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L'autobiographie dans l'univers littéraire tchadien, histoire de migration et d'espoir

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par Emmanuel KALPET
Ngaoundéré (Cameroun) - Master es-lettres 2014
  

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2. Rôle du personnage dans le processus de son intégration sociale

Dans le processus d'intégration, ce n'est pas seulement la communauté réceptrice qui doit s'ouvrir, celui qui veut être accueilli doit aussi être enclin à fournir des efforts. Ces efforts peuvent être d'ordre moral ou physique. Ainsi, dans Loin de moi-même, Un Tchadien à l'aventure et Tribulations d'un jeune Tchadien, les personnages ont oeuvré pour la nature (facile ou difficile) de leur intégration sociale en terres étrangères. L'acception des valeurs de l'Autre et la mise en oeuvre du savoir-faire sont des stratégies communes développées par Zakaria Fadoul, Mahamat Hassan et N'GangbetKosnaye.

1-3- Acceptation des valeurs de l'Autre

L'Autre, ce concept cher à la littérature comparée, désigne l'altérité. Dès lors, est autre, tout ce qui relève du différentiel. De là, l'étranger est cet être perçu comme venant d'un autre pays : il est cet individu qui a sa langue, sa culture, son système de valeurs. Mais l'Autre est simplement ce qui paraît étrange, non familier, c'est pourquoi humainement parlant, l'on a tendance à rejeter ce qui est étranger. Ce rejet, très souvent, est motivé par l'angoisse et la culpabilité qu'un sujet éprouve devant autrui qui est susceptible de l'amener à réviser son identité. Et pourtant, l'Homme a tendance de ne pas vouloir abandonner ce qui constitue son être, sa personne, ses valeurs. D'où, le rejet perpétuel de l'Autre. Cependant, pour qu'il y ait cohésion, l'acceptation de l'Autre (malgré ses « limites », son « unité », sa prétendue « pureté ») peut relever d'une nécessité. Dans un débat télévisé portant sur le thème `'Dieu et la République'', où il était question de l'intégration des musulmans en France, Nicolas Sarkozy s'adressant à l'islamologue-philosophe Tariq Ramadan souligne cette évidence : « Quand on veut s'intégrer, il y a la communauté nationale qui doit s'ouvrir mais celui qui veut être accueilli doit faire un effort... » (Sarkozy, Dieu et la République, 100 minutes pour convaincre, France 2, Paris, France, 2003).

Durant leurs séjours en Afrique, en Europe et aussi bien en Asie, Zakaria Fadoul, Mahamat Hassan et N'GangbetKosnaye se sont, dans certaines circonstances, pliés aux exigences de leurs milieux d'accueil pour réussir leur intégration et, dans d'autres, ils s'y sont opposés. Ainsi, pendant son séjour en Côte d'Ivoire, malgré les contraintes, Mahamat Hassan s'était efforcé à ne manquer aucune prière en groupe, question d'éviter d'attirer les regards négatifs des membres de sa famille d'accueil : « Je m'adapte petit à petit à mon nouveau milieu. Toutes les prières s'accomplissent en groupe dans la mosquée. La moindre absence est remarquée. La prière la plus pénible est celle du matin qui se déroule à quatre heures : il faut être vraiment courageux et pieux pour accomplir cette obligation. » (UTAA, p.24). De même, étant au Sénégal, Zakaria Fadoul ferme les yeux sur les attitudes libertines de ses compagnons afin de préserver l'esprit de groupe : « La scène me fut fort désagréable, je voulus les quitter mais c'était contraire à mon savoir-vivre et j'avais beau être émotionnellement faible, mon éducation tenait bon.» (LDMM, p.77)

Le savoir-vivre et/ou l'éthique, c'est justement ce qui détermine le caractère social de l'individu. A propos, Philippe Hamon écrit :

 Mode d'évaluation de la relation sociale entre les personnages ; celle-ci est en effet toujours plus ou moins ritualisée, et la relation interpersonnelle, relation entre sujets individuels ou collectifs, est toujours médiatisée par des normes, des morales, des arts de recevoir, de se présenter, manières de table, théories et systèmes politiques, conduites de séduction, rites de passage, étiquettes diverses, contrats d'échange, tabous sexuels, etc...(HAMON, 1984, p.107)

Les autobiographes de notre corpus misent donc sur le savoir-vivre pour s'intégrer. En Côte-d'Ivoire, Mahamat Hassan conseille, de fait, un autre immigré qui peine à s'insérer parce que refusant de se soumettre aux exigences de sa société d'accueil :

 Ecoute mon vieux, moi aussi je me suis trouvé au début dans la même situation que toi. Je n'épouse pas toutes leurs idées, encore moins leur attitude extravagante à l'égard des autres musulmans. Mais moi, j'ai un but à réaliser et je me soumets à leur mode de vie, aux règles qui me plaisent comme à celles qui me déplaisent ! Il est difficile de faire changer quoi que ça soit. Donc pour éviter une rupture prématurée avec eux, je te conseille de te soumettre... peut-être qu'ainsi, de l'intérieur, tu pourras atténuer leur extrémisme. Enfin, un dernier conseil, évite surtout les rites hebdomadaires des tidjani. (UTAA, p.41)

Fort de cette expérience, l'auteur de Un Tchadien à l'aventure réitère ce conseil à un autre immigré en Syrie. En effet, Raymond admettait mal le fait que son ami le Syrien prenne le soin de mettre hors vue toutes ses soeurs avant de l'inviter chez lui. Un acte sans doute culturel mais mal accepté par l'Africain qui l'interprète comme relevant du manque de confiance et de considération à son égard. Et Mahamat Hassan d'intervenir : « Ecoute Raymond, ce n'est pas aujourd'hui que tu as commencé à vivre avec les musulmans pour t'étonner de leurs moeurs et de leurs coutumes. L'islam a toujours interdit le mélange entre hommes et femmes, tu le sais bien, non ? Ils ne vont pas modifier cela maintenant pour tes beaux yeux. » (UTAA, p.96)

Tout porte à croire que le fait de vouloir modifier, ici et maintenant, une mentalité préexistante, ancienne, est une entreprise fastidieuse. Ainsi, pendant ses tiraillements au Cameroun, Zakaria Fadoul se rend compte que la résistance face à l'influence de la société d'accueil ne pourra qu'engendrer conflits. Aussi opte-t-il pour un jeu de résignation face à la police camerounaise : « Je comprends maintenant la fourberie de ces interventions. Pour m'en sortir je dois jouer la résignation, la soumission, j'essaye de l'apitoyer.» (LDMM, p.135). Plus Zakaria se fait petit devant ses hôtes, plus sa situations s'améliore : « Si je veux essayer de m'en sortir il faut maintenant essayer de sourire avec ce Camerounais. » (LDMM, p.137).

Décider de suivre, opter pour la résignation, le conformisme, permet de remédier à la rivalité qui pourra naître entre l'immigré et ses hôtes. Cependant choisir cette posture, c'est aussi accepter de tronquer une part de son identité contre celle de l'Autre. Dans cette situation, certaines mentalités préfèrent la sauvegarde de leurs valeurs au détriment de la servitude. C'est le cas de N'GangbetKosnaye qui, en France, a choisi de rompre le contrat de bail suite aux exigences de sa bailleresse qui lui interdit de jouer la musique africaine :

Je commence ainsi à organiser mon style de vie. J'ai pu louer une petite pièce dans l'appartement d'une vieille veuve de 80 ans. Elle (sic) est dure à vivre et ne veut absolument pas entendre un petit bruit. Elle a surtout horreur de la musique congolaise. Dès que je mets un disque de Franco ou de jazz, elle se précipite chez moi pour me dire qu'elle ne supporte pas le bruit du tam-tam, cette musique, dit-elle, « de sauvages». La cohabitation n'est pas facile. (TDJT, p.143)

C'est aussi le cas de Zakaria Fadoul avec ses compatriotes au Congo. En effet, les jeunes étudiants tchadiens nouvellement atterris à l'université de Kinshasa, refusent de taire leur orgueil pour se soumettre aux caprices des anciens. Ils choisissent ainsi de livrer bagarre que de se faire humilier pour gagner une faveur. C'est ainsi qu'il écrit :

« Ils criaient que nous étions dans l'erreur ennous montrant récalcitrants, mais nous, nous trouvions qu'ils étaient dans l'erreur de vouloir nous tondre et nous injurier sans raison. » (LDMM, p.66)

En somme, l'acception des valeurs de l'Autre est un exercice essentiel dans le processus de l'intégration de l'immigré. Suivant cette voie qui chemine par le savoir-vivre, Zakaria Fadoul, Mahamat Hassan et N'GangbetKosnaye ont pu se faire accepter dans leurs milieux d'accueil. Il faut aussi retenir que cette option n'exclut pas la contamination, voire la perte de l'identité de ceux-ci. C'est pourquoi, lorsque les exigences emportent avec eux l'honneur et la dignité, les trois autobiographes optent pour la résistance.

1-4- Mise en oeuvre du savoir-faire

Une fois en terres d'accueil et face à la difficile condition de vie, l'immigré se trouve dans l'obligation d'assumer ses responsabilités. Ainsi, pour subsister, la mise en oeuvre du savoir-faire devient moyen adéquat. Dans les oeuvres de notre corpus, Zakaria Fadoul, Mahamat Hassan et N'GangbetKosnaye ont maintes fois eu recours au travail pour remédier à leurs difficultés.

Lorsque privés de leur bourse par le gouvernement tchadien pour des raisons idéologiques, N'GangbetKosnaye et ses compatriotes n'ont pas hésité à se tourner vers la bourse du travail. La quête de ces emplois est motivée par la nécessité de subsister afin de pouvoir poursuivre la quête de l'idéal. Et, en de pareilles circonstances, place n'est pas au choix de la qualité du travail : « Pour subsister en France et continuer à militer et à étudier, chacune des victimes de la décision gouvernementale doit chercher un travail, un petit job en langage estudiantin : garde barrière dans la banlieue parisienne ou en province, veilleur de nuit surtout à Paris, gardiennage des enfants dans les patronages, cours particuliers, plonge dans les restaurants... » (TDJT, p.148)

C'est par ces « petits jobs » dénichés çà et là lors de ses errances que Mahamat Hassan arrive au bout de son objectif. En effet, depuis le Mali, n'ayant plus d'argent pour effectuer la suite de son voyage, le personnage de Un Tchadien à l'aventure voyait déjà la nécessité de trouver du travail : « Oui, il faut que je travaille, mais quel genre de travail puis-je faire ? Le Mali est un pays où l'islam est solidement ancré. [...] Alors je crois que je suis bien tombé : j'ai moi-même une formation d'instituteur bilingue (arabe-français) et je pense trouver facilement un poste d'enseignant dans l'une de ces medrassa... » (UTAA, p.20). Dans presque tous les pays traversés, Mahamat Hassan a fait valoir ses compétences pour gagner dignement son pain. Comme N'GangbetKosnaye, face à l'insignifiance de la bourse, il consacre ses vacances aux travaux afin de garantir sa rentrée de classe à venir. C'est ainsi qu'il écrit : « La bourse syrienne, comme je l'ai déjà dit, couvre à peine nos besoins essentiels. Pour s'en sortir, il faut travailler pendant les grandes vacances. [...] C'est ainsi que je me suis fait embaucher dans une société franco-grecque qui entreprend un projet d'adduction d'eau [...] Faute de qualification professionnelle, je suis recruté comme simple manoeuvre. » (UTAA, p.92). Après l'enseignement au Mali et en Côte-d'Ivoire, le creusage des canaux d'eau en Syrie, Mahamat Hassan s'engage dans une usine à Paris. Ce « nouvel emploi », comme l'indique le titre du récit, s'inscrit dans la même logique de positionnement social : se payer une maison pour éviter de traîner dans la rue. De là, l'angoisse de Mahamat Hassan par rapport au manque du travail trouve toute sa justification :

Après un mois de boulot dans la société de nettoyage, mon contrat expire avec le retour des vacanciers portugais. Il me faut trouver un autre `'job'' au plus vite. [...] Par l'intermédiaire d'une agence de travail temporaire, je suis embauché dans une usine de fabrication de grandes boites de peinture. Mon rôle consiste à ranger les couvercles de ces boites dans d'énormes caisses. (UTAA, p.105)

? l'instar de Mahamat Hassan et de N'GangbetKosnaye, Zakaria Fadoul, de même, se lance à la quête du travail lorsque rien ne va. En effet, étant au Cameroun, n'ayant aucun refuge parce que rejeté de partout, le personnage de Loin de moi-même décide de voler de ses propres ailes. Comme Mahamat Hassan au Mali, mais désespérément dans son cas, il se met à la recherche d'un poste d'enseignant : « Je décide alors d'aller d'école en école pour me renseigner sur la manière de recruter les enseignants et sur les conditions à remplir. Mais il faudrait qu'il y ait de la place ! » (LDMM, p.110). ? la différence de Mahamat Hassan et de N'GangbetKosnaye, la quête de « petits jobs » qu'entreprend Zakaria Fadoul ne facilitent pas son intégration (au Cameroun par exemple) parce que vouées à l'échec. Las de se promener, le personnage juge utile de laisser tomber :

Je me promène tout le temps avec des tissages que le jeune fils du gardien m'a appris à faire. C'est un travail à la fois artistique et commercial. Toute la journée je traverse la ville de part en part, montrant mes confections à tous. Mais cela se vend mal et il vaut mieux que je laisse tomber si je n'arrive pas à avoir un peu d'argent pour mes sobres besoins. (LDMM, p.110)

Il convient de remarquer aussi que l'enjeu de la mise en oeuvre du savoir-faire par l'immigré ne se limite pas seulement à la nécessité de subvenir à ses « sobres besoins » mais bien plus, cela peut aussi faciliter ses relations par le travail bien abattu. Cette remarque est vraie dans le cas de Mahamat Hassan qui, nous remarquons dans le récit, parvient souvent à gagner la confiance de ses hôtes par la manifestation et la viabilité de son savoir-faire. ?Soubré par exemple, il gagne la totale confiance de son hôte par le travail mérité : « Ibrahim apprécie beaucoup ma formation. Il me confie tout ce qui est relatif à l'enseignement. » (UTAA, p.28). Aussi, faut-il le souligner, si le séjour de Mahamat Hassan à Khorogo était marqué du sceau de la plénitude, il faut avouer que cette intégration réussie doit en partie à la mise en oeuvre du savoir-faire du personnage. En effet, pour avoir réorganisé et donné un cachet particulier à l'école de cette localité dont la renommée ne dépassait pas le seuil de l'établissement, Mahamat Hassan parvient à prendre place dans le coeur de tous les habitants de son milieu d'accueil. C'est avec enthousiasme que le narrateur de Un Tchadien à l'aventure parle de ce chef-d'oeuvre, fruit de son imagination, qui lui a valu le prix d'une intégration exceptionnelle :

L'écho de notre modeste école dépasse déjà les frontières du pays sénoufo. Son importance grandit de jour en jour. Les parents d'élèves, satisfaits, me comblent de louange. La célébrité de notre école est telle que des parents qui me rencontrent en cours de route ou quelque part en ville, me promettent d'y envoyer leurs enfants à la rentrée prochaine. D'autres prennent la ferme décision de retirer leurs enfants des écoles françaises où ils poursuivent normalement leurs études pour les inscrire chez nous. (UTAA, p.42)

Ainsi, par le travail abattu, la société d'accueil juge de l'importance sociale de l'immigré. L'évaluation témoignée à l'égard du personnage de Un Tchadien à l'aventure par les habitants de Soubré et de Khorogo, atteste de cette évidence. Hamon écrit fort à propos du savoir-faire qui émane du travail :

 Tout travail, en tant que rencontre d'un sujet et d'un objet médiatisée par une compétence, une expérience, un outil et un tour de main, pourra donner lieu à un commentaire sur le savoir-faire du personnage (maniement correct ou incorrect de l'outil, travail soigné ou bâclé, résultat heureux ou ratage, etc.), commentaire porté soit par le narrateur, soit par un autre personnage délégué à l'évaluation, soit par le personnage du travailleur lui-même. (Hamon, 1984, pp.106-107)

Il est donc à retenir que, par le savoir-faire, Zakaria Fadoul, Mahamat Hassan et N'GangbetKosnaye ont pu se faire une place chacun dans leurs sociétés d'accueil. Nous avons aussi vu dans cette partie du chapitre que, dans les oeuvres de notre corpus, les conditions d'accueil sont des données muables. Ainsi, le processus de l'insertion sociale peut subir l'influence de par le rôle que joue le personnage, candidat à l'intégration.

Au terme de ce chapitre où il était question d'analyser les espaces migratoires évalués par les narrateurs de Loin de même, Un Tchadien à l'aventure et Tribulations d'un jeune Tchadien, et de dégager les conditions d'accueil qui en ressortent, il convient de retenir que les évaluations proposées par Zakaria Fadoul, Mahamat Hassan et N'GangbetKosnaye sont marquées du sceau de la subjectivité. Cela se justifie par l'éclectisme dont ils font montre face aux spectacles du monde. Dans leurs évaluations, les thèmes sociaux sont brocardés (satiriques). La comparaison, l'oxymoron, le paradoxe, l'hyperbole et l'ironie sont entre autres des procédés ayant accompagné leurs jugements. En recourant à la synecdoque, ils sont parvenus, par l'évocation des réalités morcelées, à coller une image à chaque pays évalué. Images qui, avons-nous précisé, s'inscrivent dans une période bien précise de l'histoire. L'analyse des conditions d'accueil nous a aussi permis de voir que certaines perceptions des espaces sont liées aux types d'accueil auxquels se sont confrontés les autobiographes. Ces accueils, avons-nous remarqué, sont variables ; c'est pourquoi dans les mêmes espaces, en dépit des efforts personnels d'intégration accomplis, les accueils réservés à Zakaria Fadoul, Mahamat Hassan et N'GangbetKosnaye se recoupent et s'opposent à la fois.

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