n'est pas vrai du Tchad protestant qui se révèle moins libéral, et donc, assez contraignant avec ses interdits multiples. Zakaria Fadoul quant à lui nous donne à voir le tableau d'un Sénégal dont la pratique de l'islam franchit le seuil de l'université pour donner lieu à des associations musulmanes. Cela va sans compter les attitudes fanatiques qu'il rapporte sous forme de jugement. En effet, du tout grand Sénégal, Zakaria Fadoul ne nous donne à voir que sa dimension musulmane. Ce regard parcellaire découle de l'attachement du narrateur à sa religion. Ce qui lui pose un problème d'adaptation au milieu universitaire, où le sacré et le profane (libertinage) se mêlent. Cette conduite fanatique lui est reprochée par ses amis, il le retrace si bien : « Mes amis et mes compatriotes vinrent me rendre visite [...]; d'autres me reprochaientd'être trop porté sur ma religion, d'être fanatique ; d'autres par contre me félicitaient d'être un croyant authentique et fervent » (LDMM, pp.72-73).

Contrairement à Zakaria Fadoul et N'Gangbet Kosnaye, Mahamat Hassan se place en observateur et présente plutôt les rapports que l'espace entretient avec une idéologie. De là, la question religieuse qui se dégage de son regard, caractérise négativement l'espace évalué. Ainsi, il pose la religion comme source des conflits, de haine et bien d'autres problèmes. Dès son entrée au Nigéria, le narrateur de Un Tchadien à l'aventure prend à témoin le lecteur en évoquant le phénomène des enfants mendiants issus des écoles coraniques. C'est ainsi qu'il écrit :

Je profite de mon séjour pour visiter la ville de Kano. C'est une grande ville avec une forte densité de population ! Ses grands marchés regorgent des biens de toutes sortes. Mais le phénomène qui me frappe le plus, c'est le nombre élevé des élèves des écoles coraniques, âgés de six à seize ans qui, après la classe, envahissent la ville pour mendier ! ce phénomène existe certes un peu partout en Afrique mais ici il bat tous les records. (UTAA, p.15)

Le recours à l'oxymoron (signal d'un espace évaluatif pluriel) permet à Mahamat Hassan de dissimuler son penchant pour l'aspect de la scène et de brouiller en même temps la piste au lecteur. Cela dit, sa position, son jugement par rapport à la scène en présence ne se laissent pas clairement appréhendés. Ce qui rend ainsi difficile la tâche aux lecteurs soucieux de déterminer son idéologie. Dans ce paragraphe cité, l'espace nigérian donne lieu à deux évaluations simultanées de la part du personnage-narrateur. Une première évaluation positive remarquable à travers des termes comme « grande ville », « forte densité », « grand marché », « biens de toutes sortes » se trouve annulée par une autre négative collée au même espace, à la même scène : « nombre élevé », « envahissent », « phénomène », « mendier », « bat tous les records ». Hamon écrit fort à propos de ce genre de construction : « La meilleure manière de neutraliser encore plus l'évaluation sur une scène consiste à faire assumer une scène frappée d'un net signe positif, ou simplement mise en relief émotivement par un personnage négatif ou par un personnage qui ne sait ou ne peut ou ne veut interpréter correctement le spectacle qu'il regarde. » (Hamon, 1997 p.112).

Tout le long de son récit, Mahamat Hassan témoigne un refus d'interpréter correctement les scènes, cependant lorsqu'intervient l'analyse, la prise de position devient systématique : « Cette doctrine (wahhabiyya), il faut le dire, c'est un islam radical, rigide et intolérant. De ce fait il rencontre et rencontrera beaucoup d'opposition en Afrique. » (UTAA, p.24). Pendant son séjour en Côte d'Ivoire, il ne perd pas du regard la question religieuse. Ainsi, il nous promène dans un univers où les pratiques de l'islam sont diversifiées et se développent dans un climat à tempérament conflictuel. Le narrateur adopte toujours une position neutre malgré son appartenance (musulman) religieuse, et il se contente de présenter l'état des choses :

J'ai su par la suite que l'imam et ses disciples constituent une véritable secte fermée. Ils se nomment eux-mêmes des `'sunnites'', c'est-à-dire ceux qui suivent scrupuleusement la voie tracée par le prophète Mohammed, tandis que les autres musulmans les appellent des wahhabites. Il existe un conflit aigu entre ces deux courants islamiques qui se haïssent mutuellement. Chacun d'eux a ses propres mosquées et ses écoles. (UTAA, p.23).

En dehors de l'aspect religieux qui caractérise les espaces migratoires de ces trois autobiographes, d'autres faits coexistent et renforcent l'image qu'en donne le migrant errant. Toujours est-il que ces réalités ne sont pas des vérités générales qui doivent fixer définitivement l'image de ces pays. Ces vécus quotidiens d'une époque se trouvent morcelés parce qu'orientés et canonisés par des normes qui régentent les mémoires dans leur sélection des événements devant constituer le récit.

Ainsi, pour avoir été instituteur et ayant exercé le métier d'enseignant en Côte d'ivoire, Mahamat Hassan donne à lire dans Un Tchadien à l'aventure, l'image d'un pays où la scolarisation n'a aucune structure viable, où règne l'anarchie académique. Mahamat Hassan fait valoir son talent de pédagogue et sa position s'appréhende cette fois-ci clairement. L'anarchie académique à quoi nous faisons allusion, il le justifie dans son interprétation par le fait que non seulement les élèves travaillent dans un cadre inapproprié (des chambres transformées en salle de classe avec un grand nombre d'élèves tous âges confondus) mais leur programme scolaire est essentiellement religieux : « le Coran, les Hadith et un peu de langue arabe » (UTAA, p.25). Plus encore, Mahamat Hassan remarque que la création d'une école en Côte-d'Ivoire ne souffre d'aucune procédure. Dès lors, est apte toute personne qui dispose des moyens permettant de créer. Ainsi, le « pédagogue » Mahamat Hassan, désabusé, dresse le constat de l'orientation donnée à l'éducation en Côte-d'ivoire en particulier et l'Afrique occidentale de manière générale. C'est ainsi qu'il écrit : « D'autre part, j'ai constaté qu'en Afrique occidentale et en particulier en Côte d'ivoire, les Dioula ont des mobiles très mercantiles : quiconque possède quelques notions rudimentaires d'arabe se permet d'ouvrir une medrassa pour se faire de l'argent. Rares sont ceux qui en créent sans caresser l'idée d'enrichissement » (UTAA, p.28)

En plus du religieux, N'Gangbet Kosnaye quant à lui présente l'espace africain sous ses traits traditionnels. En effet, il se dégage de son regard une Afrique des grands mystères. Le narrateur donne à lire un mode de vie africain axé sur les croyances occultes, les stéréotypes. Le narrateur retrace l'itinéraire de son voyage de Doba-Bongor, lors duquel, les passagers placent leur confiance en un marabout qui déclare pouvoir empêcher la pluie de tomber pour que s'effectue normalement le voyage :

On ne sait jamais, une mauvaise pluie peut encore perturber le voyage. Mais un marabout faisant partie du voyage rassure : - Ne craignez rien. Il ne va plus pleuvoir. La pluie, je l'ai déjà « attrapée ». [...] On roule. On roule. Tout le monde souhaite vivement que le marabout ait raison, que sa « science » réussisse. [...] Des voix s'élèvent dans le camion pour féliciter le marabout, vanter sa « puissance ». D'aucuns lui demandent l'endroit où il habite, afin de le consulter éventuellement. (TDJT, p.85)

N'Gangbet Kosnaye se contente ici de présenter la scène sans donner son point de vue sur ce « miracle » salué par les autres voyageurs. Bien d'autres faits rapportés par le narrateur de Tribulations d'un jeune Tchadien justifient la mentalité superstitieuse de l'Africain. Tel est l'exemple de la population de Holo qui refuse d'admettre que le cuisinier du commandant soit mort des suites de tuberculose, et préfère chercher la main qui pourraît être derrière cette mort : « Au village, tout le monde parle du poison, car, dit-on, beaucoup de gens le jalousaient à cause de la situation exceptionnelle que vous lui aviez faites » (TDJT, p.97). Tel est aussi l'attitude de ce commerçant (voyageant dans le même avion que Kosnaye en direction du Congo) qui refuse l'explication selon laquelle les secousses de l'avion sont dues au passage au-dessus de l'équateur mais préfère croire que l'avion traverse un espace hanté: « Pour lui, il est sûr que cet endroit est hanté par les mauvais esprits, contrairement aux Blancs qui en donnent une explication bizarre et difficile à comprendre » (TDJT, p.111). Il y a à ce niveau une prise de position implicite du narrateur. En effet, N'Gangbet Kosnaye donne à voir deux modes de visions : celle des Africains axée sur l'irrationnel et celle des Blancs qui se veut rationnel ; puis s'en suit une évaluation qui neutralise la deuxième vision en la qualifiant de « bizarre » et « difficile à comprendre ».

Du reste, en posant un regard sur l'Afrique des années 1950, N'Gangbet Kosnaye n'a pas manqué de brosser le tableau de la colonisation qui, en cette période, constitue le référentiel du continent africain. L'image qui découle de ce regard est celle d'une Afrique ayant subi les abus du colonialisme. En effet, il donne à voir ainsi un espace où tout est permis pour les Blancs. Il relate de ce fait, le vécu des femmes de la période coloniale qui servent d'objet sexuel pour les Blancs qui les abandonnent à la fin de leurs séjours en Afrique. C'est le cas de Halimé, cette négresse livrée au commandant du cercle dès l'âge de 14 ans. C'est dans un accent pathétique qu'elle se confie à Kosnaye : « Il y a tellement d'étrangers qui abandonnent nos soeurs avec des enfants sur les bras. Le commandant, qui est actuellement avec moi, va m'abandonner quand il partira en France, peut-être même avec un enfant. Et dire qu'il m'a dotée quand je n'avais que 14 ans ! » (TDJT, p.124)

Si les évaluations dans Tribulations d'un jeune Tchadien s'inscrivent dans le cadre général des réalités africaines, il convient de faire remarquer que dans Un Tchadien à l'aventure et Loin de moi-même, certains faits sont spécifiques aux pays évalués. Cela est vrai des évaluations de Mahamat Hassan analysées précédemment. En sus des traits communs déjà évoqués, Zakaria Fadoul fait une large place à l'espace camerounais qu'il peint négativement.

En effet, à travers son récit, l'espace camerounais est perçu comme un espace négatif, un espace où règnent l'injustice, la corruption, l'anarchie, le népotisme, le chômage ; un espace où le droit n'est que formel. Ces jugements de Zakaria Fadoul découlent de ses contacts avec les personnes qu'il a rencontrées lors de son errance à travers ce pays. De là, ses multiples confrontations avec les policiers lui ont permis de les qualifier de sans foi ni loi, sans compétence : « La police d'Ebolowa est incompétente... » (LDMM, p.137). Aussi, les scènes de « brimades » qui s'étaient offertes à sa vue ont contribué à former l'image d'un Cameroun marqué du sceau de la « ruse » et de la « mégalomanie » qui, naissent de l'anarchie : « Des hommes arrêtés parce qu'ils manquent de moyens de subsistance, des policiers qui s'éclipsent les uns derrière les autres, des ricanements énervants, un monde où chacun se croit le chef, un monde où chacun expérimente son petit savoir . [...] Suis-je dans un pays où il est interdit de crier : `'j'ai faim'' ou ''j'ai soif'' ?» (LDMM, p.127-128). Dans cet espace camerounais ouvert, Zakaria Fadoul nous promène dans la prison, un espace clos qu'il décrit comme étant un État à part entière se trouvant dans un autre État qui serait le Cameroun. Il montre de ce fait que c'est un espace dans lequel s'organise une gigantesque mafia : un espace où policiers et bandits se vendent les mèches. Étant dans une cellule de prison, Zakaria Fadoul à qui les anciens prisonniers ont refusé la « nourriture » journalière, crie injustice et appelle au secours un policier « Mais à peine le policier veut-il ouvrir la bouche que le prétendu chef lui parle dans son dialecte et finalement le policier s'en va fermant la porte de la même façon que précédemment. Quelle collusion y a-t-il entre les policiers et les prisonniers ? » (LDMM, p.133). Ces interrogations répétitives traduisent l'étonnement du narrateur qui semble être pris dans l'impossibilité de trouver des mots justes pouvant décrire et/ou interpréter certaines scènes.

Aussi, pendant son séjour au Cameroun, Zakaria Fadoul n'a pas manqué de porter un regard sur la question de l'emploi. De là, il se dégage une autre image de l'espace camerounais, caractérisé cette fois-ci par le chômage des jeunes. En effet, le narrateur de Loin de moi-même fait un zoom sur les diplômés qui pullulent devant les bureaux à la recherche du travail. Cette réalité, il la découvre lorsqu'il se rend, le 3 septembre, au Bureau Provincial de la main d'oeuvre de Yaoundé, dans le but de chercher un emploi pour subvenir à ses besoins :

 Il y avait là tout un monde de chômeurs. Des jeunes actifs remplissaient le bureau, chacun se demandant de quel côté la Providence serait un jour bénéfique. Je me mêle à eux. Mais ce Bureau n'a pas d'emplois et il faut attendre des jours pour que l'on fasse une offre pour un cuisinier ou pour un menuisier ! Alors les jeunes se précipitent sur la fenêtre bienfaitrice tendant leurs papiers. Si quelque voiture de diplomate stationne ils se concentrent autour et attendent avec un oeil de vautour(LDMM, pp.109-110)

L'évaluation de Zakaria Fadoul ici s'illustre par une caricature des personnages évalués. Aussi, le paradoxe demeure moins absent dans l'énoncé ci-haut cité : « des jeunes actifs » attendant malheureusement et passivement, « avec un oeil de vautour ». De là, nous ne sommes pas loin de la technique narrative de Mahamat Hassan.

? rapprocher de près ces fragments de tableaux définissant l'espace camerounais dans Loin de moi-même, nous sommes tentés d'affirmer que les premières images présentées (celles de la corruption, de l'injustice, de la ruse, de l'arnaque, du vol, etc.) seraient la conséquence de celle évoquée en dernier : le chômage.

Il convient aussi de signaler au passage que Mahamat Hassan n'a certes pas séjourné au Cameroun, mais il se dégage de son texte une perception de cet espace. Cette perception est celle du Cameroun comme espace de refuge pour les Tchadiens que la guerre contraint à l'exil. C'est ainsi qu'il écrit : «  Les habitants de N'djaména fuient leur ville comme un volcan pour se réfugier de l'autre côté du fleuve, à Kousseri, au Cameroun » (UTAA, p.97).

Il est à retenir que dans leurs évaluations des pays de l'Afrique noire, les autobiographes du corpus ont tous mis l'accent sur la question religieuse. Cependant, chacun d'eux n'a porté son regard que sur sa dénomination. En sus du religieux, Mahamat Hassan a abordé la question de l'éducation en Côte d'Ivoire. Kosnaye, lui, présente le tableau d'une Afrique noire caractérisée par des superstitions et des stéréotypes, puis aborde la problématique de la colonisation dans cet espace en évoquant ses abus, et particulièrement les abus dont les femmes sont victimes. Zakaria Fadoul quant à lui exhibe le vécu de l'espace camerounais à travers lequel se dégage une image sombre et négative.

Nous pouvons retenir de ce qui suit que la vie en Afrique noire est difficile, voire impossible. D'où, la nécessité de continuer l'errance dans l'espoir de trouver une terre à la fois plus accueillante et moins ingrate. Les images sont essentiellement négatives, et le migrant est conduit à l'errance pour nécessité de survie. Se trouvant loin de chez lui et de lui-même, le jeune Tchadien à l'aventure est confronté aux tribulations.Il traverse des pays, découvre le monde dans sa diversité et tente de le saisir dans sa complexité. Dans cette course effrénée, l'Afrique arabe non plus, n'a pas manqué de l'attirer.

1-2- L'Afrique arabe

Signalons d'entrée de jeu que Mahamat Hassan est le seul autobiographe parmi ceux du corpus à avoir parcouru l'espace nord-africain. Il faut aussi préciser que dans Un Tchadien à l'aventure, l'Égypte est le seul pays de l'Afrique du Nord ayant servi de cadre migratoire. Dans le récit de Mahamat Hassan, il se dégage une perception double de l'Egypte : négative et positive. Le narrateur nous présente tout d'abord l'Égyptien comme un beau parleur : « Les Egyptiens sont de beaux parleurs. Ils ont le verbe facile et l'expression aussi... » (UTAA, p.53). Ensuite, l'Égypte qui s'offre au regard de Mahamat Hassan dès son arrivée est celle où règne la corruption. En effet, il retrace la scène de leur descente à l'aéroport du Caire où une américaine qui n'est pas en règle corrompt les agents de sécurité pour passer, au grand dam d'autres passagers se trouvant dans la même situation. Mahamat Hassan se dit surpris par ce geste de « partialité ». Il note : « Une Américaine qui se tient à mes côtés pleure en silence. Elle n'est même pas vaccinée. Son mari, qui est venu l'accueillir, engage des pourparlers avec les agents du service sanitaire qui, à ma grande surprise, la laissent passer. Je crois comprendre ce qu'ils cherchent » (UTAA, p.50)

En dépit de ces évaluations négatives de l'Égyptien et de son espace, Mahamat Hassan estime que l'Égypte est après tout un pays de « liberté », du « permis », de « plaisirs et loisirs » ; un pays où « il fait bon vivre ». Ce jugement du narrateur émane des constats et des expériences. En effet, il constate un nombre important de ressortissants de la péninsule arabe dont la présence en Égypte est motivée par le fait de pouvoir jouir de la liberté (dans le sens large du terme), de pouvoir échapper aux interdits de l'islam en vigueur dans leur pays. Comme à son accoutumé, Mahamat Hassan manifeste un sentiment de surprise au vu du spectacle, avant d'essayer d'y trouver justification plus tard. C'est ainsi qu'il écrit :

A l'aéroport du Caire je suis surpris par le nombre de ressortissants de la péninsule arabique qui s'y trouvent, la tête coiffée d'un mouchoir blanc et entourée par le traditionnel cordon noir. Je me demande ce qu'ils font en si grand nombre mais j'ai eu la réponse plus tard : ils viennent ici passer les vacances. Le Caire leur offre tous les plaisirs et les loisirs d'un monde moderne alors que chez eux tout est prohibé, même le simple regard d'une femme. Ils se permettent ici tout ce qui leur est interdit là-bas au nom de l'islam.(UTAA, p.49)

L'Égypte apparaît de ce fait non seulement comme un lieu d'épanouissement mais aussi de rencontre et de la diversité culturelle. Si l'épanouissement de l'immigré s'accomplit grâce aux possibilités qu'offre l'espace, le patrimoine égyptien est ce qui attire nombre d'immigrés (touristes) créant ainsi ladite diversité. Dans Un Tchadien à l'aventure, l'image dominante de l'Égypte est celle d'un espace touristique. Mahamat Hassan retrace dans son récit ses rencontres avec diverses personnes, nationalité et race confondues, venues dans le but de découvrir les « merveilles de ce pays ». Ces merveilles égyptiennes sont donc les pyramides bâties par les pharaons ; ce sont aussi les momies : ces corps des rois morts depuis des milliers d'années mais qui restent conservés grâce à des techniques médicales propres aux Pharaons. C'est donc cet art et cette science légués par les ancêtres des Égyptiens qui, selon le narrateur, drainent tout un monde vers ce milieu. Mahamat Hassan dont le projet de départ reposait en partie sur l'envie de découvrir les chefs-d'oeuvre égyptiens, ne pourra que donner cette image pompeuse d'un espace touristique inégalable. Dans ses expressions retraçant les étapes de sa visite du site pharaonique, le procédé comparatif perd sa place, donnant lieu à un lexique exprimant la surprise et l'extase, mêlées à l'étonnement :

Lorsque je débouche dans la salle réservée aux momies, je trouve celle-ci bondée de touristes de toutes nationalités. C'est encore l'une des merveilles de l'Egypte pharaonique ! Les Egyptiens, par une technique qui leur était propre et demeure jusqu'ici inconnue, ont su conserver les corps de leurs rois morts pendant des milliers d'années. Le guide dit : `'C'est la momie de Ramsès II, elle a deux mille ans''. Et là, vous observez un corps maigre, la peau collée sur les os, mais intact. Sans le rappel du guide, vous croiriez qu'il est mort voilà à peine trois mois. Etonnant et mystérieux procédé médical ! Une touriste française d'un âge avancé, pousse un soupir tout près de moi :

- Oh, mon Dieu ! dit-elle toute émue, j'ai fait le tour du monde, mais je n'ai jamais vu des choses pareilles.(UTAA, p.55)

Il est donc à retenir du regard évaluateur que l'Égypte, malgré la corruption perceptible au premier abord, est davantage un espace viable, attrayant et ouvert. Mahamat Hassan la présente de manière laudative. C'est un cadre touristique authentique, original, où la liberté et la plénitude sont de mise. C'est donc un environnement favorable à l'épanouissement. Et pourtant, pas plus que les autres cadres initialement présentés, celui-ci ne retient pas l'aventurier sur place. Le migrant-errant est bel et bien « un Tchadien à l'aventure », car il va continuer ses pérégrinations, pour découvrir d'autres espaces.

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