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L'autobiographie dans l'univers littéraire tchadien, histoire de migration et d'espoir

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par Emmanuel KALPET
Ngaoundéré (Cameroun) - Master es-lettres 2014
  

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2-Espaces européen et asiatique

Après une série de pérégrinations et/ou d'errances à travers les pays d'Afrique, les autobiographes de notre corpus traverseront les frontières continentales pour se retrouver en Europe et en Asie (dans le cas de Mahamat Hassan). Ces voyages en France, en Syrie et au Liban s'inscrivent dans la logique de la quête du positionnement des personnages. Le choix de ces espaces, comme ce fut le cas avec les pays africains, repose sur des idéologies personnelles. En effet, chez Mahamat Hassan, d'une part, c'est la volonté d'étudier dans un pays arabe qui l'a conduit de l'Égypte en Syrie, d'où il fera une excursion de découverte au Liban. Ainsi, qu'il s'agisse du Liban ou de la Syrie, le choix de Mahamat Hassan, comme celui de tous les étudiants africains s'y trouvant, a pour fondement la foi religieuse, l'islam : « Tous les étudiants africains arrivés en Syrie sont musulmans. La foi religieuse est déterminante pour le choix du pays d'accueil. » (UTAA, p.85). D'autre part, le choix de l'espace syrien par Mahamat Hassan repose sur la possibilité de pouvoir décrocher une bourse d'étude qui lui était inaccessible en Egypte pour des raisons politiques. En effet, il apparaît dans son récit que, à cette époque, l'accès à la bourse égyptienne pour les Tchadiens n'ayant pas une autorisation dûment signée par les autorités tchadiennes, pose problème. Ainsi, suivant les conseils d'un ami qui lui a montré les enjeux de la situation, il s'envolera en destination de la Syrie pour y tenter sa chance. C'est dans un style direct qu'il reprend les termes du conseil de « ce confrère » :

- Ne perd pas ton temps ici, me dit-il, l'Egypte a bien fortifié ses relations avec le gouvernement tchadien et elle ne te donnera pas de bourse sans l'avis favorable de ce dernier. Mais par contre, si tu vas en Syrie, tu n'auras aucun problème. Les Africains sont peu nombreux là-bas et comme la Syrie désire consolider ses relations avec nos pays, la formation de cadres africains est pour elle l'un des meilleurs gages. Donc, fait ta valise et va-t'en ! conclut-il (UTAA, p.57)

Telles sont, en effet, les circonstances ayant amené Mahamat Hassan à choisir la Syrie comme espace migratoire.

Pour ce qui est du choix de la France comme espace migratoire, les raisons qui se dégagent des récits de ces trois autobiographes sont les mêmes. L'élément premier est ce lien issu de la colonisation qui existe entre le Tchad et la France, lien qui ayant donné lieu à l'instauration du français comme langue nationale. Ainsi, pour ces autobiographes dont le pays d'origine est francophone, étudier en France donne, selon eux, la crédibilité au diplôme acquis. C'est ainsi qu'après avoir obtenu sa licence en droit d'expression arabe en Syrie, Mahamat Hassan juge utile de parachever son parcours en France, question de se perfectionner en français et donner du poids à son cursus universitaire. De même, après l'étape du Congo, sanctionnée par une formation professionnelle qui a fait de lui un administrateur colonial, c'est en France que Kosnaye choisit d'aller compléter sa formation afin de pouvoir remplacer les colons français qui, en ce temps précis (1958), tenaient encore les rênes de l'administration tchadienne. Aussi, faut-il le spécifier, chez Zakaria Fadoul et Kosnaye, en sus de ces raisons purement idéologiques, leur option pour la France est en partie liée à l'influence des actions de leurs compatriotes qui y étudiaient. Dans Loin de moi-même, l'immigration de Zakaria Fadoul en France s'inscrit dans le cadre d'une visite qu'il rend à ses amis et aussi bien d'une découverte de l'espace français : « Le lendemain, je décolle pour la France. La joie et l'inquiétude se mêlent en moi : joie à l'idée de voir enfin le pays de de Gaule et de pouvoir rencontrer mes amis... » (LDMM, p.62). Et pour N'GangbetKosnaye, aller en France signifie un embarquement pour les études, mais aussi et surtout retrouver le cadre idéal pour le militantisme politique. Son attention accordée aux activités de ses compatriotes étudiant en France lui vaut le titre de représentant de ceux-ci à Bousso, province tchadienne : « En effet, à Bousso, j'étais le correspondant de l'Association des étudiants tchadiens en France (AETF). Je recevais régulièrement d'elle le journal L'Etudiant tchadien, que je diffusais dans la région » (TDJT, p.137).

Il est donc à retenir que le choix de Mahamat Hassan pour l'espace syrien repose sur la volonté d'étudier dans un pays arabophone et la nécessité d'obtenir facilement une bourse d'étude. Le souci linguistique lié à son parcours universitaire prolonge ses études en terre française. Comme lui, les choix de Zakaria Fadoul et N'GangbetKosnaye se trouvent régentés par l'histoire existante entre la France et le Tchad, leur pays d'origine.

2-1- La France

Dans Loin de moi-même, Un Tchadien à l'aventure et Tribulations d'un jeune tchadien, l'espace français fait l'objet de diverses évaluations. Ces évaluations qui sont le résultat des regards distincts se recoupent et s'opposent à certains égards. Il faut signaler que dans ces trois récits, la ville la plus représentative de la France est Paris. Ainsi, chez Zakaria Fadoul et N'GangbetKosnaye, la capitale française apparaît, au premier contact, comme la ville lumière, c'est-à-dire une ville dans laquelle l'éclairage est permanent, où on ne distingue ni le jour, ni la nuit. Chez Zakaria Fadoul tout comme chez N'GangbetKosnaye, le sentiment dominant est celui du dépaysement : « C'est le survol de Paris. Il est presque deux heures du matin. La capitale française est abondamment illuminée. Les lumières ressemblent à des étoiles jetées du ciel sur la ville. Cette ville qu'on dit la plus belle du monde » (TDJT, p.137). Cette vue lumineuse de Paris qui les accueille dès l'entrée leur a permis de renforcer et/ou modifier leurs jugements sur cette ville. N'GangbetKosnaye par exemple confirme volontiers l'opinion générale qui fait de Paris la première ville sur le plan mondial ; tandis que chez Zakaria Fadoul, le dépaysement sème la confusion et fait naître chez lui le sentiment de complexité. Cette confusion se justifie par le fait que Zakaria Fadoul témoigne d'une certaine incapacité à asseoir son opinion sur ces spectacles qu'il ne parvient d'ailleurs à situer ni dans le réel ni dans l'imaginaire. C'est ainsi qu'il relate cet embrouillamini :

Tout ceci est un peu étrange pour moi et je me demande si mon frère n'a pas raison et si je ne me suis pas laissé tromper par un diable qui essaie de me faire voir des illusions [...] Paradis ou invention de Satan ? J'ouvre de grands yeux ; des écritures en rouge, des écritures en vert, des lumières et des personnes qui parlent et discutent ! C'est trop fort pour moi, je n'arrive pas à comprendre... (LDMM, p.62)

Ici, l'évaluation tend à être hyperbolique dans la mesure où Zakaria Fadoul donne l'impression d'avoir à sa vue un spectacle extraordinaire d'où l'affluence des termes tels que « étrange », « me faire voir des illusions », « invention de Satan », « C'est trop fort pour moi... », dans un seul énoncé exprimant une seule situation du moment.

En comparaison à Zakaria Fadoul et N'GangbetKosnaye, le premier regard de Mahamat Hassan sur Paris exprime un paradoxe. En effet, il en donne une peinture totalement opposée à celles proposées par les deux autres autobiographes. Si dans Loin de moi-même et Tribulations d'un jeune Tchadien, les narrateurs exaltent vivement la modernité de Paris, celui de Un Tchadien à l'aventure n'y trouve rien de majestueux. C'est ainsi qu'il déclare : « A Paris, je ne suis nullement dépaysé par les premières images : ni les meubles, ni les bus ne me semblent particuliers [...] Je me dis que ce qui fait la beauté et la grandeur de cette ville mondaine réside sans doute ailleurs que sur ses façades » (UTAA, p.99).

Le jugement que Mahamat Hassan fait de l'espace parisien n'est pas seulement différent ; il est même antithétique par rapport à ceux de Zakaria Fadoul et N'GangbetKosnaye. Pendant que Zakaria Fadoul confond Paris à « Paradis » et que N'GangbetKosnaye la place au summum de toutes les villes du monde, Mahamat Hassan parle d'une « ville mondaine » qui n'a « rien de particulier ». Cette attitude sereine dont fait montre Mahamat Hassan dès son entrée en France peut s'expliquer par le fait qu'il avait eu à errer dans d'aussi grands pays (Égypte, Ghana, Syrie, Italie) avant d'arriver en France. Or, cela n'est pas vrai de Zakaria Fadoul et N'GangbetKosnaye qui ont quitté Fort-Lamy (Tchad) pour la France.

Aussi, il faut signaler qu'au-delà de ses dimensions architecturale et industrielle précédemment évoquées, l'évaluation de l'espace français et plus précisément de l'espace parisien demeure négative chez Mahamat Hassan. Par métonymie, si le contenant doit refléter le contenu, tel ne semble pas être le cas de Paris dont il estime que l'image somptueuse que lui colle l'imaginaire collectif contraste parfaitement avec les réalités du quotidien. Ainsi, comme pour montrer le revers de la médaille, le narrateur de Un Tchadien à l'aventure oppose au sociogramme français (pays d'abondance, de beauté...) la description d'un espace clos en plein centre-ville de Paris, où sont abrités des SDF (Sans Domicile Fixe) à qui l'on inflige des traitements « inhumains » (dormir superposés, manque de nourriture, manque d'eau pour assurer l'hygiène...). Mahamat Hassan dont les difficultés d'intégration ont poussé à solliciter ces lieux de refuge en a gardé un souvenir qui n'en demeure pas moins un puzzle pouvant aider à déterminer l'image de l'espace parisien en particulier et français en général. C'est dans un accent de désolation qu'il évoque ce dévoilement démythifiant : « Je n'aurais jamais pu imaginer qu'à Paris, ville mythique de beauté et d'abondance, il puisse y avoir des endroits aussi détestables. » (UTAA, p.103)

Le récit analytique de Mahamat Hassan qui se poursuit, l'amène à se rendre compte de la division sociale majeure qui se meut dans l'espace parisien, mais très peu manifeste. Ainsi, de son évaluation, il s'avère qu'à Paris, l'argent prime sur l'Homme. Cela dit, la valeur de l'Homme ne se détermine que par la somme d'argent qu'il possède. C'est en côtoyant à la fois les parisiens du camp des SDF et ceux en dehors que Mahamat Hassan parvient à s'imprégner de l'existence de cette inégalité sociale. C'est dans un procédé de comparaison qu'il présente cette autre image « contrastée » de l'espace français :

Il n'y a aucune ressemblance entre les autres Parisiens et ceux du Centre Nicolas Flamel. Ceux-ci sont sales, crasseux et fatigués alors que les autres sont propres, élégants et vifs. Mes camarades d'infortune me paraissent tous débiles. Ce sont les damnés de l'industrialisation. La différence flagrante entre ces deux classes de Parisiens c'est aussi l'argent. L'argent ici, peut vous élever au plus haut rang de la société ! ne pas en posséder vous rabaisse au fin fond des enfers. L'argent ici, fait le bien, le mal, la haine, le respect, le beau. (UTAA, p.104)

? la liste des inégalités sociales et du manque d'humanisme qui relève de l'espace parisien dans Un Tchadien à l'aventure, nous pouvons ajouter, à la lecture de la citation précédente, l'injustice, l'exploitation de l'homme par l'homme comme éléments identitaires qui caractérisent l'espace français vu par Mahamat Hassan.

Faisons remarquer en guise de précision que dans Loin de moi-même, le regard de Zakaria Fadoul sur la France se limite aux premières impressions qu'il donne au premier contact de Paris. C'est N'GangbetKosnaye qui, comme Mahamat Hassan, a décrit avec précisions les coins et les recoins de cet espace dont il donne une image sinon négative, du moins quelque peu contrastée. ? tout le moins, cette représentation de Paris, sous la plume de Kosnaye semble, dès le départ, marquée du sceau de la positivité. La France apparaît aux yeux de Kosnaye comme un espace de liberté en comparaison au pays d'origine vu comme espace carcéral. C'est à quelques heures de son départ vers la France que Kosnaye formule implicitement une intention qui fait de ce pays européen un eldorado : « A Gardolé où je vis avec mon cousin, les cases sont construites les unes contre les autres. Aucun espace où l'air peut souffler. Bientôt je m'échapperai de cet espace carcéral. » (TDJT, p.136). Dans cette citation, la perception de l'espace français par le narrateur s'appréhende dans le sous-entendu, l'implicite, le non-dit ou le blanc que laisse présager ses phrases.

Aussi, N'GangbetKosnaye présente-t-il l'espace français comme un espace de droit, un espace où la liberté de soi n'exclut pas celle de l'autre, où tout acte, tout geste, sont mesurés avant accomplissement. Pour avoir déménagé à la fin de son contrat de bail sans avertir sa bailleresse, Kosnaye a, ainsi, encouru le risque de se faire poursuivre en justice, n'eut été l'intervention des autorités de son établissement et la clémence de la dame. Et le surveillant général de saisir l'occasion pour lui faire la morale : « Monsieur Gago ! En France, on ne quitte pas une chambre comme cela ! On donne un préavis obligatoirement, sauf arrangement spécial entre le locataire et le propriétaire, en l'occurrence madame. Vous avez la chance, monsieur Gago, madame comprend les jeunes Africains qui viennent pour la première fois en France.» (TDJT, p.144). L'espace français peut, dans ces circonstances, être contraignant pour les personnages comme Gago, issus d'un pays où les notions de droit et/ou procédures judiciaires n'avaient pratiquement pas cours.

Mais lorsque le sujet respecte à la lettre les lois d'un pays, ce pays cesse d'être un espace de contrainte dans la mesure où ces mêmes lois pourraient lui permettre de revendiquer ses droits. Ainsi, en sus de ces images mythiques et générales que nous retenons du regard évaluateur de N'GangbetKosnaye, la France de celui-ci, à spécifiquement parler, est un espace de prise de conscience et du militantisme. En effet, c'est à Paris que Kosnaye avoue avoir pris conscience du fait national africain et du méfait de la colonisation, entreprise pour laquelle il était pourtant l'un des administrateurs avant d'arriver en France dans les années 1958. Et c'est justement dans ce Paris des années 1950 où la révolution nègre battait son plein, menée par des intellectuels noirs animés d'un militantisme ardent que Kosnaye se rend compte de cet autre rôle (lutte pour l'émancipation de la race noire) qu'il pouvait jouer au-delà des études. Ainsi, il prend la tête de la Fédération des étudiants d'Afrique noire en France (FEANF) au sein de laquelle il s'imprègne amplement des enjeux du devenir politique de son continent : «C'est au sein de la FEANF que je prends lentement conscience du fait national africain et du méfait du colonialisme. Des slogans simples mais réalistes et porteurs d'espoir, des slogans qui ne sont nullement de vides velléités des jeunes de mon âge... Je suis convaincu de lutter ainsi pour l'émancipation du continent noir » (TDJT, p.147).

L'espace parisien de N'GangbetKosnaye se révèle, de fait, un lieu de prise de conscience mais aussi et surtout de liberté d'expression dans la mesure où il s'avère un espace non hostile aux organisations révolutionnaires. La mosaïque d'associations anticolonialistes et contre les antinationalistes que créent les Africains selon leurs pays d'origine corrobore le regard du narrateur:

La FEANF crée des associations de base qui font sa notoriété et sa responsabilité. Ces associations sont fédérées et réparties selon les territoires d'origine des adhérents : ainsi, les sigles de ces associations commencent toujours par « Association des étudiants... » et finissent par « ...en France... ». Ainsi, on a. - Côte d'Ivoire : AECIF ; Tchad : AETF ; Dahomey : AEDF ; Haute-Volta : AEVF ; Oubangui : AEOF, etc. (TDJT, p.147)

Une telle possibilité d'épanouissement donnée aux jeunes Africains par la France dans un contexte où les activités de la colonisation créent de temps à autre un climat de haine entre Blancs et Noirs ne peut que marquer N'GangbetKosnaye qui, on le verra dans le dernier chapitre, croupira des années en prison pour avoir organisé une simple conférence débat dans son propre pays.

En somme, l'espace français vu à travers Paris, donne lieu à des évaluations qui varient d'un autobiographe à un autre. C'est ainsi que, de la ville lumière de Zakaria Fadoul et de N'GangbetKosnaye, Mahamat Hassan découvre complètement l'envers : le Paris des sans-abris, de la promiscuité, « d'êtres sales, crasseux et fatigués ». De la France, espace de droit et de liberté pour N'GangbetKosnaye, Mahamat Hassan oppose la France capitaliste où l'argent prime sur la valeur humaine. Au-delà de l'importance narrative, l'évocation de l'espace français recouvre une valeur symbolique. De là, nous pouvons retenir que Paris est le lieu d'une prise de conscience idéologique chez Mahamat Hassan et N'GangbetKosnaye.

2-2- La Syrie et le Liban

Mahamat Hassan est le seul autobiographe du corpus que l'errance a conduit en Syrie et au Liban. Conformément à la tradition du récit autobiographique et du récit d'aventure, le narrateur de Un Tchadien à l'aventure ne manque pas de présenter les premières images qui l'accueillent. Ainsi, dès son atterrissage à l'aéroport de Damas, le narrateur s'offre une vue qu'il expose au lecteur, avec quelques supputations : « L'avion atterrit sur l'aéroport entouré de fils de fer barbelés, surveillé par des radars géants et des canons antiaériens. On dirait un aéroport militaire. Tout cela me rappelle que la guerre du Moyen-Orient n'est pas finie. Il y a eu seulement une pause. » (UTAA, p.59). Évidemment, à travers cette description qui se veut réaliste, le lexique utilisé par Mahamat Hassan donne à voir que la Syrie est un pays de guerre. Aussi, pour y avoir séjourné quatre années durant, Mahamat Hassan parvient à remarquer que la Syrie des années 1978 dont il rapporte les faits, est un cadre d'exil politique. Ce jugement naît du constat de la présence massive des personnes de diverses nationalités qu'il rencontre et qui, pour la plupart, sont animées d'idées révolutionnaires. C'est ainsi qu'il écrit : « Damas est à cette époque un nid de toutes sortes de vrais et faux révolutionnaires. Des bureaux de `'fronts de libération'' surgisse de partout. » (UTAA, p.79).

La Syrie religieuse n'est pas aussi perdue de vue par le narrateur de Un Tchadien à l'aventure. Ainsi, la pratique de l'islam vue comme source de division resurgit sous la plume de Mahamat Hassan. En effet, si toute évaluation n'exclut pas la subjectivité, le choix des « sites » qui donnent lieu à cette évaluation n'en est pas du reste. Ce qui est « valeur » pour un personnage oriente sans cesse sa vision, au point de devenir une obsession. Ainsi, le tableau de la Syrie que présente Mahamat Hassan se révèle peu différent de celui qu'il donne du Liban. Comme la Syrie, le Liban apparaît comme un pays de guerre. Cette évaluation est perceptible dès le sous-titre du chapitre: « Au Liban : Beyrouth en feu » (UTAA, p.65) mais c'est à travers le récit qu'elle laisse choir l'émotion du narrateur : « La guerre continue ses ravages et ses destructions. Terrible destin pour un pays aussi beau ! » (UTAA, p.67). L'antithèse, procédé habituel de Mahamat Hassan revient une fois de plus dans cet énoncé évaluateur : « terrible destin » opposé à « un pays aussi beau ».

Il faut aussi noter que si l'image du Liban peut se fixer de par ses deux pans (guerre et conflit religieux) évoqués, au-delà de ces deux aspects négatifs qui leur sont communs, la Syrie se révèle un pôle de formation professionnelle pour Mahamat Hassan. En effet, c'est dans cette Syrie caractérisée par des conflits de tout genre que le personnage de Un Tchadien à l'aventure obtient sa licence en droit. Comme N'GangbetKosnaye avec l'espace français, et Zakaria Fadoul avec l'espace sénégalais, Mahamat Hassan, dans l'espace syrien, nous promène dans le milieu universitaire où il nous montre les idéologies en vogue, orchestrées par les étudiants. En évaluant ces différentes associations, le narrateur estime que la leur (celle regroupant les ressortissants des pays francophones) est dénuée de tout préjugé. C'est dans un procédé de comparaison qu'il évoque les diverses tendances idéologiques :

Contrairement aux associations estudiantines arabes, la nôtre n'est pas déchirée par des divisions idéologiques prononcées. Au sein de l'association soudanaise, par exemple, il y a autant d'idéologies que de membres : il y a les bâassistes, les nassériens, les communistes, etc... toute une foule de tendances et de partis qui se contredisent, se méprisent et se bousculent pendant les assemblées générales ordinaires. (UTAA, p.84)

Bref, la Syrie et le Liban apparaissent comme des espaces conflictuels. Au-delà de ces images négatives, la Syrie se révèle un pôle de formation professionnelle. De là, le milieu universitaire syrien est vu par Mahamat Hassan comme un milieu générateur d'idiologies.

Au terme de cette première partie portant sur l'évaluation des espaces migratoires, il ressort que le choix des pays opéré par Zakaria Fadoul, Mahamat Hassan et N'GangbetKosnaye est un choix idéologique. Aussi, les évaluations qu'ils ont faites de ces espaces relèvent de la subjectivité dans la mesure où chaque autobiographe n'est intéressé que par les spectacles relevant de ses goûts. C'est ce qui justifie la disparité et, parfois même, le contraste dans la perception des images, dans la présentation des mêmes lieux, dans l'évaluation des mêmes espaces.

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