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L'autobiographie dans l'univers littéraire tchadien, histoire de migration et d'espoir

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par Emmanuel KALPET
Ngaoundéré (Cameroun) - Master es-lettres 2014
  

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II- CONDITIONS D'ACCUEIL

Il sera question pour nous, dans cette partie, d'évaluer les types d'accueil auxquels Zakaria Fadoul, Mahamat Hassan et N'GangbetKosnaye se sont confrontés. En effet, diverses conditions d'accueil sont observables dans Loin de moi-même, Un Tchadien à l'aventure et Tribulations d'un jeune Tchadien. Ces conditions qui oscillent entre positivité et négativité sont variables selon les espaces et les situations du moment traversés par chaque autobiographe. Cet exercice nous permettra d'une part de justifier certains regards évaluatifs analysés précédemment et, d'autre part, de mesurer l'expérience migratoire de chacun d'eux.

1. Un milieu, un accueil

Selon que chaque autobiographe de notre corpus se retrouve dans tel ou tel autre milieu, l'accueil qui lui est réservé n'est pas le même. Ainsi, lors de leurs séjours d'errance, Zakaria Fadoul, Mahamat Hassan et N'GangbetKosnaye évoquent le degré d'hospitalité reçue dans chaque pays. De ce fait, qu'il s'agisse de leurs séjours en Afrique, en Europe ou en Asie, l'accent est mis sur le premier contact avec l'espace d'accueil puis la possibilité d'intégration sociale.

1-1- Les séjours en terres africaines

Dans Loin de moi-même, Un Tchadien à l'aventure et Tribulations d'un jeune Tchadien, les séjours en terres africaines sont marqués du sceau de la turbulence. En effet, il faut noter que si, chez Mahamat Hassan l'accueil reçu en Afrique est constitué de nombreuses vicissitudes, il est essentiellement frappé d'un signe positif chez N'GangbetKosnaye et négatif chez Zakaria Fadoul.

En effet, à la différence de Zakaria Fadoul, Mahamat Hassan et N'GangbetKosnaye n'avaient pas éprouvé trop de difficultés pour s'intégrer dans les pays africains. Dans Un Tchadien à l'aventure, le narrateur ne manque pas de témoigner des courtoisies vouées à son égard lors de son arrivée à Soubré, province ivoirienne. Pour saluer cette gratitude, il décline avec aisance l'identité de son hôte : « Ibrahim Kossi, le directeur de la medrassa, me réserve un accueil chaleureux » (UTAA, p.27). Ces accueils chaleureux qui leur sont réservés, créent en eux un climat de confiance vis-à-vis des autochtones. Mahamat Hassan dont le premier voyage vers la Côte d'Ivoire sème l'inquiétude, finit par se rassurer : « Ces bonnes paroles me rassurent et font disparaître toutes mes inquiétudes. On me loge dans la chambre de Oumar, un jeune enseignant qui est en même temps le bras droit de l'imam Mory Moussa » (UTAA, p.23). Il en est de même pour Kosnaye chez qui le doute se dissipe au vu des personnes sorties massivement pour l'accueillir lors de son arrivée à Doba : « Tout le monde est là pour m'accueillir. [...] Il n'y a pas l'ombre d'un doute, je serai heureux, très heureux » (TDJT, p.21)

Le climat de confiance ainsi instauré permet à Mahamat Hassan et N'GangbetKosnaye un épanouissement total durant leurs séjours en Afrique. Le personnage de Tribulations d'un jeune Tchadien constate avec enthousiasme la réussite de son intégration à Bousso : « Des mois passent. Mon séjour se déroule sans histoires, je noue des relations très amicales avec le sultan, jeune comme moi et doué d'une vive intelligence. Nous nous promenons, chassons le fauve et prenons souvent nos repas ensemble. Je suis maintenant bien intégré dans le milieu. » (TDJT, p.127). Comme N'GangbetKosnaye, Mahamat Hassan noue des relations intimes avec les gens de son milieu d'accueil :

Je fais la connaissance d'un pêcheur du nom de Yacouba, originaire de Man (Côte d'Ivoire). [...] Yacouba m'invite à passer une journée avec lui au bord du fleuve. [...] Pour fêter ma présence parmi eux, mes hôtes me préparent une tortue au grand déjeuner ! C'est la première fois que je goûte cette chère et je la trouve bonne. Des expressions de sympathie, comme celle-ci, à mon égard sont nombreuses. (UTAA, p.30)

Expressions de sympathie, de solidarité, d'hospitalité, tels sont les maîtres-mots exprimant les conditions d'accueil en Afrique de Mahamat Hassan et N'GangbetKosnaye. Dans UnTchadien à l'aventure, le narrateur salue le courage et la générosité des femmes de son hôte, qui ne manquent jamais à leurs « devoirs » : apporter des soins qu'il faut à tout étranger. Ce geste de civilité, sans doute lié à l'éducation et la culture des habitants de Khorogo (Côte-d'Ivoire) a profondément marqué Mahamat Hassan. C'est avec émoi qu'il relate cet humanisme qu'il trouve sans égal :

Je touchais à peine à mon salaire. J'avais tout à ma disposition et gratuitement ! même mes habits étaient lavés et repassés régulièrement par les femmes de mon hôte. Et chaque matin, avant la prière de l'aube et avant même que je fusse réveillé par l'appel du muezzin, elles déposaient devant ma porte un seau plein d'eau chaude. Elles n'avaient pas failli un seul jour à cette routine contraignante ! parfois la maison recevait trois ou quatre étrangers de passage et à chacun un seau plein d'eau chaude était assuré. Elles ne dormaient pratiquement pas. J'avais pitié d'elles. Une telle hospitalité, je ne l'ai connue nulle part ailleurs en Afrique et je ne l'oublierai jamais. (UTAA, p.47)

Comme pour renchérir à cet aveu de Mahamat Hassan, N'GangbetKosnaye évoque la charité salvatrice qui leur était offerte par une femme pendant qu'ils moisissaient à Moundou. En effet, n'ayant ni argent, ni provision, Gago et ses amis, jeunes élèves se trouvant dans une ville inconnue d'eux auparavant, n'ont d'autre choix que de rabattre leur espoir sur l'attente d'une main généreuse. Et dans ce continent où les hommes ont « le coeur sur la main », ces enfants ne perdent rien à attendre. Comme par hasard, c'est une voisine qui témoigne sa gratitude : « Elle nous considère d'ailleurs comme ses enfants et nous donne de temps en temps une calebasse de boule non sans perdre une seule occasion de blâmer nos parents respectifs... » (TDJT, p.70).

Dans les récits de Mahamat Hassan et de N'GangbetKosnaye, il ressort que la bienfaisance à l'égard des étrangers est, chez l'Africain, un impératif. Pour la plupart des hôtes rencontrés par N'GangbetKosnaye, faire du bien à un voyageur est un devoir qui permet de diffuser la bonne réputation de sa communauté, de son pays. C'est ainsi que pour avoir créé une altercation avec lui, une jeune congolaise avait été obligée par ses compatriotes de lui présenter des excuses afin, disent-ils, de prouver à l'immigré que le Congo est un pays accueillant et hospitalier : « - Le problème n'est pas là, lui dit Agathon, revenant à son idée. Tu dois lui présenter des excuses. [...] Que pensera-t-il des filles du Congo si tu ne le fais pas ? Cela sera une honte qui retombera sur nous tous. Montre-lui que nous sommes un pays accueillant et hospitalier ». (TDJT, p.117)

Dans Un Tchadien à l'aventure tout comme dans Tribulations d'un jeune Tchadien, l'altruisme est bien évidemment ce qui définit essentiellement les actes de la plupart des hôtes rencontrés par Mahamat Hassan et N'GangbetKosnaye. Mahamat Hassan fait remarquer que le voyageur qui a pour destination un pays d'Afrique ne doit pas se faire de souci quant à son logement. ? défaut d'une personne chez qui loger, la mosquée, l'église, sont par ailleurs lieux d'hébergement des sans domiciles :

A Abidjan je ne connais personne pour m'héberger. Il existe à Adjané une petite mosquée wahhabites où logent des voyageurs démunis ou sans proches pour les accueillir. Ici, personne ne songe à aller à l'hôtel, même les grands commerçants. En Afrique, d'une manière générale, les hôtels, les auberges ne font pas partie de notre mode de vie. Il est vrai aussi que les grands hôtels bâtis çà et là dans les grandes villes sont destinés en priorité aux étrangers et ne sont pas à la portée de toutes les bourses. (UTAA, p.32).

Bien qu'il se trouve en Côte-d'Ivoire, Mahamat Hassan ne se voit nullement comme étranger. Ce sentiment d'appartenance à la communauté africaine se lit dans la citation précédente lorsqu'il parle des étrangers en excluant son statut d'étranger que l'on peut définir par rapport à son pays d'origine. Le narrateur de Un Tchadien à l'aventure dont le rêve est celui d'une Afrique unifiée, homogène, montre que même au-delà des frontières africaines, la solidarité africaine est manifeste. Ainsi, il évoque le cas de l'organisation des étudiants africains en Syrie, à travers laquelle, il voit les signes de l'unité africaine : « L'association des étudiants africains en Syrie joue un rôle extrêmement important. Elle a aussi la particularité de réunir toutes les nationalités africaines, saufs les Soudanais et les Erythréens qui se prétendent arabes et qui ont leurs propres associations. Je la compare en quelque sorte à une petite O.U.A (Organisation de l'Unité Africaine). » (UTAA, p.73).

En dépit de quelques difficultés d'intégration liées au manque d'emploi et aux divisions religieuses observables dans les récits de Mahamat Hassan et de N'GangbetKosnaye, les deux autobiographes se sentent mieux en sécurité étant en Afrique qu'ailleurs. En quittant l'Égypte pour la Syrie, Mahamat Hassan exprime un sentiment d'inquiétude parce que, dit-il, « L'Egypte, c'est l'Afrique, tandis que la Syrie c'est l'Asie, un continent peu familier pour moi. » (UTAA, p.58)

Rappelons que si les conditions d'accueil en Afrique sont favorables pour Mahamat Hassan et N'GangbetKosnaye, cela n'est pas vrai de Zakaria Fadoul chez qui l'accueil dans les pays africains était complétement mitigé. En effet, si dans Loin de moi-même, le continent africain se révèle un espace traumatisant, ce jugement trouve sa justification dans les accueils négatifs auxquels s'est confronté le narrateur. Qu'il s'agisse de son séjour au Congo, au Sénégal ou au Cameroun, Zakaria Fadoul s'est heurté à des rejets de tous genres. Ainsi, dès leur arrivée à l'université de Kinshasa, les jeunes Tchadiens nouvellement venus se trouvent encerclés par les anciens étudiants dont l'entreprise consiste à « tondre » les nouveaux avant de les intégrer : « Nous arrivons à l'Université. [...] Mais à peine avons-nous mis pied à terre que nous voici encerclés. Sommes-nous en Algérie, en Palestine, au Vietnam ou en Afrique du Sud ? [...] L'accueil n'est pas fait pour calmer les nouveaux arrivés qui viennent juste d'avoir la notion de grandeur ». (LDMM, p.64). En sus de ce premier accueil tumultueux, Zakaria Fadoul et ses camarades se heurtent à la haine ethnique. Les jeunes congolais emploient volontiers le sociogramme « Arabou... Arabou » pour les qualifier des « sauvages et sanguinaires » : « Ils prononcèrent quelques phrases en lingala, phrases dans lesquelles nous ne pouvions saisir que le terme « arabou », sauvages et sanguinaires.» (LDMM, p.65).

Contrairement à Mahamat Hassan et N'GangbetKosnaye, Zakaria Fadoul ne parvient pas à s'épanouir dans ses milieux d'accueil. Sa présence instaure un climat de méfiance. Il devient de ce fait l'homme à craindre et dont il faut se méfier : « Vous venez pour draguer nos filles ! nous lançaient certains d'entre eux. Les étudiants nous soupçonnaient aussi d'être venus au Zaïre pour voler les diamants zaïrois et, quand ils voulaient insulter un étranger, « trafiquant » était l'un des termes qu'ils utilisaient. » (LDMM, p.66). Si l'Afrique de Mahamat Hassan et deN'Gangbet Kosnaye est un espace où le logement d'un étranger relève du devoir, cela est encore contraire à l'expérience de Zakaria Fadoul qui, même avec son propre argent, n'a pu se payer une chambre au Cameroun. Une fois de plus, le chemin d'intégration pour lui est truffé de malentendu, de haine et de conflit :

Il est donc convenu que je reste dans la chambre pour dix jours. Mais voilà qu'aussitôt la femme change d'attitude. Elle essaye de faire du tapage et me dit qu'elle n'a pas besoin de mon argent et qu'elle a reçu du propriétaire l'ordre de me faire déguerpir. « Je ne peux pas rester dans la rue. Comment veux-tu que je quitte la maison sans avoir trouvé autre chose et avant l'expiration de notre convention ! » Mais elle ne semble pas être femme à comprendre mes plaintes. « Rends-moi la clé, et mets tout de suite tes bagages dehors ». (LDMM, pp.94-95).

Par cet accueil réservé à Zakaria Fadoul, l'image de la femme africaine telle qu'elle se dégage dans Tribulations d'un jeune Tchadien et Un Tchadien à l'aventure (femme hospitalière, serviable, etc) perd de sa crédibilité. Ces conditions d'accueil particulières qui se dégagent dans Loin de moi-même corroborent notre affirmation selon laquelle l'accueil, dans n'importe quel espace, relève de l'individualité et de l'état d'esprit du moment. Au vu de l'endurance subie par Zakaria Fadoul dans le processus de son intégration, nous sommes tenté de faire remarquer l'écroulement du masque miroitant le mythe de l'Afrique hospitalière ; quand bien même, le rejet que subit celui-ci relève de quelques individus particuliers et qu'en termes de proportions, son expérience est unique, minime. Dans sa situation, l'étranger n'est plus cet être sacré envers qui l'autochtone voue une magnanimité ; il devient adversaire dans la lutte de positionnement social. Et, dans le cas d'espèce, le recours à la violence comme moyen d'intimidation, de défense de « l'identité », devient une alternative : « Ambam, le 9 octobre. Je viens d'être battu par deux sinistres personnes » (LDMM, p.120).

Le mauvais accueil de Zakaria Fadoul atteint son comble lorsqu'il se retrouve en prison : « Me voici enfermé dans une cellule avec des jeunes garçons. La cellule est pleine d'urine et pue. » (LDMM, p.126). Dans cette Afrique supposée sienne, le personnage de Loin de moi-même croupit en prison parce que ne possédant pas des pièces d'identité. Traitement inhumain, conflit de tout genre, tels étaient les conditions d'accueil de Zakaria Fadoul en Afrique. Toutes les personnes qu'il a rencontrées, si elles ne se montraient pas indifférentes à son égard, parvenaient au moins à le frustrer. Même la police qui, normalement devrait contribuer à améliorer sa situation n'a fait que l'empirer. Il l'avoue tristement : « Le soir, les policiers me conduisent au Commissariat Emi-Immigration. Le Commissaire crie gaillardement, enferme toutes mes affaires et me laisse dehors sous la pluie, dans le froid et avec ma faim. » (LDMM, p.125)

Bref, durant leurs séjours en terres africaines, Mahamat Hassan et N'GangbetKosnaye ont bénéficié des conditions d'accueil favorables. Cela a facilité leur intégration et a contribué à leur épanouissement. Contrairement à eux, l'accueil de Zakaria Fadoul en Afrique est marqué du sceau de la négativité. Ce qui, somme toute, donne à voir un séjour cauchemardesque, car le narrateur n'a pas manqué de faire preuve d'une victimisation durant tout son séjour au Cameroun.

1-2- Insertion sociale du personnage en Europe et en Asie

Signalons d'entrée de jeu que dans Loin de moi-même, le narrateur n'a pas fait cas des conditions d'accueil durant son séjour en France. ? travers cette ellipse, il serait possible de lire le signe de l'éblouissement de Zakaria Fadoul, voire penser qu'il est victime de ses préjugés favorables sur la France quand, en Afrique, il ne parle que de l'accueil négatif. Toutefois, signalons que le récit de Zakaria Fadoul a une fonction cathartique. C'est donc à juste titre que le narrateur met l'accent sur les mésaventures qui l'ont emporté loin de lui-même.Aussi, faut-il le préciser, son séjour en France a été de courte durée parce que s'inscrivant dans le cadre d'une visite à ses amis durant les vacances alors qu'il était élève au lycée « franco-arabe d'Abéché ». S'il a abondamment peint l'Afrique négativement, cela peut aussi s'expliquer par le fait que c'est dans cet espace africain qu'il a connu des déboires. Ainsi, pour réussir à reconstituer le moi, il entreprend de nommer le « mal » afin de pouvoir le conjurer. Telles peuvent être, à notre avis, les raisons du silence sur les conditions d'accueil en France et son contraire en Afrique.

Pour ce qui est de Tribulations d'un jeune Tchadien et Un Tchadien à l'aventure, le processus de l'insertion sociale des personnages en Europe est parsemé d'embûches. En effet, si en Afrique, trouver un toit pour se réfugier ne fait aucun souci pour Mahamat Hassan et N'GangbetKosnaye, tel n'est pas le cas en France. ? Paris, Mahamat Hassan se retrouve en pleine rue et ne sait où aller : « Je me trouve brusquement en pleine rue. Je ne sais où me réfugier. Je ne connais personne chez qui je pourrais passer mes nuits errantes. Dormir dans les stations métro ? Non, j'ai trop peur de me frotter à des clochards crasseux et débiles. » (UTAA, p.103). N'GangbetKosnaye quant à lui, mue par l'illusion de la solidarité africaine, débarque chez Jacko, un ancien étudiant Tchadien, dans l'espoir de trouver abri. Malheureusement, l'accueil auquel il est confronté constitue pour lui une désillusion. C'est dans un accent de regret qu'il relate cette scène de rejet :

Ma valise sur la tête, je monte au premier niveau. Je sonne en appuyant fortement. Un monsieur sort furieux : « Vous êtes fou ? Qu'est-ce que vous me voulez à cette heure-là ? ». Je m'apprête à lui demander des excuses, mais le monsieur ferme violemment sa porte. Je monte maintenant au deuxième niveau. Là je prends le soin de sonner doucement sans trop insister. Une vieille femme, certainement une veuve, ouvre, mais effrayée par la présence d'un nègre portant une valise sur sa tête, elle s'enfuit sans fermer sa porte. Ayant aussi eu peur, je monte plus vite pour arriver au troisième niveau. Je me dis qu'il ne faut plus sonner. Alors je frappe doucement, mais assez longuement quand même. La porte s'ouvre. Un jeune Noir de grande taille, cheveux ébouriffés, sort de la chambre et dit :

- Ici Jacko ! Qu'est-ce qui ne va pas ?

- Je suis boursier du Tchad, réponds-je intimidé. Je viens d'arriver et je viens vous voir comme L'Etudiant tchadien nous le conseille.

- Mais on a retenu un hôtel pour vous loger pendant les premiers jours ! Je ne peux pas vous garder. Je n'ai pas de place !... (TDJT, p.138)

? toutes les portes frappées, N'GangbetKosnaye n'a trouvé que rejet et déception. La gratitude et la compassion qu'on témoignait à son égard durant ses séjours en pays africains, il ne les rencontre guère dans cette France capitaliste décrite précédemment par Mahamat Hassan : « Profondément déçu et transpirant à grosse gouttes [...] Jacko n'a pas daigné m'aider à transporter la lourde valise ». (TDJT, p.138). Lui qui s'attendait à une excuse de Jacko le lendemain, le revoit plutôt en train de légitimer son acte de la veille. L'ancien étudiant Tchadien fait comprendre à ses compatriotes que les réalités françaises ne sont pas à confondre avec celles d'Afrique : « Je dois vous dire que la vie en France n'est pas celle à laquelle nous étions habitués chez nous, dans notre beau et charmant pays. Chez nous, il y a de la place pour tout le monde. Ici, je n'ai qu'une seule chambre... » (TDJT, p.139).

En sus de ces accueils mitigés qui leur étaient réservés par leurs compatriotes, N'GangbetKosnaye et Mahamat Hassan butent sur bien d'autres obstacles rendant difficiles leur intégration. Mahamat Hassan évoque le racisme français ambiant qui ne permet pas aux immigrés noirs d'accéder aux emplois. Ainsi, étant sans abri d'alors, le personnage de Un Tchadien à l'aventure décide de chercher du travail pour pouvoir se payer un logement, mais jamais la providence n'a été de son côté. Et ce, non pas à cause du manque de compétence, mais à cause de la couleur de sa peau :

 Je visite quatre à cinq agences de recrutement par jour. [...] Le soir, je rentre toujours déçu et exténué par la lecture prolongée des annonces et les marches harassantes dans le métro. [...] Une fois, à l'A.N.P.E. du deuxième arrondissement, je fais rire malgré moi la jeune hôtesse qui me reçoit. Après avoir relevé l'annonce qui m'intéresse, je prends soin de lui demander de préciser à l'employeur que c'est un candidat noir, pour éviter un déplacement inutile (UTAA, pp.101-102).

Les difficultés d'intégration évoquées par N'GangbetKosnaye sont celles liées au savoir-vivre. En effet, il se dégage de Tribulations d'un jeune Tchadien que tout ce qui est valeur pour le personnage est vu comme abomination par les Français qu'il a rencontrés. Ainsi, durant leur premier jour à Paris, Kosnaye et ses camarades avaient eu du mal à s'adapter. Leurs actes souvent interprétés comme relevant de l'inconduite ne favorisent pas leur accueil. C'est ainsi que pour avoir mangé trois plats de résistance d'affilé, sans daigner même laisser les os de poulets, les jeunes étudiants tchadiens seront renvoyés du restaurant. C'est dans un accent humoristique que Kosnaye relate cette scène plutôt comique :

- Messieurs, commence la dame un peu gênée. Tout à l'heure, j'ai oublié de vous demander où est-ce que vous aviez mis les os de poulets que je vous ai servis.

- Nous les avons mangés. D'ailleurs, nous avons trouvé qu'ils étaient tendres.

- Ça alors ! s'exclame-t-elle.

Un silence lourd s'établit. La dame s'en va en secouant la tête

La voilà qui revient après une quinzaine de minutes et redemande si elle peut enfin servir le dessert.

- Encore des steaks, madame.

- Oh non ! ça suffit, messieurs, ça suffit comme ça ! Le cuisinier n'est pas votre esclave. [...] Vous pouvez aller voir ailleurs.

- Mais madame c'est notre argent !

- Je m'en fous de votre argent ! (TDJT, p.142)

La réaction de la française qui, apparemment, naît de ce qu'un Français peut appeler manque de civilité de la part de ses clients, est interprétée par Gago et ses amis comme étant du racisme. Car, pour eux, « si c'était un restaurant tchadien ou libanais, on pourrait manger tout ce qu'on voudrait » (TDJT, p.14).

Malgré les multiples accueils désolants, tant du côté de ses compatriotes que du côté des Français, le narrateur de Tribulations d'un jeune Tchadien estime, toutefois, que tous les Français ne sont pas forcément mauvais. Ce jugement nuancé naît d'un accueil chaleureux que lui a réservé la famille de son condisciple Charles, à Grenoble. C'est lorsque cette famille attribue gratuitement un appartement à N'GangbetKosnaye que celui-ci réalise qu'il pouvait exister des Français aussi hospitaliers : « Emu, je ne trouve pas assez de mots gentils pour remercier toute la famille. Je me mets à balbutier. La famille comprend mon trouble qui les émeut également. » (TDJT, p.144). Cet accueil singulier vient une fois de plus ratifier notre hypothèse selon laquelle la question d'accueil est individuelle et variable. Elle est donc liée à l'humanisme de celui qui reçoit ; c'est pourquoi dans un seul et même espace, il est possible que l'on puisse se heurter à des bons et mauvais accueils à la fois.

Pour ce qui est de l'insertion du personnage en Asie, il faut aussi signaler que Mahamat Hassan est le seul autobiographe parmi ceux du corpus à parcourir l'espace asiatique (Syrie Liban). Les conditions d'accueil qui relèvent de son séjour en Syrie sont également peu fastes. En effet, le narrateur ne manque pas de souligner les démêlés que lui et ses condisciples ont eus avec leurs bailleurs. Ce mauvais accueil émane d'un traitement d'humeur que les propriétaires infligent aux étudiants :

 Nous avons parfois des démêlés avec nos propriétaires. Un jour d'été, vers onze heures, Baba Keïta, le Camerounais, descend précipitamment dans la chambre pour me dire que les élèves voltaïques qui habitent le quartier voisin font l'objet d'une expulsion abusive. Il insiste pour qu'on y aille. [...] Arrivés sur les lieux, nous trouvons tout le monde en plein déménagement. Les Voltaïques, le propriétaire de la cave et son frère, en tenu kaki, transportent les affaires dans la rue. Le spectacle est désolant. (UTAA, p.76)

Du reste, en dehors des regards stéréotypés que les autochtones jettent sur lui, l'insertion de Mahamat Hassan en Syrie a été difficile, eu égard au conflit religieux en vogue dans ce pays. Ainsi, pour avoir laissé pousser amplement sa barbe, Mahamat Hassan fera l'objet de confusion et confrontation idéologiques. Cette barbe qui lui permet de s'intégrer aisément d'un côté, devient motif de rejet de l'autre. Pris dans ce tourbillon, le narrateur de Un Tchadien à l'aventure exprime son étonnement :

Drôle de pays que la Syrie ! Le port de la barbe, ici, crée une curieuse confusion. Les frères musulmans vous croiront des leurs et les communistes aussi. Les premiers vous appelleront akhi (frère) et les seconds rafig (camarade). Quant aux bâasistes, du parti au pouvoir, ils éprouvent une haine profonde pour les autres. Ce sont leurs ennemis jurés, même s'ils reconnaissent apparemment certaine légalité au mouvement communiste. (UTAA, p.62)

Il est donc à retenir qu'en dehors de Zakaria Fadoul qui n'a connu que déboires, les séjours de Mahamat Hassan et N'GangbetKosnaye en Afrique sont couronnés de gaieté et d'abondance. Pour ce qui est de leur insertion en Europe, les deux autobiographes ont connu des séjours mitigés en dépit des accueils chaleureux exceptionnels voués à N'GangbetKosnaye. En Syrie, Mahamat Hassan beigne dans des conflits idéologiques qui rendent difficile son intégration. Au regard de ces accueils complexes, il serait juste d'admettre que la magnanimité n'est pas une affaire de continent, de pays, ni de groupe mais une disposition personnelle.

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